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famille, Q^^^^ - ^ ... , c: ^^^f «vaU.
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• , • 'Mail pas veuu ensuite ! Si tout avait , SI Im n était pas ^ ^^p^^^^
s est arrivé derrière sa
mère, et j'ai eu froid. Oh !
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encore, vous l'écrire.
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Jjonne maîtresse, rien que
*P'^V" . • ^-^ire comprendre. Cela doit « Je voudrais vou^^î^iiSuiufc 5 i« r^lt^c
paraître si étrange! A moins que ce soit la y^ ,^ naturelle chose du monde, et qui se présente fréquemment. Je ne peux pas savoir. Dites-moi ! Estce que cela peut même s'appeler une antipathie ? Elle n'est pas motivée. Il n'a rien en lui qui me déplaise, même physiquement. Il est grand, bien fait, et peut-être même beau. Je le regarderais avec plaisir, si ce n'était que de le regarder, si je n'étais pas sa femme. Je flnis par croire qu'il n'y a pas telle ou telle chose entre nous, mais celle-ci uniquement : qu'il est lui et que je suis moi. Et je me demande si je ne le repousse pas par hasard comme il me repousse? si je ne lui fais pas froid aussi? Ah ! je ne le souhaite point, car je ne lui veux pas de mal... pas même de mal!
« Mais s'il était vrai, pourquoi ne m'a-t-il pas repris sa parole ? — Et moi, pourquoi donc n'ai-je
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^id usage même dansTamitié, même avec des parents et des gens qu'on connaît à peine, cette caresse que vous me donniez chaque matin de réveil et que je vous renvoie par cette lettre, mon auguste amie aimée, pourquoi, de lui, m'a-t-elle paru si exceptionnelle et si abominable que je la lui ai refusée obstinément, et je la lui refuse encore maintenant que je n'ai plus à lui refuser autre chose ?
a Car il faut bien à la fin que j'en arrive à vous dire le reste. Mettezrmoi contre vous, que j'entende votre cœur dans mon oreille, et que vous ne puissiez plus voir mon visage, que vous ne voyiez plus que mes cheveux que vous aimez tant. Vous m'avez bien manqué ce jour-là. Je n'ai pas besoin de vous dire que notre excellent ministre de Bessarabie, qui vous représentait, ne vous remplaçait
qu'officiellement. Aussi me suis-je fait photographier pour vous, en mariée, à la grande indignation de ma belle-mère la duch( trouve cela conciergeT^Je vous envoie aussi la ilforfe où je suis, mais pas ressemblante, et où il y a un croquis de nos voitures avec le siège drapé, les cochers et valets de pied en gala, sous perruque poudrée à blanc. Je renvoie Votre Majesté à VAu jour le jour du Figaro et à la grande note du Gaulois. Enfin tout Paris est venu et je n'ai pas eu d'abord une trop mauvaise journée ; mais ce fut justement comme le jour de nos fiançailles, où tout fut gâté par la présence de Mereœue, et e^ncore plus quand nous partîmes en tête à tète le même soir pour ce château du Plessis-Bourbon, d'où je n'ai plus bougé depuis.
« J'y arrivais toute molle de terreurs, hantée d'histoires de maris grossiers qui se sont assuré le premier soir l'éternelle haine de leurs femmes. Marie Nicolaïevna, tout en me parant pour la nuit, s'était plu à me frapper l'imagination comme elle faisait jadis par des contes fantastiques, et j'étais redevenue toute petite dans le grand lit elTrayant. Et j'avais encore tout de même un peu la force de souhaiter qu'il fût ce mari grossier et imbécile, pour me donner un bon prétexte de le haïr définitivement.
« J'ai le souvenir obsédant de son apparition dans la chambre, de son agenouillement au chevet
du lit, de sa douce façon de me demander s'il pouvait se mettre auprès de moi. « Il faut bien, » répondis-je avec férocité. Et je compris alors quelles billevesées c'est, toutes ces histoires sur la grossièreté ou la maladresse des hommes. Il n*y a point d'hommes grossiers ou non, mais des hommes qu'on veut ou qu'on refuse. Le plus grossier qu'on aime, on lui passe tout, et si délicatement que vous prenne celui qu'on n'aime pas, quand même il vous viole.
<r Je ne veux pas mentir. Majesté : même cette nuit-là je n'eus rien à reprocher à Mercœur, ni lui, je pense, à moi-même, sinon la chose que je vous ai dite et qui subsiste : qu'il est lui et que je suis moi. Mais ce n'est que la formule de l'énigme, ce n'en est pas le mot. Quel homme est-il; lui, et moi quelle femme, pour que nous soyons deux êtres incompatibles ?
c Quelle femme suis-je ? Pourquoi l'ai-je pris ? Qu'ai-je voulu de lui ?
« Sa fortune ? On me soupçonnerait d'avoir couru la dot ! Cette idée me révolte. J'aimerais mieux m'enfuir tout de suite et sans rien que ma robe sur moi.
« Son nom? Son titré? Mais, vous ne savez pas, je ne vous avais pas dit : je ne porte son nom que légalement, l'usage de la maison est de me continuer mon titre. Je suis duchesse de Mercœur, mais je reste princesse Badisteano. Nos gens m'appellent
ainsi, et ce m'est chaque fois un nouveau plaisir, comme une preuve que je ne suis pas mariée à la façon des autres. Et je supplierai même Votre Majesté, si Elle daigne me répondre, de libeller ainsi la suscription, en n'ajoutant « duchesse de Mercœur » que pour mémoire et, si elle veut, entre parenthèses.
« Mais je m'acharne à comprendre : est-ce la différence des sangs qui nous sépare ? Est-ce la race ? Non... Si je m'examine bien, si je veux absolument trouver à mon mariage un motif d'intérêt, tout au plus puis-je dire qu'en épousant cet homme j'ai cru épouser Paris.
« Et alors, en vérité, ah ! je puis dire également que j'ai bien réussi! Je ne vaux pas ennuyer ma Souveraine aimée en lui décrivant l'hôtel où je dois me cloîtrer l'hiver, dans ce Paris, dans le quartier le plus morne et le plus lointain ; ni le château, dans un désert de campagne où je suis présentement et où nous passerons quatre mois- de chaque année, sans compter le séjour obligé d'un mois en Angleterre.
« Et pensez, ma chérie, que dans ce château, je je suis restée six semaines affreusement seule avec lui, et qu'ensuite ma belle-mère de Vendôme est venue : c'est un homme d'affaires — flanquée d'un journaliste nommé Montréjeau, qui fait continuellement la navette entre Paris et le Plessis. Quand il est dans le salon avec la duchesse, ils m'inquiètent
pai" leurs apartés, où il me semble que je devine des complots contre moi. En octobre, on s'est décidé à ^inviter des amis, qui sont un certain marquis d'Effiat, vieux et fatigué, un jeune homme fluet et morose, le vicomte de Lanspessade, et une petite Madame de Culpe, qui est toute triste de ce que son mari voyage à l'Etranger. Notre temps se partage entre des promenades lugubres et des parties de trente et un. Il vient même quelquefois des prêtres des environs, qu'on traite comme des gens du monde, à qui on ne baise pas la main, et qu'on ne fait pas dîner à Toffice. C'est vrai qu'ils sont plus propres sur eux que les nôtres...
« Ma bien-aimée Reine, votre Hélène n'en peut plus de vous raconter les misères petites et grandes de sa vie. Elle pousse un cri d'appel et de détresse vers vous. Elle regrette bien fort le temps où elle venait au petit jour dans votre chambre, pour être la première qui vous parle, et où elle causait encore avec vous si avant dans la nuit. Elle veut que vous ne l'oubliiez pas, que vous lui écriviez, que vous ayez aussi des larmes en lisant sa pauvre lettre... Adieu...
« Je baise les augustes mains et les chères lèvres de Votre Majesté.
« Hélène. »
Mercœur posa toutes ces paperasses. Il essaya d'y voir clair. Sa réflexion d'abord ne porta que sur
d*msignifîants détails. Il fut outre mesure choqué de rinvraisemblable fausseté de jugement de la princesse, touchant le marquis d'Effiat, le vicomte de Lanspessade, M™' de Culpe, qu'elle traitait ni plus ni moins que de parents de province. En quoi elle n'avait point si grand tort, ne les ayant vus qu'au Plessis-Bourbon, où ils venaient, d'Effiatpour faire des économies et pour se détendre, Lanspessade et AI""° de Culpe pour jouir d un fac-similé de vie conjugale et bourgeoise, impraticable dans Paris. L'innocente Hélène n'avait pas même éventé l'intrigue universellement-conntfè de ses hôtes !
Mais pourquoi Hélène, qui ne pensait qu'à son frère, qui ne parlait que de lui, qui attendait son arrivée au château ardemment, n'avait-elle pas une seule fois mentionné le nom de Michel dans cette lettre? La Reine était donc jalouçe? César ne fut pas éloigné lui-même de partager cette jalousie. En dépit de son obstinée sympathie pour Michel, ce beau-frère lui faisait un peu trop l'effet d'une bellemère qu'on aimerait bien, sans toutefois se purger des sentiments traditionnels du gendre pour la belle-mère de vaudeville.
Ce n'est qu'après avoir fait toutes ces remarques superficielles qu'il s'attaqua au sérieux de la lettre, qu'il en apprécia la valeur de document. Quelle similitude, entre Hélène et lui, des sentiments, et même des sensations ! Même recours à l'amitié, même besoin de se confesser et d'écrire, même
hésitation au seuil des gênantes confidences •: seulement, l'homme avait reculé à les faire, et la femme les avait faites. Même ignorance de soi, mêmes tâtonnements, mêmes obscurités. Mais pour lui, quel coup de lumière dans cette phrase échappée à la plume étourdie de sa femme : « En épousant cet homme, j'ai cru épouser Paris ! j> N'est-ce point là qu'il gisait, l'irréparable malentendu ?
Irréparable ? Aux yeux d'Hélène, qui se bornait à constater l'espèce de veto que la nature semblait mettre à leur union. Mais César était un homme de morale et de foi chrétienne, accoutumé à tenir peu de compte de cette soi-disant omnipotence de la nature, qui est l'ennemi à vaincre. Il n'envisageait qu'une chose : qu'il était uni à cette femme par la vertu d'un sacrement que rien n'abolit, et que n'ayant le droit ni de l'affranchir, ni de s'affranchir soi-mêm^, il avait le devoir d'aimer et de se faire aimer.
Il résolut de s'expliquer avec Hélène dès son retour de la promenade. Il changea d'idée presque aussitôt. La religion ni la morale ne condamnent certains détours, certaines habiletés. Mercœur s'avisa qu'il agirait mieux par l'intermédiaire de Michel, qui finirait bien par répondre aux pressantes invitations de sa sœur et par débarquer au Plessis. Celte lettre, n'était-ce pas un dernier appel? Mercœur saisit ce prétexte de ne pas l'ouvrir et de s'en tenir là de ses investigations. Il remit l'autre lettre
161 LE FRISSOa DE PARIS
en ordre, et rentra dans sa chambre. 11 ne déses- . Est-ce 4]u'on désespère quand on est et de la droiture de ses intentions?
la Providence lui donna un encouragem augure. M™° la duchesse de Vendôme l'elle se voyait obligée de rentrer à Paris nière heure, pour plusieurs jours, peute définitivement. Mercœur était trop is sentiments que nourrissait Hélène à sa belle-mfere pour ne point se féHciter rt. Puis, pendant le dîner, une dépêche [ichel, annonçant l'arrivée du prince pour in soir.
^tait muette de joie. Mercœur parla de rère en termes si chauds qu'il obtint ■égard affectueux. Ils eurent même, en ehors après dîner, un aparté de quelques
ise, dit César, que cela vous ferait plaisir L gare demain chercher notre frère. Si z bien me lepermettre, je vous y accom-
î, dit-elle en lui pressant vivement et •tivement la main.
inière de caresse l'enivra. La course en lendemain lui donna quelque désillusion.
lélène devenait farouche. Sur le quai de ire, dès qu'elle vit son frère, elle fit un ux pour écarter son mari. Elle se jeta
au COU de Michel, et elle l'embrassa, à la mode de leur pays, en jetant un regard de côté au duc, comme pour le défier.
