‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 7 sur 39 · LA NUIT · texte numérisé non relu

LA NUIT

Pour hâter la fin d'une journée qui lui avait été pénible, le prince de Bretagne se retira de bomie heure dans ses appartements. Alors on commença à parler plus haut dans le salon qu'il venait de quitter. Jusqu'à son départ la conversation avait été nulle, on n'avait fait qu'échanger quelques mots à voix basse ;

la galanterie même avait été muette, et les damoiselles d'honneur travaillant toutes à une tapisserie commencée par la princesse n'avaient point vu les chevaliers et les pages venir deviser avec elles. Quand Françoise se leva pour sortir, toutes, à un signe donné par leur surveillante, replièrent leur ouvrage et suivirent leur auguste maîtresse. Quand le salon fut ainsi déserté par les femmes, Olivier de Méel dit d'un ton d'ennui : Parbleu ! il faut l'avouer, voilà une vie bien amusante ; notre soirée vaut notre matinée : une chasse manquée et un salon sans femmes. Il n'y a pas une heure que le couvre-feu a sonné pour les bons habitants de Chantocé ... et nous voilà déjà réduits à faire comme eux, à nous aller coucher.

— Et pourquoi donc se retirer sitôt? demanda Jean Hingant; si nous n'avons plus de gentilles dames, n'avons nous pas des cartes, et ce plaisir inventé pour un roi, ne peut-il nous convenir?

— Tu as raison, Hingant, répliqua Olivier, les cartes n'amusent pas seulement ceux qui ont perdu l'esprit ; ce jeu frivole en apparence offre encore de grandes moralités et des leçons de sagesse.

— Et c'est pour cela que tu l'aimes, dit Arthur de Montauban en appuyant sa main sur l'épaule de son ami.

— Oui, maréchal; quand je puis unir la sagesse avec le plaisir, je n'ai point à hésiter, je les prends tous deux ensemble.

— Mais quand la sagesse vient seul . . , .

— J'écoute sa voix, si je n'ai pas de tentateur auprès de moi : en disant ces derniers mots, Olivier de Méel sourit en regardant Arthur.

— Eh bien ! commençons ce conrs de moralité et de sagesse, dit le maréchal, en s'esseyant auprès du sire de Méel. Je me rappelle avoir joué avec les premières cartes qui furent offertes au roi Charles YI de douloureuse mémoire.... Ah! c'était grand'pitié de voir ce royal insensé venir s'asseoir à ce jeu inventé pour lui. Il y passait des heures entières. La reine aimait à l'y voir pendant qu'elle trafiquait de la France avec les Anglais. Quand le hasard lui donnait des rois dans son jeu, il disait: Voilà des cartes de malheur; les rois sont si à plaindre ! ils voudraient faire le bonheur de leurs peuples, et ils ne le peuvent pas. Et quand il parlait ainsi, le pauvre Charles portait la main à son front brûlant, et ses yeux fixes laissaient échapper des larmes qui se mêlaient souvent à un sourire sans cause.

Mais ceci n'est pas propre à nous égayer ; commençons le jeu, ajouta Arthur. Et bientôt l'argent et l'or brillèrent sur la table auprès de quelques-uns des joueurs; de Méel n'était pas du nombre des heureux. Allons, dit-il, les jeux nouveaux ne me vont pas aussi bien que les modes nouvelles ; Hingant, toi qui tiens aux choses des temps passés, veux-tu jouer à la mourre ? Ce noble délassement est digne de toi; on dit que les Glaulois l'ont appris des Romains . . .

— Que dites-vous, seigneur? ce jeu a une bien plus haute origine, et je vais vous prouver . . .

— Pas ce soir; je n'ai pas le temps de t'entendre; je n'ai que celui déjouer avec toi pour regagner l'argent que je viens de perdre à ce jeu d'insensés.

