‹ Le frère et la surChapitre 7 sur 14 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

On devine aisément quelles étaient les inquiétudes des deux époux en attendant le retour de leur ami Jacques et des deux jeunes filles. Assis depuis leur départ sur le bord de la bélandre , sans même se sentir le coura<ïe de ranger les ballots qui renconibraient, Marcel se reprochait sa funeste sécurité; il s'accusait de n'avoir pas assez veillé sur le dépôt que lui avait confié son ancien bienfaiteur, et ses

larmes coulaient amères comme celles du remords. De son côté , Joanues s'agitait eu tous seus: elle allait et venait de son bateau au rivage, qu'elle ne perdait pas de vue un seul moment; murmurait tout bas du silence de son mari, que pourtant, cette fois, elle n'osait quereller, et poussait alternativement des exclamations de douleur ou d'impatience, selon que la mobilité naturelle de son esprit excitait ces diverses impressions.

Ce fut au milieu de cette agitation fébrile , qui avait duré une grande partie du jour, qu'enfin elle aperçut de très-loin l'ami Jacques et ses jeunes compagnons. Secouant alors vivement le bras de Marcel : « Les voilà ! s'écriat-elle , les voilà! et le cher enfant est avec eux ! Je te disais bien , moi , que lu te faisais du mal pour rien. »• Mais le bélandrier n'entendit pas ces derniers mots : ayant reconnu Léonce , il était parti comme un trait pour se jeter plus tôt dans ses bras.

De si doux témoignages d'affection ne pou-

vaicDt manquer de toucher les enfants du comte : se sentir aimé dans l'infortune est une consolation, un allégement dont le cœur est toujours avide. Depuis un an, d'ailleurs, nos jeunes proscrits s'étaient tendrement attachés à Marcel et aux siens; ils les regardaient comme une famille adoptive; ils s'étaient identifiés à leurs mœurs comme à leurs travaux, et, si l'exil d'un père n'eût été pour eux un continuel sujet d'affliction, ils se fussent peut-être assez habitués à cette vie simple et laborieuse, pour ne jamais songer à demander à la Providence de leur donner une situation plus analogue au rang dans lequel ils étaient nés.

Du reste , quand le malheur ne nous flétrit pas l'àme, quand il n'affaiblit pas notre jugement , son effet est presque toujours de nous apprendre la véritable valeur des choses d icibas. Il nous les montre dégagées de toutes les vaines illusions qu'enfante l'orgueil de la naissance ou des richesses ; il fait ressortir ù nos yeux les moindres biens , les moindres conso-

lations qui nous arrivent, s'il nous oblige à descendre dans les classes inférieures que noire prospérité nous faisait naguère mépriser peutêtre, il nous enseigne à y découvrir des joies plus pures , plus durables que dans les régions élevées, où l'homme, trop souvent, s'abusant lui-même , se croit supérieur à ses semblables , tandis qu'il n'est que l'esclave de ses passions. Oui, si l'on examinait attentivement les diverses positions où le calme de l'àme est en général plus permanent, on conviendrait qu'il n'en est pas de plus propre à le faire naître , à le faire durer, que celle où le travail journalier amène l'aisance, et la simplicité des mœurs l'amour de la vertu. Cette position , le frère et la sœur l'avaient rencontrée, et, bien qu'une longue expérience ne leur eût pas encore entièrement appris à juger de tous les avantages qu'elle présentait, leur bon sens naturel leur y faisait trouver des douceurs qu'une année auparavant ni l'un ni l'autre n'y eussent pu soupçonner.

Ce fut surtout quand les circonslances qui les entouraient \inrent leur imposer la nécessité de quitter la famille Marcel , qu'ils sentirent combien leur situation au milieu d'elle était regrettable. Chaque témoignage d'amitié que leur donnaient les deux époux, chacune des paroles qu'ils prononçaient pour exprimer leur joie de l'heureuse délivrance de Léonce, était pour celui-ci, comme pour sa sœur, un nouveau motif de déplorer leur prochaine séparation d'avec ces bonnes gens. Oubliant même en ce moment combien de fois l'irritable Joannes avait mis leur patience à l'épreuve, ils ne se souvenaient plus que des excellentes qualités de cette femme , des soins tout maternels dont elle n'avait cessé de les combler, notamment depuis quelques mois, et ils sentaient une égale répugnance à lui annoncer la fatale nouvelle de leur départ pour le lendemain.

