IV
de pénétrer dans un endroit clos. Elle se laissa aller en arrière sur un lit, et cet abandon en arrière lui fit manquer le cœur, comme un mouvement de tangage.
Elle eut encore plusieurs minutes, non d'évanouissement, mais de recueillement, sans relations avec le monde extérieur, occupée à rassembler les forces éparses de son moi. Puis les voix qui bourdonnaient loin d'elle, se rapprochèrent, furent distinctes, reprirent leur sonorité normale. Quelqu'un dit : « Enfin, la voilà revenue, cette fois-ci. » Elle sourit.
L'étonnement de revivre fut augmenté par l'imprévu du décor : une pièce tendue d'andrinople, le plafond blanc, des supports pour les machines, au fond une grande toilette de pitchpin à dessus de marbre rouge. Le lit où Hélène était couchée, était placé le long du mur, du côté de la porte. En face, symétriquement, il y avait un autre lit, oii elle vit Bob. Un homme le frictionnait. Il était très pâle, mais ses lèvres commençaient à se roser, un peu. Il se tenait lui-même sous le nez, de la main droite, un gros flacon vert, plein de sels anglais. Sa main gauche, qui pendait, agitée d'un léger tremblement, tenait le bouchon du flacon, en forme de couronne. La blessure de son front, lavée, insignifiante — '■ quelque éraflure de clou, ne saignait plus. Ils se regardèrent d'un lit à Tautre. Ils respiraient tous deux avec force.
— Vous sentez-vous mieux? dit Bob, de sa voix naturelle.
Elle eut aussitôt des larmes dans les yeux. Elle ne répondit pas.
— La réaction, les nerfs... dit M™° de Culpe en essuyant le visage de la princesse.
Mais la crise nerveuse menaçante n'éclata pas encore, Hélène fit un eEfort surhumain. Bob repoussa l'homme qui le frictionnait. « Me voilà suffisamment drogué, » dit-il. Cet héroïsme fit monter de nouvelles larmes aux yeux d'Hélène; elle les retint et ne poussa qu'un gémissement sourd. Elle eut aux tempes et au front la fraîcheur d'un mouchoir humide et parfumé. Puis elle sentit de Téther. Elle se retrouva tout à fait bien.
— Mon Dieu ! dit-elle, sans se tourner vers Bob, vous n'avez donc pas de mal ?
— Tu ne connais pas la chance de Bob, dit Michel, gaîment.
Elle pensa aux faveurs du destin, vit, dans un ciel de rêve, l'étoile de Bob.
— Cinq minutes d'évanouissement, reprit d'Efflat, un petit verre de whisky, une bonne friction à l'alcool camphré, et voilà notre Bob tout prêt à remonter en selle.
— Oh ! fît Hélène, avec un geste de préservation.
Elle ferma les paupières et les rouvrit lentement.
Elle vit Bob penché sur elle. Il avait repris ses couleurs.
— Comment êtes- vous? dit-il.
Elle le remercia d'un sourire doux et navré, un sourire d'enfant malade. Puis elle eut un sursaut d'énergie, elle se dressa.
— Reconduisez-moi, je vous en prie, dit-elle à M'"^ de Culpe.
Elle essaya si elle pouvait marcher. Elle était assez forte. Le marquis lui offrit le bras. Lanspessade et Michel suivaient, dans leurs manteaux jaunes. Bob s'excusa.
— Ohl... dit-elle encore.
Quand d'Effiat Teut mise en voiture et fermé la portière, elle fît de la tête un signe las d'adieu ; mais soudain elle se pencha, appela, attira son frère :
— Je' ne veux pas, murmura-t-elle, que celte ridicule histoire vienne aux oreilles de Mercœur. Donne le mot d'ordre aux autres... Allez, dit^elle faiblement au cocher.
Elle poussa un grand soupir et s'abandonna.
M"'"" de Culpe, inquiète, pensa qu'elle s'évanouissait de nouveau. Mais elle fit un signe négatif, réclama le silence, la paix; et elle se mit à sangloter éperdument, les larmes débordaient de ses yeux baignés, roulaient sur ses joues livides. M™"" de Culpe lui prit la main. Elles restèrent ainsi, ne disant rien, détournées l'une de l'autre, jusque dans Paris.
Lorsqu'elle eut versé toutes ses larmes, Hélène, oiorne mais apaisée, pressa plus fort la main qui était restée unie à la sienne, mais M™® de Culpe à son tour ne répondit pas. Hélène l'attira, et elle résista comme les enfants qui, par amour-propre, ne veulent pas laisser voir qu'ils pleurent. Car elle pleurait aussi, de toutes ses forces, muette, mais déchirant son mouchoir avec ses dents, e Michel? » murmura la princesse. Comme elles s'entendaient! Elles s'accotèrent Tune contre l'autre, les bras noués, les épaules frileuses.
Un peu avant d'arriver rue de Varenne, elles firent ce bout de toilette à la poudre que les femmes peuvent faire dans leur voiture. (*Je viendrai après déjeuner, j> dit W^ de Culpe. Tous ces mémorables événements s'étaient accomplis avec une rapidité si grande qu'il n'était pas midi sonné. La princesse n'eut donc pas à inventer de prétexte. Elle acheva de se ressaisir quand elle \it Mercœur. Elle le toisa dédaigneusement. Il ne lui était jusque-là qu'indifférent : il lui devint odieux tout d'un coup, et cette fièvre brusque de haine rendit l'éclat à sa beauté souffrante et pâlie. Elle ne put lui marquer toutefois à quel point elle le méprisait, Mercœur en étant à cette période de la surdité conjugale qui déconcerte les tar|uineries et les attaques ; mais elle prit sa revanche sur sa bellemère de Vendôme qu'elle contredit aigrement et à tout propos, depuis le début jusqu'à la fin du repas.
Elle se retira ensuite dans son appartement^ et se mit sur une chaise longue dans un boudoir attenant à sa chambre. Elle put enfin se livrer à ses réflexions, qui étaient d'un ordre au moins singulier : elle se souvenait expressément d'avoir pressenti Taccident de Bob; et elle concluait, sans aucune hésitation, que son pressentiment l'avait causé. Elle s'accusait d'une influence fatale, de mauvais œil, sa superstition lui donnait une façon de conscience, et elle avait véritablement des remords de ce crime hypothétique. Elle eût été bien aise de se confesser. M"*** de Culpe, sur qui elle comptait, ne lui en fournit pas l'occasion. M°*** de Culpe avait épuisé son émotion dans la matinée et revenait après deux heures toute changée, toute sèche, plus soucieuse de résultats pratiques que de conversations en l'air. Elle avait pensé que Michel ne pourrait se dispenser aujourd'hui de venir à Thôtel de Vendôme malgré sa brouille avec Mercœur, et elle se flattait de le rencontrer. Elle s'informa des nouvelles de la princesse en badinant, et afl'ecta de parler d'autre chose, sur un ton de persiflage fort maladroit, qui fit qu'Hélène ne la retint pas. Elle dut quitter la place avant l'arrivée du prince.
D'Effiat^t Lanspessade vinrent ensuite. Ils firent une visite courte et insignifiante, mais Hélène apprit de leur bouche que, décidément, Bob n'avait aucun mal, qu'après deux ou trois
jours de repos il se remettrait à rentralnement, et que son match du V mai n'en serait point compromis. La princesse rendit grâce à Dieu, mais ses remords ne furent point atiénués.
Michel arriva sans se presser sur le coup de cinq heures et demie.
— Eh bien ! lui dit Hélène, c'est heureux ! On aurait le temps de mourir. *
— M'exagérons rien, dit Michel, d*un air narquois. Tu ne penses pas sérieusement à mourir pour notre Bob ? C'est déjà suffisamment coquet d'avoir tourné de Tœil à son occasion.
11 était dans la note de M"° de Culpe. Hélène se sentit loin, loin de lui. Elle essaya de le bouder. Il lui caressa la main.
— Voyons... On fait une tête à son frère maintenant?... Qu'a-t-il commis, ce frère? On le trouve sévère?... Front sourcilleux?... Oui-da!... Est-ce qu'il a dit de la morale?... Est-ce qu'il s'est voilé la face?... Est-ce qu'il vous a reproché votre cœur sensible et vos évanouissements scandaleux?...
Elle retira sa main.
— Tu sais, reprit-il, le Bob a été très touché, là, atteint profondément... On le serait à moins.
— Eh bien ! dit-elle, s'il est touché, il aurait bien pu venir en personne avec toi me témoigner sa reconnaissance.
— Y penses-tu ! Mais d'où sors-tu ? D'où reviens-tu? De Bessarabie !... Bob a beau être d'une
naissance ignoblemeat bourgeoise, il sait son < puérile et honnête » lui défend de ici sans y être ipvité formellement par ■X par toi, ce nonobstant votre intimité t un geste qui narguait la « puérile et
urs, poursuivit Michel, tu l'accables à 5, le dis-je, et au bon endroit du cœur, it connaître qu'il désirait avoir de tes ; soir môme. J'ai promis d'en apporter On dine ensemble pour fêter le salut .. Mais, attention ! ce n'est pas tout.
te.
manifesté un vif regret de ne pouvoir ;ner ici. Mais, les convenances! Bcb . dessus, et il ne dérape pas au virage. ' it : (1 La personne vient me voir quelpetit local. Le hasard est bon. On se I fiob a ri, et Bob a dit : « Je sais. Je contrée. > Hé?
rai, dit-elle, avec ie frisson.
'.z encore qu'il n'est pas gentil ce frère ?
Ime... qui vous ouvre ses salons... qui e de coupables rendez-vous, ine que tu me fais la grâce de les croire
it ! . . . Sans danger aucun .. . Je réponds.. .
— De moi?
— Non... de lui.
— De lui !
— De lui... jusqu'au V^ mai de Tannée courante. Après quoi, péril en la demeure. Donc, on connaît son devoir de frère, et on ne mettrait plus sa demeure à la disposition. '
— Pourquoi jusqu'au 1" mai?
— Parce que, jusqu'au 1®"^ mai. Bob est à Tentraînement. Comprends-tu le sens des mots ? Bob est à l'entraînement... Il aurait prononcé les vœux, je dirais non quand même, on ne sait pas. La chair est faible... Mais le code de l'entraînement... Inflexible... Et respecté!... Régime sec, viandes saignantes, légumes verts, chasteté ! Un Bob sait son devoir. Un Bob ne compromet pas, pour la bagatelle, le succès du match.
Cette bouffonnerie acheva de dissiper Hélène ; elle se trouva d'humeur à donner la réplique aux blagues fi^aternelles.
— Eh bien ! dit-elle, j'ai la fantaisie de voir Bob dès demain. Arrange-moi un rendez-vous pour demain.
— Impossible... Demain, Bob a la courbature, disent les savants docteurs. Après-demain, Bob a encore la courbature, par ordonnance de la même faculté... Mais après après-demain... Bob tâte de la machine tout doucettement, petite promenade au Bois, avec les amis... Et à cinq heures, Bob est
ir' -■ '
visible chez nous, pour toute personne qui en fera la demanda, frais, rose, réparé, mais... inaccessible !... Saint-Georges!...