Et tous les deux, en face l'un de l'autre, se mirent à jouer à ce jeu qui fut probablement le premier de tous les jeux de hasard. Il consistait pour un des joueurs à élever les mains, à les entr'ouvrir très-rapidement et

• à montrer avec une extrême vivacité deux, trois, quatre

ou huit doigts à son adversaire, qui devait dans ce mouvement rapide deviner combien de doigts lui avaient été montrés. Ce jeu tout primitif, comme on voit, n'exigeait aucun apprêt, ni dés, ni cornets, ni cartes, mais demandait une grande bonne foi; aussi, dans ce vieux temps, disait-on d'un honnête homme : On peut avoir fiance en lui ; il ne triche pas à la mourre.

Dans les camps, après les exercices, et les manœuvres, les soldats dans leurs instants de repos, recouraient à ce passe-temps ; les villageois s'en amusaient aussi, et nous voyons que malgré l'invention des cartes, il existait encore dans les salons des grands.

Hingant, trésorier du duc François, ne s'occupait pas seulement de finances ; il affichait un grand amour pour tout ce qui était antique: quoique financier, c'était un des érudits de la cour de Bretagne. On avait été étonné de le voir s'attacher au prince en disgrâce et quitter l'emploi lucratif qu'il exerçait auprès du duc régnant, et l'on aurait eu de la peine à s'expliquer cette conduite, si l'on n'avait su que Jean Hingant avait une grande habitude d'observation, et que le duc François 1er devait désirer avoir un correspondant secret et fidèle auprès de son frère malheureux et mécontent.

Olivier de Méel et les grands seigneurs de la cour étaient familiers avec Hingant ; mais de cette familiarité qui tombe d'en haut, que l'on accorde comme un honneur et qui pèse comme une offense sur les cœurs élevés : lui ne s'en choquait pas. Au contraire, il était fier de ce qui aurait dû l'humilier; rien n'était plaisant à voir, comme cet homme de cinquante ans, lourd, gros et gauche, se démenant, s'agitant avec vivacité, levant et abaissant les bras, entr'ouvrant les mains et riant

d'un rire grossier quand Olivier venait à se tromper. Celui-ci, jeune, svelte, élégant, ayait autant de grâce et de légèreté dans ses mouvements que son adversaire mettait de disgrâce et de gaucherie dans les siens. Sur le visage du financier on voyait la joie du gain et le chagrin de la perte ; dans les traits de l'homme de cour on ne lisait rien de pareil ! il perdait, et au lieu de se plaindre, il se vengeait du bonheur de Jean Hingant par quelques plaisanteries sur les gens de finances, et l'homme à argent s'en consolait en voyant les écus qu'il gagnait.

Le maréchal de Bretagne, ennuyé des cartes, se leva, et s' approchant du trésorier qui amoncelait l'or et l'argent que de Méel venait de perdre, il lui dit : Yous gagnez, maître trésorier, j'en suis fâché, trèsfâché.

— Et pourquoi, monseigneur ? lui demanda Hingant.

— Je vous le dirai, répondit Montauban. Et élevant la voix, il ajouta : Olivier de Méel, Pierre la Rose, et vous Hingant, j'ai à vous parler ce soir ; je monte chez moi. Et frappant du pied près de la porte, deux valets de service, avec des flambeaux, le conduisirent à sa chambre. Olivier de Méel, le trésorier maître Hingant, et Pierre la Rose, secrétaire du prince Grilles, le suivirent.

Après leur sortie du salon, les autres seigneurs et gentilshommes, hôtes ou officiers du prince, ne tardèrent pas à se retirer dans leurs chambres, et bientôt tout fut silencieux au château.

Mais tout n'y dormait pas. L'amour-propre froissé d'un côté, le désir de vengeance de l'autre, tenaient éveillés et Œlles, qui commençait à sentir le poids de

sa disgrâce, et Arthur, qui de plus en plus brûlait du désir de se venger de Françoise de Dinan.