Au retour, elle ne souffla mot, laissant les hommes causer ensemble et dire des paroles inutiles ; mais elle avait noué son bras au bras de Michel, elle se serrait contre lui. Mercœur se souvint de les avoir vus ainsi dans le jardin de Vladimir- Troïtza.
Elle ne le lâcha pas en descendant de voiture. Toutes les lumières étaient éteintes, et tous les hôtes couchés : il était plus de minuit. Marie Nicolaïevna surgit tout d'un coup de l'obscurité.
— Dieu soit loué I Te voilà donc, Michel Mavrikiévitch ! cjia-t-elle, et elle l'embrassa comme une folle.
Mercœur se retira dans son appartement, après une assez brève poignée de main à son beaufrère.
Mais il ne put se décider à se mettre au lit. Il tournait dans sa chambre. Il entra dans le boudoir Louis XVI et frappa au cabinet de toilette. Ne recevant point de r.éponse, il entra, sans lumière, et renversa une des bassines de cuivre rouge, qui résonna comme une cloche. 11 frappa encore à la porte de la chambre. Hélène ne répondit point. Il entra, trouva de la lumière, mais personne. La porte de l'escalier en tourelle était ouverte, Mercœur s'en alla machinalement jusqu'à la chambre du
prince Badisteano. Il entendit des rires, et il fut sur le point de s'en retourner, mais il se demanda, avec humeur, pour quel motif, et il appela Michel.
C'est Hélène qui entr'ouvrit la porte. Elle le regarda d'un air courroucé.
— Tiens, dit-elle sèchement, c'est vous?
— Oui, fit-il avec un peu d'embarras. Je venais voir si Michel ne manque de rien.
Elle lui permit enfin de pénétrer. Michel était assis sur le lit, déjà plus qu'à moitié dévêtu. Il remercia Mercœur de sa sollicitude avec tant de charme nonchalant, une si jolie câlinerie, que le duc fut touché. La conversation reprit comme dans la voiture sans qu'Hélène s'y mêlât.
— Allons, dit enfin Mercœur, il faut laisser Michel se reposer.
Elle lui jeta un regard haineux, mais se leva et le suivit. A la porte du petit escalier, elle passa la première. Il ferma la porte lui-même. « Bonsoir, » dit-elle aussitôt. Ils se séparèrent.
Le lendemain, elle était debout dès huit heures, voulant éveiller son frère elle-même et lui ouvrir les persiennes. Elle hésitait pourtant à monter, craignant qu'il fût trop tôt pour ce paresseux de Michel. Quand elle frappa, bien timidement, à^ la porte du prince, une voix sonore où elle ne reconnaissait plus l'habituel grasseyement, l'éternelle somnolence, lui cria d'entrer. Michel était prêt à
sortir, en culottes, avec un gros jersey blanc excessivement armorié.
— Tu tombes à pic pour les adieux, dit-il : j'allais filer. On est en train de me déballer ma bicyclette.
— Tu -ne vas pas filer du tout. Est-ce que tu t'imagines que je vais te laisser ta liberté comme ça? Je te garde.
— Je ne t'interdis pas de me suivre. Tu as cinq minutes pour ganter ta culotte et pour enfourcher ta bécane.
— Mais je n'ai ni culotte, ni bécane!. Ah ! bien, la duchesse de Vendôme pousserait de beaux cris !
— Je m'étais toujours douté qu'elle n'était pas dans le train, dit Michel, qui se laissa encore prier quelques minutes avant de consentir à remplacer, suivant sa propre expression, le cycling par le footing.
Ils s'esquivèrent enfin, et jusque hors de la vue du château ils marchèrent si vite, que Michel ne put placer un mot. A la première halte, il dit :
— Pourquoi ton mari ne nous a-t-il pas accompagnés ?
Elle le regarda. Il reprit :
— C'est un bon garçon, notre César : je l'aime bien.
— Tu n'as donc rien compris à mes lettres? ditelle en l'enveloppant d'un regard de mépris tendre.
— Va pas?... demanda Michel, très négligemment.
Lb: FRISSOS DE PARIS
jugea superflu de répondre. Ils allèrent i temps sur la grande route ; puis Hélène B traverse. Au tournant, elle s'arrêta brusit, et arrêta Michel en lui posant ses deux :ur les épaules.
appelle-toi , balbutia- 1- elle, rappelle - toi, ime... je n'aime personne... personne au .. ni mari, ni mère, ni même Sa Majesté...
le que toi.
3I prit un air de fatuité qui ne fut point ieux, à cause d'une expression enfantine de indise qui s'y ajouta. Mais il n'était pas Il dit d'un ton de conciliation :
ommage... Bon garçon, Mercœur... arrança...
3 fut tout. Les intentions étaient bonnes, n'y avait pas à compter que l'intervention ais plus active. Au reste, Hélène détourna ersation :
Li t'es donc rais à la bicyclette?
ais oui! Faut bien pédaler avec son siècle.
rs-tu?Toutesles couronnes fermées pédalent, que l'arbitre, tu sais, le marquis d'Effiat... 'Effiat? Ce vieux?
e vieux !
) le connais peut-être ! Voilà quinze jours t ici, à dormir et à manger, fit un portrait du marquis, en conformité i dernières lignes de sa lettre à la reine Eisa.
— Lai$sez-moi m'asseoir ! dit Michel.
Il s'assit, en effet, sur un tas de pierres ; et il informa Hélène, ex professa^ qu'elle possédait chez elle, sans même s'en douter, le pur gratin. Par exemple, comment le nommé d'Effiat, le nommé Lanspessade, la nommée de Culpe s'étaient-ils métamorphosés en couehe-tôt et en lézards? La princesse donna Texplication de ce phénomène, en faisant à son frère un compte rendu fidèle de la vie de château.
— Voilà ce que je craignais ! dit Michel. Aussi, tu me rendras cette justice que je ne me suis pas imposé. J'ai fait réitérer l'invitation. J'ai attendu, pour m'amener ici, de me trouver tout à fait à sec.
— C*est vraiment bien aimable. — Elle ajouta, d'un ton plein de promesses : Tu es à sec ?
— Purée. Les premières semaines, oh ! ça bichait. Crédit partout. Le paradis, quoi? Tu comprends, beau-frère d'un Vendôme, fichtre I Hou !... Fortune classée. Mais les notes commençaient à pleuvoir. Y a surtout la bécane, la sacrée bécane ! J'avais promis de payer à trois mois, ça tombe demain : alors j'ai préféré me trotter... Je n'ai pas ça, dit-il, avec un geste dont il abusait d'autant plus volontiers qu'il avait de belles dents.
— Es-tu bête ! Tu ne pouvais pas m'écrire ? Tu n'as pas ça! Mais j'ai ça, moi, maintenant.
— Dis donc, si tu me versais la chose... actuellement? J'expédierais par le courrier de ce soir, et
le billet ne serait pas protesté. Préférable... pour le nom.
— Tu passeras à la caisse en rentrant.
— Eh bien ! rentrons. . . Je n'ai pas extrêmement rhabitude d'aller pedibus, je suis vanné.
Bien que vanné, il força le train pour rentrer plus vite. Il monta, sans entr'acte, à la chambre d'Hélène, il fît une large brèche à ses fonds de réserve. Mercœur entra au moment où elle refermait vivement le secrétaire. Il ne devina point ce qui venait de se passer, mais le geste brusque d'Hélène, la rougeur de Michel lui inspira des soupçons de cachotteries et de complots. Il se retira presque aussitôt, et différa encore de s'entretenir avec le prince.
Les révélations parisiennes de Michel avaient ouvert à Hélène des horizons de joie. Quand elle descendit avec lui au salon, pour midi, elle n'était plus la même femme. Sa beauté de théâtre s'était adaptée à un nouveau rôle, comme celle d'une tragédienne qui passe aux grandes coquettes de la comédie.
M"® de Culpe était renversée sur un canapé, et Lanspessade renversé près d'elle, parallèlement. D'Effîat, sur une chaise à dossier raide, rectifiait sa colonne vertébrale. Ces trois personnages n'échangeaient aucune idée. Hélène prit Michel par la main, et le présenta d'abord au marquis.
— Mon cher monsieur d'Effiat, dit-elle d'un ton dégagé, voici mon frère, le prince Michel, qui
LE FRISSON DE PARIS iU
remplace avantageusement ma belle-mère et son insupportable Montréjeau ...
— Le simple soldat des croisades, interrompit d'Effiat.
— C'est vous dire, reprit Hélène, qu'il y a changement à vue, et qu'on a fini de se raser. Je sonne le réveil.
Lanspessade s'étira. D'Effiat examina Michel de la tête aux pieds.
— Oh ! dit Hélène gaîment, il faut nous faire un Parisien de ce garçon-là... H faudra commencer par rhabiller, ajouta-t-elle , entrevoyant, pour la première fois, que Télégance de son frère pouvait prêter à la critique.
— Il y a déjà l'instinct, répondit d'Effiat avec indulgence... Il y a mieux : l'étoffe. Bigre! Joli garçon ! Eh bien ! nous rhabillerons, princesse, nous rhabillerons.
— Et ces dames le déshabilleront, dit Lanspessade, qui, en l'absence de Bouteville, faisait les mots.
— Je ne pense pas qu'elles aient attendu, répliqua le marquis, en observant à la dérobée M""^ de Culpe, dont les regards, en effet, déshabillaient le beau prince. Elle le* contemplait avec un ébahissement amoureux. Cela sent le coup de foudre : mais la mise en train des passions mondaines est plus sommaire et plus rapide qu'on ne prétend, le monde n'étant qu'un harem pour la plupart des hommes.
LE FEISSOW DE PARIS es femmes, un haras. Lanspessade avait du ;il. Il s'avisa de l'imminent péril. Pour y 1 la première alerte, il se grouilla enlin, il nêler à la conversation de plus près, en
de grands airs d'impertinence.
en rabattre : Michel était en train d'affiriffiat ses goûts de sport, et il citait, comme issidu compagnon de ses promenades au b, le fameux Bob, le cousin de W de ; commanditaire rêvé de la Coterie! Et e blutait pas. C'était vrai que Bob avait
main au prince Badisteano, après vérifi-
son authenticité dans le Gotha, m de Boh, M"" de Guipe se leva, et entra ;ercle. Elle semblait, comme Hélène tout 1, suhir une métamorphose physique îns- Ces deux femmes, qui n'avaient eu jusque les plus froides relations, se regardèrent
l'impression bizarre qu'elles se reconnaisllles se prirent familièrement par le bras, lent où Mercœur fît son entrée, Michel
ince Pierre?... Connais très bien... Tous s, au Chalet du cycle... Il y vient rencontrer, par hasard, cette petite danseuse avec il est, Samori.
î leva les yeux sur sa femme et fut de nouppé de cette ressemblance avec Samori, it niée. On passa dans la salle à manger.
LE FRISSOiS DE PARIS 173
La princesse et M"*® de Culpe se tenaient maintenant par la taille.
Elles ne se lâchèrent pour ainsi dire point de la journée, et comme Michel se cantonnait dans leurs jupes, Lanspessade en était réduit à rester en arrière avec le mari et d'Effîat.
A l'heure du coucher, Tintimité de ces dames était à tel point que M""® de Guipe accompagna la princesse dans sa chambre et y demeura cinquante minutes à bavarder, en société de Michel, naturellement. Michel, demeurant dans le même corps de bâtiment que M"^® de Culpe, lui fît la conduite jusqu'à sa porte. Ils se trouvèrent nez à nez dans le couloir avec Lanspessade, qui croyait tout le monde endormi, et s'en venait tout tranquillement chez sa maîtresse.
Michel redescendit aussitôt chez sa sœur, pour luiraconter l'histoire, et lui révéler que son château était un vrai château des Liaisons dangereuses. Elle le mit enfin à la porte. Il se plaignit de son célibat.
