CHAPITRE V
Nous laisserons pour quelques instants le jeune de Bareucourt aux pensées consolantes qui avaient ranimé son courage, pour revenir à sa sœur, restée sur la hélandre de Marcel , et attendant son retour avec impatience.
Tant que dura la clarté du jour, cette attente n'eut pour Aline rien de très-pénible. Depuis que Léonce s'occupait activement des afï'aires commerciales de son patron, il était
souvent forcé de s'absenter pendant plusieurs heures, et elle crut qu'il voulait tout terminer avec les correspondants de Marcel avant de rejoindre la bélandre. Mais, quand la nuit arriva , quand les heures s'écoulèrent sans que la pauvre enfant le vit reparaître , une profonde inquiétude la saisit. Debout sur le pont, et prêtant l'oreille au moindre bruit, elle cherchait à percer l'obscurité en fixant ses regards avides sur la route qu'il devait suivre. Marcel et sa famille commençaient aussi à s'alarmer. Dans son impatience , Joannes parcourait la barque comme une personne qui ne peut tenir en place ; enfin , après s'être arrêtée un moment pour écouter, elle s'écria :
« Le voici ! » et , traversant lestement la planche qui conduisait au rivage, elle courut en avant, afin de gronder plus tôt l'objet de sa sollicitude; mais au même instant, Aline, incapable de faire un pas , tant elle était tremblante , l'entendit dire :
« Quoi! ce n'est que tous, père Jacques? je croyais que c'était notre jeune homme. Venez-vous de la ville? l'avez -vous vu? Ça se coiH*oit-il qu'il ne soit pas rentré? voilà neuf heures! Eh bien! parlerez-vous? l'avez -vous rencontré, oui ou non ?
— Je lai vu , répondit le batelier en atteignant la bélandre.
— Vous l'avez vu , père Jacques ! s'écria Aline à son tour; oii était-il? pourquoi ne revient-il pas ?
— Descendons, je vous repondrai en bas , » dit d'une voix émue celui qu'elle interrogeait.
Elle le suivit ; mais en apercevant , à la clarté d'une lampe , la figure décomposée de cet homme, elle ne douta plus que quelque malheur ne fût arrivé à Léonce, et son cœur se glaça d'épouvante.
« Du courage! pauvre enfant, reprit alors
le bon Jacques , du courage! votre frère est arrêté , mais c'est sûrement par erreur, ..
— Arrêté! mon Dieu! » et l'infortunée tomba dans les bras de Marguerite , qui , ainsi que sa mère, poussait de bruyantes exclamations.
« Silence ! leur dit Marcel , dont la pâleur attestait aussi le profond saisissement ; ne \o\cz- Yous pas que \os cris et yos pleurs ne font qu'augmenter la peine de cette pauvre jeune fille? «• Puis, ayant questionné Jacques, il reprit . « 11 nous faut rassembler tous les bateliers qui sont ici : entre bons compagnons on se prête assistance; nous irons réclamer ensemble ce jeune bomme : c'est mou fils d'adoption , ou ne peut refuser de me le rendre. «
Ici Jacques tendit la main à son ami , en lui disant :
« Écoute, Marcel, tu sais bien que je n'ai pas coutume de reculer devant une bonne ac-
tion , ni de conseiller de ne pas la faire quand elle est possible; mais en tout la prudence n'a jamais rien gâté, et ce n'est pas dans ce momentci qu'il faut agir à la légère , car la guillotine est là, et c'est bientôt fait. Crois moi donc, laisse manœuvrer tes amis à ta place, et ne te montre pas dans l'affaire : ton jeune bomme lui-même me l'a bien recommandé. Tu ne m'as pas cacbé ce qui en est , et il est sûr que ça en viendrait pour toi à du vilain , si tu t'obstinais à agir par toi-même.
— Ce serait de la couardise, ça ! interrompit vivement Marcel. Depuis quand donc, Jacques, me prends-lu pour un poltron?
