‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 5 sur 39 · LE MOINE · texte numérisé non relu

LE MOINE

Restée seule avec ses dames, la princesse de Bretagne ne voulut point aller s'établir dans la grande salle d'apparat; elle préféra passer la matinée dans une chambre voisine de la sienne, dont elle avait fait non son boudoir (car les boudoirs n'étaient pas connus alors), mais son parloir, nom donné, au quinzième siècle, à ce que nous appelons aujourd'hui petit salon.

Ce parloir était situé dans une des tours, et avait une fenêtre en ogive, d'où la vue s'étendait sur le lac ; sa forme était ronde ; douze colonnes sveltes et effilées sortaient en demi-relief des parois des murs circulaires ; du haut de ces piliers gothiques partaient de doubles nervures en saillie, qui, se dessinant en blanc sur les murs d'azur étoiles d'or, se réunissaient toutes au centre de la voûte, où l'écusson des sires de Retz se voyait entouré de banderolles et de lambrequins sculptés.

Françoise avait fait placer dans ce parloir sa biblio-

thèque, composée de quarante ou cinquante volumes ; car, ainsi que nous l'ayons déjà dit, cette princesse était une des femmes les plus instruites de son temps, et avait lu la plupart des livres qu'elle possédait. Elle y avait fait apporter aussi ses métiers à broder et ses ouvrages de tapisserie.

Une table de bois de chêne, recouverte d'un tapis à grand ramages, et dont les pieds étaient de petites colonnes torses, se trouvait au milieu de cette rotonde, qui n'était alors éclairée que par un demi-jour venant à travers un rideau de laine violette, ce qui répandait dans cet intérieur quelque chose de grave et de calme.

Le fauteuil sur lequel Françoise était assise, avait un dossier étroit et élevé, et terminé en trèfle; il était recouvert d'une tapisserie à couleurs vives et variées, et bordée d'une large frange.

Un autre fauteuil, mais beaucoup plus simple, était occupé par une femme de cinquante à soixante ans, Ursule de G-oyon, surveillante des filles d'honneur : des tabourets étaient destinés aux nobles damoiselles attachées à la princesse de Bretagne : mais alors elles n'y étaient pas assises, elles se tenaient debout dans l'embrasure de la fenêtre, et parlaient bas d'un fait qui semblait les intéresser beaucoup.

Françoise, un coude appuyé sur la table et la tête penchée sur une de ses mains, avait en face d'elle un vase d'albâtre rempli de roses d'automne et un sablier. Pensive et rêveuse, elle portait tour à tour ses grands yeux noirs des fleurs au sablier et du sablier aux rieurs ; elle se disait :

Les fleurs comme les plaisirs embellissent la vie, mais le temps qui ne s'arrête jamais, fane les fleurs,

dégoûte des plaisirs et emporte nos jours ; ils s'en vont un à un comme ce sable qui tombe . . . Ses réflexions prenaient cette tournure grave et mélancolique, quand elle s'aperçut qu'une de ses filles d'honneur, Armelle de Beaumanoir, venait de se laisser tomber sur un siège, et que ses compagnes l'entourant lui donnaient des soins et cherchaient à la faire revenir d'un évanouissement. Elle se leva aussitôt, s'approcha d'Armelle, et demanda à quoi l'on attribuait cette subite indisposition.

Yolande de Groulaine, la première des filles d'honneur, et celle que la princesse appelait son amie, répondit : Nous étions à parler de l'apparition de cette nuit, nous racontions ce que les ouvriers disent avoir vu dans la galerie, l'ombre de Tiphaine de Chantocé ; Armelle écoutait, et quand elle a entendu une de nous affirmer qu'Humiroy avait vu le spectre monter l'escalier de la tour et disparaître à la porte de la chambre où elle couche, Armelle alors a changé de visage et est tombé sur ce siège, en disant d'une voix éteinte : Puisqu'il en est ainsi, je suis perdue.

— Hâtons-nous de lui faire respirer des sels, dit Françoise de Dinan ; donnons lui de l'air ; ouvrez cette fenêtre, et ensuite nous dissiperons ses folles terreurs. Que veulent dire ces ouvriers avec leur vision ? Mais ce n'est pas l'instant de nous occuper de leur rêve. Secourons cette malheureuse enfant. Comme elle est pâle et froide !