Ce dernier mot suggéra à Hélène une idée ingénieuse et délicate. Elle se méfiait toujours de son mauvais œil. Elle n'en pouvait point réparer les effets passés, mais elle pouvait prévenir de nouveaux accidents, en offrant à Bob, comme une assurance contre elle-même, une médaille de ce saint Georges, qui fut, jusqu'à présent, le patron des cavaliers, et ne manquera point de devenir, par extension, celui des bicyclistes. Bob suspendrait Tobjet à sa chaîne de cou, car Hélène ne doutait pas que tous les Parisiens eussent, à Texemple de son frère, une chaîne de cou. Elle avait oublié si parfaitement la fâcheuse affaire du collier, qu'elle fit cette emplette chez Sauvageon ; et comme elle ne payait jamais comptant, la médaille de Bob fut passée à son compte, c'est-à-dire au compte de son mari. Elle choisit, au lieu d'une simple pièce, une médaille formant médaillon, avec un ressort, et qui s'ouvrait.
Elle s'en alla, au jour dit, chez son frère, où la présence de la Coterie 'lui fut révélée, dès le vestibule, par cette atmosphère fade et moite de salle d'armes, que relevait le parfum ammoniaque de Teau de Cologne russe. Marie Nicolaïevna, avec des allures farouches et mystérieuses, l'introduisit dans le salon.
Ce salon, situé au rez-de-chaussée, et où Ton n'entrait pas une fois par mois, exhalait, au contraire du vestibule, Todeur fine, surannée, un peu moisie et fort mélancolique des appartements de campagne. Il était meublé de laqué blanc et de toile de Jouy, aux tons francs. Les chaises et fauteuils étaient rangés avec une grande régularité, à l'ancienne mode, et comme en attente d'une compagnie de revenants. EnQn, il faisait à peine demijour. Hélène entendait rouler au-dessus de sa tête les pas de tous ces hommes, car la maison était une * vraie boite à musique. Elle eut un serrement de cœur plutôt qu'une émotion agréable quand la porte se^ rouvrit et que Marie Nicolaïevna, encore plus mystérieuse et plus farouche, introduisit Bob. - Cet appareil de romanesque mystère, qui touchait à la plaisanterie, les gênait un peu et quand même les troublait aussi tous les deux. Ils étaient souriants et embarrassés. Us ne savaient trop lequel des deux avait désiré le premier de revoir l'autre. Lui, était très jeune, très neuf, n'ayant jamais soutenu la moindre intrigue ni le moindre flirt mondain, bien qu'il se targuât d'une précoce expérience des femmes, pour avoir été exploité par des filles. Il était habillé avec une correction un peu lourde et pensait ressembler à un beau jeUne étudiant d'Oxford, mais il portait la marque de fabrique française reconnaissable au premier examen ; comme tous les Parisiens pur sang et
d'origine plébéienne, il n'avait d'anglais que la santé.
En dépit de leur extrême embarras, Hélène et Bob s'abordèrent avec une cordialité bruyante et sans façon, comme des amis de voyage, qui ne se connaissent pas, mais qui sont intimes. Peut-être ce décor de campagne les y aidait. Et puis, n'est-ce pas une aventure commune qui avait rompu entre eux la glace ? Et ainsi que dans une auberge, ils avaient occupé des lits contigus. Ils se rappelèrent, avoc une verve de touristes après le retour, les épisodes mémorables de l'autre matin, et ils rirent beaucoup, avec affectation, mais avec attendrissement, de leur défaillance simultanée.
— Et votre accident ne vous a pas refroidi?
demanda Hélène, avec toute la grâce de la pusillanimité féminine.
Il fît un beau geste. Elle contempla ce fier garçon avec une admiration émue. Mais leurs regards croisés se ternirent. Ils éprouvèrent une tristesse infinie. Ils n'avaient plus rien à se dire. Heureusement, les autres s'en allaient, on entendait leurs pas dans l'escalier.
— Ohé ! Bob ! cria Michel, du dehors.
Hélène mit un doigt sur ses lèvres, et cette invitation au silence fut comme un baiser ambigu. Bob entr'ouvrit la porte pour se glisser dans le vestibule. Hélène resta seule, il faisait nuit, et il parut que la nuit était tombée subitement. Elle resta
seule. Elle n'avait pas donné la médaille de Saint- Georges. Elle n'avait pas osé...
Dès le soir, elle se reprocha sa fausse honte ; et le regret que cette entrevue, souhaitée, escomptée depuis trois jours, eût gardé un tel caractère de froideur et de banalité, lui en fit méconnaître le charme voilé, les sous-entendus, les promesses. La réaction fut si violente, que tous les ballottages et tous les atermoiements de conscience usités en pareil cas s'en trouvèrent du coup supprimés ; et c'est à cette minute même que la voix secrète lui proclama officiellement qu'elle aimait Bob, et comment elle l'aimait, ce Parisien ! Comme une Cosaque ! Comme une barbare ! Elle l'aimait parce qu'il était beau, parce qu'il était fort, parce qu'il était bien fait, et parce qu'elle le connaissait pour l'avoir vu I Elle l'aimait pour aimer, parce qu'elle avait attendu assez longtemps et qu'il était venu enfin !
Le lendemain, elle se leva au jour et rien ne l'aurait empêchée d'aller où elle savait le voir, et le voir comme elle voulait le voir pour attiser son désir, qu'elle avait peur de perdre. Elle y alla seule. Quand elle y arriva, son frère, lui, le marquis et Lanspessade étaient en piste. Les autres ne firent qu'un signe de tète en passant devant elle, lui seul s'arrêta, mit pied à terre, vint. Mais ils ne se dirent presque rien, et Bob allait repartir. Elle eut peur. Sa superstition vainquit sa timidité. Elle
L^-fe
le rappela, il vint encore. Alors elle l'emmena jusqu*au bout de la piste, et, à cause de Imclinaison du virage, pour se tenir debout il était obligé de se cramponner à la barrière, de l'autre côté de laquelle Hélène le regardait et ne lui parlait pas... Enfin :
— Ecoutez, dit-elle, vous allez vous moquer de moi.. Je suis follement superstitieuse... L'autre jour, avant que vous tombiez, je vous ai vu par terre. Au moins une minute avant, sérieusement, je vous jure... Je vous ai vu... C'est moi qui ai causé votre chute... Je suis sûre que je vous porte malheur... Je vous en prie, ne montez pas tant que je suis là... ou bien... ou bien... prenez ceci...
Elle lui glissa la médaille d'or dans la main, et elle s'assura en même temps qu'il n'avait pas apparence de chaîne autour du cou. Bob fut ému sin* cèrement, mais il fut aussi bien gêné. Pourtant, comme il avait tous les courages, il s'apprêtait, tout en balbutiant un remerciement assez niais, à épingler le Saint-Georges sur son jersey noir.
— Non, pas ainsi, dit Hélène avec une gaîté nerveuse, vous auriez l'air de porter une médaille de sauvetage.
Alors il glissa la médaille sous l'étoffe légère... %i Hélène ferma les paupières. — En rouvrant les t yeux, elle vit une marque bleue qu'il avait au
F, bras. .:.
LE FRiéSON DE PARIS 239
— Vous avez encore mal de l'autre jour, ditelle d'une voix tremblant te.
— Oh!... fit-il simplement, mais d'un ton qui la rassurait.
Il la regarda, et il comprit. Elle était debout dans le soleil. Ses cheveux roux, ondulés plus lâchement ce matin, semblaient près de se dénouer, timide promesse d'autres défaites, de meilleurs abandons; et ce n'était pas pour sourire que ses lèvres entr'ouvertes révélaient si languissamment lanacredeses dents humides...
Le soir, moins de cinq heures après l'avoir quitté, elle ne se sentit plus capable de rester sans le voir plus longtemps. Elle retourna chez son frère, elle entra comme la veille dans le salon, oîi comme la veille Marie Nicolaïevna lui amena Bob; et ce fut tellement comme la veille, si compassé d'abord et si froid, qu'elle eut froid au cœur, elle se mit à pleurer comme une enfant. Il restait devant elle, interdit, presque ennuyé. Il ne trouvait que lui dire. Ah ! il n'avait qu'à ouvrir les bras !
Mais il n'osa même pas, après ces larmes significatives, prononcer le mot d'aveu. Leurs mains s'unirent pourtant, leurs lèvres s'effleurèrent. « Mon Dieu! mon Dieu! » dit Hélène, ivre et accablée.
Son impatience trompée lui donna une énergie virile, l'esprit d'invention et d'initiative.
— Avez-vous, dit-elle d'un ton brusque, ma petite médaille ?
— Oui, répondit-il. Naturellement, je Fai gardée pour sortir.
— Rendez-la-moi.
— Oh!...
— Vous Taurez demain matin.
Bob tira le Saint-Georges de sa bourse. Hélène le prit, et partit aussitôt, après un adieu bref. Elle courut chez Sauvageon, donna ordre de graver à Tinté rieur du médaillon ces deux mots : 1®' mai, et exigea la livraison pour le soir même.
Elle retourna au vélodrome le lendemain, et remit le médaillon à Bob, qui Touvrit.
— Pourquoi, dit-il avec surprise, avez-vous fait mettre la date du premiermai? Je vous ai vue pour la première fois le...
Il comprit tout d'un coup, et il rougit, mais ce fut d^abord de ce délai qu'elle lui accordait, et dont il sentit le ridicule... Reste à savoir si Hélène lui accordait ou lui imposait : cette dernière interprétation, qui d'ailleurs n'était point la bonne, pouvait paraître recevable. Car dès lors elle évita les tentaitions du tète-à-tête et aucune allusion ne fut faite à l'échéance fixée. Mais elle le suivait partout, martyrisée, et heureuse, et vaine de l'être, étalant son désir sans prudence ni respect humain, avec des allures de monomane , dans l'idée fixe de l'adultère en expectative.
Il arriva enfin, ce premier mai! Et ce n'est que
Ja veille qu'elle eut une révolte, quand elle vit, dans le branle-bas extraordinaire des préparatifs, comme répreuve sportive était le grand intérêt de la journée, et comme l'autre épreuve comptait peu. Elle eut le sentiment et Thumiliation du pauvre petit rôle secondaire laissé aux femmes dans ce coin de société où on a restauré Tathlétisme du Directoire sans en restaurer la débauche saine, et où les hommes, voués à une chasteté d'acrobates, bornent leurs pires excès aux agaceries économiques du flirt.
Elle demeura seule toute la journée, sans nouvelles. Son frère avait décampé dès Taurore. Il devait entraîner Bob une partie du chemin . Comment ? Le prince Pierre lui-même partageait cet honneur! Les feuilles spéciales avaient enregistré ce fabuleux écho : TAltesse Royale pédalant sur les grandes routes devant Théritier de l'entrepreneur de démolitions ! Michel ne revint qu'à cinq heures, par chemin de fer. Il passa chez lui, se changea et repartit sur sa machine, pour assister à l'arrivée, qui se faisait par la Porte-Maillot et l'avenue de la Grande-Armée. Hélène y alla en voiture.
