HÔTEL DE VENDOSME-MERCOEUR
Hélène sentit ce' petit malaise que les hommes à la disposition de l'autorité militaire éprouvent, quand ils passent devant la prison du Cherche-Midi.
— Revenons par les boulevards, dit-elle.
Michel alluma une cigarette.
Mercœur était assis devant sa table à écrire, dans l'embrasure profonde et large de la fenêtre. L'ancien garçon de bureau et huissier de la douairière, devenu valet dé confiance de César, Ledru, heurta à la porte, et entra simultanément.
— Qu'est-ce, Ledru? fil Mercœur sans tourner la tête.
Il répondit, de la porte :
— C'est la femme de madame la princesse qui demande, de sa part, si monsieur le duc vient à la promenade.
Le choix des mots, l'intonation trahissaient les dessous d'âme du brave Ledru.
D'abord, il était froissé, et ne s'en cachait point, de cet usage de continuer à Hélène Badisteano, devenue depuis trois mois la duchesse de Mercœur, son titre de princesse qui, lui appartenant par descendance authentique de famille régnante, ne pouvait être primé par aucun autre, ni aboli par un mariage.
Mais comme, en sa qualité de serviteur, il attachait surtout de l'importance aux choses du service, il était froissé bien davantage que la princesse eût amené avec elle, de son pays, et mêlé à la domesticité de Vendôme, cette vieille servante petiterussienne, cette Marie Nicolaïevna qui l'avait nourrie de son lait.
L'apparition de cette intruse avait, du premier jour, éveillé sa méfiance. Il s'était effrayé pour son maître que dans ce duel d un mariage, déjà passablement insolite et hasardeux, l'adversaire eût cet appoint considérable d'un dévouement de nourrice. Par un instinct de rétablir l'équilibre, il avait, sans commentaires inutiles, supplié la duchesse de Vendôme de le relever de ses fonctions administratives, pour l'attacher à la personne de a monsieur César ». Il avait suivi les jeunes époux à leur château du Plessis-Bourbon, où ils s'étaient installés le soir même de leur mariage, pour ce qu'on appelle dans tous les mondes la lune de miel, approximativement fixée, pour eux, à trois ou quatre mois. M""® Ledru, <iui ne servait point et qui vivait de ses petites rentes, obtint la concession d'un idyllique pavillon de garde, dans le parc.
Le type du vieux serviteur est, en général, peu différent du poncif qu'en a consacré la littérature. Il n'est pas impossible toutefois d'y découvrir quelques traces d'individualité, par comparaison, quand une occasion rapproche deux exemplaires
contrastés et hostiles, comme Joseph Ledru et Marie Nicolaïevna.
Celle-ci était l'esclave, l'esclave de naissance et de nature, Tincurable esclave, en dépit de tous les principes de quatre-vingt-neuf et de tous les oukazes de tzars. L'admiration de Ledru pour Mercœur h'était pas moins un culte que l'admiration de Marie Nicolaïevna pour Hélène : mais un culte d'une religion qui admet le libre arbitre. Son obéissance n'était pas moins passive : mais c'était l'obéissance d'un soldat, comportant cette dignité de l'abnégation qui empêchera toujours la servitude militaire d'être un véritable servage. Enfin Marie Nicolaïevna n'était qu'un instrument, et Joseph Ledru était une volonté subalterne, d'ailleurs en si parfaite communion avec César, que celui-ci ne pouvait même plus remarquer les écarts de ton ou de geste de son serviteur bourru, qui pour lui se trouvaient toujours à propos et justement dans la note.
Il leva les yeux, sans bouger. Il aperçut, devant le château, dans les parterres à la française, la princesse, en mauve, le marquis d'Effîat, en costume éminemment pratique de cheviotte poussière, le vicomte de Lanspessade, en pantalon de tennis et en veston de soie bleue. M™® de Culpe, de lignes nettes en son costume tailleur, la tête seule incohérente, avec ses cheveux fouettés en neige blonde, ses petits yeux tour à tour égarés et stupides, rêvé-
lant son imagination hystérique et son intelligence bornée.
