Lettres, éd. Richaudeau, vol. i"', p. 202, lettre
2. En 1626 Champlain ayant fait construire deux corps de logis au Cap Tourmente dit qu'ils sont "faits de bois et de terre à la façon de ceux qui se font aux villages de Normandie. " Œz^T/r^j-. éd. Laverdière. vol. 6, p. 126.
La maison de Georges Pelletier s'élevait à quatorze arpents à l'ouest de la Basilique actuelle de Sainte-Anne et à l'endroit de la côte appelé le Petit-Cap.^ La place ne manquait pas de charmes. Arrivés sur la côte, où était leur foyer, Georges Pelletier et Catherine Vannier avaient devant eux un beau panorama : les Laurentides, le Cap Tourmente, le majestueux Saint-Laurent, l'immense corbeille de verdure qui s'appelle l'île d'Orléans, les campagnes de l'autre rive jusqu'aux montagnes du Maine et vers le sud-ouest, dans un
I. El supposant, et cela paraît très probable, que la maison habitée encore par Georges Pelletier en 1685 était la même que celle de 1656, nous pouvons en connaître les dimensions ; la maison mesurait "dix-huit pieds de long sur seize de large," et elle était "clause de madriers de bois blanc. " Ces détails sont tirés de :
— Inventaire des biens de la communauté de Georges Pelletier et Catherine Vannier, 27 mars 1685. Rageot, notaire, Greffe de Québec ; mêmes détails dans l'acte suivant : accord entre Georges Pelletier et Guillaume Morel, 23 avril 1687. Jacob, notaire. Greffe de Québec
coin du tableau, Québec. Il y avait dans ce beau paysage de quoi leur faire oublier la belle Normandie ou du moins les encourager quand la presque inévitable nostalgie venait leur rappeler les charmes et les souvenirs de la Mère-Patrie. Catherine surtout, arrivée la dernière, isolée sur la côte de Beaupré, loin de la ville, loin surtout de tous les siens, dut en souffrir cruellement, et, malgré l'amour de son époux, se trouver bien seule et bien loin de tout ce qu'elle aimait. Mais le ciel allait bientôt donner à cette femme ce qu'il y a de plus doux, de plus aimable pour une mère, un enfant. Un enfant est toujours une bénédiction dans un ménage bien uni ; l'apparition du premier-né apporte avec elle une joie qui dissipe toutes les tristesses, tous les deuils ; mais pour le couple exilé, loin du pays aimé, un enfant qui vient de naître est un lien indissoluble qui l'attache à sa nouvelle patrie ; l'arrivée d'un enfant rend le chez soi plus chez soi et désormais la demeure est plus gaie, parce qu'un T2.yon de soleil vient de l'éclairer, la solitude n'existe plus, parce
que des gazouillements, d'une douceur infinie pour une mère, se sont fait entendre.
Le 28 juin 1657, un an ou environ après son arrivée à Sainte-Anne, l'épouse de Georges Pelletier eut son premier-né, et c'est ce premier-né, aujourd'hui cause de leur joie et de leur bonheur, que ces parents chrétiens, plus soucieux du service de Dieu que de leur propre avantage temporel, rendront un jour au Créateur, qui en fera le saint que nous appelons le Frère Didace, changeant ainsi en une gloire immortelle pour ses parents, le sacrifice qu'ils auront fait. Le 28 juin était un jeudi, fête de Saint Léon II, pape, et vigile de la Saint Pierre ; et de même qu'au dehors l'été développait promptement les magnifiques attraits de la nature canadienne, lui donnait tous ces charmes qui font oublier les tristes et longues heures de l'hiver, ainsi au dedans du foyer de Georges Pelletier, l'arrivée de l'enfant égayait la mère et lui faisait oublier les tristesses passées.
L'eau régénératrice coula-t-elle sur le front du nouveau-né le jour même de sa venue en ce monde ? L'acte du baptême ne le dit pas
LE FRÈ RE DIDACE 8l
clairement ; il affirme que l'enfant est né le 28 juin et qu'il a été "baptisé ensuite. " La piété de ses parents nous porte à croire qu'ils profitèrent du premier passage du missionnaire pour faire imprimer sur cette âme neuve le sceau qui distingue les enfants de Dieu, pour lui faire revêtir la robe d'innocence que ce prédestiné ne devait jamais souiller. De plus, le 28 juin étant, nous l'avons dit, la vigile de la fête de Saint Pierre, il est au moins très vraisemblable de penser que le missionnaire s'était rendu à Sainte-Anne ce jour-là même pour célébrer le lendemain avec les colons de l'endroit la fête alors chômée du Prince des Apôtres.
Le missionnaire entra, peut-être pour la première fois, dans la rnaison de Georges Pelletier et baptisa l'enfant. L'acte de baptême ne dit pas expressément que la cérémonie eut lieu dans la maison des parents, mais tout nous porte à le croire ; il n'y avait pas encore d'église à Sainte-Anne.