— Je crois, dit Hélène, que M™"^ de Culpe... si le cœur t'en disait...
— Quand elle voudra, répondit Michel, et ça ne lui coûtera pas un sol.
— Elle fera donc une forte économie ! dit Hélène, qui rêva ensuite, toute la nuit, d'organiser cette intrigue.
Elle en fut pour ses frais d'imagination, Dès le lendemain, le petit jeu des dépêches commença.
Lanspessade avait dû faire à M™° de Culpe une
épouvantable scène, et apparemment la battre : car
elle reparut avec les traits tirés, et aussi morne
qu'avant l'arrivée de Michel. Il se trouva que l'in-
. de Culpe était de retour à Paris et
t, en conséquence, partir elle-même
)'Effîat était également rappelé pour
tiques affaires, qui l'obligeaient aussi
;hel, qui venait de faire une nouvelle caisse, déclara qu'il ne moisirait pas Plessis-Bourbon . Il était pressé de choisir et aménager sa garçonnière :
; mariage de sa sœur, il n'avait pour me des chambres meublées de Charley.
e, dit Hélène, que tu ne loueras rien i vu?
onne huit jours, pas plus, imploré, consentit à hâter le retour, ix premiers jours de novembre.
A rebours des probabilités, Tétat sentimental aigu de Mercœur et d'Hélène n'amena point, d'abord^ de crise : et ils se trouvèrent, sans y prendre garde, dans le régime commun aux trois quarts des ménages du monde, ce qui était à rebours du caractère de Mercœur. Ils existaient chacun de son côté. La chaîne de leur intimité (qui quand même leur paraissait encore lourde) était rompue.
Hélène avait beaucoup d'occupations hors de chez elle. Dans l'austère hôtel de Vendôme, qui pour elle n'était qu'un hôtel à l'autre sens du mot, elle était campée, ni plus ni moins que naguère à l'hôtel Bristol. Elle ne s'y déplaisait point comme elle avait redouté, sachant les dessous des gens qui y fréquentaient. Mais elle n'y tenait pas en place de la journée. Elle donnait de quotidiens rendez-vous à son frère, qu'il s'agissait présentement de loger et mettre dans ses meubles. Michel la venait prendre rue de Varenne à deux heures : ils ne se lâchaient pas de l'après-midi, sauf pour les courses d'habillage, le prince ayant interdit à
L sœur de l'accompagner chez ses fournisseurs
. «^^c! . les femmes n'y eaLeiident rien.
afficha d'abord la prétention que Michel ans le faubourg Saint-Germain, et porte à ne dissimula point qu'il manquait d'enle, mais il y daij^na chercher. On dénicha ques pavillons de douairières, à des fonds I. Mais Michel, accoutumé par son séjour rley à un confort américain, voulait des ns modernes : vivre horizontal, avec un côté de soi, où l'on n'a qu'à pousser des our être servi automatiquement.
ir, il s'avisa qu'il y avait utilité à faire • le coupé de sa sœur devant la bouson chemisier, rue Auber : il faisait à ce le commande d'importance. Il leva pour i l'interdiction , Hélène vint l'attendre r. Elle y posa longtemps. Il y avait un compliqué de chemises, dans toutes les assis, debout, penché, renversé, replié, ission sur un centimètre de plus ou de X devants, et le choix des piqués. Il ne s songer, si tard, à chercher des apparte- B dans le quartier où l'on était. Michel en ir les avantages. Âquoi bon se loger dans l'un de l'autre? Hélène ne sortait qu'en Vu fait, elle ne chérissait pas tant, ellen faubourg. L'appartement de son frère 3 pour elle aussi une façon de pied-à-terre.
Ne valait-il pas mieux qu'elle le choisît justement tout autre part, fût-ce un peu loin ? Elle se rendit à ces raisons. Elle était d'une humeur charmante : elle goûtait avec Michel ce plaisir bourgeois de la mise en ménage, qu'elle n'avait pu connaître en se mariant, puisqu'elle était entrée dans une maison déjà toute montée.
Les prix de la Madeleine et de la Chaussée d' Antin les refroidirent. Mais ils ne renoncèrent pas si vite. Désormais, au lieu que Michel vînt rue de Varenne, ce fut elle qui alla le quérir au Charley's, Elle l'attendait d'abord devant la porte, dans la rue Saint-Florentin ; mais il y passait trop de gens de connaissance, et puis Michel était déplorablement inexact. Elle prit le parti de monter. Elle le trouvait^ encore après deux heures, en déshabillé, déjeunant d'œufs bacon, dans l'atmosphère de son bain. Elle s'étonnait que Michel s'obstinât à déménager. Qù vit-on mieux qu'à l'auberge ? Michel lui fît sentir que sa situation en dépendait : tous ceux de la Coterie demeurant, soit au cercle, soit en famille, s'il prenait un chez-soi, il en pouvait faire le centre et le siège de la corporation.
Hélène, qui venait de lui apporter un col de zibeline, était fort en train. C'était le premier décembre. Il avait neigé, il gelait ferme, et cela les faisait souvenir de leur pays. Ils étaient bien fourrés : ils firent la partie d'aller à pied. Ils poussèrent jusqu^au parc- Monceau. Ce quartier les
enchanta, ils eurent le pressentiment qu'ils y trouqu'ils étaient venus chercher, et ils y fet une trouvaille, sur les quatre heures aiAi.
lille n'était autre chose que l'Aquariiim le Beaujeu, toujours à louer. Mais ni Michel n'avaient jamais entendu parler le Beaujeu ni de l'Aquarium. Michel ignon hôtel, dès qu'il le vit, du bout de and il aperçut l'écriteau, il pensa que du miracle, et fit une action de grâce it. Mais il désirait si fort qu'il n'osait ", craignant quelque difficulté imprévue, it toute pâle du même désir et de la ite. Ils se consultèrent des yeux, et ils it à sonner.
ite fut, à chaque pas, une surprise et un ':, comme dans les contes de fées ou la esse égarée au milieu des bois y trouve oup un petit palais à sa mesure. Il y i un carré de jardin, Catherine Beaujeu viser le sien par une haie basse. Quand rla d'un loyer de six mille francs, ils ipérés,
lit six mille en meublé ! Ailleurs, que ébourser de première mise ? Et Michel un sou. Voilà le problème résolu, lent était comme un somptueux débar- !s les pièces que Catherine possédait en
double ou en superflu, avec des tableaux au mur, des bibelots et même des bijoux dans les vitrines : la chambre à coucher en Louis XVI de Trianon, les chaises à la lyre, les tentures de damas de soie mauve passé, glacé d'argent, et le lit entièrement doré, qui avait, dit-on, servi à Marie-Antoinette (comme le métier oii Catherine brodait à ses mercredis). On cité autant délits de Marie- Antoinette que de cannes de M. de Humboldt. L'argenterie était dans les tiroirs, et le linge de maison dans les armoires. L'on pouvait prendre possession aussitôt le bail signé.
Hélène s'informa de la propriétaire, qu'on leur dit demeurer dans l'hôtel voisin et s'appeler M""® la baronne Beaujeu. Ce nom leur parut respectable. Mais la baronne Beaujeu n'était point de retour à Paris, et n'y serait de dix jours. Michel eut des inquiétudes dans les jambes. Au reste, comme cela fendait le cœur à Catherine de ne plus trouver d'amateur pour l'Aquarium, et de mettre à louer, elle ne s'en mêlait pas : son notaire avait mission de gérance et entière procuration. Hélène et Michel montèrent dans leur voiture et furent chez le notaire. Ils demandèrent pour la forme une diminution qui leur fut refusée, l'emménagement immédiat ne fut même autorisé que moyennant paiement d'un demi-terme, au 13 janvier. Quant au paiement d'avance, exigible pour les locations en meublé^ il n'en fut point question, dès que la princesse eut décliné ses noms et titres.
Michel voulait coucher le lendemain, et il n'avait point de domestique.
— Prête-moi Marie Nicolaïevna, dit-il.
— Tu la garderas, dit Hélène. — Ne lui fallait-il point, de toute nécessité, une femme ? Celle-ci était de confiance. « Si tu étais malade la nuit ! Et puis elle viendra te border tous les soirs et te préparer ton verre d'eau. » Pour le reste du ménage et la porte, un groom devait suffire. C'était mercredi : ils commencèrent des recherches dans les petites annonces du Figaro, Hélène était si heureuse qu'elle voulut faire encore un cadeau à Michel. Elle lui acheta une médaille-fétiche, qu'elle voulut tout de suite, dans la voiture, lui attacher à une chaîne qu'il avait au cou avec un scapulaire et d'autres médailles ou reliques. Au retour, elle se garda bien de rien raconter à Mercœur, elle était jalouse de sa joie et ne vQulait point la partager.
La première soirée de Michel et sa première nuit ne furent point de très bon augure. D'abord, au lieu qu'il eût le sentiment qu'il prenait enfin pied dans Paris, il eut tout juste le sentiment contraire ; qu'il était retourné en Bessarabie. Il avait tenu, pour cette première fois, à dîner chez lui, seul, et outre qu'il ne supportait point la solitude, Marie Nicolaïevna lui fit une cuisine sauvage qui l'exilait à mille lieues du boulevard. Ensuite, elle fut insupportable d'attentions de mère nourrice. Il la renvoya dans sa chambre et se mit au lit après un
coup d'œil au jardin neigeux, dont la seule vue le fit frissonner. Le silence était imposant. Ayant coutume de s'endormir au bruit des voisins qui rentraient à toute heure de nuit, et d'être bercé par une lointaine musique de tziganes, Michel ne put fermer Tœil. Enfin, il prit peur et, à deux heures du matin, il sonna Marie Nicolaïevna. Elle vint, vêtue d'un méchant peignoir rouge, se coucha sur le tapis, et endormit son grand nourrisson en lui racontant des histoires. D'Effiat et Lanspessade auraient bien ri ! La période qui suivit fut morne. Michel n'avait d'amis que par le sport, et c'était morte saison. Il n'avait plus d'occasions de voir Bob. Il ne faisait partie d'aucun cercle. Il n'était pas encore affilié bien sérieusement à la Coterie. Il rencontrait le marquis et Lanspessade le soir, chez Gharley. Mais ce n'était plus cette intimité soudaine de la campagne. Lanspessade s'arrangeait aussi pour que M™^ de Guipe ne pût aller à l'hôtel de Vendôme lorsque Michel s'y trouvait. Mais le prince y allait lui-même fort peu : sa sœur ne l'invitait guère, elle ne prenait plaisir qu'à le voir dehors ou chez lui. Elle y venait passer deux heures par jour. C'était son unique plaisir, à elle, qui ne lui suffisait point, à lui. Il s'ennuyait, et comme la plupart des beaux hommes qui ne sont que beaux, sans relations ni entregent, il était, pour l'article femme, en disponibilité : il regrettait le temps de ses bonnes fortunes du Quartier Latin.
Il n'avait pu se dispenser de gâter l'harmonie de son ameublement Louis XVI par l'adjonction d'un divan de cuir. Il y abusait de la position horizontale et des cigarettes. Pourtant, ce qu'il avait de slave se traduisait par un certain goût du froid et de la neige, à condition qu'il fût bien emmitouflé : il faisait volontiers les cent pas dans son jardin. Il s'équipait à la russe, avec des snow-boots, le chinnel à pèlerine, matelassé d'édredon, à grand col roulé et à revers de martre, et aussi un bonnet ^ à grands poils qu'il trouvait qui lui allait bien, et
qu'il n'avait pas d'autre occasion de porter, la mode ne l'autorisant point.