— Allons , qu'est-ce qui te dit pareille cbose? IVe vas-tu pas te fàcber? Tu sais bien que je te connais, que je n'ai jamais mal pensé de toi, et que celui qui t'attaquerait sur cet article-là passerait avec moi un mauvais quart d'heure ; mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit : c'est de ta femme , c'est de ta fille; si l'on te prend, que veux-tu qu'elles deviennent ?
136 LE FUÈIIE
— Et le pauvre enfant , faut-il pour cela que je l'abandonne ?
— Allons ! en voilà bien d'une autre 1 Est-ce qu'on abandonne les gens quand on leur envoie du secours? Tu me crois bien capable de lui en porter, j'espère?
— Et s'il y a du danger tu te feras couper le cou à ma place , pas vrai ?
— Pourquoi pas? dame! je crois que je le ferais tout de même; je ne suis pas pour rien ton plus ancien camarade, et je n'ai ni femme ni suivant ; du reste ça ne sera pas nécessaire. Moi , je n'ai pas paru dans l'affaire en question : tout ce qu'on pourrait me dire, c'est que je me mêle de ce qui ne me regarde pas , et si l'on me faisait tàter un petit bout de prison à cause de ça, ma foi ce ne serait pas grand'chose ; quand c'est pour un ami qu'on se fait coffrer, la conscience dort en paix sur ses deux oreilles. Et puis, vois-tu, j'ai une grande espérance : en quittant le pauvre gar-
ET LA sot LU. 137
çon, j'avais le cœur si gros, qu'il m'a fallu entrer dans une auberge pour me remettre les sens; là, on m'a parlé d'un représentant du peuple qui vient pour inspecter le pavs. On dit qu'il n'est pas lier du tout, que c'est un homme d'âge, et qu'il n'a pas l'air de ressembler à tous ces misérables qui dénoncent les gens pour prendre ce qu'ils ont. Eh bien î j'irai le trouver, je lui demanderai une permis sion pour voir notre jeune prisonnier; puis, quand il m'aura fait connaître de quoi on l'accuse, je rassemblerai mes compagnons, et nous saurons bien plaider sa cause.
— Bon Jacques, s'écria en ce moment Aline, ne me refusez pas de vous accompagner : une sœur qui prie pour son frère est rarement repoussée ; laissez-moi tout tenter pour sauver mon bien-aimé Léonce.
— Ça , c'est assez juste , répondit le marinier ; chacun les siens , et je suis d'avis de vous emmener, si Marcel y consent.
— Tu ne veux pas que j'y aille, et tu souffrirais qu'elle s'y exposât!
— Cher Marcel, interrompit vivement la jeune fille, nos situations sont bien différentes : votre premier devoir, ainsi que vous l'a dit cet ami dévoué, est de songer à votre femme, à votre enfant ; le mien est de songer à mon frère , et rien au monde ne saurait m'em pêcher d'accomplir ce devoir sacré. Veuillez donc ne plus insister, je vous en conjure ; souffrez aussi que le bon Jacques vous remplace dans cette funeste circonstance; son généreux dévouement vous répond du zèle qu'il appoitera à me seconder. » Puis, se tournant vers celui dont elle acceptait la protection : « Demain, ajouta- telle, nous partirons au point du jour. »
Que la nuit parut longue à la sœur de Léonce, et avec quelle amertume elle se retraça tous les maux qui s'étaient accumulés sur sa famille ! Enfin elle vit naître les premières clartés du soleil. Rassemblant alors tout son courage pour
rassurer les deux époux qui se livraient aux plus vives inquiétudes en la vovant persister dans son dessein , elle leur promit de revenir le plus tôt possible, puis s'éloigna avec Jacques et Marguerite, qui voulut aussi l'accompagner.
