CHAPITRE IV
Quand Aline s'éveilla le lendemain matin , la barque , tirée par trois chevaux vigoureux , fendait déjà les flots avec vitesse; Marcel était au gouvernail , et le jeune de Barencourt , debout à ses côtés , prenait sa première leçon.
En apercevant sa sœur, il courut l'embrasser, et tous deux ensuite se regardèrent comme s'ils se retrouvaient après une longue absence.
10^ I^Ê FRÊnË
Ils s'étaient toujours tcndreinciit aimes, mais depuis quelques jours, depuis surtout que leur infortuné père avait été forcé de les quitter, il semblait que les liens d'étroite parenté qui les unissait se fussent encore resserrés , et qu'ils sentissent plus que jamais le besoin de se soutenir mutuellement. C'est qu'en effet , quand l'adversité ne flétrit pas le cœur de l'bommc, elle le rend plus accessible à l'affection , à tous les nobles sentiments qui peuvent l'élever dans sa propre estime : il devient meilleur, plus compatissant ; il s'oublie lui-même pour plaindre les maux qu'il voit souffrir , et , toujours prêt à offrir aux malheureux de véritables témoignages de sympathie, il attache un prix inestimable à ceux qu'il en reçoit. Si donc cela est vrai pour beaucoup d'hommes que l'infortune éprouve, que ne devait-ce pas être pour deux jeunes cœurs dans lesquels on s'était toujours efforcé de faire germer les plus douces vertus chrétiennes et les plus tendres sentiments de la famille ?
Et L\ SŒtft. 103
« Ma bonne sœur, tu as pleuré , dit Léonce en s'apercevant que les yeux d'Aline étaient encore gonflés de larmes ; tu oublies donc que nous nous sommes promis d'être courageux? Je t'en conjure , modère ton cliagrin . si tu veux que moi - môme je supporte celui qui m'accable. Eloignons les idées tristes pour goûter les consolations qui nous restent. Après tout, nous sommes jeunes ; à notre âge on doit encore sourire à l'espérance. Je puis travailler ; mes bras , qui chaque jour acquerront plus de force , sauront bien gagner notre nourriture. Ensuite la vie qu'on mène sur une bélandre n'a rien de trop ennuyeux quand on veut s'y occuper. C'est une vie nomade qui varie les plaisirs : on respire l'air embaumé des prairies; on voit les arbres, les plaines, les coteaux fuir devant soi; regarde plutôt cette belle nature qui étale en ce moment toutes ses magnificences , ce beau soleil qui se lève là- bas à l'horizon. Ne dirait-on pas que Dieu a rassemblé à nos yeux tant de merveilles pour nous annoncer qu'il nous protégera? Oui , nous
devons croire à celte protection , parce que nous ferons tout pour la mériter, n'est-ce pas, ma sœur?
— Cher Léonce , répondit cette dernière , que j'aime à t'entendre parler ainsi î Ton cœur exprime tous les sentiments que le mien renferme, et cette douce harmonie sera pour nous une précieuse consolation tant qu'il plaira au Ciel de nous éprouver. >»
En jûnissant ces mots , les pauvres enfants se rapprochèrent du bélandrier, qui, de son gouvernail, n'avait pas perdu un seul de leurs mouvements.
« Ainsi , bon Marcel , lui dit le jeune homme, comme s'il reprenait une conversation que l'arrivée de sa sœur avait interrompue , c'est une affaire décidée : vous m'apprendrez à nager comme un poisson j vous me montrerez comment on gouverne une barque , comment on manie une rame et les avirons , comment on tend
,^:^^-zi£^ZX
la voile ; en un mot , vous ferez de moi un vrai marinier.
— Pour ce qui est de vous apprendre à nager, répondit Marcel en souriant , cela ne sera pas difficile; car je puis bien me vanter d'être le meilleur plongeur de tous les bateliers passés , présents et futurs; mais, pour le reste , je ne vois pas trop à quoi ça vous servirait. Tenez, M. Léonce, comme on dit, cbacun son métier, les vaches sont mieux gardées.
