CHAPITRE lY
CLAUDE Pelletier a grandi ; le voilà devenu un jeune homme fort et robuste, il a vingt et un ans. En avançant dans la vie, loin de perdre le trésor inestimable de son innocence première, il l'a conservé plus précieusement.^ Il est arrivé à cet âge où le jeune homme se préoccupe de son avenir. C'est alors que, maître de soi-même, au point de vue temporel, il travaille à se créer une position ; c'est alors aussi qu'il devrait plus que jamais
se demander sérieusement quelle est la voie à suivre pour faire selon les intentions de Dieu le pèlerinage de la vie. Claude Pelletier s'appliqua à connaître la volonté divine à son égard ; l'événement le fit bien voir.
L'aînée de ses sœurs, Marie Madeleine, était déjà établie ; le 13 octobre 1675, elle avait épousé Nicolas Cliché, serrurier de Québec, jeune homme de 22 ans ou environ, fils de Nicolas Cliché et de feu Catherine Poëte, de la paroisse Saint-Jean, évêché de Laon, d'après le contrat de mariage, évêché de Noyon d'après l'acte inséré dans les registres de Sainte-Anne-de-Beaupré, où ce mariage avait été célébré et béni par le missionnaire du lieu. Monsieur François Fillon.' Claude était
I. "Second curé-missionnaire de Sainte-Anne, arriva à Québec au mois de juin 1667, et fut chargé, quelques semaines après, de la côte de Beaupré." Annales de Sainte- Anne, déc. 1905, p. 261. Il mourut en juin 1679, victime de sa charité ; se rendant à la Baie Saint-Paul, son canot d'écorce chavira ; le bon prêtre sauva ses compagnons de voyage, mais au prix de sa vie. Annales de Sainte-Anne, janvier 1906, p. 296.
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naturellement de la noce, après laquelle Marie Madeleine Pelletier suivit son époux à Québec, où il avait loué de Noël Pinguet bourgeois "une portion de maison sise en la basse ville avec la cave au dessous et le grenier au dessus.' " Quelle impression créa dans l'âme du jeune homme, qu'était alors Claude Pelletier, le mariage de sa sœur, événement toujours important au foyer paternel, et toujours plus remarqué dans une famille peu nombreuse ? Avait-il déjà entrevu la meilleure part à lui réservée ? Avait-il déjà entendu l'appel d'enhaut ? Comprenait-il, sous l'action de la grâce, la vanité, l'instabilité des unions terrestres et goûtait-il déjà les douceurs ineffables des alliances que le Très-Haut noue avec les âmes qui savent correspondre à ses desseins ?
I. Nicolas Cliché et Marie Madeleine Pelletier eurent sept enfints : une fille, Marie Madeleine qui épousa en 1698 Nicolas Jean dit Denis, et six garçons, dont Claude et Vincent se marièrent aussi et eurent chacun une nombreuse descendance. La plupart des familles Cliché du pays, sinon toutes, peuvent réclamer pour leur première aïeule en Canada la sœur du Frère Didace.
Claude avait dix-huit ans, lors du mariage de sa sœur ; son âme étant demeurée vierge de toute faute grave/ était bien préparée aux œuvres admirables de l'Esprit sanctificateur. Cet Esprit qui souffle où il veut, cet Esprit qui choisit de préférence les ignorants et les faibles selon le monde pour confondre les sages et les puissants de ce monde, cet Esprit avait prévenu l'âme de son choix de grâces particulières qui lui conservèrent cette simplicité de l'enfance, exigée par Jésus-Christ pour être admis dans le royaume des cieux. Aussi quand le moment fut arrivé, et que l'Esprit Divin murmura dans cette âme le conseil évangélique : Va, vends tout ce que tu as, donnes-en le prix aux pauvres et suis-moi, Claude répondit généreusement, et fit connaître à ses parents la volonté de Dieu sur lui. Ceux-ci comprirent bien toute l'étendue du sacrifice qui leur était demandé. Claude était
I. C'est l'opinion de son premier historiographe que le Frère Didace n'a "jamais offensé Dieu mortellement." Actes du Frère Didace.
"leur unique garçon et toute l'espérance de leur vieillesse, " lisons-nous dans les Actes du Frère Didace ; ils avaient peut-être formé plus d'un projet ; ils se voyaient survivre dans leur fils, qui serait leur soutien, qui leur succéderait sur le bien paternel, qui perpétuerait leur nom sur la terre canadienne. Ces considérations et bien d'autres ne sont nullement de bon aloi quand il s'agit de vocation, et que de fois cependant elles exercent une pression regrettable sur l'esprit des parents ! Hâtons-nous de le dire à la gloire des vertueux parents de Claude Pelletier, ils ne s'opposèrent pas aux desseins du ciel sur leur fils, et " ils le donnèrent à Dieu d'un grand cœur quand ils connurent qu'il était véritablement appelé.^ " Aussi, dans l'automne de 1678,' Claude Pelletier, âgé de vingt et un ans, après avoir prié une dernière fois la bonne Sainte Anne dans son sanctuaire privilégié, dit adieu à ses bons et