CHAPITRE YIII
Dès le lendemain, le frère et la sœur entrèrent, chacun de son côté, dans leurs nou- •V elles fonctions. Accoutumée depuis sa tendre jeunesse à vivre au milieu d'un essaim de jeunes filles rieuses et folâtres , M"* de Barcncourt reprit sans trop de peine cette vie de pension , qui autrefois n'était pas dénuée de
charmes à ses yeux; et, quoiqu'il ne lui fût
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plus possible de partager l'insouciante gaieté qui l'entourait , elle sut si bien gagner le cœur de ses élèves, que sa position devint chaque jour plus agréable.
Il n'en fut pas ainsi de Léonce , non que la faveur dont il jouissait auprès de son patron diminuât; elle parut, au contraire, durant les premiers mois , aller toujours en augmentant. Admis très-souvent dans Tintérieur de la famille de 31. Vanderstad, qui se composait de sa femme et d'une fille âgée de quatorze ans, il y était traité avec la plus flatteuse distinction ; mais cette distinction ellemême lui fit plusieurs jaloux parmi les nombreux employés du riche armateur. Quelquesuns d'entre eux ne purent supporter l'idée d'être supplantés auprès du maître par le jeune Français, et dès lors tous les moyens furent
\ tentés pour le mettre en défaut dans l'ac-
^-^ omplissement de ses devoirs.
Hélas ! il faut le dire, le vice odieux de l'en-
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vie , ce poison subtil , distillé par l'amourpropre ou par la cupidité , se glisse aisément dans le cœur des hommes : partout on le voit sur le chemin du mérite ; il l'attaque , il le poursuit lâchement de ses traits envenimés, et nulle bassesse, nul crime ne l'arrête pour arriver à ses fins. Notre Léonce avait déjà vu les terribles effets de cette passion dans la conduite d'Harnel envers son père ; mais trop inexpérimenté encore pour la reconnaître chez d'autres individus , jugeant d'ailleurs sa position trop modeste pour l'exciter, il fut enveloppé de ses pièges avant de soupçonner son existence. Se méprenant donc sur toutes les difficultés qu'elle lui suscitait dans sa nouvelle carrière , et ne parvenant point à les vaincre, quels que fussent ses efforts, il n'en accusa que son inaptitude, que l'insuffisance de ses moyens intellectuels. Bientôt alors un profond découragement s'empara de son Ame : il désirait avec ardeur préparer à son malheureux père quelques ressources qui le mis-
sent à l'abri du besoin au retour de l'exil, et il se crut incapable de travailler à cette œuvre d'amour filial, qu'il regardait comme un devoir sacré, comme une juste réparation de la faute qu'il avait commise.
Un jour que, plus affecté encore de ces douloureuses pensées , il hésitait sur le parti qu'il devait prendre par rapport à son emploi , l'armateur le fit appeler, et lui dit avec son imperturbable calme, mais d'un accent sévère que jamais il n'avait eu en lui parlant :
« J'apprends , Monsieur, que vous êtes peu propre au genre de travail que je vous ai confié, que vous ne le remplissez du moins qu'avec mollesse , avec dégoût ; que vous vous plaignez hautement d'y être assujetti; qu'enfin vous affichez dans vos paroles, comme dans vos actions , un profond mépris pour la profession que je vous ai proposé d'embrasser. Ces rapport sont-ils vrais? C'est votre honneur que j'interroge.
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— C'est aussi lui qui vous répondra, Monsieur, répliqua le jeune homme d'un ton plein de noblesse. Oui, je suis resté inhabile jusqu'ici dans les opérations dont votre commis principal m'a chargé, et je songeais à vous en faire l'aveu, lorsqu'on m'a donné l'ordre de paraître devant vous; mais, à part cette incapacité que je déplore , je nie formellement les autres accusations portées contre moi. Désireux , au contraire, de remplir ma tâche, désireux surtout de ne pas rester au-dessous du prix que votre générosité a daigné allouer à mes travaux , j'y ai constamment apporté tous mes soins, tous mes efforts ; jamais je n'ai montré ni mollesse ni dégoût, encore moins ai- je pu manifester du mépris pour une profession sur laquelle se fondaient toutes mes espérances pour mon père... »
Ici la peine intérieure du pauvre enfant se trahit; sa voix s'altéra, malgré lui ses yeux se remplirent de larmes, et il resta comme anéanti 8QUS le poids de son malheur.