Dans le va-et-vient des tramways à vapeur, des omnibus à trois chevaux, dans le retour en descente de Courtille du Jardin d'Acclimatation, une foule considérable était déjà massée. là, entré les remparts, la gare de Ceinture, et la grille du Bois : toute celte composite population cycliste, gens du monde et petits employés venus en hâte au sortir
3i2 LE FRIS90K DE PARIS
du bureau, ouvriers, commissionnaires, télégraphistes et voyous, les uns attablés à la terrasse du fnU He l'Espérance, les autres debout et pressés trottoir, où les agents débordés de temps à les refoulaient, les uns à pied, les autres int leurs machines, tricycles ou bicyclettes. Il ra.il de toutesles dates et de tous les modèles, diluviennes et de dernier cri, d'émaillées et kelées, de crottées et de propres. Les grelots trompes sonnaient. Ces gens, qui ne se conient pas, s'interpellaient familièrement, dans té du plus démocratique des sports. Des )8 en culottes, avec des boléros débraillés et luvais feutres mal attachés sur leurs cheléfaits, circulaient et tutoyaient les hommes, le d'équipages stationnaient sur la chaussée, ine eut le vertige de la foule. Penchée à sa re, le cœur battant, elle ne prit garde ni aux es ligures, ni aux vêtements sordides, ni aux î gras, ni aux répugnantes odeurs. Elle pensa tte cohue, cette populace, ce peuple — Paris ! à pour celui qu'elle attendait aussi, et alors it confiance dans le choix qu'elle avait fait, et i ratifiait la présence de toute cette humanité, t flère de murmurer à l)Ouche close ce nom t triomphal que lui renvoyaient en fanfare s de l'émeute.
on criait à présent. Bravo! Vive Bob! Un peuple enthousiasmé rompit le cordon de la
police. Ah ! ces cris tordirent le cœur d'Hélène. Ils la troublèrent plus intimement, et c'est en les écoutant pousser à ses oreilles qu'elle se sentit femme pour la première fois. Les curieux qui s'étaient précipités sur la chaussée, se refoulèrent d'eux-mêmes et se rangèrent en haie. Alors dans un emballement fou, au milieu d'un nuage dépoussière, Bob passa d'abord. Les hommes agitèrent leurs chapeaux et leurs casquettes, les femmes envoyèrent des baisers. Lanspessade, Michel et d'Efiiatpassèrent ensuite, escorte du vainqueur, qui avait plus d'une heure d'avance sur son concurrent. Puis d'autres, d'autres, d'innombrables amis, débuchant de toutes les allées du Bois et se joignant au cortège; alors les spectateurs de toute caste et de toute catégorie qui tenaient leur machine en main se mirent en selle, et filèrent vers l'Arc de Triomphe que déjà Bob avait doublé, et comme par miracle tous les guidons et tous les cadres se trouvèrent pavoises de banderoles, ornés de guirlandes et de bouquets. Enfin la foule à pied se précipita, et les voitures ne purent démarrer qu'après, gagner les Champs- Elysées que par des détours.
L'enthousiasme d'Hélène était déjà tombé. Elle éprouvait maintenant cette mélancolie qui suit l'exaltation des victoires, et elle ne se rappelait, avec une étrange persistance, qu'un détail du brillant tableau qui venait de se dérouler devant ses yeux : quand Bob avait passé devant elle — sans
" Tl
ni^ LE FRISSON DE PARIS
la voir, mais pouvait-elle s'en étonner ? — elle n'avait point observé qu'il eût la mine trop défaite, les yeux trop tirés, non : ceci seulement qu'il avait maigri, qu'il avait diminué, qu'il s'était fondu, car le fameux maillot noir à étoile bleue, si soigneusement ajusté au départ, faisait à présent des plis sensibles, des rides. Et cet amaigrissement en l'espace de quelques heures l'effrayait, comme le signe d'une déchéance miraculeuse, comme si elle avait vu ses propres cheveux blanchir en une seule nuit...
Le terme de la course était à la porte du Blue- Club, et du CharleifSy rue Saint-Florentin. Hélène y fit arrêter sa voiture. Il y avait un rassemblement, mais un rassemblement morne, comme autour d'un accident. Elle eut peur. Elle descendit. Elle se mêla dans la foule, elle se faufila, elle essaya de voir. On se bousculait jusqu'à la place de la Concorde. Des gens qui passaient, demandaient : « Qu'ya-t-il?»
Oh ! presque rien. Bob, si brave cinq minutes avant, venait d'être pris d'une faiblesse en descendant de machine. Il n'avait à peu près rien mangé de la journée. Et ses jambes s'étaient tout à coup raidies, paralysées. On l'avait porté sur une banquette, dans la salle commune de Gharley, et il buvait un verre de whisky, à petits coups. Hélène avança jusqu'à la porte.
Bob posa le verre, s'essuya le front avec la main. «... Rien, dit-il, un étourdissement...»
Gomme il ne perdait jamais la tête dans les plus graves circonstances, il ajouta tranquillement :
— Fichez-moi la paix. Renvoyez tous ces gens-là. Montez-moi dans une des chambres, et faites venir mon masseur.
Hélène avait fini par entrer dans le restaurant. Michel, d'Effiat et Lanspessade transportèrent Bob. Elle monta l'escalier derrière eux, elle' entra dans la chambre sans être vue. C'était la chambre où Michel avait demeuré plusieurs mois. Elle connaissait les êtres. Elle se retira dans le cabinet de toilette. Et pendant plus d'une heure, elle entendit aller et venir à côté. Malgré les ordres donnés, d'innombrables visiteurs défilaient, répétant, dans les mêmes termes, les mêmes compliments, posant des questions, exigeant des détails sur la belle performance accomplie. Bob répondait par phrases brèves que les péripéties du massage entrecoupaient, faisaient haletantes ou saccadées : « Va bien, un peu vanné. — Sacré terrain ! — Des pneus admirables, pas un coup de pompe. » Et puis tous les importuns s'en allèrent. Hélène les écouta partir un à un ; et elle n'entendit plus rien.
Elle n'osait pas encore se montrer. Enfin, elle marcha jusqu'à la porte, sur la pointe des pieds. Elle se pencha, mais elle ne put voir, il faisait nuit. Alors elle vint jusqu'au lit. Bob dormait. 11 était couché sur le dos, les couvertures remontées jusqu'à la poitrine, et les deux bras allongés sur
le drap. Ses cils blonds mettaient un peu de lumière à la fente de ses paupières meurtries. Et il souriait, tellement il avait plaisir à dormir, tellement il dormait de tout son cœur.
Hélène subit la contagion de ce grand calme^ comme au chevet des morts. Tout désir, tout regret, toute pensée peut-être s'évanouit en elle. Elle oublia Theure, le monde, qu'on lui poserait des questions quand elle rentrerait. Elle resta debout à le regarder, respirant comme lui d'un souffle égal. Puis elle s'assit au pied de son lit, sur une chaise, et, dans l'obscurité croissante où ses yeux pourtant le distinguaient toujours, elle continua de le regarder dormir, avec une patience douce, morne, obstinée.
Ce fin Parisien de Lanspessade ne découvrit point d'emblée Tintrigue de la princesse Hélène avec Bob, bien qu'ils eussent élu domicile d'amour à l'Aquarium : les scrupules de Michel s'étaient évanouis. Mais il flaira quelque chose dans l'air qui lui était hostile, et menaçant pour sa viceroyauté mondaine comme pour son budget.
La Coterie se dérangeait. Elle perdait ses belles habitudes de régularité dans le plaisir, et faisait des infractions au ponctuel horaire de ses amusements. Qu'on eût renoncé à. l'entraînement matinal, cela pouvait encore se justifier, puisque Bob avait couru son match. Mais on ne se promenait plus exactement de deux heures à cinq. Les allures de Bob semblaient louches. On ne le voyait plus que rarement au départ. Si on le trouvait au retour, c'était en tenue de ville, et ses culottes, suspendues aux porte-mànteaux ou rangées dans les armoires, retombaient dans les plis du neuf. Il affectait à l'égard de Michel, et Michel à son égard, des façons correctes et réservées, comme deux
adversaires courtois qui se sont réconciliés après un duel. Parfois, Michel oubliait cette attitude et témoignait à Bob, par des poignées de main ou des bourrades, une affection plus expansive que d'ordinaire. Bob s'en montrait aussi gêné qu'attendri, ahuri avec cela, sa gaîté de casse-cou éteinte- Marie Nicolaïevna rôdait continuellement dans l'antichambre et gardait la porte, qu'elle n'ouvrait plus aux visiteurs qu'en rechignant. Elle avait l'air de ces bons chiens de garde qui consentent bien à ne pas mordre les gens qu'ils reconnaissent et à ne pas leur aboyer aux chausses, mais qui grognent quand même sourdement...
Bah ! Quelle vraisemblance que Bob lui fût soufflé, tant que la cousine de Culpe lui resterait fidèle ? Et de ce côté-là, du moins, Lanspessade ne voyait point de nuages. M""® de Culpe ayant même, et du jour au lendemain, renoncé à tout commerce avec M™® de Mercœur. Mais ce qui le tourmentait bien autrement, c'est que d'Effîat maintenant, tout comme Bob, se mettait à traiter Michel avec une sorte de distinction suspecte. Leur camaraderie devenait insupportablement chuchoteuse, même en présence de témoins, contre toutes les règles de civilité. D'Effiat faisait avec Michel abstraction de toute dignité. Il ne lé tenait pas à distance comme les autres acolytes, Lanspessade compris» Bref, il était avec Michel comme avec un officieux de qui l'on reconnaît de bonne grâce que l'on a
LE FRISSON DE VÂÎilS 2i9
besoin : ce n'est pas que pour les valets de chambre qu'il n'y a pas de grands hommes. Et Michel se donnait des airs d'importance ridicules, se gonflait comme un diplomate qui a une indigestion de secrets d'Etat, jouait enfin un rôle de hanneton fort mal approprié à sa nonchalance.
Comme il n'était point vraisemblable qu'un prince exotique pût devenir officiellement, en place d'un vicomte français, le coadjuteur, avec succession présomptive, de l'arbitre des élégances, Lanspessade ne prit pas trop ombrage de ce favoritisme, mais il pensa que le marquis employait pour l'heure Michel à quelque besogne par trop malpropre, que lui-même, Lanspessade, n'eût point acceptée. — Mais quelle besogne de cour d'assises, pour qu'un Lanspessade n'y suffît point ? Il ne savait trop s'il devait en être flatté ou piqué.
Lanspessade, qui avait coutume de puiser, faute de mieux, tous ses jugements au fonds commun, tenait le marquis d'Effiat pour le moins mystérieux homme du monde, parce que tout Paris le tenait pour tel. Au fait, il en eût témoigné, lui qui vivait dans l'ombre de l'arbitre : il en eût témoigné en connaissance de cause, comme un serviteur à gages. Il se trouvait, cela est vrai, mieux placé que tout autre, et c'est justement pourquoi il aurait dû s'aviser le premier que rien n'était gratuit comme cette réputation du marquis de vivre dans une maison de verre, que rien n'était si peu clair
LE FRISSOM DE PARIS ceurs et son intimité. Mais jamais Lans- 'eût fait de lui-même de si fortes induc- 1 ne s'en avisa que par suite du mystère ■ut à ce moment planer sur tous les habi- L^Aguarium, et où d'Ëfliat était enve-
ce personnage d'échos mondains, et qui lire qu'il accoroplissait en public toutes les de sa vie, était un bien ténébreux per- Avait-il un domicile? A peine : une lu Blue-Club, et qui de ses familiers y être jamais? Qui pouvait se vanter de nais reconduit, et quitté à sa porte un it lui qui, -malgré son âge plus mùr, ait les autres et demeurait seul le dernier, partout, mais il faisait aussi des fugues, pses étaient si régulières qu'on aurait pu sr à l'avance, et les inscrire, comme les de lune sur le calendrier. Qu'allait-il faire i tous les mois ? 11 ne refusait jamais un m de voyage, mais quelle illusoire suret l'on sait que les bons criminels soignent' eurs alibis.
le mois de mai, il ne fut point question à Londres. Lanspessade, qui devenait un rde police, nota cette infraction à la règle, iiat manqua deux ou trois fois aux prode l'après-midi, et Lanspessade pédala Micbel, mais avec un Michel gourmé,
tout cuirassé de méfiance, et dont la physionomie signifiait : a N'essayez pas de me tirer les vers du nez. » A son tour, le prince Badisteano manqua une promenade. Le lendemain, il annonça qu'il avait une bonne, idée. Il méditait de louer dans la banlieue une maison, qui servirait àe rendez-vous comme son hôtel de Paris, et qui serait bien plus agréable Tété. On y aurait des chambres meublées, toujours prêtes, et la facilité même de s'y installer si l'on voulait. Lanspessade sut deviner que ce petit exposé avait été concerté d'avance entre le prince Michel et le marquis d'Effiat.