— Je n'irai pas, répondit-il enfin, après un long silence qui ne signifiait point d'hésitation et de débat intérieur, mais seulement l'extrême lenteur de succession de ses idées.
Après un temps, il ajouta : « J'ai à écrire. » Et sa main droite, lourdement soulevée de la table et y retombant aussitôt, indiqua un geste évasif, comme si ces dernières paroles, sans être formellement un prétexte mensonger, n'exprimaient cependant rien de bien certain, ni encore de bien décidé.
Dès que Joseph eut refermé la porte, le duc se leva, et de sa |)lace, mais penché en avant, il assista au départ des promeneurs. Puis, avec une soudaine vivacité, il fut tirer le verrou de la porte qui ouvrait sur le couloir, et de celle qui communiquait à l'appartement de la princesse. Il poussa un soupir de soulagement. Il était entièrement libre et chez soi. Pour jouir de tout son domaine propre, pour augmenter son cube d'air respirable, il ouvrit au contraire, toute grande, une troisième porte qui donnait sur son cabinet de toilette, lui-même sans
issue.
La volupté de l'isolement fut brève, et suivie de l'angoisse d'être seul. Il eut à l'instant besoin d'un interlocuteur, du moins idéal. Ses yeux errèrent de son prie-Dieu à son papier à lettre. Il ne put hésiter longtemps. Il était religieux, mais d'une foi positive,
froide comme la cerlitude scientifique, ne connaissant point cette naïve familiarité avec Dieu, qui est peut-être toute la consolation utile de la religion. Il avait d'excellents rapports intellectuels avec son créateur, mais la glace n'était pas rompue. «
U revint s'asseoir, reprit la feuille de papier que timbrait, à Tangle, une jolie vignette du châteaurenaissance — la feuille où il n'avait pas encore osé marquer la date, car il ne savait point quand il terminerait cette lettre^ ni quand il l'enverrait, ni même s'il l'enverrait — la feuille où il n'avait écrit encore que ces trois mots : « Mon cher Pierre... » Banal début. Il les relisait pourtant avec une émotion extrême de les avoir écrits, ces mois qui n'étaient plus pour lui l'usuelle formule, qui recouvraient leur sens et leur valeur littérale, qui signifiaient le retournement de son âme tendre et blessée vers l'unique amitié d'enfance, après la déroute du premier amour. En qui se réfugier sinon en celui-ci? Et il voulait tout luiiiire, comme à l'oreille, toutes ses amertumes, toutes ses angoisses, toutes ses détresses... Hélas! il ne les connaissait pas luimême : il ne sentait que l'oppression de son cœur et l'urgence de le dégager, mais il ne savait pas où donner le coup de scalpel pour débrider l'organe meurtri.
Pour quelques-uns qui souffrent d'avoir trap bonne vue intérieure et de critiquer leur propre cœur trop aisément, combien d'autres affligés du
mal contraire, dont les angoisses morales s'exaspèrent dans le mystère qui les environne, et s'aggravent d'un soupçon d'accablante fatalité!
Il comprit que s'il écrivait cette lettre comme une minutieuse enquête, sans rien omettre de la chronique de ses fiançailles et de son mariage, la lumière jaillirait sans doute de Taccumulation des faits matériels, et enfin il connaîtrait son propre secret.
Mais il répugna, en sa pudeur d'homme, à une loyauté d'investigation qui eût confiné au cynisme, puisqu'il ne devait omettre réellement aucun détail, fût-ce d'intimité, les plus insignifiants étant peutêtre les plus révélateurs.