Frappé de l'accent de vérité qui avait régné dans les paroles qu'il venait d'entendre, touché surtout de voir cette expression de douleur dans son jeune protégé , l'armateur le considéra quelques moments en silence, et reprit :
« Je vous crois , M . de Barencourl ; il y a cependant dans tout ceci un mystère que je ne comprends pas et sur lequel il faut que je m'éclaire. Malheur à ceux qui auraient cherché, par malveillance, à me faire commettre une injustice ! Foi de Yanderstad , ils n'en seront pas les bons marchands !
— Je serais désolé , Monsieur, reprit Léonce , d'apporter quelque trouble dans votre maison ; daignez seulement permettre que j'achève de me justifier à vos yeux, en interrogeant en ma présence ceux qui m'ont accusé. Je sais qu'à mon âge on a peu de moyens de défense, et que les apparences sont contre moi, puisque je n'ai pas réussi ; mais Dieu , qui m'a protégé jus-
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qu'ici , permettra que la vérité se fasse jour, et \ous verrez du moins que , si je suis resté inhabile, je ne me suis pas montré ingrat, eu dédaignant la planche de salut que votre bonté offrait à mou infortune.
— C'est assez, dit alors M. Vanderslad. Quelle que soit l'issue de l'information que je vais faire, et dans laquelle je ne veux pas que vous paraissiez , c'est désormais dans mon bureau particulier et sous ma propre direction que vous ferez l'apprentissage du commerce. >e désespérez pas , il y a en vous tout ce qu'il faut pour arriver au but que nous nous proposons. Le courage et la persévérance sont deux moyens dont l'homme sensé doit toujours faire usage, et quand il s'en sert en vrai chrétien , l'estime des honnêtes gens lui est assurée. »
Après cette explication , qui raffermit son esprit et releva ses espérances, le jeune de Barencourt revit sa sœur et leur excellente
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amie, qu'il n'avait pas initiées jusqu'à ce jour à toutes ses inquiétudes , de peur de les affliger. Plus tranquille alors , il se décida à leur avouer ce qu'il avait souffert. Aline l'écouta avec une douloureuse surprise , et lui dit ensuite :
« Mon cher Léonce, pourquoi m'as-tu caché les inquiétudes , les pénibles soucis qui t'accablaient? Ne sais -tu pas qu'entre nous, peine ou plaisir, tout doit être commun , et que j'aurais mille fois préféré m'inquiéter et souffrir avec toi , que de jouir d'une tranquillité passagère qui me privait de ta confiance?
— Ne le grondez pas , interrompit madame de Juvigny; car je pense que ce n'est pas sans de grands efforts , sans de rudes combats , que le pauvre enfant vous a fait ce mystère. On double ses maux quand on veut les porter sans l'appui de l'amitié. Notre cher Léonce a dû le sentir, et je suis sûre que désormais il ne se privera plus des épanchements fraternels qui
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Teussent soulagé. D'ailleurs, mon jeune ami, continua l'excellente femme en s'adressant directement au frère d'Aline , à votre âge on a besoin encore d'être dirigé dans le chemin difficile de la \'ie; vouloir y marcher sans guide , c'est s'exposer à bien des méprises. Ainsi, avec les meilleures intentions, vous n'avez pas vu que c'était l'envie et non votre incapacité qui vous barrait le chemin. Heureusement votre noble franchise envers votre patron a déjoué les pièges qui vous étaient tendus par la malveillance de vos rivaux. Cette malveillance , je l'espère, aura désormais moins de force pour vous nuire : devant un homme aussi éclairé que l'est M. Vanderstad, l'élévation de vos sentiments sera toujours votre sauvegarde. Tl vous a mieux connu que vous ne vous connaissiez vous-même , et c'est en continuant de vous montrer à lui dans toute la sincérité de votre cœur, que vous achèverez de mériter sa confiance. Quoi qu'il en soit, permettez que mon amitié vous éclaire. Vous
n'en avez pas fini fout à l'ait, peut-être, avec vos envieux; s'il en reste un seul sur votre route, vous aurez encore à le combattre. Apportez donc toujours une grande réserve , une grande prudence dans votre conduite; ne vous fiez jamais surtout à la faveur que vous avez obtenue, pour vous ralentir dans votre zèle; contentez- vous d'en jouir, sans jamais en faire tropbée devant personne, encore moins devant vos ennemis. Avec eux, redoublez, s'il se peut , de modestie : ils vous pardonneront plus tôt votre triomphe , si vous paraissez l'oublier, et si, vous souvenant sans cesse de la charité qui nous est commandée à tous , vous vous montrez envers eux indulgent et serviable dans les occasions où vous pourrez leur être utile. »
