‹ Le frère ainé; drame en un acteChapitre 15 sur 20 · SCÈNE VIII · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII

là, maintenant!... (s'élançant vers lui.) Ce n'est pas vrai, ne m'écoutez pas. C'est moi qui suis folle, et tout ce que je dis vous le prouve bien. (Elle pleure.) Mon Dieu! moi qui devrais être à vos genoux et vous supplier à mains jointes, voilà que je vous injurie et que je cherche de mauvaises paroles à vous dire... Et pourtant, si je pouvais vous ouvrir mon âme, vous n'y verriez que du respect et de l'admiration pour vous. Oui, vous avez raison, je le sens bien... il eût été plus digne pour André d'être fidèle à sa douleur. Oui, vous avez le droit de lui demander compte de sa conduite et de vous indigner de sa défection... Mais, croyez-moi, ce n'est pas André qu'il faut punir .. C'est moi, c'est moi seule... Si vous saviez tout ce que j'ai fait pour qu'il m'aimât; si vous saviez tout ce que j'ai fait pour qu'il oubliât... si je vous disais... Hélas! j'en ai déjà trop dit, et maintenant, vous ne voudrez plus m'entendre.

DOMINIQUE, voix douce.

Ce n'est pas moi qui vous interromps, madame; relevezvous, je vous en prie, relevez-vous et continuez. CLAIRE, se relevant.

Vous le voulez, vraiment?... Oh! alors, je vais tout vous dire; et puissé-je vous convaincre, vous qui êtes notre juge, qu'il n'y a de coupable ici que moi...

DOMINIQUE

Je vous écoute.

CLAIRE

Quand j'ai connu votre frère, monsieur, son deuil avait un an déjà; mais, comme Dieu m'entend! après un an, ses larmes coulaient encore, et sa duuleur n'avait pa> vieilli d'un jour. Jamais veuvage plus austère. Il vivait seul ici dedans, à l'écart de toute joie. On ne le voyait nulle part, et sa maison était comme sa vie, close pour tous. Quelquefois, cependant, il descendait jusqu'au village. Ces jours-/à,il venait s'asseoir à un foyer bien humble et bien paisible!... C'est chez le vieux Bénédict, mon tuteur et mon oncle, et le jour

même de mon arrivée dans la maison, que je rencontrai André pour la première fois. Je le vois encore, assis dans un coin du salon, silencieux et velu de noir. Il était si triste, il me fit tant de peine, que j'eus tout de suite envie d'aller à lui et de le consoler. Ah! cette pauvre chère tète, pâlie, amaigrie par la douleur, si vous aviez pu la voir, si vous aviez pu la voir comme moi!...

DOMINIQUE, bas, très-éma.

Mon pauvre enfant!

CLAIRE

Hélas!... vous le savez, monsieur; nous autres femmes, la pitié a bientôt fait de nous conduire à l'amour... J'avais à peine vu votre frère trois fois, que déjà je l'aimais de toute mon âme... Lui ne s'en doutait guère, je vous jure, et sa pensée était bien loin de moi. Ma présence dans la maison n*avait pas interrompu ses visites; voilà tout. J'avais beau faire, je n'existais pas pour lui... je crois qu'il ne m'avait pas vue... cela ne m'empêchait pas de l'aimer, bien sûr, mais je souffrais! Oh! que je soutirais!... Un soir qu'il était à la maison, silencieux et dans son coin, à l'ordinaire, je vins m'asseoir à mon piano, et machinalement, presque sans y songer, je me mis à chanter un vieil air de nos montagnes que j'aimais parce qu'il était triste... A peine eus-je achevé, qu'André s'approcha de moi et me demanda d'une voix altérés, si je voulais lui dire cet air encore une fois... et moi je chantai, monsieur, je n'en avais pas envie, je vous assure, mais déjà je ne savais rien lui refuser.

DOMINIQUE

Et alors?

CLAIRE

Et a!ors, comme je vous le dis, je chantai; et ce fut pour lui une émotion terrible de m'entendre. Je le vis tomber à genoux, cacher sa tète, fondre en larmes, et comme je m'approchais pour le calmer, il m'avoua, parmi ses pleurs,

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