‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 32 sur 39 · LE VIEUX SERVITEUR · texte numérisé non relu

LE VIEUX SERVITEUR

L'être le plus faible trouve une grande force dans l'espérance : la princesse de Bretagne l'avait éprouvé ; sur le chemin, elle sentait à peine ses fatigues, parce qu'elle se disait : Mes pas ne seront point perdus pourlui, j'irai le défendre auprès du duc, et j'obtiendrai sa liberté. Mais quand cette espérance eut été détruite par la cruelle insensibilité de François, quand il Peut

repoussôe sans pitié, en lui disant : Allez porter ailleurs

vos prières et vos larmes ! la malheureuse épouse

avait senti sa vie s'en aller avec l'espoir, toute sa force l'avait abandonnée, elle n'en avait plus que pour souffrir. Et quand elle revint à elle après un long évanouissement, elle dit à ceux qui l'entouraient : Je n'ai plus qu'à mourir ; ma vie c'était l'espérance ; à présent que je n'en ai plus, la mort va me venir.... la lampe qui n'a plus d'huile ne s'éteint-elle pas ?

Ses amis cherchaient en vain à la consoler ; ils lui répétaient que l'innocence du prince Grilles finirait par être reconnue, que le roi Charles serait éclairé et instruit par connétable de la trame odieuse ourdie contre son époux, qu'il demanderait sa mise en liberté, et que

François n'oserait la lui refuser ils lui montraient

aussi l'armée anglaise s' avançant pour le délivrer... A tout cela elle répondait en secouant tristement la tête : Sa perte est jurée ; son frère, celui qui m'a repoussée rudement quand j'élevais mes mains suppliantes vers lui, quand je l'implorais, quand je l'adjurais par la mémoire de sa mère, par les ossements de son

père par tout ce qui lui est cher, de pardonner

à mon époux ; celui qui a résisté à mes larmes, à mes prières, à mon désespoir, celui-là est trop cruel pour ne pas se hâter de répandre le sang dont il a soif. . . Il va se presser, il n'attendra point les lenteurs de la justice, il craindra que le roi de France ne lui enlève sa

proie Ne me parlez pas du secours des Anglais...

ne me tentez pas ; quelquefois une coupable pensée

me vient mais je me rappelle la défense de Grilles . . .

N'invoque jamais m'a-t-il dit, le secours des Anglais : si

j'étais délivré par eux ma mémoire serait flétrie

mieux vaut la prison, mieux vaut la mort que la honte,

et dans ma position ce serait la honte que de recourir à eux.

Ainsi, l'infortunée Françoise, rejetant tous les motifs d'espérer, ne parlait que de mourir... Elle disait au vénérable abbé de Bouguien qui ne la quittait pas : Mon père, je sais bien que je dois vouloir vivre ; je sais bien que la vie, si Dieu me la laisse, me sera pénible et

douloureuse quand mon époux n'y sera plus

mais l'enfant que le ciel m'a confié me fait un devoir; de supporter mes jours, tout mauvais qu'ils soient ; je tâcherai donc de vivre, je n'offenserai pas Dieu en appelant la mort.... malgré moi je la sens venir.... Pauvre enfant, tu ne naîtras pas à la lumière ;

pauvre prisonnier, tu ne verra pas ton fils Mon père,

s'il n'y avait que moi à mourir ! C'est vous qui répandrez l'eau du baptême sur la tête de notre enfant, et puis vous le porterez à Grilles..... vous lui direz de le bénir aussi... les cruels geôliers n'auront pas peur d'un petit enfant, ils vous le laisseront porter dans les bras

paternels mais non, ce serait une joie et son cruel

frère en serait jaloux.... il l'en privera

Pendant qu'elle parlait ainsi, le vieux chapelain et le fidèle Humfroy, qui étaient à genoux près du lit, ne pouvaient retenir leurs larmes. Elle entendit les sanglots du fidèle serviteur, et elle ajouta : Humfroy, tu

vas revoir ton maître, cache lui mon état peut-être

m'aura-t-il vue quand on m'a emporté de devant notre

tyran.... dis-lui que je suis bien à présent demain je

me lèverai, et à l'angelus du soir, j'irai m'asseoir en face de sa prison, près de la porte de la chapelle du château ; vieil ami, va lui dire.