Grilles avait été pressé de se retrouver avec Françoise. Lorsque quelque peine est pesante sur le cœur, on sent un tel besoin d'être seul avec l'ami qui nous comprend et nous console ! Les étrangers ne font que rendre plus lourd le poids qui nous oppresse ; devant eux le chagrin ne respire pas à l'aise. A la douleur il faut la solitude et l'amitié, comme à la maladie il faut l'air et le soleil.

Après avoir quitté la grande salle, les deux augustes époux étaien" allés s'asseoir sur une galerie qui surmontait le haut donjon du château. Là, ils savouraient ensemble le calme et la douceur d'une belle nuit d'automne. La lune brillait au firmament, l'azur du ciel n'était voilé par aucun nuage, et le souffle du zéphir, embaumé du parfum des fleurs, était si doux qu'il courbait à peine les hautes herbes qui croissent sur les vieilles murailles. Le lac au-dessous d'eux ressemblait à une longue nappe d'argent; un de ses bords était recouvert d'ombre, et l'autre tout resplendissant de clarté. Grilles de Bretagne fit remarquer cet effet de lumière à Françoise, en lui disant: Amie, c'est de même dans la vie, le bonheur nous fait briller un instant, et puis l'ombre s'étend sur nous, nous recouvre, et l'on ne parle plus de nous. J'ai eu mon moment de lumière. La Bretagne et l'Angleterre m'ont vu. Au lieu d'être enfermé dans ce castel, je pourrais tenir l'épée de connétable auprès du roi Henri; mais un fils du duc de Bretagne ne devait-il pas refuser un honneur étranger? Cette épée eût été peu glorieuse dans mes mains, car elle ne m'eût pas été donné par mon pays

En la refusant j'ai fait mon devoir; vois comme je suis récompensé.

— Noble et bien-aimé seigneur, répondit la princesse d'une voix caressante, oui, vous êtes récompensé de ce que vous avez fait. Aujourd'hui dans l'exil vous avez votre récompense avec vous. Ceux qui vous ont dépossédé de votre héritage ne pourront vous enlever la conscience d'avoir fait ce que vous deviez. Laissezles sur leur trône avec le souvenir de leur déloyauté, et nous, conservons la mémoire du passé. Yous me montrez ces coteaux tout resplendissants de lumière, et ces collines ensevelies dans l'ombre, et vous les comparez à la vie. Ami, vous avez raison, cela ressemble à la faveur et à la disgrâce, à la gloire et à l'oubli. Mais dites-moi, y a-t-il plus de bonheur sous ces rayons de clarté que sous l'ombre de ce nuage? Yoyez, les chaumières s'élèvent également des deux côtés des arbres, des deux côtés il y a aussi de la peine et de la joie. Ah! je crois que le bonheur peut être partout, partout où je serai avec vous.

I — Et moi, s'écria le prince, je maudis l'obscurité quand je possède un diamant pareil à toi. C'est près du trône que je voudrais te montrer à la Bretagne ravie. En t' épousant, ne t'avais-je pas promis un rang élevé, une cour brillante, des plaisirs et des honneurs ? Et que t'ai-je donné ? l'obscurité de l'exil et les ennuis de la médiocrité ? Le cœur noble s'indigne, se révolte et repousse l'infortune qui n'aurait pu l'épouvanter si elle n'avait menacé que lui.

— Yous seriez donc moins malheureux si vous étiez seul ? demanda la fille du comte de Dinan.

— Oh ! non, je serais bien plus à plaindre, mais ma disgrâce me semblerait plus facile à supporter si elle

ne te frappait pas... je suis fort pour souffrir mais faible quand tu souffres...

— Et moi, je suis loin de souffrir de ce que tous appelez un malheur.. . je ne y ois plus, je ne partage plus les fêtes de la cour de Nantes ; mais ici, seigneur, je vous vois bien davantage, vous êtes bien plus mien dans cette solitude que dans l'agitation des affaires et des plaisirs ; c'est pour vous que je désire votre rappel en Bretagne... mais pour moi j'y perdrais peut-être...