Le jour d'après, Michel ne parut point. Le surlendemain, il annonça qu'il venait de trouver son affaire, et de louer, aux environs de Ville-d'Avray. Lanspessade feignit un grand enthousiasme et parla d'y aller aussitôt, avec les machines. D'Effiat -ne souffla mot. Michel fit des mines de coquetterie et déclara qu'il s'y opposait formellement. 11 pensait faire toute une organisation, des arrangements merveilleux. Il ne souffrirait point que personne pénétrât dans la place avant que tout fût présentable, et cela mènerait bien jusqu'à la fin de juin, où la crémaillère serait pendue. On se mit à parler de crémaillère comme on en avait parlé pour l'Aquarium^ et sans plus d'intention de la pendre.
Lanspessade avait trop de compétence dans les questions de budget pour gober que Michel eût per-
sonneltement les ressources dé louer et de meubler une campagn6%SaDS doute, le prince n'était plus ni obéré ni gêné. Son loyer ne lui coûtait rien, et. son train de maison guèif^ S'il ne tirait rien de son beaufrère, sa sœur disposait d'assez d'argent de poche pour lui faire la vie large. Mais cela était pour des dépenses quotidiennes, et point pour des locations et des ameublements. Quant à Catherine Beaujeu, à supposer même que sa générosité ne fût pas uniquement négative et en quittances de complaisance, ce n'est point à louer des pied-à- terre hors Paris et à s'affranchir d'elle davantage qu'elle l'eût aidé.
Il y avait donc toute apparence que ce fût d'Effîat — comme ils s'entendaient — qui eût fait cette location, et que Michel ne lui servît que de prêtenom. Lanspessade fît le projet d'aller reconnaître les lieux sans avertir. Mais quel fâcheux air d'espion, si on le surprenait! Au reste, à quoi que fût destinée la maison de Ville-d'Avray, on ne pourrait pas faire autrement que de l'y inviter une fois, un jour ou l'autre : patience ! il verrait bien. Mais comme l'invitation tardait, Lanspessade en revenait à son idée de pousser une pointe de reconnaissance, et il avait même tiré l'adresse à Marie Nicolaïevna, un jour d'absence de Michel, qu'il y avait une dépêche à lui transmettre, lorsque l'inattendue entrée en scène d'un nouveau personnage fit toute une révolution.
Ce jour-là, d'Effiat, Lanspessade et le prince Michel, ayant vainemenlattendu Bob jusqu'àTheure du départ pour la promenade, s'en étaient allés tous les trois, comme cela d'ailleurs se pratiquait maintenait six jours sur sept. Ils n'avaient pas le dos tourné qu'Hélène arrivait et, cinq minutes après, Bob.
A près de cinq heures, les deux amants étaient encore dans la chambre, avec les fenêtres grandes ouvertes : car la •princesse ne comprenait d'aimer qu'en plein air et au soleil. Bob était à la renverse, immobile et l'œil vague, sur le lit de Marie-Antoinette. Hélène l'enveloppait de ses cheveux roux. Elle le fixait d'un regard si voluptueux et si pénétrant, que c'était encore un acte dé possession. Ils ne se disaient rien. Qu'auraient-ils pu se dire? Ils ne se connaissaient pas : ils n'avaient pas eu le temps de faire connaissance.
Depuis le jour que Bob, en ouvrant les yeux dans l'autre chambre, au Charleys^ Tavait vue au pied de son lit, ils n'avaient guère échangé de paroles. Ils s'aimaient en silence comme on se battait en silence du temps des armes blanches et des corps-à-corps. Ce n'était que des alternatives de spasme et d'inconscience, et voilà tout leur amour, qui ne s'analyse pas plus que la faim et la soif, qu'on a fini de raconter en deux mots, et qui était Tamour enfin, Tamour élémentaire et essentiel.
ïr^ ■
Bob toutefois ne perdait pas le sentiment aussi totalement qu'Hélène. Il était un être plus civilisé qu elle, sinon plus cérébral. 11 sentait son hébétude d'homme assommé par Tivresse, et quelque chose comme de Tétonnement, qui était un commencement de réflexion. Il regardait avec une curiosité fébrile et un peu rancunière, cette ensorcelée, cette monomane, dont Tidée fixe dirigeait toutes les actions au point qu'elle aimait comme automatiquement, cette âpre et avare amoureuse qui ne lui aurait pas fait une caresse désintéressée, cette muette amoureuse qui n*«ivait pas pour lui, conime pour son frère par exemple, ces jolis mots inutiles, ces inspirations de cantique des cantiques. Il avait presque peur de l'occulte pouvoir qu'il exerçait lui-même sur elle, comme un alchimiste maniant des forces terribles qu'il ignore. Et il n'était pas à son aise quand, aux instants mêmes d'accalmie, il la voyait brusquement se crisper et serrer les dents pour un regard qu'il lui avait jeté sans préméditation, ou pour un geste qu'il avait fait innocemment. Mais il acceptait toutes ces choses extraordinaires avec un ahurissement résigné, qui était la nouvelle forme de son insouciance d'autrefois...
Un coup rude fut frappé à la porte, et Marie Nicolaïevna entra dans la chambre sans attendre de réponse, avec un sans-façon d'entremetteuse : elle en avait bien le type, de celles du moins à qui les
LE FRISSON DE PARIS 2Sd
satiristes anciens accolent les épithëtes de sinistre et de sordide.
— Hélène Mavrikievna, dit-elle sans détourner les yeux, il est plus de cinq heures, on peut rentrer d'une minute à l'autre,
Hélène se leva docilement. Elle prit d'un dernier regard l'image de Bob comme pour l'emporter. Elle fut aussitôt prête à partir. Les adieux furent brefs, secs, sans effusion de baisers. La porte se referma. Bob se laissa retomber sur le lit.
Marie descendit vivement devant la princesse. Avant de la laisser se risquer dans la rue, elle y jeta un coup d'œil.
— Tu peux sortir, ma petite âme, dit-elle, il n'y a pas de machines en vue.
Mais s'il n'y avait point de machines, par contre, un piéton à la démarche nonchalante et balancée, se dirigeait vers l'Aquarium. Il passa tout à côté de la princesse, comme elle venait à peine de sortir.
— Hélène I dit-il tout haut, d'un ton de surprise.
Elle se raidit, choquée de celte familiarité d'un passant. Elle fit quelques pas, puis, étourdiment, tourna la tète. Elle reconnut le passant du premier coup.
— Grégory Sebescù... murmura- t-elle.
Elle hésita, mais elle poursuivit son chemin, fort majestueuse, ne regardant plus que. devant elle, troublée.
ry Sebescù avait fait halle. Puis, sans bien ourquoi, il se mit à la suivre. Mais elle t trop vite, elle prit de l'avance, il se lassa, du boulevard Malesherbes, il fit halte encore ^arda quelques instants. II était humilié ne Teùt point reconnu, qui sait ? qu'elle iS voulu le reconnaître. Est-ce qu'elle ne le pas assez bien habillé? Il avait une ample e grise, déboutonnée, et un plastron de à proportion. Il s'en retourna vers l'Aqua-
idant, Michel, d'EfOat et Lanspessade ren- Bob, pris de court, resta tranquillement sur quand ils pénétrèrent dans la chambre, se n se frottant les yeux, comme si on le t en sursaut.
m'étais mis là, dit-il, h faire une heure en endant. Je ne sais pas ce que j'ai, je suis
:st sans doute la fâcheuse température, dit
)our prévenir les soupçons.
Lanspessade avait l'œil. Il observa la coa-
de Michel, et se crut bien subtil d'imaginer
hel prêtait à Bob, ou lui louait, ses appar-
, pour quelque intrigue mondaine. Mais il
z sot pour ne point deviner encore le nom
nme.
oom vérifiait les appareils d'hydrothérapie.
D'Effiat entama la pile des serviettes éponges. Bob demeurait allongé sur la couche de Marie-Antoinette. On entendit des voix dans Tescalier.
— Tiens, quelqu'un, dit Michel.
Il y alla voir, en négligé. Au même instant Grégory arrivait sur le palier. Ils se regardèrent avec stupeur, ils se mesurèrent du regard. Puis ils tombèrent dans les bras Tun de l'autre et s'embrassèrent à la façon de leur pays en poussant des cris de bienvenue. Les trois personnages parisiens assistaient de loin à cette scène exotique avec une certaine curiosité.
Michel introduisit Sebescù dans la chambre, et le poussa sur le divan de cuir.
— Je viens, dit Grégory, de rencontrer Hélène qui sortait d'ici.
Bob fronça les sourcils, Michel rougit. « C'est
elle! » se dit enfin Lanspessade. Ah! il fallait
qu'on lui mît le doigt. Il eut un tressaillement de
.joie : ce n'était pas rien de posséder un secret
comme celui-là.
La gaffe de Sebescù parut modifier subitement les excellentes dispositions du prince Michel. Il dit, d'un ton plutôt froid.
— Marie Nicolaïevna va te conduire dans le salon, en attendant que ces messieurs et moi nous soyons prêt$.
— Bah! dit le marquis avec une rondeur qui ébaubit Lanspessade, pensez-vous que votre ami
^'ViK^i
nous gêne?... Il ne nous gênera plus du moins quand vous nous aurez présentés à lui.
Michel reprit son air le plus aimable.
— Mon vieux camarade, dit-il, Grégory Sebescù... Le marquis d'Effiat, le vicomte de Lanspessade, monsieur Robert Michaux, Bob! Oui, Bob, en personne !
Sebescù fit une inclination assez médiocre.
Pourquoi Michel avait-il hésité à prendre l'initiative de la présentation, et pourquoi Hélène ne Tavait-elle pas reconnu? Procédant toujours par sentiments violents et brefs, il fut, rien qu'une seconde, presque fou de jalousie, en apprenant les noms illustres des gens qui faisaient à Michel Badisteano la grâce de venir s'habiller dans sa chambre et se doucher dans son cabinet de toilette. Bob! Bob surtout! Car Bob était connu jusqu'en Bessarabie, où Ton sait par cœur les échos de journaux parisiens. (Sebescù en arrivait, par YOrient d'hier.) La jalousie lui ouvrit les yeux.. Il vit enfin, lui qui ne savait rien voir, le luxe du mobilier, la soie des chaises, le lit tout en or!... le lit en or où on se vautrait sans façon, comme sur une banquette de sleeping! Il dévisagea le prince avec une fureur comique, et dans la nuit de ses grands yeux l'étrange petite lueur jaune se ralluma, Tarrière-regard qui révélait sa duplicité, son âme de ruse tapie dans un animal épais et voluptueux.
C'est une catégorie de sentiments qui était à la portée de Lanspessade. Il les connaissait par expérience propre : il était donc à même de les surprendre et de les comprendre chez autrui. Il apprécia dès lors Grégory à sa juste valeur : cet intrus pouvait devenir un auxiliaire précieux.