Léonce remercia vivement madame de Juvigny de ses conseils. Il en sentait trop la sagesse pour ne pas les mettre en pratique , et il le fit avec tant de docilité et de persévérance , que sa situation chez l'armateur devint bientôt
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aussi agréable qu'elle lui avait paru pénible à son début. Du reste , ce dernier ayant facilement découvert toutes les ramifications dont on s'était servi , dans l'espoir de perdre son protégé , avait impitoyablement chassé de chez lui les principaux auteurs de ces basses intrigues , et tout dès lors était rentré dans l'ordre. Ayant en outre fixé le jeune de Barencourt dans sa propre demeure, il le guida avec tant de zèle, et l'initia si habilement aux opéra lions commerciales dans lesquelles il excellait , qu'en l'espace de deux années l'élève égala presque le maître, et qu'on le citait déjà comme un parfait négociant. Aussi son utilité reconnue, la sagacité précoce dont chaque jour il faisait preuve dans les affaires importantes dont il était chargé, ne tardèrent pas à lui valoir; des avantages qui dépassèrent toutes ses espérances; son généreux patron ne se contenta plus de lui donner de gros émoluments, il finit par lui assigner une part dans ses entrej)rises.
De son côté, Aline, après avoir été pendant quelque temps l'associée de madame de Juvigny, venait de prendre l'entière direction de l'établissement fondé par cette dame, qui était sur le point de rentrer en France ; la situation du frère et de la sœur prit dès lors un si heureux accroissement , qu'eux-mêmes osaient à peine croire à tant de prospérité. Dès ce moment aussi la ruine de leur père ne les inquiéta plus : la Providence leur offrait les moyens de la réparer ; mais ce père chéri pour lequel ils travaillaient tous deux avec une égale ardeur, pour lequel ils amassaient avec tant de soin, tant de plaisir, le produit de leurs travaux assidus , ils ignoraient si Dieu l'avait conservé à leur tendresse ; et une telle ignorance empoisonnait toutes les jouissances que pouvait leur offrir ce bien-être inespéré.
Vainement ils avaient écrit plusieurs fois à l'honnête et bon 3Iarcel pour savoir si quelque nouvelle du comte lui était parvenue ; vainement ils s'étaient adressés aussi M. de
G***, qui , à leur prière , avait tenté de nombreuses démarclies, ils ne pouvaient acquérir aucune lumière sur l'objet de leur vive sollicitude.
On comprend qu'au milieu de cette anxiété continuelle les pauvres enfants étaient loin de se trouver beureux ; car la prospérité qui nous arrive loin de ceux que nous cbérissons, ressemble à ces mets succulents mis à la portée d'un malade qui n'en peut faire usage ; après les avoir désirés , il les dédaigne ; il n'éprouve à leur vue que satiété, impatience ou dégoût. Cependant la tristesse dont le frère et la sœur se sentaient accablés sans cesse , loin de leur nuire dans l'esprit de ceux qui en connaissaient la source , semblait au contraire redoubler pour eux l'intérêt. M. A^anderslad surtout trouvait cette tristesse si respectable dans son jeune protégé, qu'il l'eût moins estimé, peut- (Mre, s'il la lui eût vu perdre. Ainsi, quoique toujours désireux de sa présence, il s'abstenait d'insister pour qu'il partageât les divertisse-
ments auxquels sa famille et lui aimaient à se livrer quelquefois. « Allez , mon jeune ami , lui disait-il quand il s'agissait d'une lète , soit à la ville, soit à la campagne, allez auprès de votre bonne sœur goûter les seuls plaisirs qui vous conviennent. Ceux que nous aurions à vous offrir vous ennuieraient sans doute, et j'aime mieux vous rendre la liberté que de vous imposer une contrainte pénible. »
Ces moments de loisir étaient bien doux pour Léonce et pour Aline. Ils en profitaient ordinairement pour faire quelque promenade solitaire, pendant laquelle ils se rendaient compte de leurs travaux, de leurs pensées, de leurs moindres souvenirs , et les heures leur semblaient alors aussi heureuses que rapides.