Assis à la table hospitalière , où leur compatissante amie venait de leur servir un repas

abondant que leur jeûne prolongé n'avait pas rendu inutile , ils se regardaient de temps en temps à la dérobée , afin de s'exciter mutuellement à faire connaître cette nécessité affligeante. Jacques, qui était au nombre des convives, éprouvait le même embarras , car il prévoyait tout le cbagrin qu'allaient ressentir les deux époux ; et le dîner fut desservi sans que nul d'entre eux osât aborder un tel sujet.

Enfin il fallut parler : la nuit approchait, et l'obligeant marinier devait encore retourner à la ville pour prendre les passe-ports. Il se décida donc à tout dire à son ancien compagnon , qui demeura comme pétrifié. Joannes ayant été instruite à son tour, ce fut de sa part une explosion de douleur qui ne fit qu'ajouter aux regrets de nos deux jeunes proscrits.

« Ah ! s'écriait la pauvre femme au milieu de ses sanglots, c'est la paix, c'est le bien-être de notre ménage qui vont s'en aller avec eux ! Ils étaient si bons , qu'on se faisait bon aussi pour

leur complaire. Et puis , ils travaillaient tant et si bien , que tout prospérait autour de nous. Mon Dieu ! faut-il qu'un si grand malheur nous arrive ! »

On voit que les regrets exprimés par la bélandrière ne se trouvaient pas tout à fait exempts de ce mélange d'intérêt personnel qui surnage si souvent dans les affections humaines. Il faut une grande noblesse de cœur pour échapper à ce sentiment; et Joannes n'était pas habituée à analyser ses impressions, encore moins à les maîtriser. Au contraire , l'attachement de Marcel pour les enfants de son bienfaiteur était entièrement dégagé de cette espèce d'alliage. On sait qu'il n'avait souffert leurs travaux qu'avec peine , et lorsqu'il apprit qu'ils étaient forcés de s'éloigner, ne s'occupant que de leurs besoins , sa première pensée fut d'aller compter sa bourse pour s'assurer si elle était assez bien garnie pour qu'il put leur fournir des ressources suffisantes. A la vérité, ceci était une dette , une dette sacrée ,

sans cloute ^ mais alors même que Marcel n'eût rien dû au père de ses jeunes amis, il ne les eût pas pour cela laissés sortir les mains vides de la barque hospitalière où il les avait recueillis dans leur malheur. Ce fut donc avec tout l'empressement d'un cœur généreux qu'il vint leur apporter la somme qui était en sa possession. Elle s'élevait à huit cents livres en écus. C'était, pour le temps , une somme considérable ; car rémission des assignats avait rendu le numéraire excessivement rare , surtout parmi les gens qui vivaient de leurs travaux ou de leur industrie.

Aline et Léonce ne voulurent accepter que la moitié de cette somme : ils savaient que le reliquat de la dette de Marcel ne s'élev-ait plus qu'à ce chilîre; pour rien au monde, d'ailleurs, ils n'eussent consenti à le priver entièrement de ses ressources ; seulement ils lui promirent , pour mettre fin à sa généreuse insistance, de recourir à lui , s'ils y étaient forcés par quelque pressante nécessité.

Lorsque ces choses furent réj^lees entre eux , les pauvres enfants se hâtèrent d'aller prendre le repos que les violentes agitations qu'ils avaient éprouvées leur rendaient si nécessaire. Il fallait, d'ailleurs, qu'ils se préparassent à de nouvelles fatigues pour le lendemain , parce que, n'osant voyager par les voitures publiques , de peur que leur ennemi ne suivit trop facilement leurs traces , ils avaient résolu d'entreprendre la route à pied.

