L’ABBÉ JEAN NAUD
voué à l’œuvre du collège de Sainte- Anne de la Pocatière et qui savait si bien trouver des amis généreux et les utiliser au profit de cette institution, M. Pilote, dis-je, avait su en particulier intéresser M. Naud à son œuvre de prédilection ; et la chose lui fut facile, car M. Naud regardait l’œuvre de l’éducation de la jeunesse comme l’œuvre par excellence, Lorsqu'il s’agit d'agrandir le collège de M. Painchaud, en construisant la partie centrale et l'aile du cours commercial, il fallut recourir à la générosité des amis de Péducation et M. Naud ne fut pas oublié. :
/ Le 30 novembre 1841, il prêta sans intérêt une forte somme, fruit ue sa grande économie, et il écrivait en même temps à M. Mailloux, alors supérieur du collège :
‘ Le tout dans le plus grand silence...
Je prie Dieu de bénix vos travaux. Non seulement je dis un Ave Maria le soir, mais j'en dis régulièrement trois, soir et matin, et mes gers en font autant.” Vouà ami véritable, l’aunu sincère et dévoré.
L’ABBË JEAN NAUD 81
Le 26 mars 18438, il écrivait à M. Pilote la charmante lettre suivante que je cite en entier, parce qu’elle fait connaître le cœur et l'esprit de ce digne et bon prêtre :
‘ Puisque -vous êtes pauvre, je veux bien partager votre pauvreté. Je vais vous envoyer tout ce qui me reste, J’ai retiré les petits crédits que je faisais profiter et vous les envoie ; à présent il ne me reste plus que quelques piastres dans ma bourse pour la dépense journalière de la maison, laquelle dépense n’est pas forte, je vous assure. Si j'avais encore quelque chose à vendre ce prirtemps ; inais non, 300 mincts d'avoine à 30 sols, voilà ma dime ; n’importe Dieu la bénira et aura pitié de moi. Je vendrai, à la place, des gadèles, des melons, des herbes salées, des oignons, de la siboulette, des pommes de choux, des glands, des cerises à grappes ; car voilà ce que j'ai fait jusqu’à préseut; mails c'est un manège qui commence à me dégoûter, je suis las de tant de minuties; cependant ïl fallait faire quelqu'œuvre pour mon âme, voilà comment je m'y suis pris,
82 L’'ABBÉ JEAN NAUD
‘ Du temps'de M. Gauvreau,; cette paroïsse a donné jusqu’à 250 minots de blé; à présent j’en ai 20 et du beau comme vous pouvez penser ! Cependant je suis content dans ma pauvreté. Il n’y a que la santé qui me manque et je vous avoue que j'ai de la peine à faire mon ouvrage. Dieu soit loué !
6 Quantià T7: x. : » + parles, n'en parlons as our 5 nv cu © Tant que je ne le dis sur: 7. quelque pressant besoin, à sera pr 1: Qine censé donné.
‘ Mon cher, combien de fois ai-je désiré d’aller vous voir ! Mais le plus souvent le mauvais état de ma santé y a mis obstacle,-d’autres fois j’ai ménagé jusqu’à mes voyages pour en envoyer l'épargne.
Appelez cela comme vous le voudrez, ça été chez moï depwñis dix ans un plan de conduite invariable Ah! ei javais les revenus de la plupart “es curés de votre côté, je ferais bâtir un: collège à moi seul. Piquez es donc d'émuistion pour leur district, toute dépense inutile doit être
L’ABBÉ JEAN NAUD 88
| retranchée chez un prêtre pour être em- | ployée en bonnes œuvres. Si vos curés | se piquaient d’une sainte jalousie, ils | pourraient mettre le collège de Sainte- | Aane sur un pied à pouvoir rivaliser de richesses avec les autres établissements du pays ‘es mieux favorisés sous ce rapport.
Quelle gloire pour le clergé ! et puisque le clergé est appelé à tout faire dans le pays, qu’il comprenne enfin sa sainte mis- | sl0n....., “Je désirerais bien qu’il y eût dans votre collège un professeur qui donnât les leçons d'agriculture adaptée à notre 'imat ; ce serait, À mon avis, un «les plus | | stænalés ecrvices rendus au pays Quelle Le b Île institution que celle qui embrasse, | dans sa charité, les besoins de l’homme !:
pou” sa vie présente et sa vie fu‘ure !
* Adieu, mon cher monsiour, priez
s- pour mo.”
« P. S.—Je n’ai reeu votre lettre que le 24 du présent, et demain, 27, celle-ci va s'acheminer avec la somme dé £100,
Jgax Naun,;prêtre.”