Il espionnait, comme en province, les fenêtres de sa voisine. Elles s'ouvrirent enfin, Catherine Beaujeu fut de retour dans les derniers jours de décembre. Catherine ignorait la location : son notaire n'avait point jugé à propos de Timportuner d'une nouvelle si minime que cette location de six mille francs. C'est la première chose qu'elle apprit en rentrant. Elle fut exaspérée. Elle n'avait mis à louer que par acquit de conscience, car elle était femme d'affaires rigoureuse, quoique n'ayant nul besoin de ce maigre supplément de revenu : mais elle espérait bien qu'elle ne louerait pas. Il y avait apparence ! Elle demanda le nom de son locataire, et quand on lui nomma le prince Badisteano, elle haussa les épaules. « Parbleu ! un rastaquouère ! » dit-elle. Elle ne se rappelait aucunement que son
ancien ami le duc de Mçrcœureût épousé une princesse Badisteano. Elle eut le sentiment qu'elle n'était plus chez elle, pensa résilier à n'importe quel prix, donner congé le plus tôt possible ; et d abord, elle bouda son jardin.
Elle n'y put tenir trois jours. Elle avait une bassecour, par dilettantisme de la vie rustique, et ses goûts devenaient tout doucement des manies de vieille fille, car en dépit de sa jeunesse extraordinaire, elle avait, moralement, ses quarante-sept printemps. Il fallut qu'elle rendît visite à ses volailles. Il faisait grand froid. Elle s'enveloppa jusqu'aux yeux. Michel se promenait, également encapuchonné. Ils se virent, sans voir leur visage. Le prince fît une manière de salut, mais sans retirer son bonnet, comme c'est l'usage en hiver dans son pays. Elle le jugea grossier. Ils avaient l'air de deux prisonniers cellulaires faisant leur tour de promenade en des préaux contigus. Cette image les attrista. Ils rentrèrent.
Catherine revint le jour suivant, mais sachant qu'elle serait vue, elle fit quelques recherches de coquetterie. Le décor de neige. lui allait bien, comme la poudre aux teints frais et éclatants. Michel ne fut pas autrement surpris de cette beauté, ensemble majestueuse et piquante ; mais il la regarda franchement et d'un air ingénu de gourmandise. Comme le froid était moins aigre, il avait choisi, dans son jeu de pelisses, une qui l'engonçait
moins que le chinnel, et, dans son jeu de bonnets, une loutre rase qui laissait voir quelque chose de sa figure. Catherine fut émerveillée de ce magnifique animal. Ils se saluèrent avec plus de considération et rentrèrent aussi avec plus de hâte. Michel n'y pensa plus, mais Catherine y pensa terriblement.
Quelle fatalité ! Elle trouvait déjà fort cruel d'avoir à ses côtés, dans ce logis d^amour, un étranger en place de^ l'amant, mais elle n'avait pas prévu ce comble de disgrâce qu'elle pourrait devenir curieuse de l'étranger. Et elle avait trop d'expérience de toutes les sortes de sentiments ou de caprices, pour se dissimuler qu'elle était curieuse de celui-là. Elle reconnut que l'accident était à prévoir. Tout locataire, pourvu seulement qu'il ne^ fût point mal, avait bien des chances de l'intéresser parmi tant de souvenirs encore chauds et dans le magasin aux accessoires de ses récentes passions. Et c'est qu'il ne s'agissait point d'un quidam qui ne fût point mal, mais du plus bêtement beau qu'elle eût tâté de toute sa carrière.
Jamais elle ne s'était senti Tappétit plus aiguisé. Elle était aussi bien appétissante. Elle retourna au jardin avec un trouble délicieux. C'était le premier janvier. Elle pensa que le nouvel an lui fournirait une occasion de prendre langue. Mais Michel ne parut qu'un instant, et au seuil de sa porte, sans voir Catherine. Une jeune femme rousse et fort
belle se tenait auprès de lui. Catherine eut le cœur tenaillé par. la jalousie. Elle n'usait guère de familiarité avec ses gens, elle interrogea pourtant sa femme de chambre. Celle-ci n'avait point réussi à nouer des relations avec l'inabordable Marie Nicolaïevna ; mais le groom de Michel était plus accessible et plus bavard. Catherine sut que la* beauté rousse n'était qu'une sœur. Elle respira. Elle s'avisa enfin de prendre des renseignements chez son notaire, etsutquelepetitrastaquouère était le beaufrère du duc de Mercœtirr Elle en fut effarouchée. " Le 2 janvier, elle guetta en vain ; mais, le 3, elle vit sortir Michel, et sortit elle-même aussitôt. Le salut fut plus cordial. Ensuite, il y eut un temps d'arrêt et un peu d'hésitation. Catherine s'avança, dans. la direction -du prince, jusqu'à la haie, et il fut bien oblige d'y venir aussi. Il souriait avec un eS:t'rême embarras.
— Je vous demande pardon d'être indiscrète... mais je connais mes devoirs de propriétaire, dit-Bile, en affectant, et assez mal* le ton de la plaisanterie. J'étais absente lorsque vous avez signé le bail. Je ne me souviens plus trop de l'inventaire. Est-ce gu'il ne vous manque rien.?..*. Ne cratgnez pas de mé réclamer ce qui vous manquerait, ajouta-t-elle tendrement.
— Oh ! madame la baronne, s'écria Michel, il n'y a rien à dire^ l'hôtel est ravissant !... Ravissant ! répéta-t-il avec feu.
— Je vois pourtant que vous faites des... améliorations... Il vient des ouvriers.
^ — Oh! répondit Michel, très rouge, ce n'est rien... Je... j'ai... seulement pris la liberté... de... le cabinet de toilette...
Elle sourit avec une indulgence maternelle.
— Il était un peu mesquin, dit-elle, rougissant elle-même.
— Oui, dit Michel.
Il examina la boucle de ses snow-boots, attentivement. Il était au supplice, comme chaque fois qu'il avait une conversation à soutenir. Il ne se doutait point que son interlocutrice fût Tune des femmes les plus spirituelles de Paris, et il avait d'autant plus le droit de Tignorer qu'elle devenait, rien qu'à le voir, parfaitement stupide.
Elle reprit :
— N'est-ce pas votre sœur, madame la duchesse de Mercœur, que j'ai eu le plaisir d'apercevoir avant- hier ?
— Oui, affirma Michel.
— Je ne la connaissais que de réputation. Elle est bien belle.
Michel répondit d'un regard aussi familier que * flatteur, qui devait se traduire à la lettre : « Vous êtes fichtrement bien, vous aussi. » C'est bien comme l'entendit Catherine. Elle tressaillit d'espoir. Elle reprit le ton de là tendresse :
— Je pense que votre sœur vient vous voir souvent, qu'elle vous gâte?... Vous êtes si jeune !...
— Oui, dit Michel en baissant les yeux, comme si c'était mal.
Marie Nicolaïevna parut et cria, de la porte :
— Michel Mavrikiévitch^ mon pigeon, voici ' notre Hélène qui vient t'embrassier.
— On y va, dit-il... Je vous demande bien pardon, madame.
En entrant, il apostropha la vieille à mi-voix :
— Es-tu bête! Je te prie de m'appeler prince devant le monde, et pas pigeon, et de m'annoncer madame la princesse.
Catherine, tout en revenant chez elle à petits pas alourdis (c'était son unique signe d'âge), se répétait avec ivresse : « Michel Mavrikiévitch, mon pigeon ! »
Elle retrouva son pigeon le lendemain et jours suivants. Elle était aux anges. Elle n'avait osé souhaiter qu'une passade, et le sort lui accordait une idylle. Elle se garda bien de l'interrompre en passant la frontière, ou en invitant Michel à venir faire salon le mercredi. Elle Taimait bien mieux de l'autre côté de la haie. Le mercredi, Michel s'étonna de ne pas rencontrer Catherine, mais il entendit les voitures, qu'il vit en file dans la rue. Il aperçut le prince Pierre. Il demeura persuadé que M""^ la baronne Beaujeu était une baronne de marque.
En considération d'une telle propriétaire, il fit le
ferme propos d'acquitter son loyer très exactement. Cela n'avait pas lieu de l'inquiéter. Il n'avait que sept cent cinquante francs à verser le 45. Il fut, le 41, rue de Varenne, et pria Hélène de lui remettre la somme. Elle se mordit les lèvres.
— Ecoute, dit-elle, nous avons dépensé à tort et à travers. Il me reste à peu près juste quarante Ibuis. Prends les trente-sept et demi qu'il te faut, mais ne les entame pas. Je ne pourrai plus rien te donner d'ici à la fin du mois.
— Tout cela, dit Michel avec importance, est fort mal organisé. Réglons nos affaires, s'il te plaît. J'accepte très volontiers que ton mari et toi vous subveniez âmes besoins, puisque je ne peux pas prendre, naturellement, un métier. Mais conviens que c'est gênant pour moi d'avoir à vous tirer l'argent louis par louis. Je ne sais pas où je vais. Faites-moi une pension régulière. Parles-en donc à César, c'est un bon garçon, je suis sûr qu'il sera de mon avis et qu'il agira proprement.
— Il est complètement inutile de mêler César là dedans, dit Hélène avec autorité. Tu es mon frère, et non pas le sien. Tes affaires ne regardent que moi. Voici ton terme, et je te prie de ne t'adresser qu'à moi quand tu as besoin de quelque chose.
Elle mit lés billets dans une enveloppe, et elle écrivit en travers : Demi-terme de janvier^ de cette même grande écriture dont elle écrivait, sur d'autres enveloppes : Pour Sa Majesté.
Michel n'insista point : il tenait les sept cent cinquante francs. Il rentra, et jeta l'enveloppe dans un tiroir. Le lendemain 12, il reçut la visité de sa fidèle manucure. M™® Laveuve. Il la fit payer par Marie Nicolaïevna, qui devait avoir quelque bas de laine. Mais au dernier coup de polissoir, le groom apporta une douzaine de chemises de nuit. Michel ne pensait plus^du tout à celte commande, qu'il avait faite •sans nécessité et par occasion de bon marché ; elles ne valaient que quarante-cinq francs pièce, plus douze francs de chiffre, soit au total six cent quatre-vingt-quatre fii^ncs.
Michel les admira quelques minutes, puis se livra à un complaisant essayage, et au bout d'une heure donna ordre qu'on laissât .le paquet. Le groom rapporta la nx)te. Michel donna ordre que Ton passât un de ces jours. Le commis opposa les habitudes de la maison et une consigne où sa propre volonté n'était pour rien. Michel pensa se mettre en colère, et prendre prétexte pour refuser la fourniture. Mafs on y regarde avant de se brouiller avec un chemisier qui est le premier de Paris et que d'Effiat déclare, le seul possible. Et puis, il y a des chemises qu'on ne refuse -pas. Michel décacheta l'enveloppe, en- dépit de fa mention *qu'Hélène y avait inscrite, et, la note réglée, il lui resta exactement soixante*six francs pour payer son terme*
Il n'avait plus qu'à sa coucher, ce qu'il fit. Q'était son grand. remède. Il déjeuna au lit, sans
faim. Marie Nicolaïevna bourdonnait autour de lui. « Qu'as-tu, Michel Ma vrikiévitch? Dis à ta vieille ce que tu as... » II Fenvoya au diable. Il se rhabilla pour se distraire, et s'en alla rue de Varenne. Catherine Beaujeu prit froid à Tattendre.
— Tiens ! dit la princesse, j'allais chez toi.
— Oui... mais... j'ai à te parler.
D'habitude, il était net, dans les -questions d'argent. Il revint cette fois aux précautions oratoires et aux circonlocutions cérémonieuses. Il raconta sa mésaventure avec du style, comme un conte des mille et une nuits.
— Enfin, conclut-il, lu vois, il faut toujours en venir où je disais. Faut que Mercœur marche.
Qu'est-ce que ça te coûte de lui parler? Veux-tu que je pousse la première pointe?
Et il répéta son refrain favori :
— Bon garçon, notre César. Je l'aime bien.
— Ah ! tu m'ennuies, à la fin ! dit-elle. Qu'est-ce qu'il t'a fait pour que tu l'aimes bien? Pourquoi distu que c'est un bon garçon ? Est-ce que tu en sais quelque chose?
— S'agit pas de ça, répondit Michel avec flegme. Sommes le douze. Faut sept cent cinquante balles pour le quinze avant midi. J'ai soixante-six francs.