L'impatience qu'éprouvait l'infortunée lui avait fait devancer de beaucoup l'ouverture des portes de la ville. Il fallut attendre, et l'attente est un si cruel tourment pour les malheureux! Celui-ci n'était d'ailleurs que le prélude de tous ceux qu'Aline avait à subir, car ce ne fut qu'à onze heures du matin que Jacques vint lui apporter la permission de voir son frère. Jusquelà la pauvre enfant était demeurée avec Marguerite , près des murs de la prison , comprimant avec effort les horribles battements de cœur que lui faisait éprouver la vue de ce lugubre lieu.
Enfin elle tient le bienheureux papier î
« Allez, lui dit l'homme dévoué qui avait été solliciter pour elle celte faveur, allez, et ne
l40 LE FP.ÈRE
tardez pas. Je vous conduirai ensuite chez le représentant. Ce qu'on m'avait dit de lui est bien vrai ; il n'est pas fier du tout ; ma casaque de marinier ne Ta pas empêché de in'écouter avec attention. Du reste, je n'ai guère parlé, de peur d'en trop dire, pensant que vous vous en acquitteriez beaucoup mieux que moi. Jl m'a promis de vous entendre. J'ai bon espoir ; tout ira bien. »
Un peu ranimée par ces paroles, Aline se présente au gardien , qui d'abord la reçoit en grommelant, mais qui, à la vue de la signature qu'elle lui remet , l'introduit sous les sombres voûtes sans se permettre aucune nouvelle objection.
Oh î qui dira ce qui se passa en ce moment dans le cœur de cette jeune infortunée , et quel fut son saisissement quand s'ouvrit la porte du cachot où était renfermé son frère !
« Léonce ! — Aline ! »
ET L\ SÛKLR. l'il
Tels furent les seuls mots que purent prononcer d'abord les pauvres enfants.
« Toi , ici î dans ce lieu affreux ! dit ensuite le prisonnier; ma sœur, ma bien-aimée sœur, pourquoi es-tu venue?
— Tu le demandes, cher Léonce !
— Mais ils vont te reconnaître , ils vont t'em-
prisonner aussi Ah! je puis supporter ma
captivité; mais la tienne, Aline !
— l\assure-toi, je t'en conjure, répondit cette dernière ; j'ai , an contraire , quelque espoir de te faire rendre la liberté. »
Alors elle parla à son frère du représentant du peuple, et lui dit ce que le bon marinier avait déjà obtenu pour elle. A son tour, Léonce lui fitconnallrc tous les détails de son arrestation et de l'interrogatoire qu'il venait de subir. Elle en conclut que le misérable qui s'acharnait à les poursuivre n'avait encore aucune preuve positive par rapport à la délivrance de leur
malheureux père; mais cette preuve, il pouvait l'acquérir d'un moment à l'autre; il suffirait pour cela de confronter le geôlier Vincent avec le jeune prisonnier, et cette seule pensée fit frémir Aline. Elle eut néanmoins le courage de cacher ses craintes à son frère, et, lorsqu'il fallut le quitter, elle fit un dernier eff"ort sur elle-même pour lui dérober son désespoir ; mais en rejoignant Jacques et Marguerite, elle était si abattue, si tremblante, qu'elle fut obligée de prendre le bras de sa jeune compagne pour se rendre chez le représentant du peuple.
Arrivée à la porte du cabinet de celui-ci , elle se sentit glacée de crainle; rassemblant néanmoins toutes les forces de son àme, elle entra et dit au fonctionnaire en l'abordant :
« Au nom de Dieu, Monsieur, prenez pitié de mon frère ! On l'a arrêté, on l'a plongé dans un affreux cachot ; on le traite comme un criminel, et il n'a pas dix -sept ans! Ah! je vous en conjure, avez compassion de sa jeunesse;
soyez son défenseur, son appui. Hélas! le malheur nous a enlevé la protection d'un père, et votre bonté est en ce moment notre unique espérance.... «
Heureusement Thomme auquel s'adressaient ces paroles n'avait pas un cœur endurci. Poussé par ses opinions politiques dans la voie où il se trouvait, mais débordé presque aussitôt par les passions sanguinaires qui surgissaient de toutes parts, il ne s'était maintenu dans cette route périlleuse que par l'espoir de sauver quelques victimes; aussi ce fut avec un profond intérêt qu'il vit l'infortunée qui implorait son appui.