Un jour qu'ils revenaient de l'une de ces promenades, toujours pour eux si pleine de charme , ils arrivèrent au bord du chenal qui conduit d'Ostende au village de Schlick , et
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furent agréablement surpris de le voir couvert de petites barques que l'on ramenait au port, et que remplissait une foule innombrable de gens des deux sexes , paraissant se livrer à une franche gaieté. Cet immense concours de personnes , animées par une joie bruyante , formait un singulier contraste avec l'air sérieux et mélancolique du frère et de la sœur. Ils contemplèrent néanmoins ce spectacle avec un grand plaisir : Léonce se rappela, d'ailleurs, que son patron lui avait ce jour même parlé de la fête de Schlick , où il devait aller avec sa famille ; et , ne le voyant pas au milieu de la foule qui débarquait , il proposa à Aline d'attendre quelques instants , afin de s'assurer si son excellent ami était revenu à bon port. Ses questions, réitérées à diverses personnes connaissant M. Vanderstad , le convainquirent que celui-ci n'était pas encore arrivé. On l'avait vu à Schlick , cherchant vainement une embarcation pour lui et les siens. Malheureusement ces embarcations étant insuffisantes pour
recevoir l'affluence du monde qui s'y portait , il était fort difficile de s'en procurer, et celles qui revenaient étaient si chargées , que le jeune de Barencourt ne tarda pas à concevoir des craintes sérieuses pour son protecteur et pour sa famille. Dehout sur la plage, suivant avec inquiétude les divers débarquements qui s'opéraient , il voit à chaque moment les chances d'accident se multiplier : alors ne résistant plus à ses alarmes , il essaie de louer, à tout prix , l'un des bateaux qui arrivaient, pour aller au-devant de la famille Vanderstad; mais, ne parlant que très-imparfaitement la langue du pa}'S , ni lui ni sa sœur ne peuvent réussir à se faire comprendre au milieu de la confusion qui règne en cet instant sur le rivage.
Cependant un énorme bac , dans lequel plus de cent personnes se tiennent serrées les unes contre les autres , parvient au milieu du chenal. Il manœuvre pour aborder. Léonce a reconnu son bienfaiteur, et s'avance avec joie pour être le premier à lui offrir la main ; mais,
au moment où le bac va toucher la rive, un enfant tombe à l'eau. D'un même élan , tous les passagers se penchent pour le secourir; le bac chavire , et les infortunés sont engloutis!
A la vue d'un si affreux malheur, des cris perçants partent du rivage; chacun s'élance pour sauver un père , une épouse , un fils ; mais la mer est grosse et houleuse, un seul homme ose d'abord s'} précipiter : c'est Léonce î Soutenu par son héroïque dévouement , il lutte, il se débat contre les vagues, cherche son bienfaiteur, le trouve enfin , le ramène sur la plage , et se jette de nouveau au sein de l'abîme, pour arracher quelques autres victimes à la mort.
Oh ! qui dira l'état de la malheureuse Aline pendant cette scène de désolation et d'épouvante! Eperdue, glacée de terreur, elle tend les bras vers les flots , appelle son frère à grands cris , et sa voix est étoufifée par d'autres cris non moins déchirants...
Enfin , après d'incroyables efforts , le noble
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jéur.ê homme â sâUté à Itiî sétll sept personnes, parmi lesquelles sont la femme et la fille de son bienfaiteur ; mais, épuisé de fatigue et enveloppé tout à coup par les innombrables victimes se débattant sur les ondes , lui-même va périr, lorsqu'un brave marin, qui s'est dévoué à son exemple, vient Tarracher à ce danger. Transporté aussitôt dans une maison voisine , où sa sœur et son ami lui prodiguent les plus tendres soins, il se sent avec bonheur pressé dans leurs bras , et reprend bientôt entièrement ses forces.
