LIMITES
En entendant le bruit des chevaux dans la cour, Françoise était venue sur le perron au-devant de son époux. Un regard lui suffit pour deviner qu'il s'était passé quelque chose à la chasse qui l'avait contrarié. Elle ne lui fit aucune question, mais elle redoubla de soins auprès de lui. Elle-même voulut essuyer sa brune chevelure avec des linges chauds et parfumés. Ses mains si douces et si blanches étaient non-seulement adroites, mais encore carressantes en rendant tous ces soins. Grilles en éprouvait de la reconnaissance, mais il les recevait en silence et avec tristesse. Seulement il prit une de ses mains qui venaient d'attacher sa fraise dentelée, la baisa avec amour ; et sa toilette étant finie, il descendit au salon avec la princesse.
Le repas fut grave et silencieux. Chez les princes pour être gai on attend leur sourire, et quand il ne vient pas, tout reste triste et froid comme un jour sans soleil. A table un hasard amena la conversation sur la chasse du matin. En face du prince, il y avait un plat de
venaison. En en offrant an maréchal de Bretagne, Grilles dit : Arthur, ne me refuse pas, car ce plat deviendra rare ici, si tontes nos chasses ressemblent à celle d'anjonrd'hni.
— Seigneur, répondit Montanban, nons ne serons pas toujours aussi malheureux que ce matin. Plusieurs de vos vassaux m'ont assuré que vos forêts contenaient beaucoup de cerfs et de chevreuils.
— Mes forêts, repartit avec amertume le prince, est-ce par ironie que vous vous servez de ce mot ? Quelques bouquets de bois, voilà les forêts que mon frère, votre maître, me laisse. Et en supposant qu'il y eût quelques cerfs dans ce bois, comment pourrais-je chasser? ces poteaux aux armes d'Anjou ne me cernent-ils pas de toutes parts ?
— Mais le prince de Bretagne n'aurait qu'à dire un mot, ajouta le maréchal, et une permission de chasse sur les domaines d'Anjou suivrait de près son désir.
— Un prince de Bretagne aime à accorder ce qu'on lui demande ; mais il lui faut du temps pour se résigner à solliciter. Maréchal, vous pouvez dire au duc, mon frère, que je ne suis pas encore descendu jusque-là.
— Le duc, mon maître, est convaincu d'avance que le prince Grilles ne descendra jamais au-dessous de son rang.
— Par saint Yves, si je ne déchois pas, ce ne sera pas
à lui que je le devrai. S'il avait pu me déshériter des
sentiments que je tiens de mon père, comme il a su me
déshériter de l'apanage qui aurait dû me revenir, je
serais aujourd'hui indigne de moi, et peut-être digne
de lui.
— Très-redouté seigneur.... je ne puis avec convenance entendre accuser d'injustice...
— Ce que vous ne pouvez faire avec convenance, Montauban ! dit le prince ayec vivacité, c'est de vouloir donner des leçons ici... vous paraissez oublier où vous êtes, et qui je suis.
— Je n'ai point oublié que je suis chez un prince qui m'appela longtemps son ami, et qui pouvait en toute assurance me donner ce nom, puisque pour le suivre, j'avais osé m'exposer au mécontentement de mon seigneur et maître, messire le duc de Bretagne...
— Quoi ! mon frère m'en veut-il donc tant, que ce soit encourir sa colère que de s'attacher à moi pour quelques jours ? Ah ! s'il en est ainsi, ajouta Grilles avec émotion, partez, partez tous, vous qui m'avez donné quelques signes d'intérêt ; partez, je ne veux porter malheur à personne ! Arthur, pense à ton bâton de maréchal... va rejoindre ton souverain, et comme je t'ai longtemps appelé mon ami, tiens, voilà ma main en signe de reconnaissance pour ce que tu as fait en me suivant, et en signe d'adieu pour l'avenir...
A ces mots, le maréchal de Bretagne se leva, prit la main du prince, la porta vivement à ses lèvres en disant : Oh ! seigneur, je défie l'avenir, il ne changera rien à mes sentiments pour vous, ils seront toujours les mêmes; et comme il prononçait ces paroles, il jeta un regard à Olivier de Méel qui était en face lui : ce regard fut compris par celui auquel il s'adressait. Le reste des nobles convives était en général fort ému ; à l'exception de trois ou quatre d'entre eux, tous avaient les yeux mouillés de larmes, car ceux du prince n'étaient point restés secs, quand il s'était écrié : Partez, partez,
vous tous qui m' avez donné quelques signes d'intérêt, partez, je neveux porter malheur à personne !
Françoise avait remarqué l'empressement qu'Arthur avait mis à baiser la main de son époux, et à l'assurer d'un constant dévouement; pour la première fois depuis longtemps elle avait trouvé l'accent de la vérité à ses paroles : elle lui sut gré de cet élan d'amitié, et pour l'en récompenser, elle qui évitait toute occasion de causer avec Arthur, ce soir-là, fut pour lui pleine d'amabilité.
Elle s'informa de ce qui était arrivé à la chasse, et lui dit : Je n'ai point osé demander au prince la cause du nuage que j'ai vu sur sa figure à son retour au château, j'ai craint de rendre ce nuage encore plus sombre en faisant d'indiscrètes questions ; mais vous, maréchal, qui aimez tant votre noble ami, la peine qu'il a ressentie, les contrariétés qu'il a éprouvées, vous avez dû les éprouver et les ressentir, racontez-moi ce qui s'est passé.