— Quoi ! lorsque tu seras la première ? car ta beauté éclipsera celle d'Isabelle d'Ecosse : sa couronne ducale ne la pare pas autant que la nature t'aparée ; l'orgueilleuse femme de mon frère sera jalouse de tes attraits, et François sur son trône, François qui m'a dépouillé, sera forcé de dire : Mon frère est plus heiireux que moi ! Ah ! douce amie, il y a grand plaisir dans pareille vengeance, et je te l'avoue, j'en suis bien altéré.

— Eh bien ! il faut vous plaindre encore, très-redouté seigneur, il faut faire entendre au duc François vos justes réclamations, les droits du sang, les droits de votre rang ne peuvent être toujours méconnus, faites valoir les uns et les autres ; votre oncle Arthur de Bichemont les appuiera, la voix du connétable de France est puissante à la cour de François 1er, et vous savez combien il vous aime... Un ami de votre frère me disait : Il faut que la plainte du prince Gilles soit vive et haute, alors le duc François se croira faible, et il le rappelera ; la timidité de Jean V se retrouve dans son héritier.

— Plût à Dieu qu'il eût quelque chose de mon père ! dit le prince Gilles en se levant : mais les défauts de Jean Y feraient les vertus de François 1er ; enfin, je suivrai les avis que l'on me donne, je romprai le silence

que je gardais par fierté, je ne yeux pas qu'il croie à ma résignation ; le lion tombé dans le piège ne se tait pas, il rugit, son cri porte l'épouvante au loin, et fait trembler celui qui a creusé sa fosse.

Françoise s'était levée en même temps que le prince : du banc de pierre où ils étaient restés longtemps assis appuyés sur les créneaux, ils regardaient les campagnes au-dessous d'eux. Tout à coup le beffroi sonna minuit, Françoise tressaillit involontairement et se rapprocha de Grilles. Dans un champ de l'autre côté du pont-leAds, à l'endroit où le coteau s'arrondit en croupe et descend vers le lac, ils aperçurent une vapeur bleuâtre sortir de la bruyère ; la nuit était si calme que ce léger nuage n'était poussé ni à droite, ni à gauche, il s'élevait droit, et sa transparence était telle, que l'on voyait à travers les pâles rayons de la lune. La princesse le montrant du doigt à son époux, demanda ce que cela pouvait être.

Le feu de quelque pâtre, répondit Grilles ; mais luimême était étonné de ce qu'il apercevait et regardait avec attention ; aucune flamme ne se montrait, et ce qu'il prenait pour de la fumée continuait à s'élever comme une mobile colonne; enfin, ils distinguèrent derrière ce nuage et comme à travers un voile diaphane, une figure blanche qui se mouvait lentement, et dont la tête, les bras et tout le corps semblaient enveloppés d'un linceul ; parfois la fumée devenant plus noire et plus épaisse, ce qu'on aurait pris pour un fantôme disparaissait ; mais bientôt le nuage ou la vapeur redevenant transparent, la figure se montrait de nou- ' veau. Françoise tremblait, et Grilles la soutenant de son bras, avait toujours les yeux fixés sur ce qui lui paraissait si extraordinaire. Subitement, la figure blanche

ne fut plus seule, un être moins grand se montra à côté d'elle, et ce qui semblait un fantôme étendant ses longs bras amena sur son sein le nouvel être qui venait d'apparaître, et tous les deux eurent l'air de s'enfoncer en terre ; il ne resta plus que la fumée ou le nuage qui s'évanouit bientôt.

Àh ! s'écria l'épouse du prince de Bretagne, il n'en faut plus douter, les bruits que l'on répand ici ne sont pas mensongers ... ce lieu est maudit du ciel, les morts n'y dorment pas en paix ; ce que nous venons de voir présage quelque malheur.

— Ce que nous venons de voir, repartit le prince, a, j'en suis convaincu, une cause très-naturelle ; et pour pouvoir vous l'expliquer je n'attendrai pas le retour du jour; je vais aller voir le lieu de cette apparition. Françoise, redescendons, rentrez criez vous, et moi avec liumfroy, nous reviendrons tout de suite dissiper des frayeurs indignes de vous.

