‹ Le fraticide; ou, Gilles de Bretagne, chronique du XVE [!]Chapitre 8 sur 39 · LE DÉPART · texte numérisé non relu

LE DÉPART

Le lendemain matin les premières personnes que rencontra Grilles de Bretagne en entrant dans la grande salle, furent Arthur de Montauban et Olivier de Méel. Le nuage qui la veille avait obscurci le front du prince était entièrement dissipé, et il leur tendit affectueusement la main. Le maréchal reçut cette marque de faveur avec un gracieux sourire; de Méel se sentit rougir et fut embarrassé, car il faut être déjà bien avancé dans le crime pour tenir contre une prévenance et une preuve d'amitié, quand elles viennent de la personne dont on s'est fait l'ennemi.

Dans la route du mal, Olivier était allé bien moins loin qu'Arthur. Pour conspirer à son aise, il aurait voulu que Grilles de Bretagne lui eût donné des sujets de plainte et de mécontentement ; mais au contraire, il n'en recevrait chaque jour que de nouvelles preuves d'estime et de bonté. Son caractère gai, ses manières élégantes et aimables, plaisaient à Grilles, qui avait eu une fois le malheur de s'être emporté contre lui, et qui, depuis ce jour, sentait le besoin de réparer, par des égards, un instant de vivacité.

Eh bien ! que ferons-nous aujourd'hui ? demanda le prince. Je vous préviens que je ne veux pas chasser.

— Nous ne l'aurions pas proposé à monseigneur' répondit Montauban.

— Mais il est un autre exercice que mon très-redouté seigneur aime presque autant que la chasse, dit de Méel, c'est le tir de l'arc.

— Tu as raison, repartit Grilles de Bretagne, c'est un noble passe-temps, digne de princes, gentilshommes et chevaliers. Nos flèches auront l'immensité devant elles, et ne rencontreront point ces éternels poteaux d'Anjou pour les arrêter. Yite, que l'on fasse élever un haut mât sur l'esplanade, et que tous les apprêts soient bientôt terminés. J'ai hâte de reprendre mon arc et de vider mon carquois. Que les paysans et les vassaux les plus proches soient prévenus ; je veux voir s'ils sont forts à ce jeu.

— Monseigneur se croit encore en Bretagne ; ici les paysans et le menu peuple ne savent jouer qu'à la boule et aux quilles, dit Montauban.

— Et toi, Arthur^tu me rappelles bien vite que je suis hors de mon pays ! Tu ne me passes pas un instant d'illusion ! de Méel est moins cruel, il cherche à m'en donner.

— En vous en donnant, seigneur, j'adoucirais peutêtre quelques heures, mais je prolongerais l'exil.

— Je te comprends, et te remercie. Aujourd'hui même je compte faire écrire

— Pas une humble requête, j espère? ajouta Montauban.

— Sois tranquille, je connais mes droits, et je les ferai valoir

A^ce moment Humfroy entra pour prendre les ordres du prince. Quand il sut que c'était pour faire faire les préparatifs du jeu du tir, il fut ravi. Grilles s'en aperçut et lui dit : Tu es content de me voir penser à ce jeu breton. Te souviens-tu que c'est toi qui me donnas les premières leçons? alors tu avais le coup d'oeil juste.

— L'ai bien encore, très-redouté maître et seigneur, et si vous me le permettez, je vous prouverai que l'âge m'a laissé de bons yeux. En prononçant ces mots, le vieux serviteur pesait sur chaque syllabe, comme pour souligner ce qu'il voulait faire comprendre; mais le prince n'y fit aucune attention. Il n'en fut pas de même de Montauban et de Hingant; l'air significatif du vieillard les frappait. Il faut si peu de chose pour effrayer celui qui médite le mal : un regard, une intonation, un demi-mot, lui font croire qu'il est deviné. En vérité les hommes, pour leur tranquillité, seraient sages de s'attacher au bien, car le mal leur coûte plus que la vertu.

Bientôt tout fut prêt. Humfroy avait fait attacher au haut du mât, élevé sur l'esplanade, les divers objets qui devaient être atteints par les flèches des tireurs. C'étaient une coupe d'argent, une couronne de lauriers et une colombe, retenue par un long ruban.

Tout ce qu'il y avait d'hommes au château fut appelé par le son du cor et des trompettes, et ne tarda pas à être rassemblé au pied du mât. Grilles voulut que les gens du pays prissent part au jeu ; mais ils prouvèrent promptement qu'ils ne s'y étaient jamais exercés. Leur gaucherie à tirer de l'arc faisait rire le peu de Bretons qui se trouvaient avec eux, et déjà les moqueries des enfants de l'Armorique faisaient naître des querelles.

