‹ Le frère et la surChapitre 4 sur 14 · S4 LE FRÈRE · texte numérisé non relu

S4 LE FRÈRE

— Eh ! là , là, nous voici, répondit l'épouse d'un ton bourru. Qu'est-ce qu'il \ a donc encore de si pressé?

— Il y a, Joannes, que je suis très-méconteut ; il y a que je vous avais dit ce matin de vous occuper de nos jeunes hôtes, et voilà midi , voilà que l'heure du diner est arrivée sans qu'ils aient pris aucune nourriture.

— Par ma foi, c'est leur faute, répondit celle à qui s'adressait ce reproche, ni Marguerite ni moi nous n'avons le temps de courir après eux pour les servir. C'est bien assez de leur avoir laissé notre plus belle chambre. Ne sommes -nous pas bien plantées maintenant dans celte cuisine , où l'on est entassé comme des harengs ?

— Quelle ijidignité! » s'écria Marcel en frappant violemment du pied sur le pont; puis, au milieu de cet accès de colère, il s'éloigna avec Joannes, et Ion n'entendit pluspendànt quelques instants que des voix confuses.

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Les deux infortunés, causes innocentes de cette querelle de ménage, dont ils n'avaient pas perdu un seul mot , se regardèrent alors avec un redoublement de douleur.

« Qui l'eût pensé? dit Léonce. C'est malgré elle que cette femme nous donne asile ! Eh quoi ! sommes-nous donc réduits à un tel excès de malheur, que nous devions souffrir tant d'insolence ?

— Hélas! répondit Aline, que yeux-tu que nous y opposions? Oublies -tu donc que de toutes parts de pressants dangers nous menacent , et que nous ne pouvons nous y soustraire qu'en demeurant sous la protection que notre infortuné père a dii accepter pour nous?

— Mais cette protection nous est due, objecta le jeune homme irrité ; Marcel a été comblé de bienfaits par notre père ; son dévouement dans cette circonstance était pour lui une obligation

rigoureuse.

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— Eh î mon frère , reprit Aline , ne nous a-t-on pas dit bien des fois que, quand les hommes se montrent reconnaissants , il faut leur tenir compte de ce noble sentiment , parce que peu d'entre eux sont capables de l'éprouver et surtout de reconnaître les services rendus par des services plus grands encore? Or, c'est là ce que fait envers nous l'honnête Marcel : non content d'avoir exposé sa vie pour son bienfaiteur, il nous recueille au milieu du péril , et c'est nous maintenant qui sommes ses obligés. Quant à sa femme, dont le cœur se montre moins généreux, j'en conviens, diverses craintes fort naturelles peuvent être son excuse : elle doit appréhender que notre présence ici n'expose la sûreté de son mari, ou que du moins nous ne devenions pour elle , comme pour les siens , un sujet d'embarras et de gêne qu'elle est d'autant moins disposée à supporter, qu'elle n'éprouve pour nous aucune sympathie :

celle qu'inspire le malheur ne peut naitre que dans une àme élevée, et la pauvre Joannes

lie connaît pas, je crois, ces sortes d'ins{)irations. C'est donc à nous qu'il appartient maintenant (radoucir son humeur, en nous efTorçant de ne pas lui être à charge Tu peux partager les travaux de son mari ; je chercherai à alléger les siens en me prêtant à tous les soins du ménage.

— Toi, ma sœur! s'écria Léonce, toi, la nohle fille du comte de Barencourt, tu irais t'associer aux viles occupations d'une hélandrière î

— Mes bonnes maîtresses m'ont appris, rél)ondit Aline, que, quand la nécessité comn.ande , la fille du grand seigneur doit savoir se ployer au travail comme la fille de l'artisan ! parce que devant le souverain maître des destinées humaines l'une n'est pas plus élevée que l'autre , et qu'il n'y a que la vertu qui soit comptée pour quelque chose. Il faut donc, cher Léonce, que nous tàchionsd'acquérir cette vertu en supportant courageusement les épreuves que Dieu nous envoie , puisqu'elle sera notre seul titre à ses yeux. »

Le jeune homme baissa la tête, et resta pendant quelques instants comme absorl)é dans ses pensées. Chez lui, les préjugés de l'enfance s'étaient enracinés profondément : toute sa \ie il avait cru qu'une noble origine suffisait pour captiver les respects delà multitude, et chaque déception que les événements venaient lui apporter était pour son orgueil le coup le plus sensible

Cependant, ainsi que nous l'avons déjà fait remarquer, à part les défauts dus aux flatteries de son premier entourage , Léonce était doué d'un esprit juste, d'une grande noblesse de sentiments, et d'une force morale qui n'attendait que l'occasion de se développer. Cette occasion, il venait de la trouver dans le malheur qui le frappait, ainsi que sa famille, et jamais son cœur n'avait été si bien disposé à goûter les conseils delà vertueuse Aline. Ajant donc réiléchi aux paroles qu'elle lui avait fait entendre , il lui prit la main et lui dit avec effusion :