Mais la physionomie de Sebescù changea encore brusquement. Il sourit avec une grâce puérile, par où il ressemblait à Michel. M"'*' Laveuve était entrée : elle venait voir si le premier de ces messieurs ne serait pas bientôt prêt. Sebescù avait reconnu la manucure et en paraissait tout attendri. « Cette bonne madame Laveuve !... C'est que je ne l'ai pas vue depuis le jour de ton départ! dit-il à Michel. Il y en a des mois !... » Son visage s'altéra encore, et il ajouta méchamment :
— Dis donc, tu es un peu mieux installé ici qu'au Quartier latin.
L'œil de Michel se brouilla. Le pauvre prince se demandait avec effarement jusqu'où son vieux complice pousserait les révélations. Mais d'Effiat avait décidément du parti pris pour le prince.
• — Comment? s'écria-t-il, vous avez fait le Quartier latin, mon cher Badisteano? Vous ne nous aviez pas dit cela! Il ne vous manque réellement plus rien pour être un vrai Parisien de Paris.
Ces paroles étaient incroyables, de la bouche du marquis. Lanspessade jeta un regard ironique à Bob, les yeux dé Bob ne répondirent pas. 11 vou-
est clair, s'abstenir de tout jugement e sur le nouveau venu, el garder une ierve dès que Michel était en jeu.
; sur le Tout-Paris que j'ai trouvé ton ^riaSebescù avec admiration.
1 nouvel accès d'amitié. II déborda. Il dit ia joie de le revoir, en termes lyriques.
'inter'Ainables détails sur son existence, ^sentait aucun intérêt. Il était retourné ïbie, au moment même où Michel reveance. « Gomme c'est drôle! » dit-il. Cela nt drôle, mais d'Effiat daigna le trouver înfin, cette fois, il n'y avait point de isé. On était ensemble dans ce vieux 1 allait se voir, on allait faire la vie
iment se portent Leurs Majestés? dit
i bien, merci, répondit négligemment
fît un petit haut-le-corps d'approbation.
! songea Lanspessade, c'est quand même leltraile grappin sur ce gaillard-là.
, superflu de s'avancer dès à présent. Ce
apparemment pour Sebescù que Bob, [ même Michel allaient renoncer à leurs
habitudes d'indépendance. Un jour arrialement, n'est-ce pas? oîi Bob, d'Effiat, Michel sèmeraient le petit ami bessarabe,
comme ils avaient semé Lanspessade naguère. Il serait temps ce jour-là de réveiller les jalousies et les rancunes du monsieur, pour les exploiter proprement.
Le vicomte dut encore patienter pas mal de jours, et ce n'est pas tout de suite qu'on sema Grégory. Michel, qui Teût peut-être mis dehors sans formes si ceux de la Coterie Teussent accueilli fraîchement, n'avait plus de raison, puisqu'on lui faisait fête. Michel ne fut pas médiocrement flatté d'imposer quelqu'un, du moment qu'il n'en coûtait rien à sa lâcheté. Et alors, il fut grand seigneur jusqu'au bout.
11 n'admit point que Sebescù louât une chambre d'hôtel. Le second étage était pour les amis. Grégory prit possession incontinent : il y avait les draps au lit: Bob ne vit pas avec plaisir cette installation d'un sous-locataire, mais il n'osa rien dire, naturellement. Quant à Catherine Beaujeu, Michel ne pensa point que son aveu fût nécessaire, et elle ne fut informée qu'après toutes choses accomplies.
Il fallait maintenant que Sebescù fût de toutes les parties, et toutes les parties étant de bicyclette, qu'il eût la sienne. On s'en alla tous ensemble lui en choisir une chez Humber, dernier modèle, et comme il était désargenté, le prince Badisteano paya. Mais il fallait aussi qu'il prit des leçons. Celles de manège ne valent rien et on n'apprend
route. Tout Paris put alors voir, à la Tinenonville, ce spectacle fabuleux :
■même, l'arbitre des élégances, courir à
de la macbine branlante de Sebescii nail, mettre en selle un petit rastalont il n'avait pas un louis à tirer!
anspessade vit cela, il ne douta plus
entre le marquis et Michel.
Grégory en selle, on se remit, Snr m i l'entraînement. Il n'était pas autremane , mais les cabines de BufTalo ^duit, et il avait surtout la passion de r : il voulait lâter du maillot de course, nira mou à l'entralnemeat, il n'avait in ni fond; mais il faisait acte de prèle même aux promenades de l'après- 3urs sans doute pour détourner les u'il redoutait.
ut ce beau feu ne dura que huit jours.
iry qui lâcha l'entraînement le premier, >romenades. D'Effiat et Michel devinrent
intermittents. Les absences de celui-ci tlicables par Catherine Beaujeu, qui se à lui désespérément. Celles du marquis it inexpliquées. Il avait plus que apartés avec Michel, lorsque par hasard enait encore tous les quatre. Ce chiffre était bien plus commode. Michel et avaient faire bande à part, puisque
Lanspessade avait à présent la compagnie de Sebescù. Ils ne se gênaient pas, Lanspessade en profila pour ébaucher sa liaison avec le jeune homme. Il observa que ce primitif avait un caractère prodigieusement enfantin, et c'est de quoi surtout il pensa tirer parti. Il se mit à prendre des airs d'écolier qui boude parce que ses camarades l'ont mis en quarantaine; il suggérait ainsi des sentiments analogues à Sebescù, dans les yeux de qui il fit plusieurs fois se rallumer la j. élite lueur jaune.
Un jour, Grégory, n'y tenant plus, rattrapa dans un rush d'Effiat et Michel, qui roulaient à plus de cent mètres en avant. Michel le rabroua vertement : « Laisse-nous tranquilles, hein? Nous avons à causer. Reste avec Lanspessade. » Sebescù, très penaud, ralentit son train. Lanspessade, en le rejoignant, vit qu'il avait des larmes dans les yeux.
— Au moins, dit Grégory affectueusement, vous êtes gentil, vous, vous ne me lâchez pas.
Lanspessade le regarda d'un air triste et doux, en soupirant. Ils restèrent longtemps sans rien dire : ce bon Grégory était tout pénétré.
— Et bravo ! se dit Lanspessade. Encore un effet comme celui-ci^ et nous sommes amis d'enfance.
Deux jours plus tard, ils se trouvèrent seuls au moment de partir pour la promenade. Michel
.irî^»5^
venait d'être appelé par Catherine Beaujeu et ne. reparaissait plus. D*Effiat était on ne sait où (Lanspessade s'en doutait bien). Bob devait guetter au coin de la rue le passage des bicyclettes, pour venir ensuite retrouver Hélène, qui sans doute se cachait déjà dans le salon.
— Ils ne viendront plus maintenant, dit Lanspessade d'un ton mélancolique. Est-ce que vous voulez tout de même faire un tour avec moi ?
— Mais certainement! répondit Sebescù, empressé. J'ai toujours beaucoup de. plaisir à me promener avec vous.
Le groom transporta les deux machines dehors. Ils montèrent par le marchepied, avec élan.
Dans les rues, Lanspessade affecta une galté jeune, exubérante, encore qu'un peu timide. Il faisait sentir, sans le dire expressément, que cette promenade en tête à tête avec son ami préféré, sans aucun raseur, était un plaisir longtemps, secrètement souhaité, et qui lui dilatait Tàme. Le figurant morne et empesé des moroses soupers du Charleifs était ni plus ni moins qu'un cheval échappé. Cette charmante étourderie ne l'empêchait point de témoigner à Sebescù une sollicitude de frère aîné. Il l'avertissait et le garait des voitures. Grégory était aussi imprudent que poltron. Devant la gare de la Porte-Maillot, il passa à moins de quatre mètres d'un des omnibus à trois chevaux ! Lanspessade pâlit. « Ah! vous m'avez fait peur! »
LE FRISSON DE PARIS 26j
dit-il d'une voix étranglée. Sebescù en fut aussi surpris que touché.
Le vicomte modifia son jeu dès que la grille du Bois fut passée. Sa gadté tomba, il devint plus sage. Les grandes allées, voisines du Jardin d'Acclimatation, étaient trop passantes à son gré. On y voit trop de monde. « Vous voudrez saluer comme moi, et vous ne savez pas encore bien lâcher le guidon. » Ils roulèrent au hasard dans les petites allées désertes, Lanspessade réglait Tallure, et fort modérément, sachant bien que Grégory, malgré ses passagères velléités d'entraînement, n'était point un champion d'endurance ni de vitesse.
La chaleur était accablante, malgré l'ombre. On voyait vibrer entre les branches le ciel pointillé d'or et de bleu. Des oiseaux chantaient. Le roulement des voitures semblait très lointain. Enfin cela était idyllique, et répondait assez bien à la formule des bourgeois 'amateurs de campagne : on se serait cru à cent lieues de Paris. Lanspessade n'ouvrait plus la bouche. Grégory était très ému.
Un talus recouvert de mousse, qui formait un banc naturel, les invita au repos. Lanspessade sauta de sa bicyclette fort élégamment, et arrêta celle de Grégory, qui avait toujours un peu d'hésitation à la descente.
— 11 n'y a pas moyen de causer en marchant, dit le vicomte.
— Non, repartit Sebescù, en s'essuyant d'un mouchoir aux armes de Michel qu'il glissa sous son jersey de grosse laine blanche.
— N'allez pas vous refroidir, dit Lanspessade. Ils accotèrent leurs machines contre le talus. Ils
s'assirent. Malgré leur projet de causer, ils restèrent muets assez longtemps. Us écoutaient bourdonner les insectes. Grégory était incapable d'engager une conversation, et Lanspessade ne disait rieq.
Enfin il se mit à parler d'une voix monotone, confidentielle, caressante, plaintive. Il critiquait sans amertune, sans méchanceté, mais avec un désenchantement profond, la conduite du prince Michel à l'égard de son vieil ami Sebescù. Michel avait sauvé les apparences, voilà tout. Il s'était donné des airs de générosité, mais il traitait son obligé légèrement. Lanspessade, qui avait des délicatesses, en souffrait tous les jours. Quant à Bob et à d'Effiat, une inepte superstition parisienne les éloignait manifestement de Grégory. Ils ne comprenaient pas Tâme étrangère. Lanspessade, qui n'avait pas de préjugés, en souffrait également. Ce qui lui répugnait surtout, c'est l'hypocrisie. Les uns et les autres faisaient des grâces à Grégory : dès qu'il avait le dos tourné, on le blaguait...
— J'ai peut-être tort de vous dire ça?
— Non, répondit tout bas Sebescù. — La petite lueur jaune s'alluma.
Lanspessade ajouta galment quç, pour sa part, il ne s'en plaignait point : car leur sympathie réciproque venait de leurs humiliations partagées.
— D'abord, murmura-t-il avec un peu de honte et la plus séduisante naïveté, d'abord... je puis bien vous Tavouer maintenant que c'est changé... vous ne m'étiez pas très sympathique.
— Vraiment? dit le candide Sebescîi.
Le vicomte baissa leâ yeux. Un souffle fit tressaillir le feuillage des chênes.