Humfroy sortit, mais il était resté longtemps auprès de la princesse malade, la journée s'était écoulée en

grande partie ; quand il se présenta à la prison pour son service du soir, il trouva défense d'y entrer ; toutes ses prières, toutes ses réclamations furent vaines. Jean Hingant lui signifia que dorénavant il ne devait plus être admis auprès du prince, que tel était l'ordre précis du duc.

Accablé de ce nouvel acte de tyrannie, Humfroy s'assit sur une marche de l'escalier qui conduisait à la prison de son maître, et là, le vieux soldat se prit à pleurer comme une femme. Jamais, se disait-il, je n'oserai redire à la malheureuse princesse que je ne puis plus servir son noble époux... pour elle ce serait le coup de la mort.... elle le verrait déjà abandonné à ses bourreaux... Pendant qu'il faisait ces tristes réflexions, et qu'il rêvait aux moyens de tromper ou de corrompre les geôliers du prince, la nuit était venue, et il restait encore assis dans l'escalier tournant. Bientôt des soldats l'en chassèrent, et il ne lui fut plus même permis de rester dans l'enceinte du château. Quand Grilles en fut emmené, ses gardes, pour mieux cacher son enlèvement de la prison de Dinan l'avaient fait sortir par une porte dérobée, qui donnait dans les douves. Humfroy qui malgré la neige et le froid de la nuit était resté, en face de la grande entrée du château, blotti sous un hangar en ruines, n'avait vu personne passer sur le pont, et le lendemain il ne doutait nullement que le prince ne fut encore dans la tour.

Malgré la défense d'approcher de la prison, il parvint jusque sous ses murs, il regarda longtemps la fenêtre où le prisonnier avait coutume de venir : il ne le vit pas paraître, mais il remarqua que la garde était doublée auprès de la chambre du prince, ce qui le confirma dans l'idée que son maître n'avait pas changé de

cachot... il était donc bien loin .de croire qu'il fat déjà sur la route de Moncontour.

Dans la cour du château, en face de cette partie du bâtiment où le prince avait été renfermé, était une petite chapelle gothique en grande vénération dans le pays ; une statue de la sainte Yierge y était honorée, plus de vingt lampes d'argent brûlaient suspendues autour d'elle ; la plupart de ces lampes avaient été données par des ducs, des princes et des grands seigneurs. Les pauvres apportaient de moins magnifiques offrandres, c'étaient de petits cierges qu'ils allumaient aux pieds de la sainte image. Françoise de Dinan, qui se sentait moins souffrante ce soir-là, appuyée sur le bras d'Humfroy, vint prier dans cette chapelle où elle avait été baptisée. C'était un vendredi, on célébrait la fête de Notre-Dame de Compassion, des voix douces et dolentes chantaient le Siabat, cantique des douleurs.... Le jour ne se voyait plus à travers les vitreaux armoiries, car la nuit était venue ; lorsque les chants cessaient un instant, on entendait le vent qui soufflait au dehors, la lueur des lampes et des cierges de l'autel éclairait seule l'intérieur de ce petit oratoire, où le froid ne pouvait se faire sentir à cause de la foule pieuse qui y était réunie. La fille des comtes de Dinan, qui avait repris les habits de paysanne, priait confondue parmi les vassaux de sa famille. Hélas ! elle priait pour un prince, plus à plaindre que le dernier malheureux du comté de Dinan, puisqu'il avait été non-seulement trahi par la fortune, mais encore par ceux qu'il croyait ses amis

Le salut venait de finir, le tabernacle s'était refermé sur le Dieu que le ciel ne peut contenir, l'encens voltigeait encore en légers nuages autour de l'autel, et son

saint perfum se répandait dans la nef. La foule se levait pour sortir, Françoise se leva aussi, mais avec regret. Ah ! se disait-elle, on était bien ici!.... ici je trouvais de la paix et un peu d'espérance ; Seigneur ! je voudrais rester à l'ombre de vos ailes ; Yierge sainte tu as connu la douleur, tu aurais eu pitié de moi. La porte allait se refermer, il fallut sortir avec le peuple. Le froid était vif au dehors, la neige continuait à tomber en épais flocons, et, en s'étendant sur tous les objets, formait comme un jour factice qui affaiblissait les ombres de la nuit.