« Léonce ! mon cher Léonce ! soyez mille fois béni! lui dit alors M. A^anderstad, avec une profonde émotion : c'est maintenant entre nous à la vie , à la mort ; promettez-moi de me regarder désormais comme votre second père.
— Eh ! ne Tétiez-vous pas déjà ? répond l'heureux jeune homme ; votre affection ne s'est elle pas assez montrée par tous les bienfaits dont vous m'avez comblé depuis trois
ans?
ET LA sœuR. ^23
— - Oui , je vous aimais , reprend le Belge ; oui , j'estimais votre noble cœur que j'avais su deviner ; mais aujourd'hui , c'est comme mon libérateur que je vous chéris, et ce lien sera toujours sacré pour moi. »
Après cette première effusion de reconnaissance , cet homme respectable s'occupa de l'affreux malheur qui frappait ses concitoyens. Presque toutes les familles d'Ostende avaient à déplorer des pertes plus ou moins douloureuses; quatre-vingt-dix personnes venaient de périr dans cet épouvantable désastre. 31. Vanderstad s'associa à ce deuil général par toutes les consolations, par tous les secours qu'il put trouver à répandre , et plus il rencontrait d'àmes affligées, plus il songeait à l'héroïque dévouement de Léonce. C'était surtout en regardant sa femme , sa fllle chérie , qu'il se sentait plus pénétré de tout ce qu'il devait au noble jeune homme.
Celui-cî , au contraire , trouvait son action
si simple , si naturelle , qu'il s'étonnait toujours du prix qu'y attachait son bienfaiteur ; aussi, loin de se prévaloir de la tendre affection dont il était devenu l'objet, il redoublait de soins pour se rendre agréable , et apportait im nouveau zèle dans l'accomplissement de tous ses devoirs. Une conduite si sage ne pouvait manquer de toucher profondément M. Vanderstad ; ce fut dès lors comme un tendre père qu'il s'attacha à son jeune libérateur, et son unique pensée , son unique désir, fut de- le rendre heureux.
Quelque temps se passa néanmoins sans apporter aucun changement apparent dans la situation de Léonce. Un jour qu'il était chez sa sœur avec l'amie de cette dernière, il fut agréablement surpris d'y voir entrer son patron , qui , avec son air grave , mais toujours affectueux , lui dit :
«» Je suis venu vous surprendre ici , mon cher enfant, parce que j'ai formé un projet,
sur lequel je veux , avant tout , consulter votre excellente sœur et cette amie éclairée, qui s'intéresse à tout ce qui vous touche. »
Après ce préambule , l'honnête Belge fit aux deux dames un profond salut ; puis , s'assej ant dans un large fauteuil, que lui présentait son protégé, il prit la main de celui-ci, et continua:
« Il y a aujourd'hui trois mois, mon bon Léonce, à cette heure -ci précisément, que vous m'avez sauvé la vie , ainsi qu'à ma femme et à ma fille. »
îci le jeune de Barencourt voulut l'interrompre , en le suppliant de ne plus songer à cet événement douloureux , mais il reprit avec chaleur :
« Pourquoi donc voulez-vous que j'oublie ce qui doit rester éternellement gravé dans ma mémoire? La plus belle prérogative de l'homme est celle de proclamer sa reconnaissance; je
veux en jouir. Vous savez bien, d'ailleurs, que ce sentiment est doux à l'àme, quand on l'éprouve pour un bienfaiteur estimable ; je vous ai entendu souvent me donner ce titre avec plaisir ; pourquoi ne voulez-vous pas qu'à mon tour je goûte de la joie en vous le donnant, puisque maintenant toute l'obligation se trouve de mon côté ?
— Ah ! Monsieur , répondit vivement Léonce, vous vous êtes pleinement acquitté en honorant ma jeunesse de votre amitié. Je vous en conjure donc, ne me parlez plus de ce que j'ai fait ; les amis ne comptent pas ensemble.
