JASMIN
L'Église et la France viennent de perdre un vrai poëte : Jasmin est mort.
C'est à dessein que nous disons un vrai poëte. Le premier titre de Jasmin à notre admiration, à notre reconnaissance, c'est la vérité qu'il a introduite dans l'art. Jasmin est un de ceux qui ont détruit parmi nous le règne de la convention, le triomphe du séparatisme. Jasmin est l'antithèse de Boileau. Boileau avait proclamé qu'on ne saurait être chrétien en poésie : il avait enfermé à clef la poésie d'une part, la religion de l'autre, et leur avait défendu de communiquer entre elles ; il avait multiplié les cloisons entre l'art et la vie intime. Toute spontanéité était prohibée. Mille genres divers avaient été créés : épître, satire, élégie, sonnet et tant d'autres, avec d'affreuses et étroites petites règles qu'il était très-défendu d'enfreindre. La poésie se mourait dans toutes ces petites cellules, où l'air ne pénétrait pas. Jasmin est un de ceux qui l'ont sauvée énergiquement, en cassant les carreaux et même en défonçant un peu la porte ; il a fait pénétrer l'air à grands flots dans ces réduits qui " sentaient le renfermé." Il a brisé ensuite toutes les cloisons : la poésie,
la religion ont pu se précipiter dans les bras l'une de l'autre. Boileau est vaincu : la simplicité triomphe.
Comparez entre elles la vie de Boileau et celle de Jasmin : l'antithèse sera encore plus visible. Le versificateur, du xvue siècle est un écrivain de chambre , essentiellement casanier, méthodique, propre, range ; fort honnête homme d'ailleurs, mais triste, ennuyeux, guindé, monotone, janséniste. Il n'a même pas la conception de la vraie poésie ; il n'est pas éloigné de l'opinion de Malherbe affirmant " qu'un poëte n'est pas "plus utile ici-bas qu'un joueur de quilles." Il est assez persuadé que la poésie a pour but principal d'être l'ornement d'un Versailles, la distraction d'un Louis XIV et le châtiment d'un Cotin. Il ne voit guère plus loin, et aligne consciencieusement ses alexandrins raisonnables, dont je n'entends pas médire. Et maintenant, quittons la chambre de Boileau et le jardin d'Auteuil ; transportons-nous sous le soleil de notre Midi. Un poëte a vécu de notre temps, presque inconnu d'une moitié de la France, marchant de ville en ville, de triomphe en triomphe, entouré comme un roi des joyeux tumultes de tout un peuple, couvert de fleurs, couronné de lauriers, chantant partout et chantant pour les pauvres, chantant des poëmes qui n'appartenaient à aucune des catégories de Boileau, des poëmes qui n'étaient ni des épîtres, ni des élégies, ni des sonnets, et qui cependant passionnaient les multitudes ; des poëmes enfin où l'on osait nommer le Christ, la Yierge et les Saints, et d'où tout l'Olympe était insolemment chassé. Tel a été en effet la vie de Jasmin ; ne nous demandez pas si nous la préférons à celle de Boileau.
Et maintenant il faut (c'est presque un devoir), il faut
s'occuper de ce poëte, qui est mort. Le critique lui doit tout au moins l'honneur d'un examen attentif, et nous ayons d'ailleurs à justifier nos admirations.
Jasmin naquit en 1798, lorsque, " vieux et cassé, " l'autre siècle n'avait qu'un couple d'ans à passer sur " la terre 1 " 11 naquit d'une des plus pauvres familles d'Agen, et n'a jamais rougi de cette pauvreté, " Au recoin d'une vieille rue, dans une maison où plus " d'un rat vivait, le jeudi gras, à l'heure où l'on fait " sauter la crêpe, d'un père bossu, d'une mère boiteuse, " naquit un enfant, et cet enfant... c'était moi 2 ." Il naquit précisément au milieu d'un des éclats des plus fous de la folle gaieté méridionale, au bruit d'un charivari. Il faut avouer que cela ne lui gâta pas l'oreille. Personne n'a peut-être plus aimé sa mère que Jasmin : sa mère, dis-je, et son berceau. Jamais poëte officiel n'a célébré le berceau doré des princes comme le fils de ce petit tailleur a célébré son gros berceau d'osier : " Bien emmaillotté dans des langes grossiers, tous ra- " pièces ; couché sur ma petite couchette toute farcie de " plumes d'alouette ; maigre, chétif, mais nourri de bon " lait ; autant je grandissais que le fils d'un roi 3 ! "
Pourquoi ne raconterions-nous pas avec quelque détail les premières années de notre poëte, puisqu'il a voulu nous les raconter lui-même avec un charme inexprimable, en deux de ses plus beaux poèmes .4. ?