Quand Françoise fut dans la cour, Humfroy lui dit : C'est là, et il montra une fenêtre où l'on apercevait de la lumière. Arrêtons-nous, répondit la malheureuse épouse, arrêtons-nous . . . nous le verrons peut-être. .. . Et tous les deux laissèrent s'écouler la foule, et tous les deux, les yeux fixés sur la fenêtre de la prison, ne sentaient plus le froid de la neige.... Rien ne paraissait, l'ombre du prisonnier ne se montrait seulement pas sur la voûte. Approchons-nous, dit Françoise, nos pas ne seront pas entendus : il y a tant de neige sur la terre ! Quand ils furent rendus sous sa fenêtre, appuyés contre le mur même de prison, pour se faire reconnaître de Grilles, la princesse éleva sa douce voix, elle dit deux

fois : Stabat mater, stabat mater dolorosa et après ce

peu de paroles chantées avec une déchirante expression, elle se tut, elle écouta, rien ne répondit, rien ne

parut Allons-nous-en, s'empressa de dire Humfroy,

j'entends les pas des soldats dans l'escalier, c'est une ronde qu'ils vont faire, ils nous surprendraient, allonsnous-en. Il le faut, répondit en soupirant Françoise, demain je reviendrai.

En effet, elle revint le lendemain, et bien des jours

de suite, elle s'asseyait à la porte de la chapelle et regardait la prison....

On était parvenu à cacher à tons les habitants de Dinan le départ du prince ; ce fut le vénérable aumônier qui sut enfin par un prêtre de campagne, que Grilles de Bretagne était passé par son village pour être conduit au château de Mon contour. Il informa la princesse de ce nouveau changement. J'ai encore un peu de force, dit-elle, j'irai à Moncontour, j'irai plus loin, s'ils le mènent plus loin.... ma vie est attachée à lui, il faut bien que je le suive

Yous avez raison, noble dame, répondait le prudent vieillard, quand la princesse parlait de se mettre en route, vous avez raison ; mais avant de partir, il faut être certain du lieu qu'habite aujourd'hui notre auguste maître : hier on répandait le bruit qu'il était à Moncontour, aujourd'hui un vieux domestique du chevalier de Lantivi (hélas ! qu'il ne retrouvera plus) m'a assuré que le prince était au château de ToufTou ; d'autres disent que le duc de Bretagne, effrayé de l'esprit du peuple, n'ose pas laisser connaître le lieu ou il retient son frère captif, il craint qu'il ne soit délivré ; on nomme votre château de la Hardouynaie comme sa nouvelle prison ; dans cette incertitude, il faut attendre, vos pas ne doivent pas être perdus; pensez, courageuse princesse, que vous avez d'autres devoirs que ceux d'épouse

Ah ! je le sais ! s'écria Françoise avec un accent déchirant, j'en suis réduite à pleurer, à me désoler de ces nouveaux devoirs Faut-il qu'ils me retiennent loin de mon époux ! loin de celui qu'il m'est ordonné d'aimer plus que tout sur la terre !

A ces paroles de désespoir, le saint yeillard répondait par de pieuses exhortations. Humfroy parcourait le pays, cherchant à découvrir le lieu de la détention de son maître ; il parvint enfin à savoir, d'une manière positive, que le prince était au château de Touffou. Ce ne fut pas la seule chose qu'il apprit dans ses courses ; il rapporta aussi à la princesse la certitude qu'Arthur de BAchemont, connétable de France, avait tenu parole, qu'il était allé plaider près de Charles YII la cause de son neveu, qu'il avait découvert au roi les odieuses trames ourdies contre Grilles, et que Charles, éclairé enfin sur l'injustice et la haine du duc de Bretagne envers son malheureux frère, lui envoyait Prégent de Coëtivi, seigneur de Retz, amiral de France, pour l'engager à élargir son prisonnier

Qui t'a donné cette nouvelle ? demanda vivement Françoise à Humfroy ; qui t'a donné cette nouvelle ? ne viens pas m' apporter un instant de joie pour me l'ôter ensuite.... Yite, vite, Humfroy, hâte-toi de me donner une assurance dont j'ai besoin.