Le prince s'en aperçut et fit cesser le tir. Mais il ne le fit pas sans humeur. Eien ne me réussit, dit-il, il en sera de ceci comme de la chasse. Cependant voyons si je serai aussi maladroit aujourd'hui que j'ai été malheureux hier. Et parlant ainsi, il demanda son arc: un page le lui apporta, un autre lui présenta son carquois ; il y choisit une flèche avec une grâce chevaleresque. Il banda son arc, jeta un coup d'œil rapide sur le but, et soudain le fer de la flèche frappant la coupe d'argent, la fit résonner et montra aux spectateurs qu'il n'avait rien perdu de son adresse.

Encouragé par ce brillant coup d'essai, Grilles demande une seconde flèche ; elle part, siffle, vole, et la colombe est délivrée. Le ruban coupé par le trait la laisse libre, et elle disparaît dans les airs.

C'est assez, dit-il, et il jeta son arc; mais apercevant Humfroy, il lui demanda : Et toi, vieux camarade, te souviens-tu encore de ton ancien métier d'archer? N'étais-tu pas un des archers de mon oncle Arthur de Eichemont ?

— Je m'en fais gloire, repartit le majordome en se redressant avec fierté. Jadis mon bras eut de la force et de l'adresse, et les ennemis de mon pays ont pu le savoir ; mais malheureusement dans les champs d' Azincourt, aux côtés du vaillant Arthur de Eichemont, aujourd'hui connétable France, je tombai, et . . .

Le prince voyant qu'Humfroy allait lui recommencer le récit de ses anciennes guerres (ce dont Humfroy ne laissait jamais échapper l'occasion), lui dit : Eh bien ! prends mon arc, et voyons si tu te rappelles ton ancien .état.

— Volontiers, mon très-redouté seigneur, repartit le

vieillard ; et saisissant l'arc, il décocha une flèche qui fit tomber la couronne de lauriers au pied du mât.

Bien ! bien ! s'écria Grilles de Bretagne. Qu'on m'apporte cette couronne : elle est à toi, Iiumfroy !

— Je l'accepte ; et, mettant un genou en terre deyant son seigneur et maître, l'heureux vieillard ajouta: Oui, j'accepte cette couronne; mais, ô mon prince ! c'est pour l'offrir à celui qui a remporté deux prix

Des applaudissements unanimes se firent alors entendre de toutes parts : ce fut un éclair de joie pour le prince banni; il embrassa Humfroy avec émotion.... A cet instant, un homme à cheval tout couvert de sueur et de poussière parut au bout de l'esplanade; c'était un messager, il portait les couleurs du duc François.

Arthur, dit le prince au maréchal qui se trouvait alors près de lui, va savoir ce que veut cet homme; je vois d'où il vient, et je ne m'attends à rien d'heureux de la part de celui qui l'envoie.

Alors on rentra au château, le messager fut introduit dans la cour, le maréchal de Bretagne reçut de ses mains un étui de fer recouvert en cuir noir et scellé avec des sceaux à queues pendantes.

Gilles attendait dans la galerie, debout près du large foyer. Jean Hingant entra. Eh bien! demanda le prince, pour qui sont ces dépêches ?

— Très-redouté seigneur, répondit le gentilhomme de l'hôtel, elles sont adressées à messire Arthur de Montauban, maréchal de Bretagne.

■ — Je m'en doutais. J'aurais été étonné qu'il me

vînt un souvenir de monsieur mon frère ... A son maréchal, c'est tout simple. Et que lui mande-t-il ?

— Je ne sais ; mais voilà le maréchal ; il le dira luimême à monseigneur . . .

— Quelles nouvelles, Arthur ? se hâta de demander le prince, en voyant entrer le maréchal; mauvaises sans doute ? . . .

— Pour moi seul, repartit Montauban en prenant

un air triste Je suis rappelé à Nantes, je dois

partir sans perdre un moment.

— En effet, mon frère devait m' envier ta présence ; un maréchal en faveur auprès d'un prince disgracié ! C'était chose trop étrange.

— En consultant mon cœur, je la trouvais bien naturelle et bien simple, ajouta Arthur; et il s'avança vers le prince pour prendre congé.

— Adieu, dit Grilles de Bretagne, adieu, je n'oublierai jamais que tu es venu passer quelques jours avec un proscrit. Dans ma position, je n'ai que de la gratitude à t' offrir; mais où tu vas, tu ne trouveras peut-être rien d'aussi sincère. Adieu. Il lui tendit les bras pour l'embrasser; Arthur s'y précipita, et osa serrer le prince contre son sein. C'était Judas donnant le baiser de trahison à son divin maître ; c'était Néron carressant la tête qu'il avait dévouée à la mort ; c'était le tigre qui joue avec sa proie.

