‹ Le frère Didace Pelletier, RécolletChapitre 79 sur 99 · A TRAVERS DEUX CENTS ANS · texte numérisé non relu

A TRAVERS DEUX CENTS ANS

IL y a plus de deux siècles que le Frère Didace est allé recevoir sa récompense dans le royaume du Christ. La vénération si intense et si profonde que les contemporains du Frère Didace avaient pour ce serviteur de Dieu existe-t-elle encore chez leurs descendants ? Cette réputation de sainteté, qui se répandit jusque par delà les mers, a-t-elle survécu aux tempêtes furieuses qui ont assailli le monde, depuis un siècle et demi surtout ; a-telle résisté aux ravages de ce rongeur infatigable qui s'appelle le temps ?

Ne pas répondre à ces questions si intéressantes, serait, pour une biographie du genre de celle que nous écrivons, une lacune que l'on ne peut se permettre, alors surtout qu'il est assez facile de la combler. Le peuple canadien-français, en effet, profondément chrétien d'ailleurs, est de nos jours pénétré envers le Frère Didace, une de ses gloires à lui, d'une vénération et d'une dévotion au moins égale, croyons-nous, à celle de ses ancêtres. Nous le constaterons. Mais auparavant une curiosité bien légitime demande si, à travers les deux cent dix ans écoulés depuis la mort du serviteur de Dieu, son souvenir a été transmis d'âge en âge, si la vénération très vive qui se manifeste, surtout en Canada, depuis plus de vingt ans, doit être appelée une résurrection, ou simplement la manifestation plus éclatante d'une dévotion jamais éteinte, quoique très affaiblie, si l'on veut, par le temps et des événements contraires. Ce que nous allons dire satisfera, dans une juste mesure, à cette demande. Nous ferons remarquer seulement que plus probablement nous resterons en deçà de la vérité.

Disons d'abord quelques mots sur les faits ou les événements qui, humainement parlant, auraient été des obstacles vraiment sérieux à la conservation de la sainte mémoire du Frère Didace. Tout d'abord se présente le temps dont l'action dissolvante s'exerce même sur les réputations les mieux fondées, sur les gloires les plus pures. Cette action néfaste des années fugitives est encore plus prompte quand le héros ne laisse après lui aucune œuvre à laquelle il ait attaché son nom, aucun écrit de sa main, aucun monument de son génie, qui «ux du moins le rappelleraient aux générations futures. Comment alors la mémoire du Frère Didace échappera-t-elle à l'oubli ? Il n'a été qu'un simple Frère convers, dont toute l'ambition a été de n'être connu que de Dieu. Et même dans le domaine des âmes, son nom ne se rattache à aucune œuvre d'apostolat ; et sa main ne nous a laissé aucun écrit dans lequel nous puissions le retrouver lui-même.

En outre, diverses circonstances, particulières au Canada, doivent être signalées : le man- ■que de communications faciles entre les grou

pes de sa population, le petit nombre de celleci, l'arrivée de nouveaux colons étrangers aux traditions locales, lesquelles ne se transmettaient d'ailleurs que verbalement, en raison du manque de tout moyen de publicité et de la plus élémentaire imprimerie. Vint ensuite le changement de domination. En 1760, le Canada perdu par la France devint colonie anglaise. L'attention publique fut alors tout entière attirée sur des questions de la plushaute importance. Les Canadiens-Français^ l'esprit inquiet au sujet de leur avenir, le cœurbrisé par l'abandon de la Mère-Patrie, eurent à penser bien plus à leur situation, à leur conservation, qu'aux personnages ayant illustré un passé, glorieux sans doute, mais dont le souvenir ne pouvait que rendre leur douleur plussensible. Et pis encore, ceux qui gardaient plus précieusement la mémoire du Frère Didace, ses frères en religion, les Récollets,, furent condamnés injustement parles nouveauxmaîtres du pays à disparaître ; défense leur fut faite de recevoir des sujets. Les uns après les aut'es les bons Pères Récollets disparurent^

emportant avec eux une large part du souvenir de leur saint confrère. De plus, l'église où son corps reposait fut profanée par l'hérésie et depuis 1776 fermée aux catholiques, ainsi que nous l'avons déjà rapporté.

Certes la mémoire du Frère Didace a souffert de tous ces obstacles ; son souvenir s'est obscurci dans bien des esprits ; et cependant il n'a pas disparu entièrement et, au temps marqué de Dieu, toujours admirable dans ses saints, la dévotion au Frère Didace a pris dans l'Amérique du Nord un développement extraordin'aire.

Ce que nous aurons bientôt le plaisir de constater pour le Canada, pouvons-nous le constater ailleurs ? Nous avons vu la réputation de sainteté de l'humble Récollet passer en France ; à Dieppe surtout, nous avons admiré la haute opinion qu'on eut de ses vertus. En reste-t-il quelque chose ? Tant d'événements funestes ont bouleversé la Mère-Patrie ; la révolution a tant accumulé de ruines sous lesquelles ont été ensevelis avec le trône, des sanctuaires célèbres, des écoles de sainteté, des

écrits extrêmement précieux, des traditions et des souvenirs jusque là religieusement conservés. Peut-on espérer que la mémoire du Frère Didace ait échappé à ce naufrage ? Nous pouvons répondre affirmativement. Le souvenir du serviteur de Dieu a été sûrement conservé à Diepp)e ; peut-être aussi ailleurs, mais l'impossibilité de faire les recherches nécessaires ne nous a pas encore permis de le constater.

Nous avons déjà signalé notre correspondance avec Monsieur le curé du Pollet.

C'est lui, en effet, vénérable vieillard, qui ne comptait plus guère voir se réaliser un de ses grands désirs, la glorification du Frère Didace par l'Eglise, qui nous a fourni la preuve que le serviteur de Dieu était encore en vénération à Dieppe. Le 28 janvier 1907, répondant à notre lettre du 14 du même mois. Monsieur le chanoine Anatole Loth nous écrivit : " Je suis au courant de l'affaire dont vous m'entretenez au sujet du saint personnage Didace Pelletier, fils de Georges Pelletier et de Catherine Vannier. Son nom s'écrivait Peltier. Vous ne serez peutêtre pas fâché d'apprendre dans quelles cir-

constances ce saint fut acquis à votre pays. " Notre correspondant raconte à quelle occasion Georges Pelletier passa en Canada ; ' il termine en disant : " Vous voyez que le souvenir du saint personnage Didace Peltier n'est pas tout à fait perdu à Dieppe ni dans sa famille de ma paroisse de N.-D. du Follet où sa mémoire est en vénération. " Dans une autre lettre du 4 avril 1907 nous trouvons le passage suivant qui exprime bien la haute estime de Monsieur le Chanoine Anatole Loth pour le Frère Didace : "Permettez-moi de vous féliciter sur le travail que vous entreprenez/ et de vous souhaiter une bonne réussite. Je ne crois pas vivre assez vieux pour être témoin de la canonisation du bon Frère Didace, mais j'en désire le prompt dénouement. "'Ce témoi-

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