— A quoi cela me servirait! reprit le jeune homme; eh! bon Marcel, ne donneriez -vous pas un état à votre fils , si vous en aviez un qui fut de mon âge? Vous savez bien que l'homme est né pour travailler comme Volseau pour voler.
— Je ne disconviens pas de ça , M. Léonce ; mais chacun doit travailler selon que la Providence l'a placé dans ce monde , el il me semble (ju'elle ne vous a pas mis aux premiers rangs
pour que vous descendiez à l'un des derniers. »
Ici le jeune de Barencourt soupira, et dit ensuite : « Le rang dont vous parlez , mon clier Marcel, je ne dois plus l'envisager que comme un lien d'honneur auquel il faut que je reste fidèle par mes sentiments , et j'espère que, sous ce rapport, je n'y dérogerai jamais; mais, à l'extérieur, ce même rang n'est plus pour moi qu'une source de dangers dont il est urgent que je me garantisse. Aussi, en me faisant batelier, je satisferai à la fois à la prudence et aux nécessités de ma position actuelle. Je ne puis d'ailleurs consentir à me croiser les bras à la vue de vos labeurs. Non, non, laissez -moi plutôt vous aider : devenez mon maître ; apprenez-moi à gagner mon pain , et croyez que ce service, bon Marcel , ne sera pas au - dessous de tous ceux que ma famille et n.oi nous vous devons déjà. »
Léonce eût pu traiter ce sujet plus longtemps
avant que l'excellent homme qui l'écoutait Tinterrompît, car il était si profonrlément touché de sa résolution , qu'il ne trouvait plus un seul mot pour la combattre. En y réttéchissant, d'ailleurs, il finit par la juger aussi raisonnable que courageuse ; et dès le jour même il commença à initier son nouvel élève à tous les secrets de la profession qu'il voulait embrasser.
Les nobles sentiments que \enait d exprimer le jeune de Barencourt avaient produit dans l'àme de sa sœur de si douces impressions , qu'elle-même se sentait déjà plus forte contre le malheur, et qu'elle attendit presque avec impatience le lever de la batelière afin de se livrer à son tour aux nouvelles occupations qui désormais devaient èlre son partage. Mais Joannes n'était pas femme à laisser longtemps en paix ceux qui se trouvaient forcés de vivre sous sa domination. Son réveil était d'ailleurs le moment où elle savait le moins se maîtriser, et, ce jour même , elle débuta par des cris si perçants, par des injures si grossières envers sa
fille Marguerite , que la pauvre Aline , épouvantée , craignant de devenir à son tour l'objet de cette humeur atrabilaire, alla vite se blottir au milieu des énormes ballots que transportait la bélandre.
En voyant sa frayeur, Marcel soupira ; mais, accoutumé à subir le caractère de sa femme , qu'il aimait avec tendresse malgré ses défauts , il n'osa intervenir dans une querelle qu'il regardait, du reste, comme un orage passager, et les cris continuèrent pendant une demi -heure environ.
On peut se figurer quelles furent les pensées du frère et de la sœur tant qu'ils les entendirent; Aline, surtout , était si tremblante que, si la fuite lui eût été possible , elle ne fût pas demeurée un instant de plus auprès d'une telle femme.
Enfin celle-ci s'apaisa , et son premier mouvement, quand le calme se rétablit, fut de chercher la fille du comte qu'elle avait, comme
on sait , quittée la veille dans les meilleures dispositions.
« Eh! mon Dieu! que faites- vous donc là? lui dit-elle en l'apercevant dans sa cachette , est-ce que vous auriez peur ?
— Madame...
— Allons , parlez, voyons. Après tout , je ne suis pas si noire que je le parais. Vous pouvez bien me dire pourquoi vous avez l'air si effarouchée.
— Madame , pardonnez -moi, mais vos cris m'ont un peu effrayée , en effet ; je craignais...