1 Mous Soubenis, édition Didot, 60, 61.
2 Ibid.
3 Ibid., 60, 62.
4 Mes Souvenirs, t. I. Mes nouveaux Souvenirs, t. IV, de l'édition d'Agen.
Jasmin, dès qu'il su marcher, a yécu de la vie méridionale, qui est pleine d'ardeurs, et chez les enfants, de gamineries étranges. Il a été broussailleur, picoreur, maraudeur. Les enfants du Midi ne ressemblent pas aux nôtres : ils ont la vie beaucoup plus remuante ; l'école buissonnière est leur existence naturelle. La chambre, au contraire, est leur plus dur supplice ; ils ont besoin de plus d'oxygène que nous. Jasmin a vécu fenêtres ouvertes quand il était chez lui: mais il a rarement été chez lui. Il faut voir avec quelle vigueur il apostrophe la race triviale des casaniers : " Riches " enfants, petits mignards, vous qui, accroupis dans un " salon bien chaud, vous endormez sur des capucins de
" cartes ou qui suez à faire un petit saut , vêtus,
" vous autres, vous vous enrhumez dedans ; demi-nus, " nous-autres, nous nous portons bien dehors * ! "
Enfance en plein air; batailles autour des feux de la Saint- Jean ; expéditions brillantes contre toutes les vignes des environs d'Agen ; commencements charmants de la vie intellectuelle sous ce beau front d'enfant; veillées d'hiver si doucement passées en écoutant Barbe-Bleue et le Petit-Poucet ; l'auteur des Souvenirs nous a fait tous ces récits, et nous ne les essaierons pas après lui. Il faut d'ailleurs arriver à une sorte de coup de tonnerre qui éclata sur l'enfance de notre poëte. " C'était un lundi, mes dix ans s'achevaient,
"nous faisions aux jeux, j'étais roi Tout à coup
" qui vient me troubler? Un vieux assis sur un fauteuil
" de saule Il s'approche ; encore, encore plus. Dieu !
" qu'ai-je vu ? mon grand-père, mon vieux grand-père, " que ma famille entoure. Dans ma douleur je ne vois " que lui ; déjà je saute sur lui pour le couvrir de bai-
] Mes Souvenirs p. 62.
" sers. Pour la première fois, en m' embrassant, lui, il " pleure. " Où y as-tu, parrain ? — Mon fils, à l'hôpital : " C'est là que les Jasmins meurent." 11 m'embrasse et " part en fermant ses yeux bleus. Cinq jours après, " mon grand-père n'était plus. Et moi, chagrin hélas! " ce lundi, pour la première fois je sus que nous étions "pauvres M" Ce délicieux récit, venant après le tableau des escapades de l'enfant, produit une émotion inattendue. Avez-vous vu quelquefois de grosses larmes venant à couler silencieusement sur un visage qui souriait tout à l'heure et qui tout à l'heure sourira de nouveau ? Voilà l'effet produit par les vers de Jasmin.
, Il est bien vrai que l'âme humaine s'intéresse davantage, s'attache plus étroitement au malheur qu'à la joie; dans les Souv enirs de notre poëte, les plus beaux passages sont ceux qui sont le plus mouillés de larmes. Que Schubert a eu raison d'écrire Y Éloge des larmes ! Jasmin pleurait souvent en lisant ses propres œuvres ; et nous autres gens du nord, qui avons la larme beaucoup moins facile, nous nous sentons remués aussi par une poésie aussi sincèrement naturelle. Le grand-père de notre héros mourut en effet à l'hôpital : ce Jasmin ne voulut pas déroger. La misère cependant ne fut pas moins affreuse au logis du pauvre tailleur, et c'est ici que se placent quelques épisodes charmants, où l'on trouvera le même sourire trempé de pleurs. Une mère, ou, pour mieux parler, la Mère par excellence, celle qui parcourt toute notre terre en jetant des manteaux à toutes les nudités, en apaisant toutes les faims, en ouvrant les portes de toutes les prisons, l'Église enfin, avait eu pitié de cette pauvre famille ; elle avait pris par la main notre poët eenfant, l'avait réchauffé,
1 Mes~Souvenirs p. 70.
vêtu, nourri, et même l'avait placé sur ses genoux et lui avait appris les premiers éléments de la science humaine. Sans l'Église nous ne posséderions pas les chefs-d'œuvre de Jasmin, ou plutôt nous ne posséderions aucun chef-d'œuvre. Elle a conservé ceux qu'elle n'a pas fait naître. Par malheur, le futur auteur des Papillotes avait une petite tête gamine, lutine, insupportable : il commit je ne sais combien de peccadilles toutes plus graves les unes que les autres, et finalement, pour dire la chose sans périphrase, fut chassé du collège où la charité le nourrissait. Mais la charité ne nourrissait pas que lui ; l'Église, toutes les semaines, déposait une grosse miche de pain à la porte de Mme. i Jasmin. Il paraît qu'à cause des escapades de notre gamin, la miche aussi fut supprimée : et voilà notre écolier qui sort de son collège pour assister chez sa mère à une scène de désolation. Pas de pain ! Écoutez le poëte maintenant : " Sans argent, sans pain ! quel " tableau, quel tableau ! Oh ! je n'avais plus faim, et, " dans mon corps, mon âme semblait la lame acérée " d'un sabre flambant neuf, qui de son tranchant déchire " le foureau. Enfin, sans sourciller, je fixe ma mère ; " je la vois qui se regarde la main, la gauche, je crois. " Elle se lève, nous dit : " Espérez." Elle quitte sa " coiffe des dimanches, sort un petit moment, puis re- " paraît une miche de pain sous son bras. Tous, à cet " aspect, reprennent la parole, tous rient, se mettent à " table ; même de temps en temps, je vois rire ma mère. " Moi, je reste muet, sérieux ; je me doute de quelque
" chose Enfin ma mère prend un couteau, s'ap-
" proche de la miche, y fait la croix et tranche. Yite, " sur sa main gauche j'ai jeté un coup d'œil. Sainte " Croix, c'était vrai : elle n'avait plus son anneau i ! ! "
