CHAPITRE III
Nous n'essaierons pas de décrire les émotions du comte en voyant son fils, dont on venait de lui apprendre le généreux dévouement , ni la joie profonde que le pauvre enfant éprouva en recevant les caresses paternelles. Cependant , ces caresses qui le rendaient si heureux, il lui sembla bientôt qu'il les usurpait.
a Mon père! s'écria-t-il en tombant à ge-
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noux , je ne mérite pas cet excès de bonté : vous ignorez la faute que j'ai commise; c'est elle qui a causé tous vos maux. » Et , au même instant, il avoua sa funeste indiscrétion , sans chercher à la pallier par des excuses que son propre cœur désavouait.
M. de Barencourt, qui en effet avait ignoré jusque-là cette particularité, montra d'abord une pénible surprise ; mais , faisant aussitôt la part de l'inexpérience du coupable, et jugeant de son repentir, non moins par la franchise de son aveu que par les preuves d'amour fdial qu'il venait d'en recevoir, il l'embrassa avec une nouvelle effusion de tendresse , et poussa la bonté jusqu'à chercher à adoucir ses regrets.
'« Cher enfant, lui dit-il, les tristes conséquences qu'entraîne ta faute ont trop cruellement frappé ton cœur pour que je veuille te la reprocher. Ce n'est pas elle , d'ailleurs , qui a causé la haine de mes ennemis ; elle leur a
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seulement Iburni le pivtcxtc qu'ils cherchaient, et ce prétexte, ils l'eussent trouvé tôt ou tard. Quoi qu'il en soit, n'oublie jamais que le secret est un dépôt sacré, dont on ne peut abuser sans trahir les devoirs les plus saints , et que celui qui sait le garder inviolablemcut s'attire Testime de ceux-là mêmes qui feignent de blâmer sa réserve. >
Au moment où le comte finissait ces mots, Marcel vint lui annoncer que tout était prêt pour son départ et qu'il n'y avait plus un moment à perdre, s'il voulait échapper à ses persécuteurs. Le malheureux père échangea alors un regard avec ses enfants, et son cœur se brisa.
« Du courage! Monsieur, du courage! lui dit l'honnête marinier, en essuyant furtivement une larme , si celte crise est diflicile à passer elle ne peut durer longtemps : les braves gens triompheront, je l'espère, et ils oublieront les
peines dont on les accable. L'essentiel en cet
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instant, c'est de vous hâter de partir. Voici de l'or et des vêtements que je vous apporte. André vous attend avec de bous chevaux; il est muni de deux passe-ports , et dans quelques heures vous serez au delà des frontières. Quant à vos enfants, monsieur le comte, je vous l'ai dit , vous ne pouvez les emmener dans votre fuite sans vous perdre avec eux , tandis qu'en les laissant sous ma protection , ils seront à labri de tout danger. Ma bélandre , il est vrai , est une demeure peu digne d'eux ; mais , grâce à tous les bienfaits dont vous m'avez comblé, grâce à l'argent que vous m'avez prêté pour étendre mes travaux , nous jouissons de l'aisance nécessaire pour que nos jeunes hôtes ne manquent de rien , et ils seront trai-tés par ma femme et par moi avec tous les égards qui leur sont dus. Aussitôt que vous serez parti , je quitterai moi-même ce lieu , et quand une fois nous suivrons le cours de l'eau , personne assurément ne s'avisera de venir les chercher parmi nous. «
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Ce discours , tout eu rassuraut l'iufortune comte sur le sort de ses enfants, ne put adoucir la douleur qu'il ressentait à la seule idée de s'en séparer, et peu s'en fallut qu'il ne prit le parti de braver tous les périls qui l'environnaient plutôt que de se soumettre à une si cruelle nécessité. Cependant les prières d'Aline , celles de Léonce , et plus encore la crainte de compromettre ses généreux libérateurs , le décidèrent enfin à s'expatrier.
Pressant donc tour à tour ses enfants sur son cœur, il les bénit , leur recommanda de se soutenir mutuellement au milieu de leurs peines , d'être toujours fidèles aux principes religieux qu'il leur avait inculqués ; puis , par un dernier effort de courage, s' arrachant précipitamment de leurs bras, il suivit Marcel, et s'éloigna aussitôt de la bélandre.