La princesse, très-émue, obéit et rentra dans ses appartements. Quand Grilles fut seul, il demanda au soldat qui était en faction sur une des tourelles, s'il n'avait rien vu sur le coteau

Dieu me garde de mentir, mon très-redouté seigneur, répondit d'une voix tremblante la sentinelle effrayée. J'ai vu de près les ennemis de mon pays et je n'ai pas

eu peur mais je tremble encore comme la feuille

de ce que mes yeux viennent de voir. Mes camarades me l'avaient bien assuré, toutes les nuits l'esprit de cet infâme Prelati, qui tuait des petits enfants pour faire de l'or avec leur sang et leurs ossements brûlés ; toutes les nuits le monstre qui n'a point été enterré en terre sainte revient, et si quelque vivant passe près de lui tl

le saisit avec ses longs bras décharnés et l'entraîne dans sa fosse

— Contes absurdes que tout cela ! dit Grilles ; tu es un mauvais soldat de trembler ainsi ; et il s'éloigna. Humfroy était couché, le prince ne voulut point le réveiller, il se fit reconnaître des différentes sentinelles, arriva sur le porche, ordonna de lever la herse, passa le pont et se trouva seul sur le coteau. La peur était loin de son cœur, mais il le sentait oppressé ; les mystères de la tombe sont si impénétrables et si solennels, que l'on ne peut y penser sans en être troublé. Après avoir reconnu dans quelle direction il avait vu le nuage et les deux personnages inconnus, il marcha rapidement de ce côté ; arrivé à l'endroit d'où la fumée s'était élevée, il n'y trouva aucune trace de feu; il regarda, chercha autour de lui; le terrain lui sembla plane et uni, et cependant il avait vu les deux figures mystérieuses s'enfoncer en terre, et aucune fosse n'était creusée là. Étonné, il chercha encore, et ne pouvant rien découvrir, il reprit le chemin du château. A sa voix la porte se rouvrit ; il y rentra en réfléchissant comment il pourrait effacer les idées superstitieuses de Françoise, lui-même commençait presque à les partager Tout préoccupé de cette pensée, il était

arrivé à la grande galerie qu'il fallait traverser pour se rendre à sa chambre : il entendit le bruit que faisait quelqu'un en marchant devant lui, il hâta le pas pour connaître celui ou celle qui le précédait, mais il ne put rien voir ; trois fois il demanda : Qui est là ? et aucune voix ne répondit ; seulement les pas continuèrent à se faire entendre pendant quelques instants, puis un silence absolu revenant autour de lui, il rentra dans son appartement, où la princesse l'attendait avec de vives inquiétudes.

TRAHIOSN.

Pendant que le prince Grilles et sa douce compagne, loin de tous les regards, étaient allés respirer la fraîcheur et le calme d'une belle nuit, pendant qu'ils se livraient à des pensées d'espérance, de paix et de bonheur pour l'ayenir, Arthur de Montauban, Olivier de Méel, Jean Hingant, Pierre la Rose, veillaient aussi ; mais c'étaient la haine et la vengeance qui les tenaient éveillés. Tous réunis autour d'une table, dans la chambre du maréchal de Bretagne, ils cherchaient les moyens de perdre tout à fait le prince G-illes dans l'esprit du duc régnant, et de rendre entre les deux frères toute réconciliation impossible : car il y a des êtres qui, ainsi que Satan, ne peuvent se réjouir que dans le mal, et dont la joie et les plaisirs se font avec les peines et les larmes des autres.

Une lampe suspendue à la voûte, laissait tomber sa lueur rougeâtre sur les visages de ces hommes méchants et cupides.