1 Mes Souvenirs, pages 88, 89.
L'enfant grandit, grandit. Il entra d'assez bonne heure en apprentissage et se plaça, comme il le dit, " chez un artiste en cheveux," pour y apprendre " les " secrets argenteux du rasoir et du peigne 1 ." Mais en coiffant, en peignant, en rasant, il avait l'esprit bien loin de la main. Il était dévoré du feu de la lecture : durant de longs mois il savoura à petites gorgées le Magasin des Enfants, livre inoffensif autant que médiocre. Je ne sais quels amis maladroits crurent bien faire en prêtant au jeune apprenti des livres d'une médiocrité bien moins inoffensive : Florian et Ducray- Duminil, c'est-à-dire la littérature la plus odieusement fausse qui ait jamais rampé sous le soleil. Il faut entendre le vieux Jasmin se moquer finement de l'effet singulier que ces lectures produisirent dans la tête du jeune Jasmin. Lui qui avait un amour si brûlant pour la vraie nature, se précipita dans les champs pour constater de ses yeux si tout s'y passait réellement comme dans Florian. Il vit le grand soleil qui jetait partout ses grandes chaleurées, il entendit le beau concert des oiseaux, il prêta surtout l'oreille aux chansons gasconnes qui retentissaient de toutes parts. Tout cela n'était pas dans Florian. Pas de bergère enrubannée, pas de musette plaintive, pas d'agneaux blancs : mais " des prés tondus, des fillettes sautilleuses, des fifres criards." Et cependant, ajoute le poète, " sous tout cela il y avait le vrai, le beau ; " mais Florian obscurcissait mon œil 2." Il est très-aisé de tirer de ces aveux une conclusion pratique : si vous possédez Estelle et Némorin, ne le lisez à vos enfants qu'avec un commentaire perpétuel, et uniquement pour leur faire comprendre jusqu'où peut aller la niaiserie humaine.
1 Mes Souvenirs. Il avait seize ans.
2 Mes nouveaux Souvenirs, IV, p. 346.
Malgré tout, l'esprit de notre poëte s'éveillait ; il ouvrait les yeux de tous côtés. A seize ans, c'était un beau jeune garçon, aux yeux vifs, à la mine avenante, et qui avait déjà dans tout le pays de beaux succès littéraires. Il était le poëte populaire et en même temps l'écrivain patenté de tout un quartier d'Agen. Il avait surtout un talent tout particulier pour raconter ; et ce talent, il devait le garder jusqu'à la mort. D'une voix vive et admirablement variée, avec un accent et un regard où tout le Midi éclatait, il faisait les délices d'un auditoire de jeunes filles et d'enfants. Mais on remarqua que le joli conteur faisait défaut à
son auditoire tous les vendredis D'abord on fut
surpris ; puis de grandes jalousies s'allumèrent. Jacques n'allait-il pas éblouir de son éloquence quelque autre quartier de sa ville natale ? On épia l'orateur populaire : hélas ! (triste chapitre dans l'histoire de sa misère) le pauvre Jasmin, si coquettement vêtu par les délicatesses de l'amour maternel, si élégant, le " monsieur et " enfin (car c'est ainsi qu'on l'avait surnommé), ne gagnait rien à son métier de conteur, et n'en restait pas moins aux prises avec la pauvreté, avec la faim. Tous les vendredis il allait en cachette.... chercher du pain chez les Filles de la Charité. C'est au retour d'un de ces voyages qu'il fut surpris par la bande jalouse et âirieuse de ses compagnons, de ses admirateurs. " Il vient d'un autre quartier, il vient des Augustins !" s'écria-t-on de toutes parts. Grand tumulte. Le pain que notre Jasmin cachait sous sa petite redingote, ce pain a'ccusateur lui échappe et roule sur le pavé. Confus, rouge de honte, tête basse, le pauvre Jasmin ne
peut plus faire un pas, et de tous côtés des voix d'enfants (cet âge est sans pitié) s'écrièrent ayec un ton moqueur : " Le mottsieuret vient de la Charité ! " Mais tout ne finit pas là, et à Dieu ne plaise que nous omettions ici un beau trait qui fait honneur à notre bonne mère l'Église. Dans sa douleur profonde, Jasmin fut consolé par un de ceux qui sont institués par Dieu comme nos consolateurs surnaturels. " Le bon curé Miraben " releva le courage abattu de l'enfant : " Tu " as un ange là-haut, lui dit-il d'une voix de père ; il a " l'œil sur toi : pareil chagrin ne t' arrivera plus.'' " Son " œil, sa voix, son air, tout était étrange. Mon chagrin " en diminua de moitié, et le curé sans doute aida l'ange " car le boulanger, les vendredis suivants, nous envoya " des miches affectueuses 1." Telle est la narration de Jasmin, qui écrivit cinquante ans après l'événement ; mais les vrais poètes et les bons cœurs conservent toujours la fraîcheur de leur jeunesse. En 1862 Jasmin ne peut se souvenir du bon curé Miraben sans éclater en sanglots d'amour. Après avoir passé tant d'années à chanter pour les pauvres, il adresse au prêtre charitable cette magnifique apostrophe qui termine le quatrième chant de ses Nouveaux Souvenirs :
Prêtre au cœur d'or qui trônes dans le ciel.