— Bah ! ne voilà-t-il pas bien de quoi se tourner les sens? Cette pauvre petite, comme elle est pâle! Allons, allons, ce n'est rien. Je vous ai bien dit que je suis un peu quinteuse , et je vois qu'avec vous il faudra prendre des mitaines pour parler ; je ferai tout mon possible ; pourtant ne comptez pas trop que quand je verrai le ménage aller de travers , je puisse
toujours rentasser ma langue. Dame ! ce n'est pas si facile que vous le pensez ; quand le sang bouillonne, la tète part plus vite qu'on ne veut. Et puis, cette Marguerite est si paresseuse, qu'elle ferait perdre patience à une sainte. Croiriez- vous qu'à l'heure qu'il est, elle n'a pas encore fait œuvre de ses dix doigts , et que le déjeuner n'est même pas en train !
— Je cours le préparer, Madame ; dans peu d'instants tout sera disposé.
— Est -elle gentille donc, cette pauvre enfant ! se dit alors Joannes en regardant M"** de Barencourl descendre à la cuisine. Se douterait-on qu'il y a huit jours elle était encore dame et maîtresse d'une belle fortune , qu'elle commandait à tous les gens de son père, qu'on l'admirait , qu'on la choyait, tandis qu'aujourd'hui la voilà réduite à servir des gens comme nous ! »
Ces réflexions produisirent sur la femme de
ET LA SŒUR. 1 l 1
Marcel, quelque déraisonnable qu'elle fût , nn effet assez salutaire pour que dès lors elle s'efforçât de mode'rer sa brusquerie du moins envers ses jeunes hôtes, dont elle s'habitua à respecter le malheur. Peu à peu, même, Aline prit sur elle un tel ascendant; sa patience, son inaltérable douceur parurent à Joannes des qualités si précieuses, qu'elle ne pouvait s'empêcher de rougir de honte quand sa violence naturelle l'emportait au delà des bornes qu'elle cherchait à se prescrire.
Du reste la jeune fille ne négligeait rien pour se concilier les bonnes grâces de cette femme acariâtre. Toujours levée la première , elle donnait à tous l'exemple de l'activité et de la persévérance dans les occupations les plus rudes. Par ses soins , la maison mobile de ses bienfaiteurs devint l'une des mieux ordonnées; tout y était resplendissant de netteté , et quand la bélandre demeurait stationnaire dans une ville, chacun félicitait Joannes sur l'arrangement qui s'y trouvait établi.
Outre les travaux du ménage , dont la noble Aline prenait si largement sa part, elle avait encore le temps de s'occuper des accoutrements de la mère et de la fille, qui ne laissaient pas , dans leur position , d'être fort exigeantes sur ce point. Elle leur faisait des broderies , de belles dentelles , montait leurs bonnets pour les jours de fête , façonnait leurs robes; en un mot, elle leur devint si utile , que la batelière reconnaissait chaque jour de nouveaux avantages à la posséder dans son intérieur.
Ainsi , l'intérêt personnel , ce grand mobile des actions humaines , \int se joindre à tous les autres motifs qui militaient déjà en faveur de la fille du comte , pour la faire chérir dans la famille de Marcel. Il n'y eut pas jusqu'à F-indolente Marguerite qui ne prit pour elle une vive affection , et qui ne se sentit disposée à l'imiter, tant il est vrai que « l'exemple est partout comme une leçon muette dont le sens n'est jamais perdu. «
Dès ce moment donc 1" esprit lourd et sans
ET LA SOCLR. 1 I3
culture de la jeune bélaiidrière commença à s'ouvrir à un cercle d'idées jusque alors inconnues pour elle. Honteuse de son ignorance , comme des défauts qu'on lui reprochait , elle SLipplia M'"^ de Barcncourt de l'aider à s'instruire , et devint si docile à ses avis , que bientôt on vit s'opérer en elle une entière métamorphose.
Ce succès inattendu fut pour Aline une bien douce récompense de ses soins; car elle aussi aimait la famille qui l'avait recueillie. Se sentir nécessaire à cette famille , la rendre plus heureuse par les verlus qu'elle cherchait à lui faire pratiquer , la rattacher aux croyances religieuses , que le peuple affectait alors de mettre en oubli en foulant aux pieds les devoirs les plus saints; ah! c'étaient là des consolations auxquelles la crénéreuse fille ne pouvait être insensible ; c'était là aussi bien souvent le sujet de ses entretiens avec son frère.