Elle se jeta dans un fauteuil, plutôt accroupie qu'assise, le menton appuyé sur son poing. Elle regardait son frère en face, mais sans le voir : elle réfléchissait. Elle réfléchit dix minutes. Il attendait.
Elle se leva brusquement, ouvrit un secrétaire, en tira un écrin démodé, et le jeta à son frère qui attrapa la chose au vol.
— Tiens, dit-elle, prends ça.
— ... tu que j'en fasse ?...
C'était un collier de petites perles formant festons, d'un orient assez médiocre. Lorsqu'on avait remonté, pour sa corbeille, les pierres de famille, Hélène avait souhaité que ce collier fut transformé en collier de chien. Mercœur s'y était opposé, le bijou venant de M"® la duchesse de Berry qui l'avait donné à l'avant-dernière duchesse de Vendôme. Hélène se moquait de garder un souvenir de la duchesse de Berry : elle savait seulement que ce collier était laid, point neuf, impossible à porter. Elle en avait bien d'autres, et d'ailleurs elle détestait les bijoux, du moins elle le disait, toute prête à dire le contraire demain. Michel tirerait bien quelques billets de cent francs de cette vieillerie. ^
— Mais à qui le vendre ? ^
— Ne va pas chez un brocanteur, dit la princesse : il te volerait. Adresse-toi au joaillier qui a remonté mes pierres : c'est Sauvageon, rue de la Paix.
— Ça m'embête, dit Michel, qui n'avait point.de scrupule, mais à qui ce petit commerce rappelait par trop ses débuts du Quartier latin.
Il accepta quand même, mais il ne se confondit point en remercîments.
— Prends ma voiture, dit Hélène, je ne sors plus que dans deux heures, tu me la renverras.
Michel se fît conduire chez Sauvageon. Il flâna longtemps devant la porte, vraiment embêté comme il avait dit, parole ! Mais il vit, à l'étalage, une bague serpent, avec l'œil en rubis, qui le frappa d'admiration. Il songea que les perles d'Hélène valaient, suivant toute apparence, plus de sept cent cinquante francs. Il se contenterait de cette somme en espèces, et prendrait, pour le boni, le serpent. Gomme cela ne lui coûtait rien, il fixa également son choix sur une paire de supports pour chaussettes, en élastiques de soie mauves avec coulants et grifles d'or, enrichis de minuscifles saphirs. Il n'hésita plus : il entra dans la place.
L'extrême amabilité du sieur Sauvageon acheva de le mettre à son aise. Cet homme de cinquante ans, trop doucereux et trop jeune, avec sa barbe grise de chèvre, trop soyeuse, sa calvitie révélatrice et son œil noyé, était du type de ces hommes, d'une distinction raffinée, qui finissent malheureusement en cours d'assises. Son fils, jeune homme blond et timide, semblait destiné à marcher sur les traces paternelles.
Tous deux examinèrent le bijou, froidement.^ Ils ne firent aucune difficulté pour en opérer l'achat. Ils ne descendirent pas jusqu'à le déprécier par de désobligeantes remarques, et carrément ils lui assignèrent une valeur marchande d'environ dix
mille francs. Michel resta maître de soi. Il commanda sur-le-champ le rubis et les supports de chaussettes. Il manœuvrait déjà vers le comptoir, croyant palper sans délai ce qui lui revenait d'argent liquide. Mais le courtois Sauvageon se fît scrupule de traiter à la légère une transaction de catte importance. Rien ne prouvait que la valeur des perles ne fût pas encore plus considérable. Il se réservait de les faire expertiser dans laprès-midi. Le lendemain matin il ferait remettre le chèque, le serpent et les supports, à l'adresse que son client voudrait bien lui indiquer. Michel fit connaître son nom, et sa fâcheuse adresse. Sauvageon père sourit imperceptiblement : il était le joaillier de Catherine Beaujeu.
Dès que Michel eut le dos tourné, le père et Ve fils se regardèrent.
— C'est le petit collier de la duchesse de Berry, dit-Sauvageon père. Il appartient à la duchesse de Mercœur.
— Mais, dit Sauvageon fils, le prince Badisteano est son frère. Et c'est bien lui qui est venu : j'ai reconnu'le coupé de la duchesse, et la livrée.
Il n'est pas de plus fîn§ limiers de police que les bijoutiers. Malgré ces excellentes références, .Sauvageon père n'hésita pas à mettre l'écrin dans sa poche et à l'emporter rue de Varenne.
Le duc de Mercœur était là. Sauvageon lui fit
demander quelques minutes d'entretien, pour affaire délicate. Il fut introduit.
— Monsieur le duc, dit-il, veuillez excuser une démarche qui n'a de cause que ma probité commerciale, et que d'ailleurs un homme tel que monsieur le duc ne saurait mal interpréter. Un jeune homme... oh ! un jeune homme charmant... qui se dit votre beau-frère, le prince Badisteano... Monsieur le duc pense bien que je ne doute pas de son identité... C'est une simple formalité que je remplis... Le jeune prince est donc venu tout à l'heure me proposer de lui acheter... ceci...
Sauvageon mit Técrin ouvert sous le nez de César, qui eut un saisissement. Il regarda le collier, sans rien dire. Il se remit assez vite pour dire, du ton le plus naturel :
— Oui, je sais, monsieur Sauvageon... Je vous remercie... et la duchesse va vous être bien reconnaissante. Elle ignorait la valeur de ce souvenir, et ne pensait point sacrifier grand'chose en l'offrant à mon beau-frère... qui voulait, je crois, en faire échange contre quelques bijoux de fantaisie, ajouta-t-il, à tout hasard.
— Le prince, dit Sauvageon avec un sourh^e passablement narquois, a choisi en effet une bague et une paire de jarretières.
— Eh bien ! monsieur Sauvageon, je vous prie de lui envoyer ces deux objets, que vous porterez à mon compte... Vous n'avez rien avancé sur le collier?
— Rien, monsieur le duc.
— C'est bien, laissez-le-moi.
Sauvageon fît une fausse sortie.
— Ce n'est pas ici, dit-il en renlr'ouvrant la porte, que je dois envoyer les objets ? C'est directement à monsieur le princç Badisteano...
Et il dit l'adresse tout au long. Mercœur fut ahuri. Il n'y avait pas à s'y tromper, l'Aquarium portait le même numéro en bis que l'hôtel de Catherine Beaujeu.
— C'est chez lui, dit-il, sans perdre contenance, seulement un peu plus bas.
Dès qu'il fut seul, Mercœur se leva, et marcha. Il ne pouvait pas rester assis : il étouffait. Hélène aurait pu faire n'importe quoi sans le tirer de cette inexplicable, de cette lâche torpeur où il s'abandonnait depuis des semaines, de cette atonie : oui, elle aurait pu faire n'importe quoi — excepté ce qu'elle avait fait précisément. Vendre, avec ce dédain, un souvenir, qui n'est précieux que comme souvenir, et qui l'est d'autant plus ! Une relique ! Quelque chose de la maison de Vendôme et du sang de France ! Inconséquence ? Etouderie ? Soit ! Mais l'étourderie était signe d'une différence de foi, de culte, symbole d'une mésintelligence native et irréductible. Mercœur ne raisonnait point cela : il le sentait, physiquement, comme un coup d'épingle qui vous réveille en sursaut, et qu'il continuait de sentir, aigu. — Quant au domicile invraisemblable de Michel, voilà le bouquet !'
Cet homme calme était en proie à l'exaltation, à une colère, qui était comme une sainte colère. Gel^Jui faisait mal. Avec toute sa virilité^ toute son énergie, il avait envie de pleurer. Allons, il était temps d agir, c'est-à-dire, au moins, de* parler. Mais que dire ? Mercœur ne trouvait que deux phrases f « Vous vendez les bijoux de ma famille pour entretenir votre frère ! -^ Votre frère s/est logé dans... quel mot?... dans la réserve dune fille entretenue ! » Assurément ce n'est pas cela qu'il fallait dire ; mais il n'avait rien inventé de. mieux, quand elle entra chez lui, en hourrasque, inconsciente et toute à sa. joie. Il n'avait pas même serré Fécrin. Elle le vit.
— Hélène ! dit Mercoéur douloureusement.
— Eh hien? dit-elle avec hauteur.
— Monsieur Sauvageon vient de me rapporter ce collier. Je vous prie, de le garder, et de me faire connaître la somme dont notre frère a besoin.
— Mon frère n'a besoin de rien, répondit-elle sèchement.
— Alors ?
Elle se tut.
— Vous avez oublié, reprit-il, que je tenais à C6 souvenir. Je vous L'avais dit. .
Elle fît un geste d'impatience. Pouvait-elle comprendre ? Comme les débiteurs d'Egypte, qui met-taient en gage les momies de leurs ancêtres, elle aurait bien porté chez l'usurier, pour faire de
Targent à Michel, toutes les cendres de toute la famille Badisteano. Alors, des perles d'une grand'mere de Vendôme, venant de la duchesse de Berry ! ... Mercœur éclata.
— Mais vous ne vous rendez pas compte de ce que vous avez fait ? Vous avez vendu un dépôt, en somme, qui ne vous appartient pas plus qu'à moimême...
— Eh bien ! puisque vous Tavez racheté, vous, le mal est réparé.
— Oui, celui-là... murmura-t-il.
Elle fît mine de sortir pour couper court à la scène. Il la retint.
— J'ai autre chose à vous dire. Savez- vous, avec votre inexpérience et votre manie de ne me consulter en rien, où vous avez casé votre frère ?
Et, après explication : .
— J'exige que ce scandale cesse. Je paierai le dédit qu'il faudra, mais Michel déménagera dans les quarante-huit heures.
•- — Michel est libre, dit Hélène révoltée.
Elle ne prit peur qu'une fois dehors. Mais elle avait de plus graves soucis. Le terme de Michel ? Elle venait de manquer une belle occasion de le tirer à son mari! Mais elle avait trop d'orgueil pour revenir là-dessus.
Le lendemain, Michel se réveilla' dans les sentiments d'un homme à qui l'on va présenter, sûr un plateau, un chèque de cinq cents louis. Il s'aperçut
aussitôt qu'on était le 13 janvier. Cette date Taffecta beaucoup. Il fît, devant l'icône, une prière plus longue que d'habitude, avec nombre de génuflexions, prosternations et signes de croix.
Le 13 de chaque mois, il restait enfermé, et inoccupé. Il ne se hâta donc point de se lever. A midi, n'ayant point de nouvelles de M. Sauvageçn, il s'énerva. A une heure, Marie Nicolaïevna lui remit un carton, qui contenait la bague et l'autre objet.
— Qui a apporté cela? dit-il.
— Un employé.
— Il n'a rien dit ?
— Rien.
Michel ne comprit pas et s'inquiéta davantage. Après tout, ce ne pouvait être qu'un retard, imputable à l'expertise, non un accroc, puisqu'on lui faisait tenir les deux bijoux. Pourtant, ce 13 l'inquiétait. Mais il possédait le serpent d'or à œil de rubis. Il se coucha sur le divan et se mit à fumer des cigarettes en regardant sa main.
Hélène arriva, lui sauta au cou, pleura en pous-, sant d'incohérentes lamentations.
— Qu'y a-t-il, bon Dieu !
— Mercœur est un moujik ! dit-elle.
Elle le mit au fait. Il n'attacha que peu d'importance aux tristesses conjugales de sa sœur et à la tyrannie de son beau-frère.
— Bon cœur, au fond, dit-il... Je ne mets jamais le doigt entre l'arbre et l'écorce.
Mais il se résignait moins facilement à perdre l'aubaine du collier. Hélène s'impatienta.
— Tu es ridicule à la fin avec ton terme !
Qu'est-ce que ça fait ? Si tu ne paies pas aprèsdemain, tu paieras le 30, ou dans un mois.
Elle en avait vu bien d'autres chez la princesse sa mère 1
— Tu ne sais pas ce que tu dis, répliqua Michel. Il y a propriétaire et propriétaire. Non, mais voistu le prince Badisteano disant à la baronne Beaujeu : Baronne, je n'ai seulement pas trente-sept louis et demi à la maison? Vois-tu ma tète?