Il ne renonça point toutefois à écrire sa lettre, mais sans arrière-pensée d'utilité personnelle, et sans dessein d'éclaircir ses propres sentiments en les couchant par écrit. Il avait négligé le prince Pierre. Il lui dit ses remords, en formules aussi banales que la formule obligée d'introduction — avec les mêmes sous-entendus... A la troisième phrase, le ton changea brusquement : a Pierre, je souffre, elle ne m'aime pas. C'est bien pis. Je ne sais plus si je l'aime. Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'en doute. J'en ai douté, du jour où je ne dirai pas qu'elle m'a accordé, mais qu'elle ne m'a pas refusé sa main... » Il relut ces dernières lignes tout haut. Il tourna la tête, comme si quelqu'un, un autre, avait poussé ce cri imprévu dans le silence de la chambre.
Mais il n'était plus maître de s'arrêter. Il se pencha de tout son buste sur la table, comme un écolier en retard pour finir son devoir; et avec une rapidité anormale, sans prévoir les mots qui venaient au bout de sa plume, il la laissait courir, comme le médium qui écrit sous là dictée d'un esprit, sans autre sentiment que l'impatience d'en avoir fini, pour relire cette lettre qu'une autre pensée que la sienne écrivait par l'intermédiaire de ses doigts crispés, et dont sa propre pensée ne prenait pas connaissance à mesure.
Sa main ne se ralentit, ne se lassa qu'à la douzième page. La lettre était un réquisitoire, d'une sauvage éloquence que Mercœur ne se connaissait pas, encore un cri, rien qu'un cri, sans explications ni logique. Il était soulagé quand même, et assez de sang-froid pour avoir honte de ce factum. Il le relut encore deux fois, comme .pour s'en bien pénétrer. Puis, posément, il le brûla, il en écrasa les cendres dans la cheminée.
Il erra par la chambre ; mais elle était trop exiguë pour son désœuvrement ; trop nue aussi, pour le distraire de son idée morne par des sensations d'objets. Il passa dans l'appartement de la princesse, avec des allures de malfaiteur.
Une certaine singularité du décor y prêtait : sinon dans la première pièce, boudoir en reconstitution de Louis XVI, ou même dans le cabinet de toilette, dénonçant les habitudes slaves par le lit de massage
en marbre blanc, par les bassines de cuivre rouge, par les bouquets d'herbes aromatiques — du moins dans la chambre à coucher, qui était Tune des rares pièces du château conservées intactes dans le style de l'ensemble, meublées de meubles authentiques. Le lieu semblait propice au déroulement de quelque intrigue vaguement romantique, de quelque tragédie semi-historique. Et ce qui d'abord attirait la vue, c'était, au côté gauche du lit, une porte perdue sous tenture, mais pas si perdue qu'on ne la remarquât point, au contraire : elle ouvrait sur l'une des tourelles d'angle, par où l'on passait de plain-pied dans l'aile réservée au logement des invités ; l'escalier en spirale, construit dans cette tourelle, montait aux chambres de domestiques*
Cet ensemble de sombres meubles, de boiseries de chêne, de tapisseries bleues, assorti à la beauté d'une courtisane vénitienne qui serait venue en France du temps des derniers Valois, s'accommodait bien *aussi à la rousse et fulgurante beauté d'Hélène. — Ce n'était point cette harmonie qui, pour l'instant, frappait Mercœur, mais de certaines particularités, pour lui terriblement caractéristiques de la personne morale de sa femme, de ce qui, en cette personne, le déconcertait davantage.
Des vêtements, des dessous, des lingeries traînaient sur les vastes fauteuils, sur le large lit à baldaquin, abandonnés tant par Hélène que par Marie Nicolaïevna, qui ne recevait au grand jamais
un ordre ou une obser%'aiion de la maîtresse idolâtrée : à peine, quelquefois, des conps. Ce désordre intime, chez nne femme d'Jiabitades et de résenre occidentale, ne choque point, il n'éreille que des idées de surprise galante : il n'en éveillait que d'abandon éhonté chez la Slave, qui, dès le premier soir, avait effaré son mari par sa facilité au déshabillage, par son immodestie d'étuve, par cette insouciance et cette inconscience d'être publiquement nue, qui est commune aux Slaves des deux sexes, et ensuite par cette manie d'aller nue de son lit à son bain.