« Tu vois , lui disait-elle , quand il la félici-
tait de l'ascendant qu'elle avait obtenu sur l'irascible Joannes et l'indolente Marguerite , tu vois que la mère Sainte- Angèle avait raison lorsqu'elle m'assurait que l'être le plus rebelle ne saurait se défendre de quelques bonnes inspirations , quand on veut sérieusement les provoquer dans son cœur, à l'aide de la raison et d'une persévérante cbarité.
— Cela est vrai , répondait Léonce ; mais conviens qu'il faut une rude patience pour en arriver à ce point 1 Rappelle-toi tout ce que nous avons souffert, et combien de fois il nous a fallu ronger notre frein , en vivant avec cette femme emportée , dont tu as su modifier le caractère. Oh! je t'assure que, sans toi, je lui aurais bien souvent reproché ses violences envers sa fdle et son pauvre mari.
— Je crois , reprenait Aline , que tu n'eusses fait en cela qu'attiser le feu au lieu de l'éteindre. Il m'est bien prouvé maintenant que toute discussion , avec les personnes ignorantes ou mal
élevées , n'est propre qu'à les aigrir et à nous rabaisser dans leur esprit. C'est par une bonté soutenue, par des actes qui nous rendent respectables à leurs yeux , que nous pouvons obtenir l'ascendant nécessaire pour corriger leurs défauts ; car ce sont des aveugles dont il faut avant tout mériter la confiance , si l'on veut arriver à être leur guide. •»
De tels entretiens, qu'Aline avait soin de varier eu traitant toujours quelque nouveau point de morale , sur lequel elle désirait attirer plus particulièrement l'attention de son frère , étaient très -profitables à celui-ci, et remplaçaient eu quelque sorte les études qu'il ne pouvait plus taire. Quand Tinstruction première n'a pas été négligée , les bons conseils et la réflexion peuvent y suppléer. Léonce , d'ailleurs, nous l'avons dit, était doué d'une intelligence précoce , d'un sens droit , d'une grande noblesse de sentiments ^ et si les défauts que l'on avait d'abord laissé croître en lui , avaient obscurci un moment ces qualités pré-
cieuses , l'arrestation de son père , cette arrestation hâtée par sa faute , était pour lui une leçon trop crLielle , pour qu'il ne diercbàt pas à effacer par quelques vertus les torts qu'il se reprochait.
Au milieu de ses travaux, comme de ses dé lassements , c'était là sa pensée dominante. Sans cesse il se rappelait le cachot où il avait vu ce père chéri, sans pouvoir se jeter dans ses bras ; il le suivait dans son exil , il s'associait à toutes ses douleurs , et ses larmes coulaient en abondance. Attentif néanmoins à épargner la sensibilité d'Aline , c'était le plus souvent dans le secret de son cœur que le pauvre enfant versait ces larmes amères , et l'espèce de contrainte qu'il s'imposait était une souffrance de plus qu'il acceptait comme une expiation.
Bien des mois s'écoulèrent ainsi sans que nul changement survînt dans la situation du frère et de la sœur : tandis que l'une était devenue une excellente ouvrière , l'autre s'était exercé
avec tant de succès dans les travaux oautiques, que les bateliers, amis et compagnons de Marcel, le citaient déjà comme devant un jour les surpasser dans cette profession . Du reste, ces hommes simples et laborieux étaient heureusement presque tous demeurés étrangers au bouleversement politique qui ébranlait alors la société jusque dans ses fondements , et la douce concorde qui avait de tout temps régné parmi eux , y était encore en vénération, parce que, leur genre de vie les éloignant ordinairement du contact des autres hommes , ils étaient parvenus jusque-là à se garantir des mauvaises passions et des égarements dans lesquels se précipitaient ces derniers.