Hélène éclata de rire : « Elle est fraîche, ta baronne ! » et après l'avoir éclairé, elle lui communiqua l'ultimatum de Mercœur.
— De quoi se mèle-t-il? dit Michel, qui ajouta : Tu aurais bien pu profiter de ses dispositions pour lui carotter mes trente-sept louis et demi.
H la renvoya, sous prétexte qu'il avait à s'habiller pour sortir. H ne sortit point, ni le lende-* main. En se couchant, le soir du 44, il dit à Marie Nicolaïevna : « Tu me laisseras dormir demain le plus tard possible. »
Vers onze heures, Catherine Beaujeu vint ellemême présenter sa quittance. Elle avait imaginé ce moyen fort simple de pénétrer chez son locataire. La stupidité de Marie Nicolaïevna la servit admirablement. La vieille nourrice entra dans la chambre
de Michel et lui dit en le réveillant : « On vient pour le loyer, » sans dire qui venait.
Il chercha une phrase d'excuse,- tout en enfilant son pyjama de soie des Indes ; mais il n'avait pas encore les idées très nettes. Il se méfia de Marie Nicolaïevna, qui faisait mal les commissions , et pensa qu'il s'expliquerait mieux en personne.
— Fais entrer, dit-il.
La petite-russienne n'y vit pas de mal, et introduisit Catherine Beaujeu. Il jeta un cri, elle fit un mouvement de retraite, mais tant pis ! Marie -Nicolaïevnà, qu'il commençait d'invectiver, s'enfuit, et ils restèrent seuls.
— Madame, dit-il, je vous demande mille pardons. Cette folle a les habitudes de son pays. Elle n'a pas cru... Elle ne m'a pas dit que c'était vous. — Il rougit. Il était charmant.
— Mon Dieu! balbutia-t-elle, j'avais... pris la liberté... de venir moi-même... en voisine. Nous sommes. presque à la campagne...
Elle tendit la quittance. Michel regarda ce papier, comme un enfant qui va fondre en larmes.-
— C'est que, dit-il, je ne... je ne suis p^s... en mesure....
Pas en mesure ! Ah ! la plus tendre parole n'eût point- ravi Catherine davantage ! Quand Michpl releva les yeux, il comprit bien tout de suite à quoi tenait son acquit. Pourtant, il la repoussa d'abord assez vivement. Elle s'effraya. Elle le désirait si
fort!... mon Dieu!., est-ce qu'il né voulait pas d'elle ?... Mais c'était seulement pour se donner le temps de retirer, avant de mal faire, sa chaîne de cou avec le scapulaire et les médailles bénites.
Jamais le prince Michel n'avait possédé de maîtresse dans des conditions pareilles de commodité. Il ne se dérangeait même pas : elle venait, elle avait la clef. Elle fit pratiquer une brèche dans la haie, qui ne fat point rasée, par respect humain. Elle attendait que ses gens fussent endormis, et le groom de Michel en bordée. On n'avait pas de secrets pour Marie Nicolaïevna, qui, dès le grand jour du 18 janvier, avait- couru à l'hôtel de Vendôme, annoncer à Hélène Mavrikievna, la bonne fortune de Michel Mavrikiévitch.
La princesse n'en manifesta point d'enthousiasme, mais non plus de surprise. « Voilà, pensat-elle, qui tranche la question du déménagement, » et elle fut bien aise que Michel dût envoyer promener Mercœur. Elle changea d'opinion lors de sa première visite à l'Aquarium. Elle n'y était plus chez elle. Michel l'écoutait distraitement, et tressautait au moindre bruit.
— Qu'as-tu donc? lui dit-elle enfin.
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M—Jf <■ I— *»
— Catherine vient m'embrasser tous les jours avant de sortir. J'ai peur d'un carambolage.
Il ne dissimula point que la baronne détenait une clef. Hélène devint sérieuse. Elle lui demanda s'il songeait à la résiliation de son bail. Déménager n'est pas rompre. C'est elle qu'il envoya promener. Il savait ce qu'il avait à faire, peut-être!
Déménager I Mais il tenait à la cohabitation plus qu'à la femme ! L'amour n'était qu'une des mille douceurs que cette cohabitation lui procurait. Il vivait dans du coton. Catherine aurait-elle pu le dorloter ainsi, à distance? Il n'avait de partage qu'avec le vieux duc de Nevers, de qui les visites se faisaient de plus en plus rares et paternelles. Il ne prit pas garde que Catherine le confinait peu à peu dans sa voluptueuse prison, l'y surveillait et lui retirait la faculté, sinon la liberté, d'y voir personne : au lieu qu'elle-même ouvrait son hôtel à tout venant, enfin c'était l'amour au harem, mais avec une transposition assez plaisante. Lorsque Michel s'en avisa, il était bien tard pour secouer le joug, surtout avec sa nonchalance. Hélène, qui n'en recevait aucune nouvelle, revint le voir, et lui prêcha encore de prendre une décision. Il ne trouva plus les arguments de sa sœur aussi faibles ; pourtant il secoua la tête, et déclara l'affranchissement impossible.
La princesse Hélène rentra fort abattue. Son frère lui échappait ! Elle se vit à l'abandon, seule, dans une ville étrangère. Son mari jusqu'alors
n'avail point compté pour elle, et à présent qu'elle le savait capable de colère, c'était pis : elle avait peur de lui, mais une peur folle; point, cette peur qui conduit certaines femmes à Tamour aussi sûrement que les coups : une peur refroidissante, en opposition avec toute sensualité. La seule vue de Mercœur la mettait en agonie. Elle avait des transes, des claquements de dents. De quel ton sans réplique il avait dit : « J'exige que Michel déguerpisse dans les quarante-huit heures ! » Il demanderait bien, un jour ou Tautre, si ses ordres étaient exécutés. Hélène attendait la nouvelle scène. Cette expectative lui était un supplice, d'autant qu'elle se prolongeait contre toute vraisemblance. C'est dès le lendemain que César devait dire : « Votre frère m'a-t-il obéi ? »
Lui-même n'y comprenait rien, et se reprochait cette apathie : il avait parlé haut et bref, commandé, et il n'osait seulement plus prendre acte de la désobéissance! Mais le duel conjugal a je ne sais quoi d'une lutte sournoise et sans noblesse, qui déconcerte les volontés de bon aloi. Les plus forts y perdent leur jeu. Ils battent le fer, ils menacent, et ils ne poussent pas les attaques.
Comme il temporisait toujours, et sans plus de raison, il fit une rencontre qui fut cause que cette inaction s'éternisa. Un jour de semaine, qu'il n'y a personne aux Champs-Elysées, il remontait l'avenue, à pied, les mains croisées derrière le
dos. Il sentit un bras se glisser tout doucement sous le sien, et vit près de son visage celui du prince Pierre qui souriait, avec cet air de timidité qui était la façon personnelle et raffinée du prince, d'être aflable.
César n'avait point rencontré Pierre depuis fort longtemps, ni causé une seule fois avec lui à cœur ouvert depuis le mariage. Il éprouva une joie si vive qu'il en fut d'abord étonné, et ensuite mis en méfiance : car il se rappela cette crise d'amitié pareille qu'il avait eue au Plessis-Bourbon, la lettre confidentielle écrite à Pierre, et aussitôt jetée au feu. Mais Pierre sut, d'un seul regard appuyé et d'une expression de physionomie, lui faire entendre, sans rien dire, qu'il saurait tout comprendre, sans rien demander.
Ils firent quelques pas en silence. Des enfants jouaient sous les arbres.
— Où m'emmènes-tu? dit César, et d'avance il consentait avec joie, son pâle sourire en témoignait, à l'accompagner n'importe où.
Pierre ne répondit pas d'abord, et ses allures devinrent embarrassées. Il craignait quand même que César fit des difficultés pour le suivre où il allait.
— Tu ne devines pas ? répondit-il enfin, avec plus de timidité.
Mercœur sourit encore, cette fois, d'un air entendu.
Ils arrivaient. C'était dans le quartier Marbeuf, dans Tune de ces petites rues où la modernité de l'architecture et de la décoration donne aux imjïieubles de rapport un faux air d'hôtels particuliers. Les appartements minuscules, mais commodément distribués, font encore illusion dans leur neuf, et le prix des loyers est modique. Cette dernière considération, outre le voisinage de Thôlel de Nevers, avait décidé le prince Pierre à y installer sa maîtresse : car, malgré la fortune de son père, il ne disposait que d'un budget de jeune homme assez restreint et tout à fait bourgeois.
La Samori demeurait au quatrième, mais avec ascenseur. Elle voyait de son balcon la tour Eiffel, à partir de la deuxième plate-forme. L'escalier était tendu d'étoffe, avec un tapis qui n'était pas à fond beige et à bandes rouges, une rampe qui n'était pas de fonte, mais de bois. Mercœur eut le sentiment qu'il pénétrait dans une maison bien organisée et bien tenue. Il prit place dans l'ascenseur, à côté du prince.
La femme de chambre qui leur ouvrit la porte, n'était pas une soubrette effrontée. Elle avait un certain âge, et une correction irréprochable. « Bonjour, monseigneur, » dit-elle, avec une familiarité qui n'étonnait point. Mercœur en fit la comparaison avec la familiarité insupportable d'une Marie Nicolaïevna.
La physionomie de l'ameublement ne pouvait
laisser aucun doute sur les mœurs du logis : cela sentait l'amant unique ; César s'attendrit en songeant au bonheur conjugal de son ami Pierre et à la fidélité de Samori. Un visiteur ironique n'eût point manqué d'observer que ce ménage gardait trop soigneusement les apparences d'un vrai ménage pour n'en être pas un faux. Mercœur se contenta de faire une comparaison fâcheuse avec les habitudes boh^^mes importées dans son hôtel de Vendôme et dans son' château du Plessis-Bo'urbon, depuis que la princesse Hélène Badisteano était devenue duchesse de Mercœur.
Mais comme le parallèle lui devint plus douloureux quand la Samori en personne fit son entrée ! Sa ressemblance frappante avec la princesse Hélène n'accusait que plus cruellement la difîérence de leurs caractères et ce renversement inouï des rôles. La petite danseuse respirait le bonheur et l'amour honnête. Elle était dan? la nature et dans la vérité. Cela lui donnait une séduction irrésistible et un charme sain. Comme elle ne faisait point mystère de ses joies ijitimes, elle fut heureuse d'y associer l'ami le plus ancien et le plus intime de son ami. Elle lui donna une franche poignée de main de camarade et le remercia gracieusement de cette bonne visite. Puis elle embrassa Pierre amoureusement, sans fausse honte, et Mercœur, loin d'être gêné, s'attendrit davantage qu'on se gênât si peu pour lui.
Il se reprocha d'avoir mat jugé cette aimable femme, la première fois, ou mieux la ^seule fois qu'il l'eût rencontrée, l'autre année, chez Catherine Beaujeu. Il aurait voulu se faire pardonner ce jugement téméraire, qu'elle ignorait. Il éprouvait aussi un vague étonnement : il n'avait connu que des Gillette de Raiz et des Jeanne Théroigne, il ne soupçonnait véritablement point que dans la classe des femmes libres on pût trouver de l'agrément, du tact, une éducation parfaite, l'usage du monde, et des sentiments humains. Ce n'était point préjugé, mais inexpérience. Il voulut croire que Samori était une exception et le bonheur de Pierre un privilège. Il en fut heureux sans jalousie. Qu'il se trouvait bien à ce foyer, si différent, hélas ! du sien ! Le spectacle de cette félicité calme trompait du moins son appétit. Mais il craignit d'importuner ses hôtes. Plusieurs fois, au cours d'un entretien futile, mais qui avait son charme secret, il se leva : Samori ne le laissa partir qu'avec Pierre, et elle exigea la promesse qu'il reviendrait. Il s'y engagea bien volontiers.