Devinant aussitôt que cette jeune personne appartenait à un rang plus élevé que ses vêtements ne l'annonçaient, il lit signe au marinier qui l'avait amenée de se retirer dans la pièce voisine, et, se rapprochant d'elle alors avec autant de politesse que de bienveillance, il abandonna, en lui parlant, les formes de langage usitées à cette époque , et lui dit :
« Rassurez-vous , Mademoiselle , crovez que
je m'efforcerai de juslilier votre confiance et de porter remède à vos peines , s'il m'est possible. J'ignore du reste les causes de l'arrestation dont vous vous plaignez. Si cette arrestation est injuste , comptez sur mon zèle ; veuillez seulement me faire connaître la vérité tout entière ; je vous promets de ne m'en servir que pour vous être utile. »
Tandis qu'il parlait ainsi, Aline, qui déjà avait été frappée , en entrant , de l'air de distinction qui était répandu dans tous ses traits, l'examina avec plus d'attention encore. Un souvenir confus se retraça à sa mémoire ; elle crut se rappeler qu'elle avait vu dans son enfance cet homme chez son père, dont alors il paraissait èlre l'ami; ranimée alors par une double espérance, elle lui demanda s'il connais sait le comte de Barencourt.
« Si je le connais! reprit-il; sans doute; il habitait une belle terre peu éloignée d'ici ; il avait deux enfants... une petite fille que cha-
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cun aimait, qui faisait la joie de son excellent père.
— C'est elle qui est devant vous, Monsieur, repartit Aline en versant un torrent de larmes... Oui, c'est l'enfant que vous avez vue autrefois entourée de tant d'amour, de tant de félicité, qui vient aujourd'hui, accablée sous le poids d'un malheur immense, vous implorer pour son frère , pour cet autre entant que tous avez connu aussi comblé de toutes les prospérités , et qui languit en ce moment dans un noir cachot , sans savoir quel est le sort que ses persécuteurs lui réservent.
— Que me dites-vous! interrompit vivement 31. de G***, que me dites-vous ! Lt mon malheureux ami, qu'est-il donc devenu?
— Emprisonné il v a un an environ , menacé d'aller porter sa tète sur l'échalaud pour s'être montré vertueux devant ses ennemis , il a eu le bonheur de briser ses fers, et a dû ensuite s'expatrier sans pouvoir nous emmener, mon frère
et moi , dans sonexil. Depuis lors nous ignorons ce qu'il est devenu. Forcés de fuir le toit paternel envahi par nos persécuteurs, dépouillés de tout, nous avons cherché dans le travail de nos mains les movens d'existence qui nous ont été si cruellement arrachés. Hélas! Monsieur, dans notre misère , dans nos douleurs , nous étions du moins Tun pour l'autre une consolation ; nous pleurions ensemble sur le sort de notre bon père ; nous nous entr'aidions à porter le triste fardeau de la vie, et parfois l'espérance venait encore nous sourire... »
Ici la pauvre Aline s'arrêta , suffoquée par ses pleurs , et M. de G***, levant les yeux au ciel, garda un moment le silence, comme un homme absorbé dans les plus pénibles réflexions.
Cependant ramené bientôt au puissant intérêt que lui inspirait cette jeune infortunée, il lui demanda si elle connaissait les ennemis de sa famille , la priant d'entrer à ce sujet dans
tous les détails propres à l'éclairer. Klle lui obéit; mais elle eut à peine nommé Harnel , qu'une pâleur livide se répaudit sur la figure de M. de G***. Néanmoins il redoubla d'attention pour l'écouter, et lorsqu'elle eût aclievé , il lui dit:
« Pauvre enfant ! votre malheur est encore plus grand que je ne le supposais. INous avons affaire à un homme implacable , très-puissant dans cette contrée , et qu'il est impossible de heurter de front sans provoquer de sa part une vengeance dont on ne peut prévoir les funestes résultats. Heureusement, il se trouve , jusqu'à un certain point , dans ma dépendance : plusieurs de ses secrets ténébreux me sont connus; pour obtenir mon silence, il se désistera, je l'espère , de toute poursuite contre voire jeune frère ; c'est là tout ce que je puis vous promettre.