Ainsi les enfants du comte, au milieu des épreuves qu'ils avaient à subir, trouvaient du moins quelque douceur dans leurs rapports avec ces bonnes gens , et ils n'avaient à craindre de leur part aucune sorte de curiosité qui put leur devenir nuisible. Jusque alors, du reste, leur secret avait été parfaitement gardé. Déjà
ils avaient séjourné en divers lieux , sans que personne soupçonnât leur naissance , et ils s'observaient avec tant de soin , qu'ils étaient parvenus à cacher leur air de distinction sous l'apparence d'une timidité que l'on prenait souvent pour de la gaucherie.
L'honnête Marcel était à ce sujet dans une sécurité si complète , que la plupart du temps il emmenait le jeune de Barencourt avec lui , pour opérer les divers chargements qui lui étaient confiés , et qu'il lui en laissait même entièrement le soin quelquefois, lorsque d'autres travaux le retenaient sur sa bélandre. Hélas ! l'excellent homme allait bientôt déplorer amèrement cette sécurité imprudente que partageait trop son protégé.
Un jour que celui-ci venait de terminer, pour son patron, une affaire assez importante, dans une petite ville du département du Pas-de- Calais, et qu'il retournait seul vers le bâtiment qui se trouvait stationné à quelque dislance ,
ET LA SCCUR. Il9
il aperçut un homme, eu\eloppé d'un manteau , qui semblait s'attacher à ses pas, et qui était suivi par quatre autres individus dont l'air n'avait rien de rassurant. Se trouvant alors dans un chemin désert, et soupçonnant à ces hommes quelque mauvais dessein , Léonce se décida à se détourner de sa route pour se diriger vers plusieurs maisons qui se montraient derrière un bouquet d'arbres, et qu'il pouvait atteindre dans l'espace de quelques minutes ; mais il eut à peine mis le pied dans le sentier qui y conduisait qu'il entendit une voix lui crier : « Arrête, ou tu es mort ! «
A cette menace , le jeune de Barencourt se retourna, et, fixant alors plus attentivement l'homme au manteau , qui n'était plus qu'à quelques pas de lui avec sa suite armée de sabres, il reconnut aussitôt le mortel ennemi de son père , l'infâme Harnel , auteur de tous les maux qui accablaient sa famille.
«Que me voulez-vous? lui demanda- 1- il
d'une Yoix ferme , et quel droit avez-\oiis de menacer ma vie?
— J'ai celui que devrait s'arroger tout bon citoyen qui voit un suspect près d'échapper à la justice, répondit Harncl. Malgré ton déguisement je t'ai reconnu , jeune homme, et je te requiers de me suivre pour venir rendre compte de tes actions à l'autorité.
— Ce compte ne sera pas difficile , reprit Léonce , et mon persécuteur serait , je pense , plus embarrassé que moi , s'il devait aller en ce moment exposer sa conduite devant celui qui tient dans sa main puissante la punition du méchant comme la récompense du juste. ^
Ces paroles excitèrent à un tel point la colère d'Harnel, qu'il s'avança vivement sur le jeune de Barencourt comme pour le frapper; mais celui-ci, le repoussant froidement, dit à ceux qui l'entouraient :
" Si votre dessein est de m'arrèter, je ne puis
ET LA SOEUR. i'ii
m'y opposer; je suis sans armes, et vous êtes cinq contre moi- du moins, en commettant cet acte de violence, ne souffrez pas que ce furieux se porte à des \oies de tait que rien ne justifie ; ce serait de \otre part une lâcheté dont \ous rougiriez sans doule.
-— Il a raison, répondit un des hommes, et puisqu'il n'oppose aucune résistance, il y aurait honte à le maltraiter. Allons , jeune gars , marche et sois tranquille. »
Toute lutte étant inutile, Léonce obéit j mais, quel que tut le sang-froid qu'il affectât , il frémissait intérieurement en songeant au danger de sa situation, ainsi qu'aux vives inquiétudes qu'allaient éprouver ses amis, surtout son excellente sœur, quand la nuit arriverait sans qu'il reparut sur la hélandre.