Si depuis, à travers les étoiles,
Tu jettes parfois ici-bas un coup d'œil ;
Au petit bruit de mes chansons nouvelles
Tu as vu peut-être l'enfant au chanteau
Homme devenu, pour les pauvres sur tes traces
Changer souvent les miches en fournées,
Àh ! si c'est vrai, si tu suis mon chemin,
Tu vois au moins que depuis quarante années
De tes leçons j'ai gardé le souvenir 2.
1 Mes nouveaux Souvenirs, IV, p. 362.
2 Ibid. IV, p. 362.
Cette reconnaissance d'un Jasmin est bien faite pour nous consoler de l'ingratitude d'un Renan. Ces deux hommes, en effet, ont également mangé le pain de l'Église ; l'Église leur a tout donné. Mais tandis que l'un d'eux cherche à faire oublier et à surpasser la trahison de Judas, l'autre, au contraire, proclame d'une yoix émue que " sans l'Église il ne serait rien." Et un jour, devant plusieurs milliers d'auditeurs, quêtant pour la reconstruction d'une église, ce poëte au grand cœur s'écria (et ces vers ont été admirés de Sainte- Beuve lui-même, de ce prétendu indifférent dont on connaît la neutralité très-hostile à l'Église) :
Ah ! lorsque monteront tuiles et chevrons,
Mon âme sentira quelque chose de bien doux.
Je me dirai : " J'étais nu ; l'Eglise, je m'en souviens,
M'a -vêtu bien souvent pendant que j'étais petit.
Homme, je la trouve nue : à mon tour je la couvre. r .."
Ah ! donnez, donnez tous ! que je goûte la douceur
De faire pour elle une fois ce qu'elle a tant fait pour moi !
Et que dire de plus ? Pourquoi ne nous est-il pas permis d'être un peu plus prolixe ? Nous nous laisserions aller à raconter bien d'autres traits, à égrener bien d'autres perles. Il y a la charmante histoire d'un volume de Contes que Jasmin dérobe à un vieux colporteur " dans l'intention de lui rendre après l'avoir " dévoré." Mais quand notre obstiné lecteur veut faire sa restitution, le vieux colporteur n'est plus là ; et Jasmin se sent une lourde masse de plomb sur le cœur. Il pleure de repentir ; ce petit livre de trois sous lui brûle les doigts. Quinze ans après, il retrouve son vieux marchand de contes et de chansons ; mais il le retrouve enrichi, et (ô bonheur, ô enivrement, ô délices !) enrichi par le succès de la première chanson de Jasmin. Et c'est alors seulement que Jasmin n'eut
plus de remords : " Oui, ce soir-là, sur tout mon chemin, " doux, oh ï doux comme miel d'abeille, le vent frais " chanta a mon oreille que ma chanson m'avait bien " racquitté ] ." — Et il y a encore l'histoire touchante de certaines broussailleries innocentes et maraudes légales dans les vignes des environs d'Agen au profit d'un pauvre vieillard qui tombe vingt fois malade par an mais qui est guéri vingt fois par le fin et soleilleux muscat du Midi, par ce raisin qui " fait du mal en " verre, mais qui en grains guérit 2." Et il y a encore... Mais non, nous n'en finirions pas, et nous ne sommes encore arrivé qu'au commencement de la vie publique de notre poëte.
Parmi les romans de chevalerie, il en est quelquesuns qui sont consacrés uniquement aux enfances des héros. Il est temps de terminer ici ce que nous pour- . rions appeler : Les Enfances de Jasmin.
Tout est naturel et simple dans la vie que nous racontons. On fit souvent à Jasmin cette demande, qui sent son Joseph Prudhomme d'une lieue : " A quelle époque et à quelle occasion êtes-vous devenu poëte ? " Jasmin rit gentiment au nez de ces questionneurs : " J'ai beau fouiller, Messieurs, dans mon passé, je ne " trouve aucun jour où j'aie commencé 3." Si du moins on l'avait interrogé sur le temps où parut sa première œuvre écrite, il aurait pu citer la chanson Me cal mori, qui remonte à 1822, et que toute la France méridionale a chantée avec une sorte de fureur. Mais
1 Mes nouveaux Souvenirs, IV, 274.
2 Ibid., p. 312.
3 Ibid. IV, 564.
il était poëte depuis longtemps ; même il était, depuis l'âge de neuf ans, un improvisateur redouté dans Agen, jetant des poignées de vers à la tête de tous ses ennemis, et les étourdissant à coup de rimes : " Lorsqu'un " plus fort que moi m'avait battu, à coup de vers je " l'égratignais. Il perdait la tête aux traits de ma ;k chanson, et les méchants tremblaient devant moi 1 ." C'est fier.