Ste DE (TES
84 L’ABBÉ JEAN NAUD
cours de la province ($400). Puissiezvous être soulagé et mis au large par ce secours inattendu. Me voilà à présent à SCC COMME UN OS, Nat >:
N'est-ce pas Ïà un modèle accompli de la manière dont la charité doit se pratiquer? Et ce désir de voir le collège de Sainte-Anne donner des leçons d’agriculture, exprimé en 1843, c’est-à-dire à une époque où où ne pensait pas encore à s'occuper de colonisation, ni d’améliorations dans l’agriculture, n’est 1l pas digne de remarque? N'est-ce jrns le er patriotique d’un véritable ami de son pays?
C'est ce désir de M. Naud qui à fait naître la première école d’agriculturr, l'école de Sainte-Anne de la Pocatière fondée par M. Pilote au prix des plus grands sacrifices, qu’il a bien voulu s’imposer pous battre en brèche et faire tomber de vieux et forts préjugés entretenus partout et même en hauts lieux, et pour répandre le goût de l’agriculture amélio-
rée. Serait-il possible qu'on oublierait
ff k ; LE
RER re
Sep CRE
mn
L’ABBÉ JEAN NAUD 85
dt.
les services rendus au pays par cette école et par son fondateur, et qu’on finirait par lui retuser l’aide qu’on lui a donnée jusqu'ici, avec parcimonie, 1] est vrai, mais enfin qu’on lui a donnée, pour faire tom ber des faveurs améliorées sur une nou velle institution que l’on créerait dans le même but, mais qui n'aurait p: 5 les mêmes états de service à faire valoir. Alors l’école de Sainte-Anne de la Pocatière pourrait répéter avec Virgile : ‘ Sic vos non vobis. ...?
Le 50 mars 1854, M. Naud écrivait encore à M. Pilote : ‘* Personne ne s’inté- ‘resse Es que moi à l'avancement de votre établissement. Je lui souhaite surtout ure chose par dessus toutes les autres : c'est qu’il puisse donner de saints prêtres
‘à PEglise Fe de vertueux citoyens à notre
beau pays.” Voilà le bon prêtre et le vrai
patriote. | Lorsqu'il s’agit, en 1855, de commen-
cer les travaux de l’aile centrale du col.
- Iège de Sainte-Anne de la Pocatière, M.
É RME - Naud proni de prêter sans intérêt 81,200,
Se
86 L’ABBf JEAN NAUD
en outre de la somme de $4,000 déjà prêtée, et il assurait la corporation du collège qu’il lui abandonnaïit le tout par son testament. Il disait ensuite à M.
Pilote dans une lettre du 9 février, de cette même année 1855 : ‘“ Ayez la bonté de m'envoyer un reçu signé de vous et du plus discret des membres de votre corporation, afin que rien ne transpire de tout ceci”. Quel bel exemple d’humilité !
Une autre fois, n’ayant pas la somme d'argent qu’on lui demandait, il écrivit à M. Pilote: ‘Je n’ai pas cette somme faite, mais je vais vendre mes gadelles, mes groseilles, mes prunes... et je vous satisferai ; car je ne connais pas d’œuvre plus importante que d’aider à l'éducation de la jeunesse, surtout celle qui se destine à l’état ecclésiastique.”
Je. suis bien persuadé qu’on me saura gré d’avoir fait connaître tous ces détails à la louange de ce vénérable. prêtre.
Dans ce siècle si dévoué au culte de l’ar- - gent et des intérêts.matériels, il. fait-bon
+ de trouverquelquefois.ces-beaux-exemples . d’abnégation et de dévouement.
4 Mat, in RTE MN ES TE OT ON Et SU D Nu BA" See je diet UE Dent a Bec LV ES
L'ABBÉ JEAN NAUD: 87
Les trois Ave Maria de ce saint prêtre pour l'institution à laquelle il était si dévoué, ne sont pas montés au ciel inutilement, et ses vœux de chaque jour ont été exaucés. Le collège de Sainte-Anne,
fondé au prix de tant de sacrifices et si fortement éproùvé pendant le premier demi-siècle de son existence, n’a jamais cessé cependant d’avancer dans la voie du progrès, et aujourd’hu: plus que jamais il grandit et prospère.
Si PEcriture Sainte ne défendait pas de louer quelqu'un avant sa mort, je pourrais ici glorifier les noms de plusieurs généreux bienfaiteurs du collège de Sinte-Anne qui ont suivi l’exc:nple de M a Naud ; d’autres le feront probablement après leur mort. Mais qu’il me soit permis avant de terminer ces lignes, et à propos des bienfaiteurs de cette institution, de dire ce que fit un jour M. J'ean- Baptiste Potvin, mort curé de Sainte- Croix, le 15 novembre 1852. Des actes
comme ceux dont il s’agit ne peuvent
- être trop connus.
æ G = <« = = < > ia © <