« Oui , tu as raison , ma sœur, et ta pieuse résignation me fait rougir de ma faiblesse. Sois dune mon guide désormais dans cette vallée de misères qu'on appelle la \ie ; quand tu me verras près de faillir, avertis-moi. Compagne de mon infortune, sois aussi mon ange tutélaire; je veux t'imiler, je veux te suivre avec courage, avec patience dans ce dur sentier que l'infortune vient d'ouvrir sous nos pas. En le parcourant avec toi, je tâcherai d'oublier les folles illusions dont je me nourrissais et cette na'Ksnnce qui me rendait si fier. Déjà je me suis fait porte-clefs pour remplir le devoir le plus cher à mon cœur, eh bien ! je me ferai marinier, s'il le faut , pour que les enfants du comte de Barencourt ne soient pas une charge trop pesante à l'homme généreux qui leur donne asile, »

Comme le noble jeune homme achevait ces mots , Marcel reparut. Il était pâle , agité; mais, cherchant à dissimuler son trouble, il demanda à Aline , avec les marques du plus grand rcs-

pect , si elle voulait être servie dans la chamLre où elle se trouvait , où bien si elle lui ferait l'honneur de venir s'asseoir avec son frère à la table dressée pour la famille dans la chambre voisine.

< >ious ferons ce qui vous conviendra le mieux , bon I^larcel, répondit la fille du comte, (t nous vous supplions surtout de ne rien changer, à cause de nous , à vos habitudes ordinaires. C'est bien assez que vous supportiez notre présence, sans que nous augmentions la gène qu'elle va vous occasionner, par des exigences que notre situation actuelle nous interdit , et qui nous rendraient moins dignes de votre généreux dévouement. »

A ce discours , une vive expression de sensibilité se peignit dans les traits de Marcel, et, en conduisant ses jeunes hôtes auprès de sa femme, il parut moins péniblement affecté.

Cette dernière était déjà assise avec sa fille

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Marguerite à la table du dîner. Le frère et la sœur les saluèrent avec politesse , feignant de ne pas remarquer l'air d'humeur que toutes les deux conservaient , et la douce Aline se montra si simple, si gracieuse durant le repas, qu'elle finit par les désarmer. Joannes surtout , quoique d'un caractère aussi rude que capricieux, ne put s'empêcher d'admirer avec quelle résignation la noble jeune fille semblait supporter ses revers; et lorsqu'elle la vit ensuite s'empresser de l'aider dans les divers soins du ménage, elle fut un moment si touchée, que peu s'en fallut qu'elle ne lui demandât pardon de la malveillance qu'elle lui avait d'abord montrée. Mais , comme la plupart des gens sans éducation , cette femme éprouvait une sorte de timidité, ou plutôt de gaucherie naturelle, quand il s'agissait de réparer les torts que lui donnait trop souvent sa brusquerie : aussi , dans cette occasion , elle ne put même trouver un seul mot qui rassurât les deux jeunes infortunés 'que la Providence confiait à ses soins.

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Seulement , à Tlieure du coucher, elle conduisit Aline à Tespèce de hamac qu'elle lui avait préparé, et lui dit, en s'efforçant d'adoucir le son de sa voix, habituellement rauque etsaccadée : « Allons Slademoiselle, ayez bon courage ; ks mauvais jours passeront. Il faut bien espérer que vous ne serez pas toujours réduite à vous accomm.oder d'un lit semblable.

— Ce lit, quel qu'il soit, répondit la jeune fille aAec un sourire mélancolique, est en ce moment pour moi un bienfait de la Providence, puisqu'elle me le fait trouver chez des personnes dont la discrétion et l'humanité me sont connues.

— Pour ce qui est de ça, reprit la bélandrière , vous auriez pu tomber plus mal ; car on nous couperait la langue plutôt que nous fissions connaître que vous êtes les enfants d'un émigré. Ça nous donnerait d'ailleurs à nousmêmes du fil à retordre, voyez-vous; aussi il n'y a pas de crainte à avoir là-dessus , et quant

à votre pain , ma foi , personne ne vous le reprochera, je vous l'assure.

— Je vous remercie , Madame , dit la pauvre enfant. Je reconnais du fond de mon cœur toutes les obligations que ma famille et moi nous avons déjà contractées envers vous et le généreux Marcel. Ces oijligations vont grandir tous les jours par l'hospitalité que vous nous accordez dans notre détresse; mais souffrez que nous nous efforcions d'alléger un peu cette charge par notre travail. Mon frère est fort et robuste, il aidera Marcel. De mon côté, j'ai quelques petits talents que je puis utiliser dans l'intérieur d'un ménage , et je désire ardemment m'associer à vos occupations journalières. iNe me refusez pas, je vous en supplie; si, durant h s premiers jours, je mai:que d'habileté, vous me donnerez vos avis , et je tacherai ensuite de mieux faire.