— Et c'est là aussi que tendent , que se bornent tous mes vœux , répliqua vivement la fille du comte.
— J'aurais voulu étendre plus loin mes bons services , lui dit son protecteur; j'aurais voulu vous conserver au moins l'héritage paternel; mais un tel bonheur me sera interdit. Le misérable Harnel ne s'est sans doute fait votre persécuteur que pour s'emparer de vos dépouilles ; l'attaquer dans sa cupidité, serait , je le répète, s'exposer à toutes les fureurs de sa haine.
— Ah ! qu'il me rende mon frère et qu'il garde nos biens! s'écria Aline ; depuis longtemps déjà nous avons appris à nous en passer, el Dieu , qui fut notre soutien , nous enseignera encore à être courageux au milieu des nouvelles épreuves que nous offrira l'infortune. Ne songez donc, Monsieur, qu'à sauver mon Léonce; ne songez qu'à son horrible prison, à l'indicible tourment que j'endure; prenez pitié de mes larmes, hàtez-vous î
— Noble fille! repondit M. de G***, je vous ai promis de vous servir, et je le ferai avec tout
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le zèle de l'amitié, n'en doutez pas. Revenez demain ; j'espère qu'alors l'objet de votre toucliante sollicitude vous sera rendu.
— Demain î ah ! Monsieur, ce demain sera bien long à venir ! Vous le savez , la douleur compte les moments, et ceux qu'il me faudra passer jusque-là seront bien cruels ! >»
M. de G*** ne put résister à ces paroles, à cet accent de lame que la jeune fille avait mis en les prononçant. S'étant levé aussitôt , il lui dit de Tallendre , prit son chapeau et sortit.
Dès qu'Aline l'eut perdu de vue, elle demeura comme frappée de stupeur, un frisson mortel parcourut tous ses membres ; les plus lugubres images se présentèrent à son imagination; elle se sentait défaillir. Peu à peu cependant ses craintes cédèrent à la foi vive dont elle avait toujours été animée; au milieu même de ses angoisses , elle murmura une fervente prière, et aussitôt elle reprit confiance.
Oh ! pourquoi l'incrédule , frappé par le malheur, s'obstiue-t-il à dédaigner ce bienfaisaut secours î Quaud sa plainte s'élève , quand il pousse des cris de détresse , c'est dans le néant que sa plainte , que ses cris retentissent et qu'ils Tont se perdre à jamais, parce qu'il s'est détourné de Dieu. C'est la le comble de toutes les misères humaines : pleurer, souffrir sans espoir, sans l'appui de la foi , c'est une horrible torture , c'est une mort anticipée qu'il faut subir enchaîné dans la vie. Pour le chrétien , au contraire, cette \ie a de layenir et des douceurs jusque dans ses amertumes. Souffrir pour mériter le ciel , souffrir en gravissant un chemin escarpé qui nous y conduit, exige de la force, du courage, sans doute; mais le but est devant nous : il nous apparaît au milieu d'un flot de lumière; en le contemplant, notre àme s'agrandit ; elle lutte sans jamais perdre l'appui qui la soutient; si elle s'affaisse, il la relève; et dans son exil même , il lui fait trouver des espérances qui la fortifient.
ET LA SCEUR. 151
C'est ce qu'éprouva notre Aline durant sa prière.