Le Midi d'ailleurs est fécond en improvisateurs : dans le Nord, il sont considérés comme des phénomènes, et on les va voir au théâtre. Dans les pays chauds, les improvisateurs sont des produits spontanés du sol ; ils n'étonnent personne, pas plus que les oiseaux. Jasmin faisait danser en chantant ses propres vers : " Je ne " savais pas encore si c'étaient des vers : cela venait " sans effort, tout naturellement. Ce que je savais, " c'est que tous les hivers, faute de fifre, nous allions " en mesure *." Puis le jeune homme à l'âme ardente, aux yeux du feu, parcourait sans cesse cette nature à demi sauvage des bords de la Garonne : c'était une excitation perpétuelle. J'ai souvent entendu parler les méridionaux ; partout leur enthousiasme est le même. Sur les rives brûlées du Rhône, dans certains pays que les révolutions du globe ont bouleversés et " mis à l'envers," au milieu de blocs de granit et de plaines desséchées, j'ai entendu ce -cri sur bien des lèvres : " C'est ici le plus beau pays du monde." Jasmin poussa ce cri plus d'une fois, et sa poésie naquit de ce cri. Ne nous y trompons pas : Jasmin est avant tout Grascon ; il est poëte gascon ; il n'est même devenu vraiment poëte que pour être plus Gascon encore et
1 Mes nouveaux Souvenirs. 566.
2 ld., 564.
pour inspirer à ses compatriotes le désir de l'être aussi vivement que lui. Qui pourrait peindre l'énergique fraîcheur de ses pensées quand il entendit dans les prés éclater les milles chansons populaires dont le Midi est si jaloux; quand, prêtant l'oreille, il se pénétra pour la première fois des beautés mal connues de sa langue natale : " dans un pays où, pendant six mois, une 11 musique résonne, et où cent pâtres font concurrence " à mille rossignols 1 ? " Nous croyons le voir s' enfouissant dans la verdure, s' asseyant sur les côtes couvertes de vignes, parcourant des yeux le grand amphithéâtre du pays gascon, concentrant en lui comme dans un miroir toutes les beautés de ces plaines, de ce ciel, de ces chants, de cette langue trop dédaignée, de ces vieilles coutumes locales, de ces danses, de ces costumes, et s'écriant tout à coup : " A toutes ces beautés " il manque une voix pour les faire connaître, un poëte " pour les faire aimer. Je serai cette voix, je serai ce " poëte ! ,J II s'est tenu parole.
Il lança donc sa première chanson en 1822 2 : il avait vingt-quatre ans. Il faut tout dire : la chanson n'avait d'autre mérite que celui d'une facture assez élégante ; c'était d'ailleurs une romance sans caractère, et que Loïsa Puget eût volontiers mise en musique. Mais elle était en patois, et, " peu de jours après sa publication, " devint populaire dans tout le Midi." Le seul choix de cette langue annonçait une révolution. Ces quatre couplets assez médiocres firent bondir d'aise toutes les provinces du Midi, qui en étaient venues à dédaigner elles-mêmes la langue de leurs pères. Jasmin n'était pas digne encore de tant de renommée, et il le fit bien
1 Ma Bigno, p. 100,
2 Me cal mori (Me faut mourir), p. 5 de l'édition Didot.
voir par son second poëme : Le Charivari 1 , C'est une triste imitation du Lutrin, qui a été, suivant nous, beaucoup trop admirée par Charles Nodier. Les vers sont nettement frappés, et il y en a de fort beaux ; les rimes (pauvre avantage !) ont une très-riche sonorité. Mais véritablement le genre est déplorable, et l'on sent là combien Boileau nous a fait de mal. 0 cher poëte, comment avez-vous pu vous abaisser à consacrer quatorze cents vers au plus vil, au plus trivial de tous les sujets ? Nous frémissons d'indignation à la seule pensée que l'on fait apprendre le Lutrin, une parodie, aux intelligences toutes fraîches de nos enfants : le Charivari de Jasmin ne vaut pas mieux que le Lutrin. La poésie, le don de l'image, le don du rhythme n'ont pas été donné à l'homme pour qu'il en fît cet indigne usage.
Nous ne dirions rien d'une autre œuvre de Jasmin : le Trois de Mai 2, si une charmante anecdote ne se rattachait à l'apparition de ce petit poëme un peu trop académique. Le journal d'Agen, " grand alors deux " fois comme la main 3," publia la pièce tout entière. O bonheur, bonheur que n'avait jamais goûté Jasmin ! Être imprimé dans le journal de son pays ! " Pour celui qui rêve la gloire, " c'est la gloire." Qui n'a éprouvé ces primeurs délicieuses de la publication d'un premier livre ou d'un premier article ? On est enveloppé de bonheur, on est ivre. On baisse modestement les yeux dans la rue, car on croit être l'objet de
1 Edition Didot, p. 7, c 29. C'est dans le Charitari que sont ces deux vers qui excitaient à un si haut point l'enthousiasme de Charles Nodier :
Quan l'aoubedo fourrado en raoubo de sati, Desfarouillo sans brut las portos del mati....
2 En 1830.
3 Mes nouveaux Souvenirs, IV, p« 372.
tous les regards, de toutes les conversations. Il est évident qu'on ne peut guère parler d'autre chose que de cette étonnante nouveauté, et il semble que le monde soit sous le coup d'un grand événement. Jasmin a ressenti vivement toutes ces impressions, et néanmoins il n'était plus jeune ; il avait trente-deux ans : c'est l'âge où la maturité commence. Il voulut voir de ses yeux l'effet produit dans Agen par la publication de son poëme. Écoutez, écoutez ce grand enfant :
Chez un horloger où la gazette allait
Je glisse sans bruit. Il faisait nuit, il bruinait,
Bon ! il y a le club : j'effleure le magasin.