Parlant ainsi, Françoise de Dinan et la dame Ursule de G-oyon frottaient les mains et les tempes d' Armelle, toujours évanouie. Au bout de quelques minutes elle reprit connaissance, et sa pâleur fit place à une douce rougeur quand elle se vit presque dans les bras de la

princesse, et secourue par elle. Dans un premier élan de reconnaissance, elle baisa la main qui la soignait avec tant de bonté, et dit: Oh! vous me pardonnerez, n'est-ce pas, Madame? — Yous pardonner, mon enfant, et que voulez-y ous que je vous pardonne ?

Armelle se remettant un peu, répondit: De n'être pas sortie tout de suite de chez mon auguste maîtresse, quand j'ai senti la première atteinte du mal qui vient de lui causer du trouble et de l'effroi.

— Eassurez-vous, je ne pense qu'à ce que vous avez souffert, repartit Françoise. Et elle la fit conduire à sa chambre en la recommandant aux soins de deux de ses compagnes.

La princesse de Bretagne avait été élevée avec toutes les idées et tout l'esprit de son siècle. Il ne répugnait point à sa raison de croire que la main puissante qui a primitivement donné du mouvement et de la vie au néant même ne pût redonner pour quelques instants de la vie à la mort. Elle croyait de bonne foi que lorsqu'il importait au salut d'une âme de venir demander des prières aux vivants (qui oublient si vite hélas ! ceux qu'ils ne voient plus), Dieu permettait alors aux morts de se réveiller, de se lever de leurs cercueils, et d'apparaître pour crier à ceux qui les avaient aimés : Priez pour nous ! ou pour avertir ceux qu'ils aimaient encore, et qui menaient une vie criminelle, de se repentir et de se préparer aux jugements de Dieu.

Françoise, occupée de ce bruit d'apparition répandu dans le château, laissait aller son esprit à ses graves pensées. Un officier de service annonça un religieux du saint ordre du Carmel. Qu'il entre, dit la princesse. Et elle se leva pour recevoir le serviteur de Dieu.

Déjà il était à la porte, debout et les bras croisés sur la poitrine ; il semblait attendre une nouvelle invitation pour avancer et franchir le seuil.

Soyez le bienvenu, mon père, ajouta Françoise, entrez et reposez-vous.

Alors le moine, relevant la tête et étendant la main fit entendre ces mots :

— Que la bénédiction du Tout-Puissant descende sur cette demeure ; que la paix soit avec ses habitants !

— Ainsi soit-il, dirent toutes ensemble, la princesse, Ursule de Groyon et les filles d'honneur. Françoise s'était rassise sur son fauteuil. La surveillante avait cédé le sien au révérend père, qui resta un instant muet et immobile, mais qui, se relevant tout à coup dit d'une voix forte mais douce :

— Noble dame, je ne suis point venu vers vous pour prendre du repos ; ceux qui m'ont suivi pour entendre la parole de Dieu sont debout sur la poussière du chemin, haletant de fatigue, de faim et de soif ; et moi, serviteur indigne, je me reposerais? Non, avant d'y songer, je dois vous redire leurs besoins.

— Ils ne manqueront de rien, répondit avec une douce dignité la princesse de Bretagne. Mon père, rassurez-vous, je vais donner des ordres pour qu'on leur porte à tous du pain et du vin.

— Ils sont nombreux, ajouta la carme.

— Eh bien ! répliqua en souriant Françoise de Dinan, tant mieux, nous aurons plus de prières pour nous, et si nos provisions viennent à manquer, Dieu fera encore une fois le miracle de la multiplication des pains.

— Bien, bien, femme chrétienne, votre espérance, votre foi, votre charité vous sauveront, dit le religieux,

qui, maintenant tranquille sur le sort de ceux qui l'avaient suivi, reprit sa place à une humble distance de la princesse.