Bien plus tourmenté encore pour elle que pour lui, il cherchait avec anxiété quelque moyen de lui faire savoir son arrestation , lorsque, étant parvenu à la porte de la ville où
1^2 Le frèrk
011 le ramenait, il vit un marinier, intime ami de Marcel , qui, le reconnaissant, parut vouloir lui parler. Un regard rapide qu'ils échangèrent arrêta le mouvement de cet homme ; il avait compris qu'il fallait user d'adresse pour s'approcher du prisonnier, autour duquel la foule se groupait déjà , et il le suivit de si près , qu'au détour d'une rue étroite, encombrée par plusieurs charrettes, Léonce putlui dire sans être remarqué :
« Allez trouver ma sœur, dites -lui que j'aurai du courage. Surtout que mon patron ne se fasse pas connaître ; il se perdrait sans me sauver. »
Ayant recueilli ces paroles , le marinier se perdit aussitôt dans la foule , et , deux minutes après , la prison s'ouvrit pour recevoir le malheureux jeune homme.
Jeté au fond d'un sombre cachot, il y demeura comme anéanti : ses pensées ne semblaient plus être qu'une espèce de chaos ; il ne
ET LA SŒUR. lââ
se sentait capable d'aucune réflexion; aussi, cédant à l'accablement qui s'était emparé de toutes ses facultés , il finit par s'endormir sur la paille bumide qui lui servait de couche, et il ne s'éveilla que le lendemain matin , lorsque le guichetier vint lui apporter la chétive nourriture qui lui était destinée.
Un rayon de soleil perçant alors à travers le soupirail de son noir cachot, il put examiner ce lieu dans toute son horreur , et, jugeant du sort qui lui était réservé par les rigueurs exercées contre lui , il s'écria :
« Mon Dieu ! m'avez-vous donc abandonné? souffrirez- vous que l'iniquité triomphe? Hélas ! j'ai à peine vécu , et la vie , quelles que fussent ses douleurs, me semblait encore parfois si belle! Ah! s'il faut y renoncer, s'il faut aller la perdre sur un échafaud , où déjà tant de victimes ont répandu leur sang , saurai-je accomplir sans faiblesse un si affreux sacrifice? »
En exprimant ainsi ses craintes , le pauvre enfant versa malgré 1 ui des larmes abondantes , et, de nouveau, un profond découragement s'empara de son àme. Tout à coup , cependant , au milieu même de sou désespoir, un mouvement de la grâce vint le saisir; il sentit Dieu , il se pénétra de sa bonlé , de ses miséricordes ; et , se prosternant , il se mit à prier avec une telle ferveur, que bientôt ses terreurs furent remplacées par une entière soumission à la volonté céleste.
Ranimé alors, il comprit la nécessité de soutenir par un peu de nourriture ses forces abattues, et il mangea, sans trop de répugnance , une partie du pain noir qu'on lui avait apporté. Jl finissait à peine ce misérable repas , que le geôlier vint le prendre pour le conduire au greffe , où il devait subir son premier interrogatoire.
En entrant dans la pièce, où se tenait un agent de police qui remplissait en ce moment
l'emploi de juge d'instruetion, Lt^once fut saisi d'une espèce de vertige provoqué par le passage trop subit de l'obscurité à la clarté du jour, et que riionime devant qui il paraissait prit pour un effet de la crainte.
«< Tu as donc bien peur? lui dit cet homme , en l'examinant avec une curiosité pleine d'arrogance. Ah! ce n'est plus là le temps , n'est-ce pas? où toi et tes pareils vous faisiez les orgueilleux, les insolents. Voyons, comment t'appelles-tu ? Ne t'avise pas de me donner un faux nom , je te préviens que je sais le véritable.
— Mon intention , répondit le prisonnier, n'est pas de souiller ma bouche par un mensonge : on me nomme Léonce Barencourt.
— Il est heureux, ma foi, que tu t'exécutes on supprimant le de , dont on assure qu'autrefois tu étais si fier. Quel âge as-tu?
— Bientôt dix-sept ans, citoyen.
— Dix-sept ans ! tu parais en avoir vingt.
126 LE Fr.KRE
El) ! mais , sais-tu que pour ton âge tu as une bien mauvaise affaire sur les bras ?