Ils ont le journal.,.. Combien sont-ils ? Quatre.... cinq....
Qui va lire ? Peut-être monsieur Macary ?
Je me suis trompé : c'est le clerc du notaire....
Approchons-nous sans bruit, ne respirons pas.
Je veux compter les battements de mains....
Mais qu'est-ce ? ils écorchent ma langue
Comme si j'avais écrit de l'allemand ;
Ils y passent l'un après l'autre, et font
Un brouhaha de mon chant de mésange
Je n'y tiens plus , j'entre, l'air affairé,
Je parle de ma montre, et j'y veux un double verre :
Je ne me presse pas pourtant de la faire voir.
Je n'en avais pas....
Bref, Jasmin fait lui-même la lecture de ses vers, électrise, enlève son auditoire, et " l'horloger en eut
" tant de plaisir qu'il en oublia ma montre et moi
" aussi1."
Toutefois, nous n'avons pas vu jusqu'ici notre poëte prendre son vol, ni bien haut, ni bien loin. Ses premières œuvres sont médiocres : c'en était fait de lui s'il persévérait dans cette voie. La belle gloire de
1 Mes nouveaux Souvenirs IV, 374.
devenir un Jean-Baptiste Kousseau en patois ! Patience : le vrai Jasmin va se révéler. Et, du reste, que de circonstances atténuantes en faveur de ces commencements vulgaires ! Les poètes, à moins d'être des hommes de génie, commencent généralement par l'imitation : hélas ! et l'auteur que l'on a imité le plus, c'est Boileau.... à moins que ce ne soit Jean-Baptiste. Nous nous rappelons avoir fait autrefois un nombre prodigieux d'odes et d'épitres dont nous n'avons pas été peu étonné de retrouver ensuite tout le texte, hémistiche par hémistiche, dans les œuvres du " législateur du Parnasse." 0 mémoire, voilà de tes tours ! Jasmin devait bientôt secouer cette servitude, et dans ses premiers Souvenirs publiés en 1830, devint enfin lui-même. Il conquit cette originalité qu'il avait encore à son lit de mort. Nous avons tout à l'heure résumé ces Souvenirs charmants et nous leur avons emprunté des récits qui auront peut-être amené quelques larmes dans les yeux de nos lecteurs. Ce n'était pas la perfection encore. Le chrétien n'a pas lieu d'être entièrement satisfait ; car il y a certaine page de ce poëme par dessus laquelle, sans être pudibond, on aimerait à sauter. Les bons livres n'ont pas de ces fondrières.
Mais rien n'était faux, ni recherché, ni même imité dans ce poëme intime. Tout y était naturel et spontané. Jasmin allait même jusqu'à donner sa théorie poétique : " Pour bien peindre il faut peindre ce que " l'on sent ] ." Et plus loin : " Arrière le faux, je " veux le VRAI 2." Ces derniers mots sont la vraie devise de Jasmin, et quand Villeneuve lui donna des armoiries, on aurait dû les graver au-dessus du noble
1 Mes Souvenirs, p. 62.
2 Ibid., p 72.
blason. On devrait les écrire aussi, comme unique épitaphe, sur le monument que la reconnaissance publique va élever à Jasmin. Jusqu'à la fin, du reste, il fut fidèle à sa devise : si tous les gentilshommes faisaient de même î
Les ciseaux et le peigne occupaient trop notre poëte pour qu'il pût à cette époque être d'une grande fécondité. D'ailleurs, sauf les improvisations, il a toujours eu le travail un peu long. Il s'était marié ; mais, par bonheur, il n'était pas de ceux qui regardent le mariage comme un piège " où les poètes et les écrivains ont " bien tort de se laisser prendre." Près de sa jeune femme, sous le sourire de la jeune mère et près d'un berceau, ce vrai poëte se sentit grandir, et non diminuer. Soyons francs et disons tout : Mme Jasmin avait craint un instant que le poëte, chez son mari, ne fît tort au coiffeur, et vite elle avait caché papier et plumes. Mais la réputation du poëte gascon s'étendit au loin, elle devint de la gloire. Cette gloire même fut " argenteuse," suivant le joli mot du Midi. Et Mme Jasmin fut désarmée ; et elle était la première à tendre la plume à son mari : " Écris, écris : chacun des mots qui tombent de ta plume est une pierre pour notre maison." Jasmin était devenu propriétaire ! ! !
Les commencements d'un jeune ménage sont toujours difficiles ; mais il arrive un moment où la petite pile des économies domestiques monte, monte et se change en véritable colonne. Alors le mari joyeux aspire l'air à pleins poumons, se sent plus libre et songe aux choses de l'esprit. A partir de 1835, Jasmin put chaque année publier quelque nouveau poëme. En 1&35, une perle, l'Aveugle de Castelcuillé, fit l'admiration de tout le Midi. Le poëte y abandonnait toutes les fausses traditions de la prétendue poésie, telle que
l'avaient comprise les xvue et xvme siècles : il prenait un sujet domestique, intime, des personnages humbles mais vivants, plaçait ce sujet et ces personnages dans un paysage naturel, et triomphait de toutes les mauvaises habitudes littéraires de son temps. Il en triomphait.... tout simplement parce qu'il se plaçait plus haut. L'Aveugle lut la vraie consécration du talant de J asmin : il devint dès lors profondément populaire, et Bordeaux enthousiasmé lui jeta "la première couronne." Ne pourrait-on pas dès lors considérer Jasmin comme le véritable roi d'Agen ? Ne pourrait-on pas à la lettre lui appliquer ces beaux vers qui s'appliquent réellement à l'une de ses plus charmantes héroïnes : " Tout " cela faisait bruit dans les prairies, et déjà le pays " pour Jasmin tout de bon s'était pris du plus bel -" amour. C'étaient la nuit de longue sérénades, des " guirlandes de fleurs à sa porte attachées 1," enfin toute l'ardeur méridionale dépensée au profit d'un seul enthousiasme. Tel est en effet le poëte dans les pays brûlés par le soleil : il ne ressemble guère à nos poètes en habit noir et en gants blancs. Mais franchement, entre les deux gloires laquelle est la plus enviable ?