Il avait le cœur plus léger. Il ne sentait plus la fatigue de vivre, sachant désormais un lieu sur terre où il pouvait se mettre à l'abri et goûter du repos. Il en usa sans discrétion : la discrétion n'est une vertu que dans le commerce de l'indifférence, elle devient même coupable dans celui de l'amitié. Mercœur avait conçu du premier coup
une véritable affection pour la Samori, et il s'y abandonnait avec d'autant moins de retenue que la nature de ce sentiment ne lui présentait aucune obscurité : Samori, étant la maîtresse dé Pierre, ne pouvait pas être pour lui un objet de tentation. La plupart des hommes se vantent bien haut de cette délicatesse, en quoi ils mentent : elle était si véritable chez Mercœur qu'elle demeurait' sous-entendue. Il n'y pensait point. Quant à Tétrange ressemblance de Samori avec la princesse Hélène, ce n'est point ce qui eût inspiré de' la sympathie à Mercœur, le contraire plutôt, et du moins il n'était rien de mieux pour le garantir de jamais jete'r sur Tamie nouvelle un regard de suspecte complaisance.
Il ne se crut point tenu de n'y monter qu'avec Pierre, ou aux heures qu'il savait le trouver là. Il recherchait même innocemment les tête-à-tête, et la Samori fut si accueillante qu'après fort peu de temps, tête-à-tête ou visites en tiers se renouvelèrent presque tous les jours.
César qui, pour la première fois de sa vie, entrait dans l'intimité d'une femme, s'y livra d'abord tout entier. Les navrantes et saignantes confessions qu'il n'avait osé faire à son ami d'enfance, à son frère, il les fît, sans réticencesni hésitations, àcette femme qu'il connaissait à peine, mais qui était femme ! Et puis, c'était aussi une façon de les faire indirectement à Pierre. Il savait bien qu'elle lui répétait fidèlement tout, et cela lui était doux de
savoir et de sentir enfin Pierre informé du lourd secret, sans que rien eût jamais été effleuré entre eux.
Mais si la Samori était une exquise femme, fort capable de consoler Mercœur, elle n'avait aussi, dans les questions de mariage et de rapports entre les sexes, qu'une philosophie de danseuse. Cette philosophie, assez ressemblaijte à celle que la princesse elle-même avait laissé transparaître dans son épître à la Reine, tenait bien plus de compte des sympathies et des répulsions naturelles que des sacrements, de Futilité sociale et du devoir. Elle* ne fut pas sans influer sur Mercœur, dont elle acheva d'endormir la conscience chrétienne et Wvolonté d'homme. Il se détachait et il se résignait de plus en plus. Il n'eut pas même un accès de colère quand il apprit de la jeune femme, qui élait avertie de tous les scandales parisiens, la liaison de son beau-frère Michel avec Catherine Beaujeu !
La princesse Hélène apprit également, après un temps fort court, les relations de son mari avec la maîtresse du prince Pierre. Elle fut mise au fait par M""® de Culpe, à qui Lanspessade ne consigna plus l'hôtel de Vendôme dès qu'il sut Michel à peu près brouillé avec le duc, et d'ailleurs mis sous le boisseau par Catherine.
M™** de Culpe arriva jin beau jour, comine si elle était venue la veille, et reprit avec Hélène le ton
de cette intimité qui, au château, n'avait duré que vingt-quatre heures. Elle arrivait à propos pour jouer auprès de la princesse le même rôle que Samori jouait auprès de César.
Hélène avait cette manie des confidences, ou mieux des déshabillages d'âme, qui, chez certaines exotiques, va de pair avec la manie des vastes correspondances. Elle se déshabilla donc, dès la première visite, et avec cette furie d'impudeur qui blesse toujours les délicatesses natives d'une Parisienne, fût-elle dévergondée. Mais M"® de Culpe se dispensa de laisser voir qu'elle fût blessée, ou peu sensible à cet affectueux abandon. Elle se contenta d'user, pour elle-même, d'un peu plus de réserve, sauf en ce qui concernait sa toquade (on ne peut dire autrement) pour le prince Michel, qu'elle avait intérêt à trahir comme par mégarde. Dès qu'Hélène eut la confirmation de ses soupçons anciens à cet égard , elle sauta au cou de M™* de Culpe, elle fut- la chose de cette femme, comme Marie Nicolaïevna était la sienne. C'est alors que M"® de Culpe lui révéla les allées et venues de César dans le quartier Marbeuf. Elle fit une moue dégoûtée. « C'est du propre ! » murmura-t-elle. Elle ne douta pas une minute que le duc partageât la Samori avec le prince Pierre. Et Dieu sait, avec son imagination,, les idées qu'elle dut concevoir de ce partage et de cette promiscuité 1
M™' de Cûlpe ne la quitta, à l'heure du dîner,
que pour revenir après déjeuner le lendemain, et ainsi, quotidiennement. Leur amitié eut des dehors qui pouvaient les exposer aux méchants propos. Elles portaient des chapeaux et des robes pareilles. A vrai dire, c'est gratuitement ou sans y penser qu'elles bravèrent la calomnie, mais leur intimité n'en fut pas moins la. plus abominable mise en œuvre de corruption et de dépravation réciproque. La hardiesse, et encore plus la grossièreté de leur langage, aurait stupéfié les hommes, qui se croient bien cyniques au fumoir. Elles tranchaient toutes les questions, morales et autres, tantôt d'une critique effroyablement clairvoyante et malsaine, * tantôt d'une non moins malfaisante stupidité, et au prix de leur nihilisme, le neveu de Rameav eût semblé une œuvre fade. Il s'agissait bien de théories ! Elles ne discouraient que pour s'exciter Tune l'autre : elles y réussissaient furieusement. Mais W" de Guipe au moins avait un homme en tète, Michel, au lieu qu'Hélène, mise à points haletait de désir sans objet, comme dans la fièvre d'une seconde et. plus dangereuse puberté.
Ce vide affreux de son cœur lui fit sentir mieux qu'elle n'avait aucune attache avec le monde. Elle vivait dans l'hôtel de Vendôme comme dans une prison. M""* de Culpe venait l'y voir, mais comme dans une prison. M™° de Culpe lui apportait les échos du dehors, mais c'était comme une gazette, qu'on reçoit en exil ou en prison. Elle ne s'était
pas sentie si prisonnière au retour de la campagne, à cause de ses escapades avec son frère, ni ensuite, tant que la maison de son frère lui était restée ouverte. Ah ! qu'elle enrageait d'en être exclue I Tant pis ! Au risque de se heurter à Catherine Beaujeu, elle voulait y retourner, s'imposer. Mais elle apprit de M™® de Culpe qu'elle pouvait moins que jamais y mettre les pieds.
Le prince Michel achevait de réaliser ses rêves. Il était devenu enfin l'un des personnages prépondérants de la Coterie ! L'Aquarium était devenu l'un des sièges de cette corporation !
Après le long et monotone hiver, Michel avait repris, dès les premiers beaux jours, ses matinales promenades au Bois. Le matin, il était libre de sortir comme il voulait, Catherine Beaujeu ne se réveillant guère avant midi. Le premier jour, à rheure du vermouth, au Chalet du cycle, il rencontra Bob, et Bob JFut cordial. Où devait se revoir tous les matins. Michel, un peu à l'étourdie, pria Bob de venir visiter « son hôtel ». Il fut même question d'une crémaillère, qu'on ne pendit point : mais le projet suffît à les amuser jusqu'au Grand prix, et donna au prince un renom d'hospitalité.
Lanspessade n'essaya point de détourner Bob, qu'il devenait malaisé de conduire. C'est ce parvenu, au contraire, qui finissait par prendre dans la Coterie une influence dirigeante, laquelle eût porté ombrage à d'Efflat lui-même, si d'Effiat ne
se fût piqué de prestige décoratif plutôt que d'une puissance réelle. Bob avait trop de finesse et d'usage pour faire sentir l'autorité de ses millions ; mais il avait aussi le sang trop bourgeois pour ne pas Texercer à la rigueur.
Mais ce n'est pas encore tant sa fortune qui imposait, c'est son immense popularité. Bob était populaire! Des extravagances, de Targent habilement jeté, et surtaut son beau physique, un peu vulgaire, mais appétissant ; ses muscles, son coup de poing, sa crânerie en course, quelques notables performances de cycliste amateur avaient assuré à ce cadet une royauté parisienne, une royauté des halles. On le reconnaissait dans ta rue. On l'appelait par le diminutif de son prénom,» à Iq, mode américaine. On l'avait chansonné dans les revues. Enfin, la foule, créatrice de types comme elle est créatrice de légendes, avait reconnu en lui et consacré le type de son époque et de sa génération.
Un tel souverain — un vrai, celui-là, par la volonté nationale — faisant au prince Michel Badisteano la faveur de son amitié, il devenait impossible et impolitique de maintenir le prince Michel Badisteano en quarantaine. Lanspessadese mit en devoir de contracter avec Michel une liaison des plus intimes. Le marquis d'Effiat s'invita, sans façon, à la crémaillère que Ton devait toujours pendre.
En attendant, TAquarium reçut une destination fort bizarre.
On n'avait que faire d'un lieu de réunion dans la matinée, les rendez-vous étant au Chalet du cycle, puis, après quelques jours, au vélodrome Buffalo. Bob, qui devait courir un . match sur route le V mai, s'était mis à l'entraînement, et tous ceux de la Coterie s'entraînaient, par imitation* D'Effiat venait de présider à l'aménagement des deux cabines qu'ils louaient en commun.
Le soir, de huit heures à deux heures, on se rencontrait successivement chez Charley, où on prenait le dîner, puis dans un théâtre, ensuite chez Durand et chez Paillard, pour finir la soirée chez Charley encore, autour d'une corbeille de pommes de terre frites froides.
Mais, comme le travail du matin reportait la promenade d'agrément à l'après-midi, et qu'à cette heure il est fastidieux d'aller dans les rues à bicyclette, l'Aquarium, situé à égale distance du centre et du Bois, devenait le lieu de halte et de garage tout indiqué.
On remisait les machines dans le vestibule. On trouvait dans la chambre à coucher le linge et les costumes de rechange ; et avant de revêtir la livrée correcte de cinq heures, on se douchait dans le somptueux cabinet de toilette établi par Michel, sur les ruines de ce cabinet un peu mesquin, dont Catherine Beaujeu ne parlait pas sans une certaine confusion.
L'illustre courtisane fut stupéfaite de voir Michel
reconquérir à Timproviste sa liberté, vivre du matin au soir en plein air, et passer tout juste trois quarts d'heure par jour dans Fhôtel, alors trans- . formé en hammam. On y circulait de tous les côtés dans l'appareil le plus sommaire, hommes et femmes, car il en venait aussi, et quelles femmes! Les rôdeuses à bicyclette de la Porte-Maillot ! Marie Nicolaïevna étendait les peignoirs humides sur les jolis meubles de la chambre» d'une époque peu acoutumée à tant d'hydrothérapie. Le groom, qui avait pris des leçons particulières, s'affublait d'un pagne et massait tour à tour chacun de ces messieurs, tandis que M™® Laveuve attendait patiemment le premier prêt, dans la pièce voisine : elle rendait à toutes ces mains, gâtées par l'usage des sports, un aspect présentable de mains d'oisifs, elle ravivait, au moyen de la pâte-rubis et du polissoir, la corne des ongles ternie par l'eau froide.
Malgré les avertissements de M™® de Culpe, Hélène osa venir un soir : Michel ne lui avait pas donné signe de vie depuis quinze jours et ne répondait pas à ses lettres. Heureusement, il était plus de cinq heures et demie.
— Ah! ma petite âme, dit Marie Nicolaïevna, tu arrives trop tard !
Elle ne put répondre d'abord, prise à la gorge par le parfum ammoniaque de l'eau de Cologne russe, entêtée par l'atmosphère lourde. Puis elle dit, d'une voix lasse :
LE FRISSON DE PifRIS 217
— Est-ce que Michel ne rentrera plus avant dîner?
— Si, pour s'habiller encore! dit Marie Nicolaïevna, avec admiration.