Le maréchal avait près de lui son confident Olivier ; les deux autres agents subalternes de cette conspiration étaient assis à l'autre bout de la table; Arthur était trop fier pour admettre de l'égalité même dans le crime; aussi tenait-il à distance ceux qui n'agissaient que pour de l'argent. Pour repousser les remords qui venaient souvent l'assaillir, il disait : La vengeance est permise quand l'honneur l'inspire. — Et toi, de Méel, n'as-tu pas été insulté par le superbe Grilles de Bretagne ? n'a-t-il pas oublié une fois que tu étais gentilhomme et chevalier? Depuis il t'a tendu la main, mais tu n'as pu par-

donner ; an fond dn cœur tn as dû et tu dois conserver ta haine : l'honneur le veut ainsi.

Quant aux vilains que nous admettons à partager notre vengeance, leur mobile est aussi vil qu'eux. C'est de l'argent qu'ils veulent ; ils en auront.

Voilà comme il parlait avec son confident. Mais quand il se trouvait avec le trésorier et le secrétaire du prince, il les flattait avec une merveilleuse adresse ; il leur montrait dans l'avenir des emplois lucratifs auprès du duc régnant. Il vous devra, leur répétait-il souvent, honneur, richesses et récompenses; car vous l'aurez délivré d'un ennemi de la Bretagne, d'un homme qui a juré de vendre son pays au roi d'Angleterre ; nonseulement vous serez aimé du souverain, mais vos noms seront bénis par tous les bons Bretons.

Dans la séance que nous allons essayer de décrire, le maréchal, après s'être assis et avoir fait signe de s'asseoir à ceux qu'il admettait dans sa chambre, ordonna à Pierre la Eose de fermer la porte à clef, de laisser retomber la portière en tapisserie qui était relevée sur un des côtés du mur, et, tout étant clos, il dit à demivoix: Le moment de servir notre très-haut et trèsredouté seigneur et maître le duc François 1er est venu. Tous savez toutes les intrigues de celui qui aurait dû être son premier et son meilleur ami... mais l'ami des Anglais peut-il aimer la Bretagne et le prince qui la gouverne? Gilles se plaint de l'injustice de François 1er ; il se plaint d'avoir été lésé dans l'héritage paternel ; mais eût-il été sage de laisser la puissance de la richesse au prince qui flatte le menu peuple, et qui est lié d'amitié et de serment avec un roi ennemi ?

Le jeune fils de Jean V n'a jamais pu pardonner à

François d'être né ayant lui. Son âme ambitieuse n'a pu se contenter du haut rang qu'il avait à la cour de Bretagne ; et ne pouvant régner, il s'est mis à conspirer contre celui qui règne. Son insupportable fierté avait éloigné de lui les gentilshommes et les nobles chevaliers. Alors il a cherché un appui dans le pauvre peuple, il a flatté la populace, et nous venons de le voir rassembler des gueux et des manants qu'il a fait servir par ses propres officiers. Il faudrait être aveugle pour ne pas voir où Grilles de Bretagne aspire. Mais il met de l'adresse et un air d'obéissance et de soumission dans sa trahison. Il faut le forcer à ne plus se cacher. Et c'est à vous, gens de sa maison, que je lègue ce soin. Écoutez. Alors Montauban baissa encore plus la voix, et ajouta : Il ne faut plus qu'il puisse chasser sans rencontrer les gardes des domaines d'Anjou ; il ne faut plus que les fêtes qu'il cherchera à donner soient brillantes ; il faut que la disgrâce et l'exil pèsent sur lui de tout

leur poids, il faut même que la pauvreté Jean

Hingant, ceci vous regarde, faites en sorte que ses coffres soient vides, que les redevances soient mal payées. Il est de toute nécessité que votre maître s'irrite de sa situation. Veillez à la lui rendre dure et pénible. Quand le lion est par trop tourmenté par ceux qui le gardent, il se réveille de son apathie, il brise sa prison et s'élance, et alors il est permis de lui donner la mort... En prononçant ces dernières paroles, le maréchal regarda, les uns ' après les autres, ceux auxquels il venait de parler. Il trouva sur toutes leurs lèvres un affreux sourire qui lui prouvait qu'il en avait été compris.