Le succès de V Aveugle devait inspirer à Jasmin le désir de poursuivre son chemin sur une route aussi fleurie. Ici commence la longue série de ses triomphes ; mais il est difficile de se faire une idée de cette vie enivrante, de ces acclamations furibondes, de cette gloire tapageuse. On croit les Parisiens bien ardents ; mais quand il s'agit d'enthousiasme, cent Parisiens ne valent pas dix Gascons. Françonnette fit bientôt oublier V Aveugle *, et néanmoins est bien loin de le
1 Martkela folle, chant II, p. 300 de l'édition Didot.
2 Françonnette est de 1840.
valoir. Mais que dire de cet incomparable poëme, de Marthe la folle, qui sera sans aucun doute une des gloires les plus sûres de notre temps, et dont nous nous proposons de faire bientôt admirer à nos lecteurs le profond sentiment et la simplicité touchante ? Que dire de Ma Vigne P, des Deux Bessons 2, des Prophètes menteurs Y de ^a Semaine d'un fils 4, de la Vierge s, des , Nouveaux Souvenirs 6, enfin de cette longue suite de chefs-d'œuvre qui se succédèrent à peu d'intervalle et qui éclatèrent dans tout le Midi comme autant de feux d'artifice durables, dont trente ou quarante départements saluaient la splendeur à grands battements de mains? Ce n'est pas tout. Le Midi est le pays des manifestations populaires. Est-ce que les poètes méridionaux sauraient se contenter de ce que nous appelons un succès de librairie ? Fi donc ! il leur faut des couronnes, de vraies couronnes ; il leur faut des palmes, des lauriers authentiques, ou tout au moins des lauriers en or. Jasmin en reçut une pluie. Partout où il paraissait, c'était fête. On l'entraînait partout au C apitoie : et quelle est la ville du Midi qui n'ait pas son petit C apitoie ? Bordeaux lui avait tressé sa première couronne * ; Toulouse, quelques années après 8 vota au poëte-triomphateur un rameau d'or, qui fut déposé, hélas ! par la main tremblante de Jasmin sur le lit de mort de sa mère. Toutes les villes voisines s'émurent, et envoyèrent à l'auteur de Maltro un gage
1 En 1845.
2 En 1846.
3 En 1847.
4 En 1849.
5 En 1858.
6 En 1863.
7 En 1837.
8 En 1840.
public de leur admiration : le poëte eut dans sa petite maison un glorieux musée. Paris lui-même voulut bien s'émouvoir, et, en 1852, l'Académie française, bien inspirée, décerna à Jasmin un prix que tous ses membres n'auraient pas mérité, " le prix de poète moral et populaire"
Le poëte cependant était triste encore ; il se rappelait avec quelques pleurs le terrible proverbe : " Nul n'est prophète en son pays ; " il se disait que sa ville natale, Agen, n'avait encore rien fait pour lui. Mais un jour, le soleil se leva radieux sur cette ville, " qui se fait jolie chaque jour à devenir la perle du Midi 1.." Un. grand frémissement parcourut les rues, les places, les campagnes ; on sentit que quelque chose d'insolite allait se passer. Et en effet, acclamé par des milliers de voix, un homme parut, et la Yille lui tendit une couronne d'or. Jasmin la prit avec un orgueil naïf, et s'en couronna lui-même avec une fierté légitime. Il y eut un moment presque sublime, quand il la plaça fortement sur son front et s'écria d'une voix retentissante :
Regarde-la, Bordeaux ; regarde-la, Toulouse ; Regarde-la, Paris, maintenant je l'ai sur la tête 2 !....
Après avoir assisté en esprit à tant de triomphes, vous pensez peut-être connaître le poëte d'Agen. Eh bien ! non, vous ne connaissez pas encore le vrai Jasmin. Le vrai Jasmin, c'est le poëte de la charité ; c'est le poëte parcourant le Midi dans tous les sens, de beaux vers sur les lèvres et la bourse de quêteur à la main ; c'est le poëte, enfin, qui a jeté plusieurs centaines de
1 Le Couronnement, page 532 de l'édition Didot.
2 Le Couronnement p. 534. C'était le 27 novembre 1856.
mille francs dans le sein des pauvres, et qui lui-même, est demeuré presque pauvre. Et ne me parlez plus de ces triomphes de Bordeaux et de Toulouse ; ne me parlez plus du couronnement d'Agen. La vraie gloire de notre poëte, ce sont ses tournées charitables ; ce sont tant de larmes taries, tant de plaies embaumées ; ce sont, comme il le dit lui-même, tant de fournées de pain qu'il a fait cuire pour les affamés. Ah ! qu'il est peu de poètes dont on puisse dire comme de Jasmin : Transiit benefaciendo.