— J'ignore ce dont on m'accuse : si j'interroge ma conscience, je sens qu'elle ne me fait aucun reproche.
— Vraiment ! Ainsi tu compte pour rien révasion de ton père ?
— Si cette évasion m'était attribuée, je pense que je n'aurais rien à craindre ; j'en appelle à toi, citoyen, à tous les hommes qui ont un cœur. »
Ici l'agent regarda Léonce , et reprit , non sans une sorte d'émotion , qu'il s'efforça de réprimer :
« En pareille matière , ce n'est pas le cœur qui doit être écouté, c'est la loi, et cette loi te condamnera , à moins que tu ne provoques son indulgence par tes aveux. Oui , je puis d'avance te promettre ta grâce si tu veux me dire ici toute la vérité; et surtout si tu me nommes
ceux qui ont aidé le ci devant comte de Barencourt dans sa fuite.
— Rien ue prouve, citoyen, que je connaisse ces hommes généreux; mais, si cette supposition se trouvait fondée, je serais un iufiîme, à mes propres jeux, si j'achetais ma liberté par une dénonciation si monstrueuse.
— Il faut cependant, jeune homme, y songer à deux fois , reprit l'agent ; c'est ici une question de vie ou de mort. Dans peu de jours tu seras transféré à Arras avec d'autres prévenus, et si tu parais devant le tribunal sans avoir préalablement satisfait l'autorité sur ce point, rien ne pourra te sauver, je t'en avertis. Voyons , ne persiste pas dans ton refus; ton âge m'intéresse , je ne demande pas mieux que de t'ètre utile; mais il faut me nommer tes complices.
— Je n'en ai pas, citoyen : la complicité suppose un crime, tout au moins une faute, et, grâce au Ciel , aucune de mes actions ne peut
être qualifiée ainsi depuis que mon malheureux père fut arraché de mes bras.
— Chez qui as-tu demeuré depuis lors? » demanda l'agent, qui espérait, en tournant ainsi la question , obtenir quelque aveu propre à le conduire sur la voie. Mais le jeune de Barencourt, comprenant son intention, se tint sur ses gardes , et répondit :
« Expulsé du toit paternel , privé de tous mes parents, de tous les amis qui eussent pu protéger ma jeunesse , livré enfin à d'amères douleurs , j'ai parcouru plusieurs villes et ne me suis fixé dans aucune d'elles.
— Qui t'a fourni des moyens d'existence?
— Mon travail , citoyen .
— Ce travail , qu'était-il?
— Il variait selon les besoins de ceux qui consentaient à m'employer.
— Depuis quand es-tu dans ce pays?
— Depuis hier seulement.
— OÙ allais- tu donc quand tu as été arrêté ?
— J'allais chercher un gîte.
— Ainsi tu vivais comme une espèce de vagabond ?
— Nul ne peut être appelé ainsi lorsqu'il gagne honnêtement son pain, en donnant ses sueurs en échange.
— Est-ce là tout ce que tu as à dire pour ta justiGcation ?
— Pour me justifier, il faudrait que l'on me fît connaître plus explicitement en quoi j'ai pu paraître coupable; jusque-là il m'est permis d'attester dans toute la sincérité de mon cœur que je suis innocent. »»
Après cette dernière réponse, on reconduisit le prisonnier dans son cachot , où son premier mouvement fut de remercier Dieu de l'avoir soutenu dans la résolution qu'il avait prise de ne pas faire connaître les libérateurs de son père.
Jusque-là le pauvre enfant s'était défié de lui-mèrae , parce que le souvenir de sa funeste indiscrétion était continuellement présent à son esprit. Mais l'épreuve qu'il venait de subir le rassurait enfin ; il s'était relevé à ses propres yeux , il sentait que sa force morale s'était accrue en proportion des efforts qu'il lui avait fallu faire pour triompher d un si dangereux défaut; et, sous les murs de sa prison, il éprouvait une de ces joies intimes que l'adversité ne saurait nous ravir, quand le sentiment du devoir parvient à l'emporter sur notre faiblesse.