« Oui, mou Dieu, dit-elle, votre bonté est infinie comme votre puissance : vous briserez les fers de mon cher Léonce ; vous donnerez à cet homme qui s'est attendri à la vue de ma peine, le courage nécessaire pour combattre l'ennemi qui nous opprime; et cet ennemi luimême, ô mon Dieu, ne l'abandonnez pas! Il est plus malheureux que nous encore , puisqu'il s'est jeté dans la route du crime; faites qu'il se repente, qu'il déplore les maux qu'il nous a causés 1 »
Après cette invocation , où la charité chrétienne venait de l'emporter sur l'antipathie naturelle qu'inspire le méchant , la pieuse fille se sentit plus forte pour attendre le retour de son protecteur, et elle se souvint alors des bons amis qui l'avaient amenée.
Tous deux étaient restés dans la pièce voisine
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éprouvant une vive impatience en l'attendant. Jacques, surtout, témoignait son humeur en termes énergiques. Ayant vu sortir M. de G*** sans que celui-ci songeât à lui adresser un seul mot, il avait espéré du moins qu'Aline ne tarderait pas à venir lui apprendre le résultat de son entrevue; mais cet espoir ne se réalisant pas assez vite ; il se fâcha sérieusement , et s'avançait déjà vers le cahinet où elle était demeurée , lorsqu'elle vint elle-même en ouvrir la porte.
« C'est ma foi bien heureux , que vous voilà , Mademoiselle, s'écria-t-il en la voyant. Est-ce qu'il y a du bon sens de laisser là les gens comme vous faites. Pourquoi donc que vous ne nous disiez rien? Est-ce que vous pensez que nous sommes du marbre, après tout?
— Non, non, père Jacques, vous m'avez trop prouvé votre bonté , votre sollicitude, pour que je puisse en douter.
— Eh bien! parlez donc , et dépèchez-vous,
car nous avons hàtc de savoir ce qui en est. »
Alors Aline, sans lui dire que M. de G*** fût un ancien ami de son père , lui apprit les généreuses dispositions que lui avait montrées ce fonctionnaire , et lui annonça qu'il était sorti dans le dessein d'obtenir la liberté de Léonce. L'honnête marinier bondit de joie, en s'écriant :
«« Sapristie ! voilà-t-il de bonnes nouvelles ! tenez, Marguerite, vous devriez courir en avant pour les apprendre à votre père et à votre mère qui sont restés là-bas si attristés ; il ne faut jamais remettre à plus tard le bien qu'on peut faire tout de suite.
— Et si ces bonnes nouvelles venaient à mentir, répliqua Marguerite, qu'une vive curiosité poussait à demeurer, j'aurais fait de belles choses, vraiment! mon père et ma mère auraient encore plus de chagrin ensuite.
— Heureusement que vous n'êtes pas prophète , » interrompit vivement le bon Jacques,
en voyant l'effet que produisaient sur M"* de Barencourt ces paroles échappées à l'irréflexion ; puis poussant Marguerite, qui était entrée avec lui dans le cabinet , il ajouta : « Puisque vous ne voulez pas faire ce que je vous dis , retournez à votre place ; quand le citoyen représentant reviendra, ce sera plus séant qu'il vous y retrouve et moi aussi. » Entraînant alors la pauvre fille dans l'autre pièce, il revint un moment sur ses pas , et dit à Aline : « Ne faites donc pas attention à ses discours ; vous savez bien qu'elle ne voit pas plus loin que le bout de son nez. Allons, bon courage, bonne espérance! Dieu est là, il n'abandonne pas les braves gens. »
Cependant les efforts de Texcellent homme ne purent atténuer le mot que venait d'entendre Aline. Les craintes qu'il avait réveillées dans son esprit grandirent à tout moment : bientôt elle ne vit plus que d'insurmontables obstacles à la délivrance de son frère , et ses pleurs recommencèrent à couler.
Trois heures, trois mortelles heures se passèrent dans eet état d'anxiété, qui sembla lui présenter en une seule coupe toutes les amertumes de la vie. Enfin des pas précipités se firent entendre.
« Le Yoici ! le voici! Mademoiselle, s'écria Jacques , et , au même instant , Léonce , conduit par M. de G***, \int se jeter au cou de sa sœur. Ah ! s'il est des mots pour peindre une grande tristesse , il en est bien peu pour rendre la joie inattendue qui lui succède : c'est une impression subite qui saisit le cœur avec tant de \iolence, qu'on ne saurait l'exprimer comme on la ressent.