Hélène avait décroché d'entre les draperies le crucifix catholique, et mis à la place l'icône orthodoxe avec la veilleuse toujours allumée : Mercœur détestait ce symbole du schisme, qui lui rappelait bien la première apparition de la princesse inconnue au seuil de la chapelle byzantine, mais qui n'était plus à ses yeux que l'indice d'un mensonge et d'une hypocrisie. Elle avait donc menti, en se convertissant pour l'épouser — avec quelle aisance, grand Dieu ! Et elle protestait à présent, sournoisement, contre cette conversion de pure forme. Et encore, était-ce par revanche de foi sincère ou par taquinenerîe ?
Mais plus que toute chose, l'importance de la table à écrire, dans cette chambre à coucher, était significative-, et rien ne sentait plus l'exotisme. Les moindres secrétaires et les moins pratiques suffisent
à la Parisienne, qui ne griffonne que des billets. Les cosmopolites ont un courrier quotidien, tiennent à des correspondants disséminés par le monde un journal dje leur vie, suivent, durant des années entières, des romans par lettres, en toute langue. Pour ce travail, qui régulièrement lui prenait deux heures par jour, Hélène avait fait monter dans sa chambre une table . énorme et informe comme un établi. Et c'est ce meuble surtout queMercœur observait avec hostilité, comme une matérielle preuve que sa femme n'appartenait pas qu'à lui, qu'elle entretenait en dehors de lui une active, une secrète vie de relation.
Les papiers étaient en désordre sur cette table, comme les vêtements sur les sièges. Hélène offrait un incohérent mélange de dissimulation et de négligence, retirant la clef des tiroirs, mais laissant dehors tout ce qu'elle y aurait dû enfermer. Lorsque César pénétrait chez elle aux heures de rédaction, elle cachait vivement, avec des cris d'enfant pris en faute, des lettres qu'ensuite elle abandonnait des journées entières, dans leurs enveloppes ouvertes, à la merci des gens.
Il y en avait deux aujourd'hui, dont le volume faisait pressentir l'importance : Tune prête à être expédiée, timbrée, portant l'adresse du prince Michel Badisteano, et non cachetée ; l'autre, rangée à la hâte dans une enveloppe provisoire, qui portait en travers cette mention : Pour Sa Majesté,
i60 LE FRISSON DE PARIS
A la vue de ces deux lettres, Mercœur ne passa point par de dramatiques alternatives de tentation et de scrupule. Il se posa la question nettement et hardiment, en homme fort de sa conscience d*h6nnête homme : pouvait-il lire ces lettres ?.En avait-il le droit? N'en avait-il pas le devoir?
Rien ne répugne à une délicatesse d'homme plus que ce procédé, cet espionnage. La plus chère illusion qu'apporte l'homme dans Je mariage, est qu'il pourra reconnaître à sa compagne une sorte d'Aabeas corpus, dont la première condition est le respect des correspondances, n'impliquant pas, au reste, la moindre diminution d'intimité.
Il n'est pas besoin d'un long temps d'éducation conjugale pour revenir de cette candeur. Celui qui souhaitait d'octroyer à sa compagne une charte libérale, se voit tenu de choisir entre l'anarchie intime et le pouvoir discrétionnaire du mari. César considérait le mariage comme, un sacrement, et il s'attribuait des responsabilités auxquelles la plupart des hommes d'aujourd'hui ne songent guère : car ils ne se regardent plus que comme les conservateurs du trousseau. Ces responsabilités ne vont point sans de certaines prérogatives, dont il eût préféré n'user point : mais il n'était pas homme à compter ses goûts personnels, quand il s'agissait d'un devoir social, et même plus que social.