Il y eut un instant de silence ; Françoise, pour le rompre, voulut donner suite aux pensées qui l'occupaient lorsque le religieux était entré chez elle. Mon père, demanda-t-elle, peut-on, sans offenser Dieu, croire que les morts reviennent quelquefois et apparaissent aux vivants ?

— Et pourquoi y aurait-il du mal à le croire ? répondit d'une voix grave le moine du Carmel. Parce que les lois de la nature veulent que l'homme né de la femme ne vive que peu de jours, et qu'une fois ce peu de jours passés, il soit condamné à dormir la longue nuit du cercueil, est-il mal de croire que celui qui a établi ces lois naturelles y puisse déroger ? Sa bonté autant que sa puissance rendent croyable un grand nombre d'apparitions. Et où serait le mal, où serait la déraison de penser que le vainqueur de la mort lui

commande encore ? Écoutez : un enfant, privé des

carresses de sa mère, des conseils de son père, a grandi seul au milieu des dangers du monde ; les passions l'ont séduit, égaré : il va commettre un affreux crime. L'âme de sa mère, cette âme qui aime par delà le tombeau, du séjour qu'elle habite, voit le gouffre prêt à engloutir son enfant.... et elle obtient de Dieu de venir le sauver ; elle reprend sa mortelle dépouille comme une reine qui se revêt de haillons, et elle ne reparaît un instant sur la terre que pour montrer le ciel à son fils. Un scélérat s'est fait riche et puissant à force de rapines et de meurtres ; c'est dans le sang qu'il a pris son or ; pour monter à ses superbes palais, il a foulé sous ses pieds les corps de ses victimes.. Enfin, il

possède tout ce que les hommes envient : s'il est heureux après ses mille forfaits, Dieu est-il juste ?

— Non, dit Françoise ; cet homme, le jour au milieu de ses fêtes et la nuit sur sa couche splendide, aura ses remords pour le punir.

— Des remords, s'écria le moine, des remords ! détrompez-vous, il y a des cœurs si bas, si vides, si stériles, qu'un remords même ne peut y naître ; des cœurs semblables à cette terre maudite du désert, où même une épine ne peut croître... A ces hommes-là, Dieu enverra de véritables bourreaux, il permettra à ceux qui sont tombés sous les coups du monstre, de se lever de la terre, de sortir des eaux où ils auront été jetés par lui... Ils reviendront pâles, sanglants, hideux, épouvantables, tels que la mort les aura faits... Ils entoureront sa couche, ils chasseront le repos de ses nuits, la joie de ses fêtes... Quand il voudra chercher l'oubli de lui-même dans le vin des banquets, c'est avec du sang que ses victimes empliront ses coupes d'or...

— Àh ! gardons-nous de rejeter ces croyances salutaires; gardons-nous de les traiter de folles imaginations. Les livres saints eux-mêmes nous montrent les morts revenant à la lumière pour effrayer ou avertir les vivants ! A la voix de la sorcière d'Endor, Samuel ne brisa-t-il pas les liens du sépulcre, ne vint-il pas dire à Saùl :

Demain tu mourras !

Prêtre du Seigneur, j'ai cité la Bible; fils de ma mère, je redirai mes visions ; je dirai que celle qui a nourri mon enfance, que celle qui m'a donné le premier morceau de pain, est morte faute d'un morceau

de pain, morte de faim à la porte d'un riche ! Je n'ayais que six ans et je me le rappellerai jusqu'à mon dernier jour ; j'étais avec elle, couché sur son sein, enveloppé dans ses pauvres haillons; ma voix se joignait à la sienne pour répéter à tous les passants : Ayez pitié de nous ! ayez pitié de nous !

Personne n'en eut pitié.