Cette impression fut si profonde chez le frère et la sœur, que , dans le premier moment , ils poussèrent des cris étouffés, comme s'ils éprouvaient une grande souffrance. Peu à peu , cependant , ils parvinrent à se calmer, et ils trouvèrent des paroles pour bénir leur protecteur, qui , moins ému , mois non moins heureux
peut-être , goûtait un doux plaisir à les contempler.
Après ces premières effusions, M. de G***, revenant malgré lui à d'autres pensées, et profitant du moment où le discret marinier s'était retiré avec Marguerite, dit à ses jeunes amis :
« Maintenant il faut, mes enfants, songer à votre sûreté , dont je ne puis vous répondre qu'autant que vous quitterez sans retard celte contrée , où votre ennemi vous suscitera à tous moments de nouveaux maux , sans qu'il me soit possible d'arrêter les effets de sa haine. Il vous soupçonne, cher Léonce, d'avoir pris la charge de porte-clefs pour sauver votre père , et c'est sur cet acte , qui vous honorerait aux yeux de tous les hommes, si nous vivions dans un temps où les bons sentiments pussent surgir, qu'il a basé sa dénonciation. Je l'ai forcé à la retirer, à renoncer, quant à présent du moins, à toute poursuite envers vous; mais.
encore une fois , ne vous fiez pas à cette apparence de retour ; plus sa haine aura été comprimée, plus il sera avide de lui donner essor, s'il en trouve l'occasion. 11 faut donc vous éloigner, lui faire perdre vos traces. Non que je vous conseille d'aller à l'étranger : c'est à mes yeux un parti extrême, qui n'est propre qu'à combler le malheur de ceux qui l'embrassent. L'émigration, d'ailleurs, est devenue à peu près impossible : nos armées victorieuses envahissent les frontières , dont elles ont reculé les bornes, et je ne vois que la Belgique où vous puissiez vous réfugier. Ce pays , devenu notre conquête, se trouve, il est vrai, gouverné par les mêmes lois qui nous régissent, mais le peuple y est demeuré étranger à nos passions, il les déplore même. Au milieu de lui , vous pourrez attendre avec plus de tranquillité le retour de votre père. Si vous n'avez aucune objection à faire contre la ville d'Ostende, je puis vous y procurer l'appui d'un homme honorable , qui se fera un plaisir de vous rendre
tous les bons ofiices qui dépendront de lui , et qui , au besoin , vous défendrait contre votre ennemi , s'il venait à vous découvrir.
— Ab! Monsieur , répondit Léonce, auquel ces derniers mots semblaient plus particulièrement s'adresser , c'est mettre le comble à vos bienfaits que de nous continuer une si généreuse protection. Dès demain, ma sœur et moi , nous nous conformerons à vos sages avis en prenant la route de la ville que vous nous indiquez.
— Eh bien ! reprit M. de G*** , envoyez ce soir le marinier qui vous accompagne prendre ici les passe-ports nécessaires; j'y joindrai la lettre de recommandation qui doit vous servir auprès de mon ami, et j'espère que tous mes vœux pour vous seront exaucés. »
Il voulut ensuite faire accepter à ses jeunes protégés une somme qui pouvait les mettre pendant plusieurs mois à l'abri du besoin. Cette offre les toucha profond émeut ; mais, résolus à
tout souffrir plutôt que de contracter de ces sorles d'obligations, ils n'hésitèrent pas à la refuser. Ils savaient d'ailleurs que Marcel était encore le débiteur de leur père , que sa situation présente lui permettait de leur fournir quelques modiques ressources jusqu'à ce qu'ils pussent se suflire par un travail quelconque , et^ après avoir témoigné à leur généreux protecteur toute la reconnaissance dont ils étaient pénétrés, ils prirent congé de lui, pour retourner avec Jacques et Marguerite yers la bélandre.