Knfin ce lendemain arriva. Le frère et la vsœur s'étaient levés dès le point du jour pour liàter leurs petits préparatifs , et aussitôt ils furent entourés par l'excellente famille , dont les larmes n'avaient pas tari depuis la veille. Eux-mêmes pleuraient amèrement; car il leur paraissait bien cruel de quitter cet asile si calme, pour aller chercher au milieu des étrangers des peines et des vicissitudes que leur isolement ne pouvait que trop leur faire craindre. Désirant néanmoins abréger des adieux aussi déchirants pour tous, ils attendirent avec im-

patience le retour du boa Jacques. Il avait promis à Marcel , en rapportant , le soir précédent , les passe-ports et la lettre de .recommandation de M. de G***, de revenir le lendemain matin pour conduire les jeunes vo}'ageurs à quelque distance. Bientôt en effet il arriva , amenant avec lui une petite cariole , afin, dit-il , de leur épargner ainsi les premières fatigues de la route. Ce secours inattendu ne leur fut pas inutile; car en se séparant des seuls appuis qui leur fussent restés, ils éprouvèrent une douleur si vive , qu'ils eussent sans doute manqué de force pour supporter immédiatement la marche que leur évitait la prévoyance de Tobligeant marinier.

Lorsqu'ils se furent éloignés , lorsqu'ils eurent perdu de vue le màt de la bélandre , il leur sembla qu'un vide immense s'ouvrait devant eux ; on eût dit que la vie ne leur apparaissait plus qu'à travers un voile lugubre; et tous deux tombèrent dans un profond découragement, en songeant que dans quelques heures

ils allaient se trouver seuls, abandonne's sur cette route qui était pour eux comme le désert.

Hélas î ces quelques heures , qu'ils voyaient fuir avec tant de peine , elles furent bientôt écoulées! Six lieues avaient été franchies, et le bon Jacques ne pouvait aller plus loin. Le départ de plusieurs bélandres devait s'opérer le lendemain matin : la sienne était du nombre ; et, quels que fussent ses regrets, il dut céder à l'impérieuse nécessité de son retour. Ayant donc renouvelé aux jeunes proscrits les instructions déjà données sur la route qu'ils devaient suivre, et qui lui semblait la moins exposée aux investigations de leur ennemi , il leur indiqua un bourg où ils pourraient passer la nuit, et partit ensuite comme un trait, sans avoir la force de jeter sur eux un dernier regard.

Il faudrait s'être trouvé dans une situation analogue à celle que nous exquissons , pour se faire une juste idée de l'étal dans lequel res-

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lèreiît le frère et la sœur après le départ de cet homme compatissant. Immobiles au bord du chemin , ils suivkent des yeux la cariole qui l'emmenait , et quand elle eut entièrement disparu à leurs regards, ils dirent d'une \oix brisée : « Nous voici donc seuls au monde ! » Retombant ensuite dans le silence, comme si ce peu de mots eût traduit toutes les amertumes qui les abreuvaient, ils se prirent par la main et se mirent à marcher en pleurant. Bientôt , cependant, Léonce , relevant la tète et essuyant ses larmes , dit à sa sœur :

« Aline ! c'est trop nous affliger, je t'en prie , cessons nos pleurs ! Ce serait manquer de reconnaissance envers Dieu , qui nous a si évidemment protégés jusqu'ici dans notre infortune. Souvenons-nous qu'hier nous étions séparés par les horribles murs d'une prison , d'où peut-être je ne devais sortir que pour marcher à l'échafaud , et que maintenant je suis auprès de toi , respirant en liberté l'air pur des champs. Espérons donc que la main puissante qui nous a sou-

tenus ne nous abandonnera pas s'il faut encore subir de nouvelles peines. Il me semble d'ailleurs que l'adversité , en s'emparant de nous , s'est fait jusqu'à présent une assez large part pour qu'elle se lasse enfin de nous poursuivre. Qui sait? nous serons peut-être plus heureux un jour que nous n'avons été à plaindre.

— Oh ! répondit la jeune fille , qui était alors sous l'impression des plus sombres pensées, je crains bien que l'espoir du bonheur ici-bas ne soit une chimère! Si j'en juge d'après ce que nous avons déjà vu dans la vie, il me semble que ce n'est que dans l'attente des souffrances et des tribulations que nous ne sommes pas déçus. Du reste , c'est par les souffrances , c'est par les tribulations que Tàme s'épure ; c'est par elle que nous nous rapprochons le mieux de notre divin modèle. Ainsi, mon Léonce, puisque nous sommes destinés à souffrir sur la terre , je bénis le Ciel de nous avoir donné la foi avant les épreuves ; je lui rends grâces aussi de t'inspirer cette fermeté de cœur, cette courageuse rési-

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