Le discours de Lanspessade, une minute interrompu, recommença, intarissable, inépuisable, vague, enveloppant, fade, imperceptiblement relevé çà et là d'insinuations, de calomnies, d'infamies sur le compte des camarades. Sebescù n'y prenait pas garde; mais il se réjouissait dans son cœur d'avoir mérité, d'avoir conquis la précieuse amitié d'un Parisien tel que Lanspessade, quand ses compatriotes eux-mêmes l'abandonnaient. Il ne put garder le silence plus longtemps. Il partit à son tour, tout d'un coup, ce fut un flot. Il montra à nu toute son âme composite, son âme vaniteuse et servile, venimeuse et tendre, lâche et exaltée, sa jalousie impuissante, rageuse, atroce. Il bava sur Michel. Il raconta âprement tout le passé, les escroqueries, la correctionnelle, la loi Bérenger, la pancarte, la pancarte surtout, que le Président avait lue à l'audience, et où il y avait écrit : « Faudra que j'engueule Sebescù. » Lanspessade
! appelé par Catherine Beaujeu et ne.
plus. D'Effiat était on ne sait où > s'en doutait bien). Bob devait guetter a rue le passage des bicyclettes, pour 3 retrouver Hélène, qui sans doute se .
dans le salon.
viendront plus maintenant, dit Lans- 1 ton mélancolique. Est-ce que vous de même faire un tour avec moi? :ertainement! répondit Sebescù, em-
toujours beaucoup de plaisir à me rec vous.
1 transporta les deux machines dehors, it par le marchepied, avec élan, rues, Lanspessade afTecta une ^allé érante, encore qu'un peu timide. Il r, sans le dire expressément, que cette en tête à lêle avec son ami préféré,
raseur, était un plaisir longtemps, souhaité, et qui lui dilatait l'âme. Le irne et empesé des moroses soupers s- était ni plus ni moins qu'un cheval tte charmante étourderie ne l'empêchait noigner à Sebescù une sollicitude de Q l'avertissait et le garait des voitures, it aussi imprudent que poltron. Devant, la Porte-Maillot, il passa à moins de es d'un des omnibus à trois chevaux!
I pâlit. « Ah! vous m'avez fait peur! »
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dit-il d'une voix étranglée. Sebescù en fut aussi surpris que touché.
Le vicomte modifia son jeu dès que la grille du Bois fut passée. Sa gaîté tomba, il devint plus sage. Les grandes allées, voisines du Jardin d'Acclimatation, étaient trop passantes à son gré. On y voit trop de monde. « Vous voudrez saluer comme moi, et vous ne savez pas encore bien lâcher le guidon. » Ils roulèrent au hasard dans les petites allées désertes, Lanspessade réglait l'allure, et fort modérément, sachant bien que Grégory, malgré ses passagères velléités d'entraînement, n'élait point un champion d'endurance ni de vitesse.
La chaleur était accablante, malgré l'ombre. On voyait vibrer entre les branches le ciel pointillé d'or et de bleu. Des oiseaux chantaient. Le roulement des voitures semblait très lointain. Enfin cela était idyllique, et répondait assez bien à la formule des bourgeois 'amateurs de campagne : on se serait cru à cent lieues de Paris. Lanspessade n'ouvrait plus la bouche. Grégory était très ému.
Un talus recouvert de mousse, qui formait un banc naturel, les invita au repos. Lanspessade sauta de sa bicyclette fort élégamment, et arrêta celle de Grégory, qui avait toujours un peu d'hésitation à la descente.
— Il n'y a pas moyen de causer en marchant, dit le vicomte.
n, repartit Sebescù, en s'essuyant d'un r aux armes de Michel qu'il glissa sous !y de grosse laine blanche.
liiez pas vous refroidir, dit Lanspessade.
notèrent leurs machines contre le talus. Ils t. Malgré leur projet de causer, ils restèrent isez longtemps. Ils écoutaient bourdonner tes. Grégory était incapable d'engager une tion, et Lanspessade ne disait rieg.
il se mit à parler d'une voix monotone, tielle, caressante, plaintive. Il critiquait srtune, sans méchanceté, mais avec un internent profond, la conduite du prince
l'égard de son vieil ami Sebescù. Michel iivé les apparences, voilà tout. Il s'était 3S airs de générosité, mais il traitait son égèrement. Lanspessade, qui avait des ses, en souffrait tous les jours. Quant à à d'Effiat, une inepte superstition paries éloignait manifestement de Grégory.
mprenaîent pas l'àme étrangère. Lanspesji n'avait pas de préjugés, en souffrait it. Ce qui lui répugnait surtout, c'est sie. Les uns et les autres faisaient des , Grégory ; dès qu'il avait le dos lourné, iguait...
peut-être tort de vous dire ça?
n, répondit tout bas Sebescù. — La petite ine s'alluma.
Lanspessade ajouta gaîraent quç, pour sa part, il ne s'en plaignait point : car leur sympathie réciproque venait de leurs humiliations partagées.
— D'abord, murmura-t-il avec un peu de honte et la plus séduisante naïveté, d'abord... je puis bien vous l'avouer maintenant que c'est changé. . . vous ne m'étiez pas très sympathique.
— Vraiment? dit le candide Sebescù.
Le vicomte baissa les yeux. Un souffle fit tressaillir le feuillage des chênes.
Le discours de Lanspessade, une minute interrompu, recommença, intarissable, inépuisable, vague, enveloppant, fade, imperceptiblement relevé çà et là d'insinuations, de calomnies, d'infamies sur le compte des camarades. Sebescù n'y prenait pas garde; mais il se réjouissait dans son cœur d'avoir mérité, d'avoir conquis la précieuse amitié d'un Parisien tel que Lanspessade, quand ses compatriotes eux-mêmes l'abandonnaient. Il ne put garder le silence plus longtemps. Il partit à son tour, tout d'un coup, ce fut un flot. Il montra à nu toute son âme composite, son âme vaniteuse et servile, venimeuse et tendre, lâche et exaltée, sa jalousie impuissante, rageuse, atroce. Il bava sur Michel. Il raconta âprement tout le passé,' les escroqueries, la correctionnelle, la loi Bérenger, la pancarte, la pancarte surtout, que le Président avait lue à l'audience, et où il y avait écrit : « Faudra que j'engueule Sebescù. » Lanspessade
enregistra. Mais il ne jugea point que cette révélation fût bien utile. Il avait mieux à tirer de la omplicité de Grégory.
Premièrement, il voulait l'employer à la surveillance de Ville -d'Avray, et ensuite à informer Mercœur des frasques de la princesse. Il ne fit que toucher le premier point.
— Avez-vous remarqué, dit-il, qu'on nous écarte systématiquement de celte maison que Michel a louée à la campagne?
— Systématiquement, répéta Grégory, à qui cet adverbe plut.
— Mais nous irons bien, un jour qu'on nous aura laissés seuls, voir de quoi il retourne.
— Nous irons I s'écria Sebescù, avec l'accent de Guillaume Tell jurant qu'il délivrerait sa patrie.
Il avait une imagination des Mille et une Nuits, une curiosité de portière, et ce mystère, présenté par Lanspessade en style de bas feuilleton, le tenait en suspens comme une suite au prochain numéro bien ménagée. Le vicomte, avec une malice méphistophélique, prononça négligemment le nom d'Hélène. Grégory se rappela le flirt ancien, et qu'on s'était égarés ensemble au bord du torrent, et qu'on avait échangé des serments dans les allées du parc, à Vladimir-Troïtza.
— Je ne fus pas seul, dit-il.
— Et maintenant, Bob, dit Lanspessade... Pourtant, ajouta-t-il, entre vous deux...
Sebescù rougit de. plaisir. II n'y avait pas de flagorneries trop grossières pour lui. Ces premiers jalons une fois posés, Lanspessade quitta les sujets précis et revint aux discours de pure amitié. A cinq heures, Sebescù était son âme damnée.
Il put cultiver à son aise les bonnes dispositions de son séide : car, en huit jours, le tète-à-tôte se renouvela six fois. Mais il ne trouvait toujours pas comment il pourrait bien s'y prendre pour avertir Mercœur, par le canal de Sebescù qui ne le connaissait pas, que M""® de Mercœur était la maîtresse de Bob.
Une lettre anonyme? Il ne l'aurait pas écrite lui-même, on peut toujours être pincé : il pouvait la faire écrire par Sebescù. Mais le duc de Mercœur était homme à ne pas tenir le moindre compte d'une lettre anonyme. Et puis, cela était bien ordinaire, bien médiocre, de ne trouver à utiliser Grégory qu'en qualité de secrétaire.
Il dîna sur ces entrefaites à l'hôtel de Vendôme et remarqua l'hostilité de Montréjeau contre la duchesse de Mercœur. Montréjeau était peut-être bien l'intermédiaire providentiel. Ce rempart de la noblesse française ne s'était point encore résigné au mélange d'un sang barbare avec le sang de Vendôme. S'il apprenait que par surcroît l'étrangère en déshonorait le nom, il ne manquerait pas d'avertir à tout le moins la vieille duchesse. Mais encore fallait-il que Montréjeau eût des preuves, les mauvais bruits
LE FRISSON DE PARIS roulaient uo peu partout ne lui eussent luffi : il n'était pas de caractère à s'engager ,ne accusation sur des hypothèses, car il it le snobbisme jusqu'à se conduire, dans les du possible, comme un galant homme.
^ssade eut l'inspiration de mêler Catherine u à l'affaire. Elle gardait sur son ancien ire -une autorité presque absolue : sans qu'elle en aurait eu long à raconter sur les !3, et aussi une jolie correspondance à
s'était enfin résolue à recevoir Michel le 3di, pour donner le change. Lanspessade fit é que Michel n'y eût point présenté Sebesciï, sur lui de le présenter. U rentrait dans ses
que Sebescù eût ses entrées chez Galherine.
remière fois qu'il se trouva seul avec son 'able pour la promenade de deux heures, il prier pour sortir, i J'ai grande envie d'y er, dit-il, j'ai un rendez-vous au club, de heure. C'est à peine si nous aurons le temps jusqu'au Bois et de revenir. « Puis il con- On roula jusqu'au Chalet du cycle. On prit k, et on revint à la Porte-Maillot, e file tout droit rue Saint -Florentin, dit ssade.
ory fut épouvanté à l'idée de revenir seul
rues, au milieu des voitures.
; vous en supplie, dit-il, accompagnez -moi.
Ce n*était qu'un petit détour, Lanspessade en fit le sacrifice.
Michel n'ayant point donné de clef à Grégory, en arrivant, ils sonnèrent. Us sonnèrent même dix fois sans que la porte s'ouvrît. Enfin Marie Nicolaïevna, qui avait de surprenantes façons, entrebâilla Tune des fenêtres du premier étage, regarda qui sonnait ainsi, et referma la fenêtre sans répondre.
— En voilà une bonne! dit Lanspessade.
— Alors, je suis à la porte de chez moi, dit Sebescù en furie.
Lanspessade se tenait les côtes. Il reprit son sérieux.
— Vous n'allez pas attendre dans la rue, fit-il. Entrez un instant chez Catherine. Je vous y introduis et je décampe.
Ils. y entrèrent. Le salon était sous les housses, et les persiennes fermées. Après quelques instants, Catherine parut, en déshabillé blanc tout couvert de dentelles d'Irlande.
— Comment? On vous a dit que nous étions là?
s'écria Lanspessade. Mais je n'avais pas eu l'indiscrétion de vous demander! Nous ne sommes pas en tenue de visite (il fit bouCFer sa culotte). Nous venions seulement chercher asile chez vous. Il arrive... (Lanspessade éclata d'un rire formidable, à la Louis XIV). Il arrive... au pauvre Sebescù... une aventure impayable ! Il a carillonné à côté. Celte
•TT«a
étonnante fille russe qui sert Badisteano nous a jeté de la fenêtre un regard hostile... et nous a laissés dans la rue... Est-ce que cet animal de Michel est en bonne fortune? ajouta-t-il malicieusement.
— Voulez-vous m'attendre une minute? dit Catherine d'une voix blanche.
Elle courut nu-tête. Elle n'avait pas même besoin de remonter à sa chambre, elle avait son trousseau de clefs. Elle traversa le jardin, monta le perron, l'escalier, ouvrit la porte brusquement. Elle vit Bob et la princesse.