Cependant, un morceau de pain noir, peut-être destiné aux chiens, fut jeté par une des fenêtres de la maison en face de laquelle ma mère était couchée la tête appuyée sur une borne ; à la vu de cette grossière nourriture, elle se leva précipitamment, courut la ramasser, et son premier mouvement fut de céder à la faim. Depuis deux jours elle n'avait rien mangé ; mais m' entendant pleurer, elle me donna tout le morceau de pain, en me disant : Prends-le j'ai plus de force que toi. — Hélas ! non, elle n'avait plus de force ; le malheur, la misère, la faim, les avaient toutes épuisées ; le joiir était passé, la nuit était venue, la neige tombait, le vent là soufflait sur nous ; pour me réchauffer, ma mère me pressait de plus en plus sur son cœur. En face de nous, nous voyions les fenêtres de la maison du riche toutes brillantes de lumières, nous entendions le son des instruments, nous voyions les femmes magnifiquement parées dansant avec leurs hautes coiffures et leurs plumes ondoyantes.... Le plus simple ornement de leurs somptueuses parures, une perle aurait pu

sauver ma mère Mais rien, rien ne lui fut donné...

et bientôt je sentis que je ne me réchauffais plus contre elle... que son sein était froid... non-seulement du froid de la neige, mais du froid de la mort î... Elle était morte de faim ! Et l'on voudrait que j'eusse des ménagements pour les riches du monde ! et l'on vou-

drait que je ne m'armasse pas de toutes les foudres de l'Evangile contre le luxe des grands ! Non : que ma langue s'attache à mon palais, que mon bras se dessèche ayant que je cesse de secourir le pauyre ; ici, partout, toujours je crierai : Riches, Dieu ne vous a donné vos richesses que pour que vous les partagiez avec vos frères dans le besoin. Du fond de sa misérable tombe ma mère s'est souvent levée ; souvent elle m'a apparu pour me commander d'aller devant les rois, les grands et les pontifes plaider la cause de ceux qui n'ont pas de pain. Pour lui obéir, je parcours la France, je parcourrai le monde, j'irai à Eome. Là, comme ici, je crierai anathème contre l'avarice ! anathème contre les folles et somptueuses parures ! anathème contre celui qui ne donne pas !

Parlant ainsi, Thomas Connecte (car c'était lui) s'était levé de son siège ; il ne semblait plus le même homme ; il avait grandi avec son discours ; ses yeux, ordinairement baissés, brillaient et lançaient des éclairs. En commençant, sa voix avait été grave et voilée ; quand il avait redit les derniers moments de sa mère, des larmes intérieures s'étaient mêlées à ses paroles ; mais sa voix éclata comme le tonnerre quand il s'écria :

"Elle est morte de faim ^..... et l'on voudrait que j'eusse des ménagements pour les riches du monde ! et l'on voudrait que je ne m'armasse pas de toutes les foudres de l'Evangile contre le luxe des grands ! "

En entendant le religieux plaider avec tant de chaleur la cause des pauvres, Françoise avait été fortement émue ; son cœur n'avait pas eu besoin de l'image d'une mère mourant de faim pour être attendrie ; mais cette idée qu'un morceau de pain pouvait sauver la vie d'un malheureux la frappa. Ah! s'écia-t-elle, que personne

ne manque du nécessaire !.... Mon père prenez ce bracelet et ces pendants d'oreilles, prenez et yendez-les pour secourir ceux qui ont faim. Et disant ces paroles elle offrit au religieux les bijoux qu'elle venait de détacher de sa parure. Ursule de Groyon et les quatre damoiselles d'honneur suivirent l'exemple de la princesse, et toutes apportèrent à l'ami des pauvres, ou des agrafes d'or, ou des bagues brillantes de pierreries.

Thomas Connecte, rayonnant d'une sainte joie, jouissait de son triomphe : Femmes, dit-il, vous n'êtes jamais si belles que lorsque vous êtes charitables ; que le Seigneur vous tienne à l'ombre de ses ailes, et que la paix d'en haut règne dans cette demeure ; adieu, au nom de Jésus-Christ, le père des pauvres, je vous bénis; et il s'éloigna.

Les disciples qui suivaient alors ses pas, étaient au nombre de plus de trois cen- s, rassemblés sur l'esplanade en face du château ; Humfroy, par ordre de sa maîtresse, leur distribuait du pain et du vin, et ces pauvres gens assis sur la pelouse mangeaient et buvaient en donnant des louanges à celle qui les nourrissait. Le religieux arriva parmi eux ; à sa vue, par respect ils se levèrent tous, et le Carme les fit rasseoir, en leur disant : Chrétiens, reposez-vous et mangez le pain d'aujourd'hui, vous l'avez demandé au Seigneur, et le Seigneur vous l'a donné.