Ce fut en 1836 qu'il se sentit pour la première fois cette vocation de " poëte de la charité." Il faut dire que, dès le premier jour, cette vocation fut un feu dévorant, un de ces feux qui brûlent tout, et qu'on n'éteint pas. C'était dans la petite ville de Tonneins : on donnait un concert au profit des pauvres. Yous savez ce que sont ces concerts, et les pauvres bien souvent, comme le dit un romancier contemporain, " n'en retirent d'autre bénéfice que celui de n'y pas avoir assisté 1." Mais le concert de Tonneins devait être autrement efficace : Jasmin fut invité à composer des vers pour la solennité. Il les composa en se promenant sous un beau soleil, dans le jardin public de Tonneins ; et même il a voulu nous raconter qu'à cause de ses grands gestes et de "son parler à lui-même," une jeune femme du pays le prit naïvement pour un fou. Mais le prétendu fou eut le soir un de ses plus éclatants succès ; et certes jamais succès ne fut mieux mérité. La Charité est un des plus beaux diamants de l'écrin de notre poëte. Il faudrait citer tout ce petit poëme :
1 Jules Sandeau, le Concert pour les pauvres.
La grandeur de Dieu ne luit tout entière Qu'en faisant la charité, avec son soleil,
D'une chaleurée
De son haleine
A la terre aimé,
L'hiver, quand elle a froid :
Ou d'une ondée
De sa fontaine sacrée,
L'été, quand elle a soif.
Que l'homme fasse ainsi : il y a des peines cruelles Qui se cachent pa rtout entre deux murailles. Qu'ils aillent les déterrer dans ces chambres étroites, Et qu'au lieu de compter le nombre des étoiles, Ils comptent ici-bas le nombre des pauvres 1 .
Et toute la pièce est de la même beauté. Le cœur de Jasmin battit bien fort en la lisant, et " c'est de ce " jour que datent toutes les œuvres de bienfaisance qui " ont fait donner à sa muse le surnom de Sœur de Cha- " rite." On l'appela de vingt, de trente côtés à la fois ; il alla partout. Il fut en particulier le grand coadjuteur de notre Société de Saint-Yincent-de-Paul. Il partait d'Agen, et faisait le tour de quelque dix départements : l'or pleuvait, non pas sur lui, mais sur les pauvres. On a calculé qu'en deux mois il avait moissonné " vingt mille francs," tandis que pour luimême il avait dépensé cent quarante sept francs seulement. Partout les choses se passaient de même : il arrivait dans une ville, y donnait deux ou trois soirées, lisait quelques-uns de ses poëmes, surtout Marthe, V Aveugle ou la Charité, et généralement terminait par une improvisation qui emportait d'assaut les dernières rébellions des âmes peu charitables. Deux tournées, j'allais dire deux missions de Jasmin, sont restées célèbres : celle de janvier 1854, et celle de 1857 à Bordeaux et à Libourne. En 1854, il parcourut en vainqueur Foix, Pamiers, Saint-Girons, Lavaur, Saint-Sulpice, Tou-
1 La Caritat, édition Didot, 178-181.
louse, Eodez, Saint-Geniez, Murât et Aurillac. Son itinéraire est facile à suivre dans le recueil de ses œuvres : à chaque halte nous avons une nouvelle page. Et que de traits charmants dans ces impromptus ! Au Castéra, en 1853, le curé reconnaissant lui offre.. . des pinces à sucre en vermeil : " Hélas î répond simplement " Jasmin, je n'en ai pas besoin : lou poueto paouret n'a " que dé cassounado." Mais il se reprend et ajoute : " Je " m'en servirai pour manger les fraises de mon jardin ; " oui, grâce à vous, je goûterai dans ma vignote ce " doux miel en grains dont sans doute les saints se " nourrissent là-haut 1 ." A Paris, il sut s'ennoblir en demandant à l'Empereur la grâce d'un proscrit. A Villeneuve-d'Agen, dans une solennité de la Sainte- Enfance, il sut s'élever à une hauteur où les poètes n'atteignent pas souvent, et d'où il découvrit la terre promise de la Paix future. Or, c'était au lendemain de la guerre d'Orient :
Espérons qu'aux pays civilisés et sauvages,
Sur la terre repue de sang1,
Les canons s'éteindront bientôt, Et que les hommes forts, enseignés par les enfants, Au lieu de se déchirer, s'embrasseront 2.
Dieu devait une belle fin à une aussi belle vie : Jasmin est mort enveloppé dans sa gloire. Mais surtout il est mort en grand chrétien, épuisé par son indignation contre le mauvais livre de M. Henan, par le travail que lui coûta son épître à ce renégat, intitulée : Lou poeto del puple s . Il est mort sans doute en poussant ce triple cri, qui est la beauté la plus réelle de son œuvre dernière: " Jésus est plus qu'un homme ; il est " Dieu, il est Dieu, il est Dieu î — Jésus es may qu'un hômé : es Diou, es Diou es Diou ! "
1 Las Pincelos henezidos, t. IV, p. 26.
2 T. IV, p. 114.
3 Ce poëme est du 24 août 1864. Jasmin est mort environ un mois après.