Le maréchal de Bretagne redit alors que le commencement de la chasse avait été gai et heureux, et que les brisées avaient été faites à merveille dans un bois peu éloigné du château : on y avait fait lever un superbe animal marquant quatorze, jamais les chiens n'avaient montré plus d'ardeur, les piqueurs d'habileté, mais le bois ayant très peu d'étendue, bientôt le cerf en avait promptement débuché et s'était élancé dans les champs; que les chasseurs animés n'avaient tenu compte ni des haies, ni des clôtures, ni même des poteaux aux armes d'Anjou; qu'ils poursuivaient l'animal avec l'espoir de le voir bientôt aux abois, lorsque les gardes des domaines du comte d'Anjou, au nom de leur maître, s'étaient montrés tout à coup et
avaient mis fin à la chasse, en empêchant de poursuivre l'animal sur les terres de leur suzerain. Dans le premier moment, ajouta le maréchal, nous voulûmes passer outre, il est si difficile d'arrêter des chasseurs emportés par le plaisir et l'ardeur ; mais le prince, tout animé qu'il était lui-même, ordonna de rompre et de rebrousser chemin ; pour donner cet ordre il s'était fait violence, je le remarquai alors, son regard peignait tout ce qu'il éprouvait. En se rapprochant de moi,' il me dit : Eh bien ! je n'aurai même pas le plaisir de la chasse, ce plaisir que l'on accorde aux princes tombés de la puissance, pour les empêcher de regretter leurs états perdus ; oh ! Arthur ! Arthur, où sont mes landes de Bretagne ? là l'espace et l'immensité étaient devant moi, et personne n'osait me dire : Tu n'iras pas plus loin !
"Ah ! je conçois ce qu'il éprouve, je sens ce qu'il a dû ressentir, dit Françoise, il faut redoubler de soins pour lui faire oublier ce qu'il a perdu, pour lui cacher le peu qu'il possède.
— Et pourquoi prendre ce soin, madame, pourquoi vouloir l'accoutumer à la résignation ? le frère d'un duc de Bretagne, d'un souverain qui marche l'égal des rois, n'aura-t-il pas le droit de se plaindre, quand on le réduit à n'être que le modeste seigneur d'Ingrande et de Chantocé ?
— Mais, sire Arthur, ne venez-vous pas de dire que vous ne pouviez avec convenance, entendre accuser d'injustice notre frère et votre maître, le duc François 1er?
— Oui, sans doute, je l'ai dit, et je le redirai encore, et plus je veux servir les intérêts du prince, votre auguste époux, plus j'affecterai de ne pas désapprouver
la conduite qui a été tenue envers lui ; ma langue souvent contrariera mon cœur, mais c'est ainsi qu'il faut agir quand on parle devant des hommes qui ne sont pas tous aussi dévoués que nous-mêmes.
— Eh quoi ! répliqua avec inquiétude la princesse, est-ce qu'ici nous ne sommes pas entourés de nos amis ? Suit-on dans l'exil ceux que l'on n'aime pas ?
— Oui, répondit Arthur, oui quand on veut les perdre... Et en prononçant ces paroles quelque chose de satanique brilla comme un éclair dans son regard ,* mais bientôt ses yeux reprirent leur expression habituelle, et il continua ainsi :
— Il ne faut pas, très-haute et très-puissante dame, multiplier ici les amusements et les fêtes ; croyez-moi, laissez pour quelque temps l'ennui peser sur les journées du prince : pour sortir de sa position, il faut qu'il s'en irrite. S'il souffre avec patience cet éloignement de son pays natal, je connais le duc François, il ne mettra pas d'ici longtemps un terme à l'exil, il croira qu'il est fort parce qu'on lui obéit sans se plaindre ; au contraire, si la plainte est vive et haute, il se croira faible et il rappellera son frère : la timidité de Jean Y se retrouve souvent dans son héritier.
— Je vous en crois, maréchal, et vous remercie de vos conseils. Je me souviendrai de la ballade du troubadour, qui a pour refrain :
Les derniers biens des malheureux Sont la plainte avec l'espérance.
Nous nous plaindrons et nous espérerons ; mais quand vous allez être à la cour de Bretagne, quand vous serez auprès du prince régnant penserez-vous au prince
exilé ? Confident de François 1er, resterez-yons l'ami de son frère ? entre les deux, pour qui serez- vous ?
— Ah ! madame ! dit Arthur de Mont aub an, je vous
prouverai que ce n'est pas moi qui ai oublié une devise
dont vous v(*us souvenez peut-être, et que je porte
encore,
A un seul.
— Quand, mon noble père m'ordonna de vous remettre le gage qui porte cette devise, j'avais droit de le donner, répondit d'un air digne et sévère la princesse de Bretagne alors j'étais à moi ; aujourd'hui je suis à un autre, et il y a déloyauté à un chevalier à agir comme vous venez de le faire. Yous êtes discourtois pour moi, et félon pour le prince. Yous me prouvez, .maréchal, que je me suis trompée deux fois : la première, quand au château de Dinan je reçus votre hommage ; la seconde, quand tout à l'heure je viens de vous montrer un instant de confiance. Adieu. Je ne me tromperai plus. Et elle s'éloigna avec un air de mépris.
YIII