Au moment de sortir de la salle, Montauban revint sur ses pas et dit au frère du duc de Bretagne: Le prince Gilles ne me donnera-t-il aucun message pour le duc François ?

— Tu m'y fais penser, répondit Grilles, je vais te

charger d'une lettre pour lui. Mes droits à un meilleur partage y seront rappelés, et tu les appuieras ; car le fils de Jean Y en est réduit là, il lui faut des protecteurs pour obtenir justice. Arthur, tu pourras dire à mon très-haut et très-redouté frère ce que c'est que la cour de Chantocé. Tu as vu par toi-même cette dérision de la fortune. Quant à mon frère Pierre, je ne le charge point de plaider ma cause; je sais qu'il tremble trop pour oser dire au souverain de Bretagne: Le dernier fils de Jean Y n'est-il pas prince breton comme nous, et n'a-t-il pas, à ce titre, droit à l'apanage de notre maison ? Pourquoi donc l'exiler en Anjou? Grilles n'a-t-il pas joué avec nous dans notre enfance? Notre auguste mère, Jeanne de France, ne nous aimait-elle pas également, et notre sœur Ysabel n'est-elle pas encore toute triste de l'éloignement de son frère favori ? Pierre, content de ce qui lui est échu en partage, se trouve heureux dans son comté de G-uingamp. Sa piété le rend si étranger aux choses de ce monde qu'il m'a même perdu de vue ; aussi je ne réclame point son appui. Mais il n'en est point de même de ma sœur Ysabel ; elle ne craint point de déplaire aux heureux en parlant d'infortune, aux puissants en parlant d'injustice. Ainsi tu lui diras : Yotre frère compte sur vous

Puis s' adressant à Jean Hingant, Grilles de Bretagne lui ordonna d'aller chercher Pierre La Rose, son secrétaire affidé, et de l'amener dans son cabinet de travail, où il se rendait lui-même. Ayant donné cet ordre, le prince sortit en s' appuyant sur le bras de Montauban, qui avait eu le temps de lancer un regard significatif au gentilhomme de l'hôtel.

Hingant ne tarda pas à rencontrer Pierre La Eose ;

il le trouva à la tour des Archives, entouré de vieux parchemins, et lisant facilement ces actes poudreux des temps passés. Ses yeux accoutumés à ce gothique grimoire, n'y rencontraient plus rien d'indé chiffrable, et sa main, à force de travail, était devenue aussi habile que ses yeux. Il savait imiter l'écriture de chaque siècle comme il savait en comprendre les différents dialectes. Le prince de Bretagne l'avait ramené d'Angleterre et faisait grand cas de son savoir. Il parlait et écrivait également bien le latin, l'allemand, l'anglais et le français. Cet homme, accoutumé à transcrire la pensée de ses maîtres, n'avait jamais de pensée à lui, sinon pour nuire aux autres ; alors seulement il cessait d'être machine, et ne marchait de son propre mouvement que lorsque c'était pour aller vers le mal. La nature, en le faisant laid et difforme, lui avait laissé un amour-propre hargneux et susceptible ; il ne pouvait pardonner à tout être qui n'avait pas comme lui la laideur en partage. Pour se sauver de sa difformité, il visait à un air digne, il portait la tête haute et singeait le grand seigneur. Oubliant qu'il faisait partie de la domesticité du prince, ce scribe salarié était haut avec les subalternes, bas et rampant avec ses maîtres. Sa mise était d'une recherche ridicule, et comme la burlesque copie de celle du prince et de ses nobles amis ; ses prétentions faisaient rire . . .

Lorsque Jean Hingant eut dit au méchant scribe que Grilles de Bretagne le demandait pour le faire écrire au duc François, Pierre La Eose, laissant ses liasses de vieux papiers qu'il était occupé à lire, se frotta les mains avec joie, et dit avec une effroyable expression : Enfin voilà mon heure venue. On a ri de moi... ; eh bien ! je ferai pleurer !

Et il descendit chez le prince. Le gentilhomme de l'hôtel l'accompagna jusqu'à la porte du cabinet et lui dit bien bas à l'oreille : La Kose, rappelle-toi les instructions d'Arthur de Montauban ; que toute la malice de Satan soit avec toi.

— Et avec votre esprit ! repartit le secrétaire avec un infernal sourire ; et en faisant un profond salut, il entra chez Gilles de Bretagne.

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