Archives de Versailles : fonds Récollets
Cette réputation de sainteté dont jouissait le Frère Didace durant sa vie n'existait pas seulement parmi ses Frères en religion et le clergé, mais encore parmi le peuple. Nous en trouvons une preuve dans les " Actes. " Le Père Joseph Denis, bien à même de connaître l'opinion publique à l'égard de son vertueux pénitent, écrit au Procureur Général des Récollets à Rome : " il a vécu, mon Très Révérend Père, d'une manière si religieuse et si édifiante au dedans et au dehors du cloître que lorsque, peu de temps après sa mort, le bruit des premiers miracles que Dieu a opérés par son intercession, se répandit, (le Frère) étant connu dans tout le pays, un chacun disait qu'il s'étonnerait plus s'il ne faisait pas de miracles que de lui en voir faire. " Ces derniers mots dévoilent la haute estime du peuple canadien-français pour le pauvre Récollet, et sont une explication du fait que nous étudierons dans un autre chapitre, fait 'très remarquable et très important, celui de la confiance que les fidèles de toute classe, de tout rang, eurent, au lendemain pour ainsi dire de son trépas, en Tinter-
•cession du saint Frère. Cette confiance qui obtint dçs miracles ne peut s'expliquer que par la persuasion bien fondée que ce Récollet était un saint.
En ce qui concerne la ville des Trois-Rivières qui a eu le bonheur de voir mourir le Frère Didace et de posséder sa dépouille mortelle, le précieux manuscrit de Dieppe, déjà cité, nous révèle en termes très précis, l'opinion que les habitants de cette ville avaient de la sainteté de notre Récollet pendant sa vie: "sa vie sainte et mortifiée, y lisons-nous, fut en telle réputation dans la petite ville des Trois-Rivières, que bientôt on le regarda comme un saint, et fut vénéré comme tel jusqu'à sa mort... "
Un autre témoignage très intéressant de la réputation de sainteté du Frère Didace est celui de son beau-frère, Guillaume Morel. Il rappelle, dans un mémoire que nous avons déjà cité,^ que Georges Pelletier et Catherine Van-
I. " Discution des biens immeubles de feux Georges Pelletier et de Catherine Vannier son épouse. " — Archives de Sainte-Anne-de-Beaupré.
nier eurent trois enfants, et au sujet du Frère- Didace il écrit avec une sorte de religieux respect : " Claude Pelletier dit Frère Didace très dévot religieux de l'Ordre de saint François, mort en odeur de sainteté, l'an 1699, le 21 février. "
Le bienheureux trépas du saint religieux ne fit qu'augmenter encore, dans le pays, la réputation dont il jouissait. De nombreuses faveursobtenues par son intercession y contribuèrent beaucoup et donnèrent "lieu à toutes les personnes du Canada de le révérer comme un saint. ^ " On s'estimait heureux d'avoir de ses reliques. "Je conserve précieusement ses reliques que vous eûtes la bonté de m'envo3'er, " écrivait en 1720 M. Chèze, Sulpicien, au Père Joseph Denis. Les malades appliquaient sur leurs membres endoloris des effets ayant été à l'usage du bon Frère, qui une dizaine de son chapelet, qui des morceaux de son habit religieux ou du linge ayant servi au saint Récollet durant sa dernière maladie. Une malade pro-
met de " faire dire une messe en son honneur,' " affirmant par là sa conviction qu'elle voulait non pas soulager une âme du purgatoire, mais vénérer un saint du Paradis.
Une autre preuve non équivoque de la réputation de sainteté du Frère Didace est dans le fait que sa tombe fut glorieuse. Ce bon Récollet, dont la vie humble et cachée n'eut rien qui, au point de vue naturel, pût lui attirer les hommages et le respect des hommes, vit son sépulcre honoré non seulement par de simples fidèles, mais encore par des prêtres, par l'évêque de Québec lui-même. Nous voyons par les procès-verbaux des miracles attribués au Frère Didace, les malades promettre d'aller prier pendant neuf jours sur le tombeau du saint Frère, s'ils sont guéris ; ou bien s'y rendre en pèlerinage pour obtenir les faveurs désirées. Entre plusieurs faits de ce genre, nous en rapporterons deux plus importants par les personnages en scène.