Dans la plupart des ouvrages qui ont trait de près ou de loin au culte de Sainte Anne en Canada, nous lisons bien que, d'après une tra-
dition, une chapelle aurait existé avant 1658^ même qu'elle aurait été bâtie " entre 1640 et 1645, "ce qui le prouve " c'est que, d'après Benjamin Suite, en 1645 un monsieur Le Sueur, dit de Saint-Sauveur, était missionnaire sur la côte de Beaupré ; " et que, selon l'abbé Casgrain, " le premier prêtre qui offrit le saint Sacrifice à Sainte-Anne-de-Beaupré, fut M. de Saint-Sauveur. " "Donc, au moins en 1645, une chapelle, une église de Sainte-Anne, car tout est relatif, se bâtissait en la Nouvelle- France.' ' ' La conclusion nous paraît plus large que les prémisses ; M. de Saint-Sauveur pouvait bien être missionnaire de la côte de Beaupré, sans qu'il y eût de chapelle, le cas n'était pas rare ; ce qui ne l'empêchait pas de célébrer la messe dans la maison la plus décente de l'endroit ; et il est bien certain que M. de Saint-Sauveur et M. Gilles Nicolet et des Jésuites ont dit et plus d'une fois la messe sur
I. P. P. V. Charland. La Bonne Sainte ou Histoire delà dévotion à Saiftte Anne, vo\ in- 12. Québec, 1904 p. 201.
la côte de Beaupré, avant 1648, mais non pas sur le territoire actuel de la paroisse Sainte- Anne où il ne paraît pas qu'il y eût alors des colons, ainsi que nous l'avons déjà dit. L'erreur provient peut-être de ces mots : côte de Beaupré ; mais il ne faut pas oublier que cette côte commençait au Sault Montmorency et s'étendait jusqu'au Cap Tourmente- Ce qui est plus grave, c'est que l'existence de cette chapelle de Sainte-Anne avant 1658 ne s'explique plus, quand on constate par les registres paroissiaux de Québec, que les missionnaires visitant par intervalles la côte de Beaupré faisaient le service divin soit dans l'une des deux maisons de Bemipré, soit dans la demeure d'un colon. Les maisons de Beaupré étaient deux bâtiments appartenant aux seigneurs de l'endroit, et tous les deux situés près du Cap Tourmente. Il n'est jamais question d'église ou de chapelle. Enfin, lorsqu'en 1658, Etienne Lessart, un des très proches voisins de Georges Pelletier, offrit deux arpents de terre de front pour la construction d'une église, il le fit, entre autres raisons, parce qu'il voyait " l'inclina-
tion et la dévotion que les habitants de Beaupré ont depuis longtemps d'avoir une église ou chapelle dans laquelle ils puissent assister au service divin et participer aux sacrements de notre mère la Sainte Eglise/ " Les colons souhaitaient d'avoir une église ou chapelle, donc ils n'en avaient pas et ils le souhaitaient " depuis longtemps ", c'est-à-dire depuis l'arrivée des premiers colons à Sainte-Anne, depuis
L'enfant de Georges Pelletier et de Catherine Vannier ne pouvait donc pas être baptisé à l'église : nous avons dit qu'il reçut le sacrement de la régénération dans la maison paternelle. C'est ce qui se pratiquait couramment, comme l'attestent les actes de baptêmes et de mariages qui ont été conservés. Jusqu'en 1661, les habitants de la côte de Beaupré n'eurent pas de missionnaires résidents ; aux principales époques de l'année ils recevaient la visite d'un ou de deux prêtres, qui emportaient avec eux ce qui était nécessaire
(i) Audoifart, notaire, 8 mars 1658. Greffe de Québec.
pour la célébration de la Sainte Messe et l'administration des sacrements. Les mariages qu'ils bénissaient pendant leur tournée, les baptêmes qu'ils conféraient, ils les inscrivaient la plupart du temps sur des feuilles volantes, sous forme de notes qu'ils rédigeaient à leur retour et transcrivaient dans le registre paroissial de Québec. Ce fut un Jésuite, le R. Père André Richard, qui baptisa l'enfant de Georges Pelletier. Ce missionnaire, entré dans la Compagnie de Jésus, à Paris, en 162 1, était en Canada depuis 1654.' A l'exemple de ses prédécesseurs il inscrivit l'acte de baptême du petit prédestiné sur une feuille volante, mais ne le rentra pas au registre de Québec. C'est à Sainte-Anne même qu'il faut le chercher.
On ne peut s'empêcher de voir dans la conservation de cet acte important une intervention particulière de la Providence. En 1685, M. Germain Morin, premier Canadien ordonné
I. Cfr. De Rochemonteix, Les Jésuites et la Nouvelle-France^ au dix-septième siècle, vo\. i". p. 190, note 3.
prêtre à Québec, fut nommé curé de Sainte- Anne par Mgr de Saint-Vallier. Ayant remarqué le mauvais état des registres paroissiaux, il entreprit de les transcrire. Après avoir fait à ce sujet " une diligente recherche, " il constata que les actes de baptêmes, mariages et sépultures concernant Sainte-Anne avant 1657 avaient été rentrés dans les registres de Québec, que les actes, depuis 1657 à 1659 " sont écrits sur des feuilles volantes et ont été jetés au feu par mégarde ; " l'acte de baptême du fîls de Georges Pelletier a donc été brûlé ? Il n'en est rien, ainsi que M. Morin nous l'expliquera plus bas. Le brave curé, après avoir constaté encore que les actes faits depuis l'automne de 1659 à l'automne de 1669 étaient conservés au Château-Richer, et que les actes faits depuis lors jusqu'au premier juillet 1679 avaient " été inscrits sur des feuilles volantes, " commence à transcrire ces derniers qui sont " en mauvais état ", et qui lui prennent 36 pages d'un registre in quarto.^ A par-