Hélène monta dans la chambre à coucher. L'air y était plus irrespirable et les parfums plus capiteux, le désordre des vêtements, jetés çà et là, prodigieux. Le groom, dans sa tenue de massage, disposait rhabit du prince, le gilet de velours et la chemise, sur le lit doré de Marie-Antoinette. Il resta parfaitement ahuri à la vue d'Hélène, se demanda s'il était ou non convenable de lui présenter des excuses sur l'incorrection de sa tenue, et, en fin de compte, se remit à sa besogne comme si de rien n'était. Elle s'assit au bord du divan.
— Le prince rentrera-t-il bientôt ? dit-elle.
— Oh ! sûr, pas plus tard que dans une heure.
— Seul ?
— Sûr.
On entendit un battement de mains dans le cabinet. Hélène tressaillit.
— Qui est là? dit-elle.
— C'est m'sieu Bob qui m' fait signe pour sa douche.
— Il n'est donc pas sorti avec les autres ?
— Non... '1 était arrivé en r'tard... Puis, s'est pas pressé, non plus... Il attend 1' tailleur, qui doit venir lui essayer des maillots d'course... C'est minutieux, ces éssayages-là.
Il hocha la tête avec toute l'importance d'un spécialiste compétent en la matière ; mais sa voix faubourienne n'était pas exempte d'une certaine ironie. Il se glissa dans le cabinet de toilette, sans attendre le congé de la princesse, jugeant qu'il était superflu de faire poser plus longtemps « m'sieu Bob »,
Bob!... Il était là, derrière celte porte. Elle ne l'avait jamais vu... Si : sa photographie dans un groupe, mais mal éclairée, pas au point... Il était là, le Bob du boulevard, le Bob d'Auteuil et de la Croix-de-Berny, le Bob des refrains de vaudeville... il était là! Et à cette pensée qu'il était là, elle sentit un si bizarre trouble, une fièvre si particulière, elle fut effleurée d'un si mystérieux souffle, qu'elle se rappela tout d'un coup, la phrase plagiée de Michel, sur le perron des Variétés et le frisson de Paris : elle avait passé vingt fois devant les Variétés sans rien éprouver d'extraordinaire, mais, cette fois, pas moyen de nier, elle l'avait, elle le tenait, le fameux frisson... Brusquement, elle entendit le bruit du jet de lance, des claques, des exclamations haletantes. . .
Elle fut troublée davantage, et autrement. Elle se leva, elle s'éloigna. Elle avait la tête brûlante. Elle s'en alla jusqu'à la fenêtre. Elle appuya son front contre la vitre. Le jardin était encore dénudé. Seulement un peu de moisissure verte au long des branches. Le crépuscule se prolongeait. Le ciel était blanc.
La porte s'ouvrit, soufflant^une buée tiède. Le groom, sans entrer, tendit le bras, saisit sur le divan le paquet des vêtements de Bob, qui ne pouvait pas venir se rhabiller ici. Hélène tourna la tête, rien qu'une seconde. La porte était restée entr 'ou verte. Quelqu'un passa. Elle entendit une troisième voix, une longue discussion, il s'agissait apparemment de cet essayage. On passa encore derrière elle, sans qu'elle se retournât pour voir. Des portes se refermèrent. Puis ce fut le silence, et elle resta dans un malaise vague. Elle changeait de temps à autre le point d'appui de son front sur la vitre, qu'elle échauffait trop vite. La nuit tombait.
Michel n'arriva guère avant sept heures. Elle ne l'entendit point, il dut l'appeler.
— Eh bien I dit-il, qu'est-ce que tu fais là?
-^ Je t'attendais, fit-elle, d'une étrange voix. Alors, il faut venir te voir? Qu'est-ce que tu deviens? Tu pourrais me répondre, au moins, quand je t'écris!
11 leva les bras au ciel.
— Tu t'imagines que j'ai le temps? Je ne suis pas libre ! Je suis à l'entraînement ! Nous sommes tous à l'entraînement ! C'est très amusant, mais c'est très absorbant... Au fait, puisque tu tiens à me voir... viens donc à Buffalo, un de ces matins... Il n'y a encore personne. Nous sommes en famille. C'est charmant ! Viens donc !
li, dit-elle.
Ttit.
lu soir né la rafraîchit poiot, et le lende-
le avait encore cette migraine en cercle
^ent les ivresses de la veille. Elle était
et sans pensée qu'une seule, fixe :
, s'organiser pour aller au vélodrome iës le matin suivant?
seule, il n'y fallait pas songer. Hélène féré cependant, mais le chaperonnage de ulpe s'imposait. Celle-ci, comme de juste, t point prier. Elles n'échangèrent qu'un mais qui transforma leur intelligence en ,é. Ensuite, elles furent toutes changées, folles, elles passèrent l'après-midi à se
puérilités incroyables, comme si elles t pas eu des âmes lourdes de préméditatuvaises, d'inavouables désirs, d'adultères imes.
ndemain matin, quand le coupé de la ! les emmena vers Neuilly par les rues elles étaient encore différentes : absorbées, ies — trop intimes pour faire ensemble des ies, un peu endormies peut-être. Elles ; des chapeaux discrets et des costumes mais cette fois point de même couleur, !!!ulpe, en loutre, et la princesse en bleu
Par-dessus, Hélène portait une vaste ! nourrice, couleurmuraille, alors démodée
depuis deux ou trois ans, mais qui lui plaisait par un certain air de manteau pour aventures.
Michel n'avait rien exagéré. Le vélodrome Buffalo était pour rinstan tune propriété exclusive de la i
Coterie et un manège privé. Le vide en paraissait fort triste, avec ce ciel pâle et cette fraîcheur un peu aigre d'avril. Dans les tribunes, quelques ouvriers faisaient une réparation, à grands coups de marteaux retentissants. Personne ne roulait sur la piste : c'était le temps de repos. D'Effîat, Michel, Lanspessade et Bob se promenaient sur la pelouse centrale, d'Effîat en tenue de Bois, avec le veston et la culotte flottante, les trois autres en maillots de course, semblables à des maillots de bain, sur lesquels ils avaient passé de grands manteaux beiges, à boutons énormes, à poches multiples et à piqûres apparentes, qui tombaient jusqu'à leurs chevilles nues.
— Tiens! ma sœur, dit Michel.
Il se détacha du groupe, Hélène s'avança vers la barrière de la piste. Lanspessade aperçut M"*® de Culpe et rejoignit aussitôt le prince. Il épia leur poignée de main, qui fut molle et indifférente. M°* de Culpe jeta un regard si tendre à Lanspessade, qu'il aurait dû croire qu'elle venait ici pour luimême, mais il lui répondit d'un regard farouche et mécontent.
D'Efflat venait à son tour vers la barrière; et au contraire Bob, qui n'avait pas encore eu l'honneur
d'être présenté à la duchesse, s'en allait vers les cabines. Hélène en eut un extrêioae désappointement, presque une angoisse. Elle ne prêta pas d'attention au compliment du marquis, et suivit Bob des yeux. Il s'arrêta près d'une des machines, qui était renversée par terre. Il appela son valet de chambre et lui jeta son manteau. Elle grelotta en pensant à l'impression de fraîcheur qu'il devait sentir. 11 était grand et vigoureux, très blond et très blanc. Ses couleurs de course étaient noir avec une étoile bleue. Il enfourcha sa bicyclette.
— Michel, dit sèchement Lanspessade, pour interrompre la conversation, Bob se met en piste, venez chronométrer.
Mais le temps que Michel, qui avait les mouvements fort lents, eût tourné la tète, Bob avait accompli sa moitié de tour, et était là.
— Présente-le-moi, dit Hélène à son frère.
Elle fut prise d'un tremblement. Elle fut obligée
de s'appuyer à la barrière.
— Bob! cria Michel, obéi
Il sauta en arrière, malgré l'allure rapide, et retint par la selle sa bicyclette qui filait. Il s'approcha, l'air riant, le regard franc et droit.
— Mon ami! Notre Bob! dit Michel... Ma sœur.
Elle tendit sa main. Bob lui baisa le bout des doigts, au lieu de lui donner le shake-hand qu'elle
attendait. Cette étiquette ne paraissait point en rapport avec le costume de Bob, qui n'était point celui des cours. Tandis qu'il se courbait, Hélène, voyant son cou largement découvert par Téchancrure du jersey, se rappela une vieille coutume de Bessarabie, en désuétude, qui était que les femmes rendissent un baiser aux hommes sur les cheveux ou. sur la nuque, au moment que ceux-ci se penchent pour leur baiser la main. Bob croisa ses bras nus et, les appuyant sur la balustrade, se mit à causer avec la princesse, familier déjà. Lanspessade rappela.
— Allons, Bob !
— Vous avez froid, dit Hélène, étourdiment.
H rougit qu'elle en eût fait la remarque. Elle
baissa les yeux, c'était la première fois de sa vie.
— Vous permettez? dit Bob.
n poussa, à la main, sa machine, et la mit en place pour un départ sans élan. Puis il se mit en selle, maintenu en équilibre par le prince Badisteano, qui avait une main à l'arrière de la selle et l'autre au guidon.
Hélène observait ce groupe si attentivement que Lanspessade put, à deux pas d'elle, faire une brève scène à M""" de Culpe.
— Qu'êtes-vous venue faire ici? lui demandat-il à brûle-pourpoint, et avec la brutalité qui, dans cette union lucrative, était la sauvegarde de sa dignité d'homme.
— Je suis venue te voir, répondit-elle doucereusement.
— Vous auriez pu m'en parler d'avance. Je n'aime pas les surprises... Ce n'est pas ici la place d'une femme comme il faut.
— Ce n'est qu'hier que W^ de Mercœur m'a priée de Fy accompagner ce matin.
— Lanspessade ! cria Michel, qui se fatiguait de porter Bob. Eh bien? Et le chrono?
— On y va.
D'Effiat donna le départ, à la bonne franquette, en tapant trois fois dans ses mains. Au troisième coup, simultanément Lanspessade déclencha Taiguille à secondes du chronomètre et Michel lança Bob, d'une forte poussée en avant, pour aider au démarrage.
Hélène étouffa un cri. Elle assistait à ce spectacle pour la première fois. Elle avait cru que la poussée de Michel allait tout précipiter par terre, homme et machine. Mais déjà Bob arrivait au virage et, penché vers l'intérieur de la piste, faisait avec la verticale un angle vertigineux. Hélène ferma les yeux. Elle ne les rouvrit qu'à l'instant où l'air déplacé, fouettant son visage, l'avertit que Bob passait devant elle. Et déjà il était au poteau, d'où Lanspessade cria quelque chose qu'elle n'entendit point : sans doute, que le train n'était pas suffisant, car il se plia davantage sur le guidon et activa le mouvement de ses pieds. Elle eut encore un arrêt de respiration aux deux
virages, puis Bob traversa une nappe de soleil où les nickels de sa bicyclette, une seconde, étincelèrent. Hélène remonta jusqu'à Textrémité de la piste, comme pour aller au-devant de lui. Il vira une troisième fois, et alors il piqua droit sûr elle. Vu de si près, et de haut en bas, le virage relevé lui fit l'effet d'un mur, sur lequel le coureur devenu fou se précipitait à toute vitesse. Elle perdit la tête. Elle voulut crier, l'avertir. Elle le voyait déjà brisé, sanglant ; et à l'instant même où son imagination surexcitée pressentait l'invraisemblable chute, les roues dérapèrent dans le tournant, la machine se renversa. Bob fut projeté en avant, roula deux fois sur lui-même et resta par terre à la renverse. Elle vit très distinctement une ligne rouge à son front déchiré, puis elle ne vit plus rien, qu'un brouillard. Elle entendit comme un bruit d'eau, comme si elle se noyait, et elle aussi, elle tomba...
— Pouvez-vous marcher? lui dit une voix lointaine?
Elle fut surprise de répondre : « Oui. » Et en effet, elle eut conscience que, soutenue sous les aisselles par deux personnes, elle marchait. Elle faisait des mouvements automatiques, elle ne voyait rien. Tous les objets autour d'elle tourbillonnaient dans le train de course. Moins de lumière, moins de froid lui fît comprendre qu'elle venait