DOMINIQUE, CLAIRE, ANDRÉ
ANDRÉ, qui a entendu les dernières paroles de Claire, se plaça entre elle et Dominique.
Assez, Claire.
CLAIRE
André!
ANDRÉ
Assez d'humiliations et de larmes, nous avons su vivre heureux sans lui, nous le saurons encore.
Eh bien! madame, vous l'entendez? Voilà qui vous rassure.
CLAIRE
Ne le croyez pas, monsieur. Si vous partez, il ne me pardonnera jamais!
SCÈNJî IX 25
ANDRÉ
Vons pardonner, Claire!... Est-ce que vous êtes coupable!.. Non, si quelqu'un a besoin de pardon, c'est celui qui depuis ce matin se pose ici en accusateur et en juge, (a Dominique.) Car, enfin, qui es-tu? qui t'envoie? au nom de qui parlestu? et de quelle suprême justice te crois-tu donc l'instrument? Est-ce la justice de Dieu que tu crois représenter ici? Dieu t'a-t-il donné mission pour venger les morts qu'on oublie, et punir les vivants dont le temps a calmé la peine. Non, non, celui qui voit notre faiblesse n'a pas tant exigé de nous. Ce n'est pas Dieu qui commande les douleurs éternelles, ni les regrets inconsolables. Je ne te reconnais pas pour le justicier de Dieu. Tu n'es pas un juge pour nous, tu n'es pas un vengeur pour Suzanne... Tu n'es qu'un homme qui souffre et qui veut faire souffrir.
CLAIRE, suppliante.
André!... Ton frère 1
ANDRÉ
Ah! je l'ai bien écouté tout à l'heure; il faut qu'il m'écoute à présent. C'est pour me punir d'avoir aimé Claire que tu t'en vas. Selon toi, j'aurais dû garder mon deuil, ne plus aimer, souffrir toujours. Est-ce qu'on est maître de ces choses? Doit-on aimer, ou ne pas aimer? On aime, et rien de plus. Tu lui en veux à elle d'avoir pu sécher mes larmes? Tu m'en veux à moi, de m'ètre laissé consoler. Mais alors que n'étais-tu là pour me défendre contre elle, pour me garder contre ses charmes? Tu es fort, toi, tu es brave; mais moi., tu sais bien que je suis faible, tu sais bien que je suis lâche... mon cœur est grand comme ça... C'e?t toi qui me l'as dit... que veux-tu? Cette fois encore, j'ai dté faible, j'ai été lâche; mais je bénis ma lâcheté, car je lui dnvrai le bonheur de ma vie. Claire, ma chère femme, ne pleurez plus, ne tremblez pas. Je vous jure que je vous aime, et que rien ne m'est précieux au monde comme cette petite main que je serre contre mon cœur.
DOMINIQUE, sourdement.
Serre-la bien alors, pour que cette fois rien ne vicnno pas te l'enlever.
ANDRÉ
Venez, Claire, laissons ce cœur implacable. 11 ne sait rien de vous, il ne sait pas quelle femme vous êtes et que vous avez sur terre la mission de consoler.
DOMINIQUE
Je n'aime pas ces consolatrices, elles font trop vite oublier.
ANDRÉ
Elles font oublier, peut-être, mais elles n'oublient pas. Sass-tu qui, depuis un an, a pris soin du tombeau de Suzanoe?
DOMINIQUE
Que veux-tu dire?
ANDRÉ
Sais-tu qui lui porte les fleurs dont sa tombe est couverte? Tiens, la voilà, c'est elle; depuis un an, elle n'a pas manqué une fois à ce pieux pèlerinage.
CLAIRE
Comment, tu savais?...
ANDRÉ
J'ai surpris ton secret, chère âme, et je t'en ai aimé plus encore.
DOMINIQUE
Ah! voilà de simples fleurs qui, pour moi, sont plus éloquentes que toutes les larmes. Ce jue vous avez fait est bien, madame, et je comprends iuaintenant combien j'ai été cruel et injuste envers vous... Il faut me pardonner. Tout ce que j'apprends depuis ce matin est si effroyable, si imprévu! Songez donc, c'est terrible de recevoir des coups pareils.