" Toi, deMéel, continua-t-il, en homme de cour, entretiens dans le prince déchu l'amour du plaisir, le regret

des fêtes et des tournois ; rappelle-lui ses succès dans ces jeux chevaleresques, pour qu'il s'impatiente de ne plus y briller. Olivier de Méel, parle-lui des belles et nobles chasses du pays dont il est banni, vante l'immensité des forêts et des landes de Bretagne, fais-le souvenir de ces poteaux aux armes d'Anjou, qui le resserrent ici dans un cercle si étroit.

" Toi, Jean Hingant, quand on projettera des fêtes, des chasses, des tournois, montre tes coffres vides, plainstoi de la modicité des revenus; quand on t'ordonnera des aumônes, répète le mot d'économie. Il faut que chaque désir rencontre un obstacle, chaque volonté un empêchement.

" Ton rôle à toi, Pierre la Rose, n'est pas le plus facile. Es-tu chargé d'écrire au duc régnant, pèse chaque mot, choisis toujours celui qui rendra la plainte plus amère, plus impérative. Tu sais combien le duc François tient aux formes de respect ; ne les observe pas trop, mais assez pour que leur absence ne choque pas celui qui te chargera d'écrire, et cependant que le souverain susceptible y trouve de quoi le blesser. Yoilà ce que tu dois observer à tous les instants. Ton étude doit être le choix des mots. Quand tes lettres te paraîtront trop fortes, choisis un bon moment pour demander au prince d'y apposer son nom et son scel. Plus tard, si tout cela manque, nous aurons recours à ton talent. Tu sais les récompenses qui t'attendent."

— Illustre maréchal, répondit le perfide secrétaire avec l'expression du tigre qui aperçois de loin sa proie, je vous entends ; je taillerai ma plume comme un poignard.

— C'est cela, dit Arthur, chaque jour tu feras une blessure.

— Et tu ne courras aucun danger, ajouta de MéeL

— Ce n'est pas sûr, répliqua Pierre la Eose, s'il y a un imprudent parmi nous...

— As-tu déjà peur ? demanda de Méel, avec l'air du mépris. Et toi, Hingant, tu ne dis rien ?

— Mon métier et le votre, noble seigneur, puisque vous êtes des nôtres, repartit le trésorier, est de se taire et d'agir.

— Oui, oui, dit le maréchal, le sage Hingant a raison ; il vient de nous donner notre devise à tous : se taire et agir. Maître trésorier, je l'ai souvent répété, vous êtes un homme de mérite. Je veux que le duc François en soit persuadé, et qu'un jour vous soyez à la tête de ses finances.

— Monseigneur est trop bon ; mais cependant il me disait ce soir qu'il était lâché de mon bonheur, fâché de me voir gagner au jeu.

— Pas comme Jean Hingant, mais comme trésorier du prince, je veux que vous n'amassiez pas d'argent. Si vous êtes riche, votre maître sera-t-il pauvre ?

— Pourquoi pas ? mes deniers ne sont pas les siens.

— Oui, mais les siens ne sont-ils jamais les tiens ? se hâta de dire de Méel.

Il allait continuer ses railleries, Arthur de Montauban entendit sonner l'heure avancée de la nuit : Il est temps de se séparer, dit-il, bientôt il sera temps d'agir ; mais rappelons-nous que c'est par degrés que nous devons arriver à notre but. A mesure que nous avançons, redoublons de soins et de prévenances. Nous pouvons, sans affectation, prononcer souvent les mots de dévoûment, de fidélité, de sacrifice. Nous avons

acheté ce droit. N'avons-nous pas suivi le prince en disgrâce? n'avons-nous pas tourné le dos à la fortune pour nous attacher à son adversité ?

Allons, que chacun se retire en silence ; demain montrons tous un front sans nuage, et rappelons-nous la devise du sage trésorier :

Se taire et agir.

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