— En vérité, reprit Joannes attendrie, il faut convenir qu'il v a bien plus à attendre des

gens éd 11 q liés que fie maiolrus comme nous; ça c'est certain , et Marcel avait raison quand il disait que vous étiez un ange. Pauvre demoiselle ! où avez-vous donc pris tant de courage? Ah bien! si notre fille Marguerite était dans votre passe, ce n'est pas celle-là qui s'offrirait de travailler. Pourtant, quoique paresseuse, c'est une bonne enfant; mais, que voulez-vous ; ça a la tête dure , ça n'a jamais rien appris dans les livres, ça ne sait ni lire ni écrire; après tout, ce n'est pas sa faute : n'est pas savant qui veut.

— Je lui enseignerai ces choses , si vous le désirez , se hâta de dire la fille du comte.

— Ah! bien oui! est-ce qu'elle voudrait se donner tant de peine, celte petite? et d'ailleurs je m'en suis bien passée jusqu'à présent; elle fera comme moi , et n'en vaudra pas moins son prix. »

Après ces mots, Joannes souhaita le bonsoir à Aline , en ajoutant : « Allons , quoique ça , je

vois maintenant que nous ne ferons pas trop mauvais me'nage ensemble. Dame! on dit bien que je suis un peu quinteuse, un peu eriarde; mais quand ça m'arrivera, n'y prenez pas garde; ebez moi l'bumeur fait plus de bruit que de besogne; elle passe comme ces feux follets que, par un soir d'été, on voit luire souvent devant la béiandre : ils font peur d'abord , puis ils tombent à l'eau , et c'est tout. »

Fermant alors la porte du réduit , la femme de Marcel s'éloigna, et la jeune infortunée tomba à genoux pour demander au Seigneur le courage et la patience dont elle allait avoir besoin pour supporter l'étrange situation où les événements l'avaient amenée.

Une sorte de consolation, cependant, se mêla à ses pensées douloureuses. Elle venait de reconnaître que son bôtesse, avec un caractère acariâtre et beaucoup de grossièreté dans les manières, avait un fonds de bonté qui pouvait rendre leurs rapports moins pénibles. Aline

avait souvent entendu dire à ses pieuses institutrices que la vraie sagesse ne consiste pas à tout apprendre, mais bien à s'étudier et surtout à se maîtriser soi-même, afin de vivre en paix avec SCS semhîahles.

« Ma chère enfant, lui avait souvent répété madame Sainte-Angèle, accoutumez vous de bonne heure à ne jamais vous irriter des défauts de vos compagnes; car les efforts qiie vous aurez à faire pour les endurer patiemment ne sont que le faible prélude de tous ceux qu'il vous faudra tenter un jour quand vous serez dans le monde. Là, ma jeune amie, les bons et les mauvais penchants s'agitent, se croisent, s'entre- choquent sans cesse; c'est une guerre perpétuelle qu'il faut soutenir aussi bien contre soi-même que contre le prochain, et dans laquelle la charité chrétienne peut seule nous faire triompher. Pratiquer cette vertu envers tous les hommes, quelles que soient leurs imperfections, est donc d'une nécessité absolue, si nous voulons jouir de quelque repos parmi

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eux , et surtout ne pas démcritor devaut notre souvcraÎ!! maitre. A\t?c un peu de rétlexion , ou voit d'ailleurs qu'il n'est guère de personnes, si difficiles, ou même si mécliantes qu'on Tcuille les supposer, qui n'aient au fond du cœur un endroit vulnérable, un bon sentiment , que la vraie charité saura toujours faire surgir quand elle se montrera avec tous les charmes de l'indulgence et toutes les lumières de la raison. »

De semblables leçons , souvent répétées à l'élève docile , avaient donc fini par se graver dans son esprit , naturellement porté aux idées sérieuses, et, le moment étant venu de mettre ces leçons en pratique , elle cherchait à se les rappHer pour en faire comme un phare lumineu\ qui devait l'éclairer dans la pénible route où déjà elle n'avait [)lus d'autre guide.

Ces sages pensées ne pouvaient néanmoins la rendre insensible aux infortunes qui étaient venues si subitement l'assaillir : les supporter

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sans murmure, avec toute la résignation d'une foi vive, c'était tout ce que Dieu exigeait d'elle; car, s'il condamne le découragement, il ne nous défend pas les larmes ; lui-même n'en a-t-il pas versé au milieu des souffrances endurées pour nous?

Aline pleura donc en songeant à tous les maux qui frappaient sa famille. Sa pensée se reporta d'abord vers Fauteur de ses jours , errant sur la terre étrangère ; elle jugea des peines qu'il devait endurer par celles qu'elle ressentait, et son cœur se hrisa. Puis , dans ce triste examen de tant de revers , elle songea aussi à Léonce, à ce frère chéri qui avait toujours été pour elle un vif objet de sollicitude , elle se dit avec une profonde angoisse : " Pauvre ami! si jeune, si plein d'avenir, il va donc falloir qu'il renonce à tous les avantages que lui promettaient la naissance et la fortune, pour aller se confondre parmi les hommes du peuple, dont il devra partager les rudes travaux... Ah ! faites , mon Dieu , que son courage et sa

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foi ne défaillent, jamais au milieu de tant d'épreuves! faites que nos cames grandissent dans le malheur, et que notre père , quand il nous retrouvera, puisse bénir en nous quelques vertus ! »

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