Un Sulpicien de Montréal, Monsieur Fran-
^ois Chèze, étant très dangereusement malade, promit d'aller visiter le tombeau du Frère Didace. Laissons-le nous raconter lui-même le fait: "Quand tout fut désespéré et que l'on n'attendait plus que l'agonie, Monsieur de Belmont, ne sachant plus que faire, vint à mon lit et me conseilla de faire vœu d'aller visiter le tombeau du Frère Didace, si je revenais en santé. Je n'hésitai pas d'un moment à le faire et je le priai d'aller lui-même devant le Saint- Sacrement pour en faire la promesse à notre bon Maître de ma part, ce qu'il eut la bonté d'accomplir sur le champ ; j'avais une grande confiance en ce saint religieux avant ma maladie, mais elle redoubla et Monsieur de Belmont ne me donna ce conseil que sur les ouvertures que je lui avais faites à ce sujet-' " Monsieur Chèze ne guérit pas subitement, mais il obtint ce qu'il avait demandé, le retour à la santé, échappant ainsi à une mort inévitable aux yeux de tous. Aussi se crut-il obligé par sa promesse, et au printemps suivant il se mit en
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route pour les Trois-Rivières. Monseigneur de Saint-Vallier, partant de Montréal pour Québec, "voulut bien, raconte encore Monsieur Chèze, me donner place dans son canot pour aller accomplir mon vœu. Je dis quatre messes sur le tombeau du Bon Frère ; " et comme si cela n'avait pas suffi pour exprimer sa reconnaissance envers le serviteur de Dieu, il voulut faire partie de la famille franciscaine en entrant dans le Tiers-Ordre.^
Avant Monsieur Chèze, Monseigneur de Saint-Vallier avait fait ce pèlerinage et les prières faites par lui-même pendant neuf jours sur la tombe du vertueux Récollet avaient été entendues. Son témoignage, consigné dans les registres de l'Archevêché de Québec, -et signé par lui, nous permet de dire que le deuxième évêque de la Nouvelle-France avait une haute idée de la sainteté du serviteur de Dieu. Voici ce témoignage : " Nous, Jean, Evêque de Québec, croyant rendre le témoi-
I. Actes du Frère Didace. — M. Chèze ve'cut encore une vingtaine d'années.
ènage à la sainteté du Frère Didace, qu'ayant une fièvre fort opiniâtre, nous fûmes délivré à la fin d'une neuvaine que nous crûmes être obligé de faire dans le lieu de son tombeau qui est la petite ville des Trois-Rivières de notre diocèse. Notre maladie commença dans le mois de septembre 1716, laquelle après avoir été violente dans les commencements se changea enfin en une fièvre lente qu'aucun remède ne put enlever, ce qui nous détermina à faire un voyage au lieu où son corps réside ; ce ne fut qu'au dernier jour de la neuvaine que nous fîmes dans l'église où son corps repose que nous fûmes soulagé et guéri. Dieu voulant apparemment faire connaître à tout notre diocèse le grand crédit qu'avait ce serviteur de Dieu auprès de lui en nous obligeant de reconnaître que notre mal s'aigrissant plutôt que de diminuer, même durant notre neuvaine, nous ne pouvions devoir notre guérison qu'à la persévérance avec laquelle nous la demandions à Dieu par les mérites de son serviteur. C'est le témoignage que nous devons à la vérité et que nous rendons bien volontiers pour lui marquer notre
reconnaissance et augmenter dans tous les cœurs la confiance qu'on a à ce saint Frère Récollet dont nous voudrions bien qu'on imitât les vertus. Donné à Québec sous notre seing, celui de notre secrétaire et scellé du sceau de nos armes. Jean, Evêque de Québec, par Monseigneur, Sauvenier.' "
Ce témoignage n'est pas le premier rendu par Monseigneur de Saint-Vallier en faveur des vertus, de la sainteté et de la puissance d'intercession du Frère Didace. En i/OO, l'évêque de Québec était passé en France, un peu plus d'un an et demi après le décès du vertueux Récollet. En 1702, il était à Rome, et se trouvant aux pieds de Clément XI, il lui parla du serviteur fidèle que Dieu venait de
I. L'original de celte pièce fut envoyé aux Récoliets de Versailles. La copie conservée aux archives de l'Archevêché de Québec vaut un original, puisqu'elle porte les autographes de Mgr de Saint-Vallier et de son secrétaire. Cette pièce est reproduite dans les Actes du Frère Didace.
glorifier dans son diocèse-^ Et cette démarche, dont on comprend l'importance, ne paraît pas avoir été la seule, faite par Monseigneur de Saint-Vallier en cour de Rome, au sujet du saint Frère, puisque en 17191e Père Joseph Denis, dans sa lettre au Procureur Général des Récollets, nous apprend que l'évêque de Québec "attend la réponse de Sa Sainteté pour lui en écrire lui-même et sur la dévotion que tous les peuples ont à ce grand serviteur de Dieu qu'ils ont déjà canonisé de vive voix/" Ajoutons enfin que ce fut Monseigneur de Saint-Vallier qui fit faire les enquêtes canoniques sur les miracles attribués au Frère Didace ; et remarquons en passant que la plupart des procès-verbaux portent à l'endroit du vertueux Frère ces mots importants et significatifs : " mort en odeur de sainteté. "
La réputation de sainteté du Frère Didace