— Eh bien ! oui , vous avez raison , reprit le Belge; deux amis ne doivent en effet se souvenir de leurs obligations réciproques que pour s'aimer davantage; c'est un principe que j'adopte très- volontiers avec vous; cependant, quand l'un des deux amis éprouve une peine, c'est à l'autre à la faire cesser , s'il lui est possible , et c'est aussi, mon cher Léonce, à quoi je dois
travailler pour vous , sans que vous puissiez nie disputer un droit si bien acquis. Je savais que vous gémissiez de l'absence prolongée d'un père, que vous aviez fait d'inutiles démarches pour découvrir le lieu de son exil ; plus heureux dans mes recherches, j'ai enfin appris qu'il était à Hambourg, il y a six mois, et j'ai tout préparé pour que vous puissiezaller le joindre. Voici d'abord sa radiation de la liste des émigrés; un vaisseau chargé de marchandises et muni de papiers en bonne forme, vous attend dans notre port; il vous appartient, vous en êtes le maître absolu , et vous pourrez partir quand vous voudrez : à votre ami les moyens , à vous l'exécution. ■
Essaierons-nous de décrire quels furent les sentiments du frère et de la sœur à ce discours? iNon; il est des émotions si vives, si profondes que l'on ne saurait les peindre sans les affaiblir. Aussi ce ne fut point par de vaines paroles qu'Aline et Léonce exprimèrent à leur
bienfaiteur ce qu'ils éprouvaient: ils se jetèrent dans ses bras.
« Je suis content, je suis heureux! s'écria le digne homme , en les regardant tour à tour , et si votre père vous ressemble, nous ne formerons bientôt plus, je l'espère, qu'une même famille. Allez, cher Léonce, allez chercher ce père chéri qui a dû se trouver si à plaindre loin de ses vertueux enfants. Dites-lui qu'ici est un ami prêt à lui ouvrir ses bras et son cœur; à force de soins et d'affection, nous lui ferons oublier ses longues souffrances. >»
Après ces mots le généreux Belge se retira , non sans avoir embrassé de nouveau ses jeunes amis, qu'il laissa pénétrés de joie : leur père était vivant, le plus noble des hommes leur offrait les moyens de l'arracher de l'exil ; oh ! c'était là une de ces félicités qui remplissent l'àme tout entière, et à laquelle ils ne pouvaient songer sans verser des larmes délicieuses.
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Cependant , au milieu de tant de bonheur , une réflexion vint tout à coup les attrister : il fallait qu'ils se séparassent ; les autorisations obtenues par M. Vanderstad , pour le voyage de Hambourg , ne concernaient que Léonce. Depuis quelques mois , d'ailleurs , Aline , comme nous l'avons dit , avait pris l'entière direction de l'établissement que devait quitter sous peu de temps niadame de Juvigny, et tout lui faisait une loi de rester à Ostende, puisque l'honorable position qu'elle y avait trouvée était une ressource de plus pour l'auteur de ses jours.
Lorsque ces pensées vinrent se présenter à son esprit , elle regarda son frère avec une expression de tristesse dont elle ne fut pas maîtresse, et que ce dernier saisit aussitôt, parce qu'il éprouvait le même sentiment.
« Oui, je te comprends, lui dit-il; oui,
pour la première fois , depuis nos malheurs ,
nous allons avoir à subir une séparation bien douloureuse; pourtant, mon Aline, une chose doit nous consoler : cette séparation ne saurait être longue ; le terme de nos maux approche , ne songeons qu'à la joie et au bonheur du retour; ce voyage que je vais entreprendre me semblerait mille fois plus heureux , si je pouvais t'emmener avec moi, si nous pouvions nous jeter ensemble dans les bras paternels; mais ton nom chéri sera le premier que ma bouche prononcera devant ce bon père. Sans cesse je lui parlerai de toi ; je lui dirai que tu as été mon soutien , mon ange tutélaire , au milieu de nos épreuves ; que , s'il trouve dans mon cœur quelques nobles pensées , c'est loi qui les y as développées , qui les y as nourries, et, avant de revoir sa fille bien-aimée, il admirera comme moi les douces vertus qui la parent. »
A ces derniers mots, Aline se jeta au cou de son frère , et trouva dans les sentiments
qu'il venait de lui exprimer une si puissante consolation, qu'elle se résigna avec plus de courage à supporter son absence.