Jusque-là le frère et la sœur avaient montré une force d'à me au-dessus de leur âge, parce que s'oubliant eux-mêmes, ils n'avaient songé
qu'à la fuite de leur père ; mais quand ils l'eurent perdu de \ue, quand ils se trouvèrent seuls dans la petite chambre du bâtiment qui était alors leur unique asile , un sourd ge'missement s'échappa de leur poitrine ; Aline regarda Léonce avec une indicible angoisse , et tous deux fondirent en larmes sans articuler un seul mot.
Bientôt cependant la barque se mit en marche; bientôt les cris des mariniers qui dirigeaient les manœuvres, leurs ris, leurs chants joyeux Tinrent se mêler aux sanglots que poussaient les deux jeunes infortunés , et ce contraste leur fit mieux sentir encore l'isolement où les laissait le départ de leur père : la vie , en ce moment, ne leur apparut plus que comme un vaste désert où ils ne devaient attendre ni plaisir ni repos , et un profond découragement s'empara de leur âme.
Ils étaient déjà depuis plusieurs heures dans cet état d'anéantissement , quand tout à coup
Léonce, levant les yeux sur une des petites fenêtres qui éclairaient la chambre, s'écria hors de lui.
« Ma sœur ! regarde, nous sommes en face de notre maison I Voilà le parc, les belles prairies qui rcntourent, plus loin, le coteau où nous allions si souvent nous asseoir; c'est lui, je le reconnais... ^lon Dieu! qu'il est affreux de revoir tout cela et d être condamné à nous en éloigner peut-être pour toujours ! »
En ce moment , en effet , les pauvres enfants passaient devant le cbàteau qui les avait vus naître, ( ii leur enfance avait été élevée , où ils avaient goûté les joiis les plus pures , environnés de toutes les douceurs qui embellissent la Nie ; et maintenant il faut qu'il abandonnent cette terre natale il faut qu'ils s'éloignent en fugitifs pour aller affronter des tribulations et des misères qui jusque alors leur avaient été inconnues.
« Oui , cela est bien cruel , dil la pauvre Aline
d'une voix étouffée , et en détournant ses regards des objets qui excitaient de si vifs regrets dans son cœur ; oui , nous sommes bien malheureux ; mais Dieu nous reste , mon frère ; c'est à lui qu'il faut recourir; c'est à lui qu'il faut demander le courage de supporter tant de douleurs. »
En même temps, la jeune infortunée se mit à genoux devant un crucifix placé à l'une des parois delà barque; Léonce l'imita, et tous deux élevèrent leur àme vers le suprême consolateur des affligés.
Ce fut dans cette situation que Marcel les retrouva. Ayant voulu s'assurer que rien ne troublerait la fuite de M. de Barencourt, cet homme dévoué l'avait accompagné à cheval l'espace de deux lieues environ , et il s'était hâté ensuite de rejoindre sa bélandre, dont il avait momentanément confié la conduite à un de ses compagnons.
« Pauvres enfants! consolez-vous, dit-il en
entrant dans la petite chambre. Grâce an ciel, monsieur le comte est en sûreté maintenant. Il est très-hien monté, ainsi que son fidèle serviteur, et ils seront arrivés à la frontière avant qu'on ait pu songer à les poursuivre. Mais, mon Dieu! que veut donc dire ceci? Étes-vous restés ainsi depuis le matin sans que ma femme et ma fille se soient occupées de vous? Vous ODt-elles du moins apporté votre déjeuner?
— Non, bon Marcel, répondit le jeune de Barencourt ; mais cela eût été tout à fait inutile ; ni ma sœur ni moi nous n'avions faim, je vous l'assure.
— Ça ne fait rien , on devait vous servir, vous presser d'accepter quelque chose , » reprit le compatissant marinier; puis, se frappant le front, il remonta précipitamment l'escalier, en criant d'une voix de Stentor : « Joannes ! ^rarguerite ! où étes-vous donc? viendrez-vous enfin ?