Ils n'eurent pas le temps de la reconnaître. Une forme blanche avait paru et disparu. Ils entendirent un cri de joie sauvage. La porte fut refermée.
— Qu'est-ce que c'est? dit Bob, en sursaut.
A tout hasard, Hélène fit un signe de croix.
Catherine s'était arrêtée sur le palier. Elle se
.tenait la poitrine à deux mains. « Mon Dieu! que c'est bête! » murmura-t-elle. Elle suffoquait, mais elle riait d'aise. Quand Bob fut en état de venir voir, il n'y avait plus personne. Elle avait fui, par enchantement, sans faire résonner une marche de l'escalier de bois, légère comme à vingt ans. Elle rentra chez elle parfaitement calme. Son absence avait duré si peu que Lanspessade craignit que le coup eût manqué : il pouvait manquer autrement, si Catherine était restée vingt-
quatre heures sans voir Montréjeau ; de sang-froid elle n'eût point bavardé. Mais Montréjeau vint le soir même, comme elle était encore toute pleine de son sujet, et elle lui raconta ce flagrant délit d'un nouveau genre.
Il exulta. H avait encore sur l'estomac, au bout d'un an, les amabilités qu'il avait reçues de Mercœur, le jour qu'il avait jugé à propos d'intervenir entre lui et la duchesse de Vendôme dans l'affaire de son amour et de ses fiançailles. Il ne voulait rien moins, pour revanche, qu'un entretien à trois qui fût la contre-partie de celui-là, et dans le même lieu, dans l'austère cabinet de la duchesse. 11 s'y rendit sans souffler, bien qu'il fût six heures et que M"*® de Vendôme ne reçût que dans la matinée. Mais elle recevait toujours Montréjeau quand elle se trouvait à l'hôtel, et elle s'y trouvait, par bonheur.
César était allé chez la Samori, comme c'était son habitude presque quotidienne. Il y avait senti un malaise. S'il est très rare qu'on avertisse à la lettre les maris trompés, la façon de les accueillir, et plus souvent de les éviter, d'éluder leurs questions ou leurs confidences, est au moins symptomatique. Il se fait autour d'eux une atmosphère particulière, qu'ils transportent. Depuis que la mauvaise renommée de la princesse Hélène se répandait, les gens s'arrêtaient moins volontiers à causer avec César et lui donnaient
des poignées de main plus hâtives. Il ne laissait point de l'observer, car il était délicatement sensitif pour ces choses, sinon clairvoyant pour d'autres qui crevaient les yeux. Mais il n'en souffrait pas, devenant sauvage, et n'aimant plus de compagnie que celle du prince Pierre et de sa maîtresse. Il fut consterné de surprendre chez eux les mêmes réticences, la même retenue et habileté de conversation pour éviter un sujet brûlant. Il eut le sentiment que l'univers l'abandonnait, et il rentra chez lui la tête basse, avec une mauvaise honte de paria.
D'habitude, il y rentrait le cœur rassasié, et cette provision lui permettait de jeûner jusqu'au lendemain; mais ce soir-là il rentra le cœur creux. Cela lui donna une angoisse affreuse, et il faillit s'en retourner sans savoir où, chassé par le pressentiment qu'un malheur indéfinissable et terrible l'attendait à la maison. Il monta l'escalier très vite, dans l'idée que s'il pouvait s'enfermer chez lui avant que rien fût arrivé, il n'arriverait rien. Mais il était guetté, au palier du premier étage, par Thuissier de la duchesse (une figure nouvelle, puisque Joseph Ledru avait changé de fonctions). La duchesse faisait prier son fils de passer chez elle. Il y alla docilement.
La scène était disposée selon une étiquette qui devait faire le bonheur de Montréjeau. Ce cabinet avait présentement l'air d'un tribunal. M"*'* la
duchesse de Vendôme y siégeait, derrière son secrétaire Louis XIV, en son éternel costume de chasse, de velours gris souris à côtes. Montréjeau lui-même occupait Tun des fauteuils de cuir, à la place du ministère public, et Mercœur comparut à la barre comme un témoin. Cet appareil de justice l'impressionna, comme il impressionne toujours les hpnnètes gens. Il demanda faiblement : a Qu'y a-t-il? 9 Les formules de salutalion avaient été supprimées, d'un accord tacite.
— Voici... dit la duchesse, en faisant de sa main^ assez belle et blanche, mais nue de toute bague, un geste de couperet.
Et sans émotion apparente, avec une netteté, et même un style d'acte d'accusation, sans être coupée par son fils, ni approuvée par Montréjeau que d'un balancement du buste qui était tout à fait magistrat, elle énonça les faits. Elle fît la pleine lumière. Elle dépassa même les attributions de sa compétence, car elle requit après avoir accusé. Elle requit le divorce, la rélégation en Bessarabie, une pension convenable et le coup d'épongé.
jyime ^jç Vendôme ne se donnait pas plus la peine de démontrer que Saint-Simon celle d'écrire. Elle affirmait, sans réplique, et Montréjeau ne se hâtait point de fournir ses preuves. Malgré cela, Mercœur ne se raccrocha pas au doute un seul instant. Il fut convaincu, dès la première phrase de l'accusation, il eut une certitude qui était ensemble d'intuition,
de raisonnement el de fait, inébranlable comme la foi, positive comme l'expérience, et comme si c'était lui, au lieu de Catherine Beaujeu, qui eût ouvert la porte, pincé en flagrant délit Bob avec la princesse, sur la couche historique de Marie- Antoinette.
Il en eut Thallucination, -sans se faire grâce à soi-même de circonstances, dont il rougit. Mais ce spectacle n'agit point sur son cœur, que la jalousie ne mordit point, ni ne révolta ses sens, qui demeurèrent désintéressés. Il n'eut point le coup de sang. Il ne dessina point le mouvement de l'homme furieux qui se jette, tête baissée, sur les deux coupables, et il ne fut point davantage tenté d'étrangler celui qui les trahissait. Il fut paralysé tout d'un coup. Il eut un froid intérieur, qui rayonna, si on peut dire que le froid rayonne, jusqu'à ses extrémités. 11 eut le sentiment d'une catastrophe encore plus invraisemblable que désolante, assez pareil au cauchemar que ferait un homme intègre, d'être traduit en cour d'assises et envoyé au bagne. Il regardait le tapis avec stupeur. Un tremblement léger, presque doux, l'agita, le crispa. C'est la vie qui reprenait son cours. Elle lui parut bonne comme au sortir d'un évanouissement. Il sourit à sa conscience qui renaissait. Il se dit : « Voilà le coup porté. Ce n'est pas plus dur?» et il fut fier vaguement de son stoïcisme, de sa grandeur d'âme. Il n'avait aucun chagrin.
Il se réchauffait peu à peu. Ses artères battaient avec force. Il eut honte de goûter la joie de vivre en un tel moment, et il baissa de nouveau les yeux. Mais quand sa mère prononça le mot magique de divorce, il n'essaya plus de lutter contre son exaltation. Tout son être poussa un cri muet de liberté, et ce n'est qu'alors que sa haine d'Hélène éclata, car il l'avait toujours refoulée en lui, comme on refoule par raison les sentiments qu'on n'a aucun espoir de satisfaire. Mais à présent qu'il se libérait, il ne souffrait plus de délai, comme le prisonnier qu'on élargit ne supporte pas les lenteurs de la levée d'écrou. Il voulait que ce fût fini tout de suite, qu'on fît le nécessaire pour supprimer cette femme de sa vie, et lui-même ne pas s'en mêler. Il voulait ne plus la revoir, ne plus lui parler jamais, ne plus entendre sa voix, circuler du haut en bas de l'hôtel sans courir le risque de la rencontrer, être libre enfin, libre d'elle, libre comme on ne rêve de pouvoir l'être que par un assassinat !
— Le divorce?... répéta-t-il machinalement, mais d'un ton de surprise et d'improbation qui démentait son désir passionné. Est-ce bien luimême qui parlait? Quel étrange dédoublement!
Il s'entendit lui-même combattre la résolution qu'il approuvait de toutes ses forces, alléguer ses croyances chrétiennes, les. préjugés respectables du monde.
Mais la duchesse de Vendôme n'admettait pas de contradiction. Elle ne trouvait pas* qu'il y eût à redire à un divorce qui n'était point suivi d'un second mariage. Montréjeau, de l'air d'un homme à qui le Saint-Père ne saurait rien refuser, ajouta que Ton en avait cassé de plus solides en cour de Rome. Ces hypocrisies 'et ces chipotages mirent le duc de Mercœur hors de lui, ou plutôt furent cause qu'il rentra dans son caractère. Il termina la scène en trois mots.
— Ma mère, dit-il, vous m'excuserez de ne pas continuer cet entretien. Il y a ici une personne de trop. J'oserai même dire, sans vous manquer de respect, que vous-même y êtes de trop. La première des choses qu'il me semble que j'aie à faire, c'est d'interroger ma conscience. Je prendrai donc la liberté de me retirer.
La duchesse de Vendôme s'inclina froidement, et Mercœur gravement. Il sortit sans rien ajouter.
Le dîner fut une de ces tragédies domestiques sur lesquelles travaille l'imagination bourgeoise, mais qui sont si communes dans le monde que les acteurs y jouent leur rôle par habitude, sans être au supplice comme on croit. [La duchesse recevait quinze personnes, et Mercœur fut obligé de faire une figure convenable. Il la fit sans peine. C'est l'enfance de l'art et cela n'est rien. Il fut au contraire fort aise d'éviter le repas intime, bien autrement pénible. Il put même se retirer d'assez bonne
heure, s'enferma dans son appartement, se mit au lit, et — le mot n'est que juste pour un homme de ce caractère — entra aussitôt en méditation.
Ces méditations, quand le vrai esprit chrétien les dirige, ont ceci d'admirable qu'elles ramènent tout à des principes rigoureux, qui se raisonnent, qui se déduisent et qui aboutissent à des conclusions absolues comme la géométrie, et qu'avec cela elles ne sont point chimériques, mais parfaitement humaines et positives. Elles ne s'embrouillent point dans les faits et ne s'embarrassent point des complexités de l'analyse, elles ne cherchent qu'à dégager le devoir, et le font d'ordinaire avec autant de brièveté que de clarté.
Il est certain que l'indifférence totale de Mercœur à l'égard d'Hélène ne l'aidait pas médiocrement à raisonner dans la morale pure et sans acception de sentiment. Mais, en revanche, il n'eut
que plus de mérite aux conclusions qu'il prit : car
il repoussa la solution du divorce, et même le subterfuge de la séparation. Il prononça que son devoir strict était de 'garder auprès de lui cette femme qu'il n'aimait pas, qu'il ne connaissait pas, dont la trahison même l'avait si faiblement fait souffrir qu'il n'y gagnait seulement pas la joie douloureuse du pardon. .