Alors le vieux serviteur raconta à sa maîtresse et à l'aumônier, que madame Catherine de Rohan, après leur départ de Gruildo, n'était point resté inactive ; qu'elle était immédiatement partie pour aller rejoindre la cour de France, où son nom et son rang lui donnaient une place distinguée : que là, elle avait facilement trouvé le moyen de parler au roi de l'innocence de l'époux de sa fille, et de l'indigne trahison de ceux qui étaient venus en amis demander l'hospitalité au G-uildo. Elle avait peint avec de vives couleurs les dangers qu'elle-même avait courus dans la nuit de l'arrestation du prince, et lorsque le connétable de France, arrivant de Dinan, eut confirmé par son récit

tout ce qu'elle venait de dire d'avance de la haine de- François contre Grilles, le roi de France avait enfin ouvert les yeux, et chargé un des hommes dans lequel il mettait la plus grande confiance, l'amiral Prégent de Coëtivi, d'aller trouver le duc de Bretagne, pour faire rendre la liberté à son malheureux neveu.

Et dans ce moment, demanda encore la princesse de Bretagne avec vivacité, où est le sire Prégent de Coëtivi ? est-il auprès du duc François ? le duc François parait-il disposé à céder aux volontés du roi de France ? Grilles dans sa prison a-t-il un peu de cette espérance que tu viens de me donner, et qui m'a fait tant de bien ? Parle vite, Humfroy, achève de porter le calme dans mon âme . . . Oh ! respectable ministre de Dieu, vous m'aviez bien dit qu'il ne fallait jamais désespérer....

L'abbé de Bouguien, s'il l'avait osé, aurait conseillé maintenant à l'épouse du prince de Bretagne de ne pas se laisser aller ainsi à l'espérance. Hélas ! c'est ainsi que nous sommes dans la vie : jamais de mesure dans nos sentiments ; tantôt abattus dans la poussière, tantôt emportés sur les nuages !

Dans cet accès de bonheur et de joie, la princesse prit le bras d'Humfroy, et lui dit ; Yiens avec moi, fidèle serviteur, viens remercier Dieu à la chapelle du château : l'autre soir tu pleurais avec moi, viens aujourd'hui dire une action de grâces ; ton maître mon époux, va nous être rendu ! Oh ! portons à la Yierge de Compassion, à la Yierge qui a eu pitié de nous, un cierge béni et un chaperon de roses.... la nature n'en fait pas fleurir dans cette saison de neiges, mais l'art aujourd'hui les imite si bien.... elle ne rejettera pas cette oflrande, car nous y joindrons de ferventes prières et des aumônes aux pauvres nécessiteux.

Le prêtre les accompagna à l'oratoire : il voyait avec peine, non la reconnaissance de la princesse envers Dieu, et sa divine mère, car on doit toujours en avoir même dans le malheur, mais cette exaltation de joie, cet espoir trop assuré que montrait Françoise. Avec l'expérience que lui avaient donnée les années, il avait appris que la haine ne se lasse pas ; il avait vu de près le duc de Bretagne, il avait étudié son caractère jaloux et envieux, et s'était persuadé qu'il ferait durer longtemps la captivité de son frère.

Au moment où ils arrivèrent tous les trois à la chapelle du château de Dinan, une famille de gens de campagne venait d'y entrer : c'était un jeune couple avec les vieux parents, qui venaient mettre un enfant nouveau-né sous la protection de la Mère de l'Enfant Jésus.

Le père et la mère de l'enfant se mirent d'abord à genoux devant l'image vénérée ; les vieux parents étaient à leurs côtés, et tenaient à la main des cierges qu'ils brûlaient en honneur de Marie. Quand le prêtre fut arrivé au pied de l'autel, le jeune couple tenant son fils, se leva, entra dans le sanctuaire et présenta à la Yierge mère le petit enfant qui souriait, et qui étendait ses bras pour jouer avec les chapelets d'argent qui ornaient la statue.

La Princesse de Bretagne, témoin de cet heureux tableau, se prit à envier le bonheur de ces pauvres paysans, et s' approchant de son vénérable guide, elle lui dit : Mon père, je ne demande pas à Dieu d'autre bonheur que celui-ci, priez-le qu'il me l'accorde.

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