Il prit donc sa résolution, avec le même sangfroid qu'il l'avait discutée. Ce n'est qu'au moment
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de Texécuter qu'il faiblit. Ah ! qu'il lui fallait d'héroïsme pour être espion ! Il souffrit ce que doit souffrir un fervent chrétien, très chatouilleux sur le point d'honneur, et qui se résigne à garder une injure pour ne pas commettre le mortel péché de duel.
Pourtant, il admit des restrictions. Il voulut respecter la lettre à Michel, sous prétexte qu'elle ne devait contenir que des enfantillages sans portée : il savait pertinemment le contraire, et il soupçonnait bien la franc-maçonnerie de confidences et d'intérêts entre le frère et la sœur. Mais il voulait toujours croire que Michel était son partisan et « son ami ». Enfin, il prit la volumineuse lettre à la Reine, qui avait plus des airs de confession. Il la prit, après avoir bien observé de quelle façon il faudrait la replacer dans l'enveloppe, et l'enveloppe sur la table... oh !...
Cette grande écriture américaine de la princesse, copiée sur l'écriture de la reine Eisa, était si claire, qu'après un rapide feuilletage et sans avoir détaché un seul mot, César savait déjà le fond de la lettre et avait déjà reçu le coup.
Il prit une position commode dans le fauteuil adossé au pied du lit, et il recommença la lecture phrase par phrase, mais sans s'interrompre une seule fois pour réfléchir avant la fin.
« Madame,
flc Je supplie Votre Majesté qu'EUe me pardonne. J'ai les apparences contre moi, mais je ne méritais pas ses reproches. Ne plus Taimer ! Ah ! que n'at-elle entendu le cri de ma joie, quand j'ai reconnu sa main et le cher parfum? Je tremblais si fort que je ne pouvais plus ouvrir Tenveloppe. Je Tai emj^orlée dans ma chambre. Je n'étais plus seule ni en exil, et il n'y avait plus tant de lieues et de lieues de rails entre nous, ma Reine ! J'étais déjà toute mouillée de pleurs avant d'avoir lu.
« Hélas! comme j'ai pleuré plus fort après, mon auguste chérie! Il ne fallait pas frapper si durement votre petite Hélène. Il faut tout lui passer. Elle est meurtrie. C'est une enfant malade. Il ne faut lui faire que des caresses, et ne lui dire que des mots tendres, et encore, ma chérie, pas trop tendres : car les larmes lui viennent aux yeux tout de suite. Mais il faut absolument lui pardonner son silence de trois mois.
« Ou alors vous ne deviez pas m'écrire. Ah! on souhaite des nouvelles et des lettres de ceux qu'on aime, et elles n'arrivent jamais à propos, elles ne disent jamais ce qu'elles devraient dire. On languit, on trépigne de les attendre, on les implore des saintes images : et comme on voudrait, quand on les reçoit, être encore à la souffrance de les attendre, tellement est plus afîreuse la souffrance
d'en être déçu ! Est-ce qu'on peut se comprendre à ces distances -là? Il vaut mieux, si Ton se sépare, que ce soit fini tout à fait. Pourquoi n'avez-vous pas continué de m'oublier, et moi d'être ingrate?... Voilà les bêtises que je dis, comme si c'était possible, ma Souveraine aimée ! Je me sens devenir folle. M'oublier ! Oh ! Majesté, je ne veux pas, je ne veux pas. Gardez-moi votre cœur jaloux . Restezmoi l'amie lointaine. Moi je vous aime — et un peu autrement que jadis ! Une femme aime autrement qu'une fille. L'éveil des sens multiplie le cœur et lui donne de nouveaux pouvoirs, même pour l'amitié.