Le luxe même vous cède quelques-uns de ses brillants atours ; voyez ces bracelets d'or, ces bijoux, ces pierreries, les nobles dames qui habitent ce château me les ont donnés pour vous : mes frères prions pour elles.

A l'instant, toute la multitude tomba à genoux, et récita à haute voix trois Pater et trois Ave ; cette prière de la reconnaissance achevée, ceux qui venaient de la

dire restaient par groupes sur l'esplanade et obstruaient le pont et l'entrée du château.

Dans ce moment le Prince de Bretagne avec sa suite revint de la chasse ; à son front obscurci, au froncement de ses sourcils, on voyait que la chasse n'avait pas été heureuse ; les chevaux étaient couverts d'écume et de boue ; les chiens haletants de fatigue ne donnaient plus de voix, les habits des chasseurs en désordre dégouttaient de pluie : tout étaient bien différent du départ, si gai et si animé.

Arrivé à la tête du pont, Grilles ne put avancer à cause de la foule.

Que signifie ceci? s'écria-t-il ; et cédant à un mouvement d'impatience, il piqua des deux et se fit faire place un peu rudement ; son cheval dans son élan renversa un vieillard.

Thomas Connecte à cette vue s'élança entre le cheval du prince et le vieillard tombé, et étendant les bras, dit d'une voix forte : Arrêtez ! n'avancez pas !

— Qui est-ce qui m'arrête ainsi, demanda Grilles, qui ose me barrer le chemin ?

— Moi, répondit le religieux ; moi, frère Thomas, très-indigne serviteur de Dieu.

— Que faites-vous ici ?

— Je cherche, seigneur à vous éviter le remords d'avoir écrasé un vieillard.

— Que veulent tous ces hommes en haillons, que viennent-ils chercher ?

— Du pain.

— Et vous, révérend père, que faites-vous avec cette bande de mendiants ?

Mon devoir.

— Yotre devoir est de prier dans votre cloître, et non de parcourir les campagnes avec ces fainéants.

— Mon devoir est de demander le pain de la charité pour ceux qui me suivent afin d'entendre la parole de vie ; mon devoir est de répéter aux grands, de rappeler aux princes, qu'ils ne doivent pas mépriser les pauvres de Jésus-Christ : car il n'y a point de grandeur si éblouissante qui ne puisse s'éclipser, point de puissance si bien établie qui ne puisse crouler ; aujourd'hui vous êtes riche, demain vous pouvez être pauvre ; aujourd'hui vous foulez le pain de l'aumône à vos pieds, vous renversez celui qui le demande, et demain peut-être vous crierez du pain ! du pain !... pour l'amour de Dieu, un morceau de pain !

— Sais-tu bien à qui tu parles ainsi, s'écria avec colère Jean Hingant, qui se touvait auprès du prince.

— Je sais au nom de qui je parle, répliqua le moine, et cela me suint. Je sais que c'est Dieu qui m'envoie, et pour remplir ma mission je ne m'enquiers pas quel est l'homme que je rencontre.

— L'homme que tu oses arrêter ainsi, repartit avec feu Jean Hingant, est le très-redouté prince Grilles de Bretagne.

— Eh bien ! j'en rends grâces au ciel, car je n'ai qu'à le bénir. Cette fouie de pauvres vient d'être nourrie et secourue par sa noble épouse. Que les bénédictions que nous avons appelées sur la tête de Françoise de Dinan tombent* aussi sur celle de Gilles de Bretagne.

— Amen, dit le prince... Et inclinant légèrement la tête, il passa près du moine et rentra au château. Mais

quelque chose d'étrange se passait au dedans de lui. Et ces paroles : Aujourd'hui vous êtes riche, demain vous pourrez être pauvre ; aujourd'hui vous foulez aux pieds le pain de l'aumône, et demain peut-être, crierez-vous du pain ! du pain ! Ces paroles du religieux retentissaient à ses oreilles et pesaient sur son cœur comme un pressentiment.

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