« Je ne vous invente pas cela maintenant pour le besoin de ma cause, c'est vrai, jamais peut-être je n'ai plus pensé à vous que pendant ces longues semaines où je vous laissais croire que j'oubliais, où je vous laissais croire que je pouvais être égoïstement heureuse loin de vous et sans vous. Que de fois j'ai commencé cette lettre ! Et toujours, comme cette fois-ci, par des cris. Je la brûlais ensuite, par une timidité dont je suis bien sûre d'être débarrassée aujourd'hui, et que je vous dirai, comme je vous dirai tout, puisque Votre Majesté a daigné me dire qu'elle veut continuer à tout savoir de moi comme une mère. Mais ce n'est pas encore ce nom de mère qui m'encourage : il vous fait trop ressembler à la princesse Euphrosine, qui me glace. Je veux vous appeler une sœur et une amie, et encore plus,
car pour une sœur et pour une amie j'aurais au moins des secrets physiques. Mais vous êtes moimême : assez une autre moi-même pour quen m'adressant à vous je me soulage réellement, et assez moi-même pour que je me sente à Taise en vous parlant comme si je me parlais, comme je fais souvent à mi-voix dans ma chambre.
w No vous irritez pas de tous ces détours, Souveraine aimée. Je ne faisais pas tant de façons, jadis, pour vous raconter mon cœur. Ah ! c'est qu'il y a bien autre chose à raconter!...
« Je ne sais rien, Madame, à peine lire et écrire. Je ne suis pas savante comme Votre Majesté. Je ne connais pas le cœur des hommes et des femmes, ni le mien. Naguère, quand j'étais sur vos genoux à me confesser, je n'aurais eu les trois quarts du temps qu'à rester court sans la merveilleuse habileté de Votre Majesté à me retourner par ses interrogations. Je ne suis guère plus habile aujourd'hui, je ne démêle pas grand'chose dans mes sentiments, mais j'ai acquis depuis trois mois une science qui m'est, dans toutes ces questions-là, un guide sûr et infaillible, et impitoyable, et terrible.
« J'ai appris qu'au rebours de notre état de jeune fille, état chimérique, où tout remonte à la tête et où la sensualité même s'évapore en rêve, du jour que l'acte animal d'un passant nous fait femmes, tout se porte au sexe, et qu'il traduit avec une simplicité épouvantable et évidente de négation ou
d'affirmation, de répulsion ou d'attirance, nos systèmes de sentiments les plus compliqués et les plus subtils.
« ma Reine! je ne sais pas ce qui est em moi, et ce que m'inspire le duc de Mercœur, mais cette traduction simplifiée, je ne peux pas ne pas la comprendre. Elle est trop saisissante et trop brève. C'est non, toujours non. Et je sens que c'a toujours été non, et que si j'avais été clairvoyante plus tôt, j'aurais pu éviter ce malheur de me lier pour la vie et par un serment devant Dieu, à un homme que je ne sais seulement^a^^. je haïs, mais qui a sur jnQi-GêttiïTet de me raidir toute dans une espèce de négation physique. Et cela est d'autant plus qu'il m'approche davantage et plus intimement : si bien que la limite de cet état serait de mourir, et il me semble en effet, chaque fois que je sors d'entre ses bras, que je viens d'échapper à la mort. S'il savait quel bourreau il est, je crois qu'il ne me loucherait plus, il aurait pitié, car il est bon.
« La première fois que je l'ai vu, je crois bien que c'est le matin même de son arrivée à Vladimir- Troïtza, dans la galerie de la chapelle ; mais ce dont je me souviens, ce n'est pas de l'avoir vu, c'est d'avoir senti cela. J'ai un souvenir plus poignant et qui me fait mal, de m'ètre jetée loin de lui, pendant l'orage que je vous ai raconté. J'ai le même souvenir de notre déjeuner à l'hôtel Bristol. Il n'y a eu qu'une trêve, quand sa mère est venue presque
LB Faissos