Il s'examinait seul à seul, face à face avec soi, dans ce confessionnal trop inhumain et trop inflexible de la conscience, car il y manque le prêtre
qui peut absoudre ; et il se demandait : « N'aî-je pas de responsabilité? Ai-je été son gardien et son guide ? Elle m'a échappé la première : je me suis retiré d'elle au lieu de la reconquérir par tendresse, par douceur ou, au besoin, par violence. Au lieu de lui enseigner sa tâche, je me suis dispensé d'accomplir la mienne. J'ai tout laissé à vau-l'eau avec une nonchalance et une lassitude inexplicables. Le premier coupable, c'est moi. »
Et on lui parlait de divorcer ! Mais de quoi donc était-il coupable, sinon d'avoir accepté en fait le divorce ? Quelle lâcheté supplémentaire d'y vouloir ajouter maintenant la consécration officielle, afin qu'Hélène ne se perdît plus sous son nom, et qu'il pût s'en laver les mains ! Serait-il, pour cette formalité vaine, moins comptable des défaillances à venir que de la défaillance passée? Il le serait davantage et sans excuse. Belle logique de jeter sa femme à la rue parce qu'il n'avait pas su la garder de l'adultère ! On ne se désiste pas d'un devoir, sous prétexte qu'on l'a d'abord mal rempli. La cause était entendue.
Au réveil — car il dormit, Mercœur se trouva aussi fort et aussi déterminé. C'est la première fois depuis bien longtemps qu'il avait du contentement de soi-même. Il lui restait une épreuve à subir, que sa timidité lui faisait terrible : celle des explications, car il n'avait pas le droit de compromettre sa dignité en feignant une ignorance ridi-
cule. Il avait, de plus, décidé d'emmener Hélène le soir même au Plessis-Bourbon, voyage d'automne plutôt, mais qui n'était qu'à demi invraisemblable en cette saison, et il voulait, sans retard, lui dire cette décision et les motifs.
Il pensa d'abord la faire venir, mais il n'aimait point ces solennités et cette façon de comparution. Cela lui avait déjà trop déplu, pour son propre compte, la veille. Il entra donc dans la chambre de la princesse. On avait ouvert les persiennes et les fenêtres, mais elle dormait encore au plein jour. Elle était d'une beauté divine, mais point touchante. Il la regarda sans désir, avec tristesse, avec une grande tristesse de ne pas l'aimer. Mais il n'avait pas froid en la regardant, comme ces derniers temps. Il avait moins de peine à comprendre son illusion d'amour passée. Son courage et sa résolution le réchauffaient. A défaut du sentiment, la volonté lavait tiré de sa torpeur. Il fut obligé de mettre les verrous, cela lui parut encore bien dramatique, mais nécessaire. Ensuite, il prit un fauteuil et attendit.
Comme elle tardait à s'éveiller, il se leva, s'approcha du lit, et même se pencha sur elle. C'est au moment juste qu'il faisait ce mouvement, qu'elle ouvrit les yeux. Elle le vit... Que pensa-t-elle? Elle jeta un cri. Elle tira hors des draps son bras nu pour se protéger. Elle cria : « Ne me faites pas mal! Pardon. . »
— Je VOUS pardonne, dit-il en lui saisissant la main. Je sais tout.
Elle le fixa, avec une expression stupîde qui ne gâtait point sa beauté. 11 était à contre-jour et elle voyait mal son visage. Enfin, il s'écarta, il alla prendre une chaise et revint s'asseoir près du lit. Ils restèrent ainsi fort longtemps, les yeux dans les yeux, sans pouvoir, ni F un ni l'autre, y lire aucune pensée. Elle, du moins, n en avait aucune, toute en défense, comme une bête surprise et prête à la parade, point à la discussion. Lui, gardait celte immobilité qui est l'attitude de la résolution inébranlable; il ne voulait point fléchir, mais, déjà, il perdait courage. II. avait la désolante certitude qu'Hélène ne pouvait pas comprendre ce que pourtant il devait lui dire. Et il ne voulait pas lui dire cela trop sèchement, il cherchait des mots. Il s'était armé pour une longue scène, il n'avait point prévu le silence, ni que la question pût être réglée en deux répliques.
C'est Hélène qui rompit le silence la première.
— Quand voulez-vous que je parte? dit-elle, sans aucune humilité, mais avec la dignité des vaincus qui font une capitulation honorable.
-^ Nous partons ensemble, ce soir, dit-il doucement, pour le Plessis.
— Ensemble? Pourquoi ? demanda-t-elle, sur le même ton.
— Hélène ! dit-il.
Mais, à quoi bon?... Il soupira, il se tut.
— Je ne veux pas, reprit-elle nettement.
— Ce n'est pas à vous, dit-il, de poser vos conditions.
Mais elle signifia sa volonté :
— Je n'irai pas m'en terrer avec vous au Plessîs. A quoi pensez- vous? Vous savez que j'aime un autre homme... Je l'aime, répéta-t-elle d'une voix chantante. Je ne veux pas m'en aller, loin de lui, avec vous.
Il sentit, pour la première fois, une morsure de jalousie à son amour-propre.
— Je vous répète, ditr-il avec une colère sourde, que je n'ai pas besoin de votre consentement. Nous partirons ce soir, ensemble. C'est tout ce que j'avais à vous dire.
Il se dirigea vers la porte, mécontent d'avoir si pauvrement joué son rôle. Mais cet ordre bref avait fait plus d'impression sur Hélène qu'un grand discours. Elle sentit que la résistance était vaine, qu'il faudrait obéir, cette fois, qu'elle ne verrait plus Bob : ah! plutôt !... Elle poussa un cri déchirant. Elle bondit hors de son lit, presque nue, elle arrêta Mercœur à bras-le-corps.
— Que voulez- vous? dit-il froidement.
11 craignait de comprendre. Leurs regards hostiles ne se croisèrent qu'un instant, mais elle comprit à son tour qu'elle n'avait plus d'arme contre lui, elle dénoua ses bras inutiles, elle resta debout,
sans mouvement. Elle avait tant de grâce et tant de fierté, que c'est lui qui baissa les yeux.
— C'est bien, dit-elle avec impatience, emmenezmoi... Allez.
Il ne répondit pas, et sortit, afin de donner des ordres pour les préparatifs. Il ne parut point au déjeuner. Il déjeuna chez la Samori. Hélène se trouva seule à table avec sa belle-mère, qui ne prononça pas une parole. Elle était glacée de terreur. Elle remonta chez elle et écrivit en hâte un mot à son frère, qu'elle lui fit porter.
Quand le porteur arriva chez le prince Badisteano, celui-ci était dehors, on ne savait où. Lanspessade arriva vers deux heures et ne trouva que Grégory, qui était fort embarrassé de cette lettre portant la mention : personnelle et pressée,
— Je sais où est Michel, dit Lanspessade, qui d'ailleurs n'en savait rien du tout.
Il fît préparer les bicyclettes, et les deux inséparables partirent ensemble pour Ville-d'Avray.
Ils menèrent bon train, et, de tout le trajet, Lanspessade, fort absorbé, ne desserra pas les dents. Ils furent, en vingt-cinq minutes, à la gare de Sèvres.
— Demandons le chemin, dit Sebescù au vicomte, qui n'en paraissait avoir aucune idée.
Lanspessade secoua la tête, sans daigner donner d'explication. Ils battirent le pays au hasard, pendant une heure, et lurent enfin sur un poteau le
nom de l'avenue qu'ils cherchaient. C'était comme une longue allée de parc, bordée de villas à droite, et, à gauche, d'un petit bois.
Ils se crurent au terme de leur expédition, caria mystérieuse maison de Michel portait le numéro 16, et les numéros 2, 4 et 6 étaient de minuscules terrains, arrangés en jardins de chef de gare. Mais le 8 avait, sur la route, une façade de près de cent ^ mètres. Trois autres villas suivaient, de même dimension que les premières. Mais, après le 14, ce fut un mur qui n'en finissait pas. Ils le longèrent, sur trois cents mètres d'un terrain défoncé, qui même les obligea de mettre pied à terre. Us dépassèrent une porte basse et bâtarde, sans numéro ni sonnette, après quoi le mur continuait.
Us tombèrent ensuite en pleins champs.
— Est-ce qu'on nous aurait donné une fausse adresse? murmura Lanspessade.
— C'était peut-être la petite porte, dit Sebescù.
Mais il n'y avait point d'apparence qu'une propriété si vaste n'eût pas d'entrée plus considérable. Comme le mur faisait un angle droit, ils le suivirent encore dans cette nouvelle direction. Ce mur grisâtre, élevé et solide, semblait clore le chemin de ronde d'une prison. L'on apercevait, au bout, un immense bâtiment d'école, un clocher d'église et les premières maisons d'un village. Mais ils n'allèrent point jusque-là, ayant trouvé à mi-chemin la grille, qui était aveuglée par des
volets verts. Ils purent quand même voir, en se haussant, Thabitation, bien médiocre pour un si grand parc, toute calfeutrée, et qui avait Tair à l'abandon depuis des années.
Grégory commençait de ne point se sentir trop à Taise. Lanspessade ne disait rien. Ils revinrent 3ur leurs pas.
— Croyez-vous que ce soit ici? dit Sebescù.
Lanspessade haussa les épaules en signe de
doute.
Comme ils approchaient de la petite porte, ils la virent s'entre-bâiller, et d'Effiat sortir. Ils le reconnurent, malgré une tenue assez négligée et un chapeau mou. Le marquis ferma la porte à double tour, avec grand soin, et remit la clef dans sa poche. Puis il se dirigea vers la gare, d'un pas faucheur qui n'annonçait rien de bon pour sa moelle.
— Comme il a Tair vieux ! murmura Sebescù, tout surpris.
— C'est qu'il ne pense pas qu'on le regarde, fit Lanspessade, avec un rire muet et une expression de férocité.
Une demi-heure plus tard, Lanspessade eut de nouvelles preuves que le prince Michel n'était qu'en nom dans cette location louche de Ville-d'Avray. Car les deux Licyclistes, qui revinrent d'un train à battre des records du monde, trouvèrent le soidisant locataire à son logis de Paris, en pantoufles. Bob y était aussi, la mine fort anxieuse.
— Ah ! çà, dit Michel, qu'est-ce que diable vous faites? 11 paraît que vous a^ez une lettre pour moi?
— Oui, répondit le vicomte, et pressée. Aussi, je vous prie de constater notre transpiration. Voilà deux heures que nous roulons après vous, train de course. Nous arrivons de Ville-d'Avray.
Le prince Badisteano rougit comme une timide jeune fille.
— C'est malin ! grommela-t-il. J'étais à côté, tout bêtement*.
— Je regrette... fit brièvement Lanspessade.
D'autant que nous nous sommes égarés dans des chemins vicinaux impraticables. Et finalement nous n'avons pas découvert le gîte.
— Ah ! dit Michel avec un air maladroit de satisfaction.
Il décacheta la lettre toute froissée, lut deux %oes, et grogna.
— Hé?
— \ous ayez fait de la besogne propre ! Ma sœur file ce soir pour le Plessis. EUle m'invitait à passer rue de Varenne* d'urgence, avant ce démarrage foudroyant. Il est trop tard ! Le cdup de pistolet du départ est tiré ! A l'heure qu'il est, elW touche au premier virage !
Il tira sa montre.
— Voilà qui va bien, songea Lanspessade. Le mari se montre. Donc il sûit. Ma première marmite n'a pas raté.
Bob se tenait mentalement ce raisonnement très simple : « Elle est partie à Timproviste. C'est pour cela qu'elle m'a fait poser aujourd'hui. »
Michel ne faisant pas la moindre cérémonie pour retenir Lanspessade, le vicomte prit congé sans prétexte. Sebescù était déjà en manches de chemise et fourrageait dans le cabinet de toilette.
— Qu'est-ce que tu fiches là? lui cria le prince avec une brusquerie insolite. Est-ce que tu n'as pas ce qu'il te faut chez toi? Monte, et laisse-moi. J'ai à causer avec Bob.
Sebescù lui jeta un regard d'assassin, et obéit d'ailleurs sans répliquer.
Dès que Michel se trouva seul avec Bob, il re-
gretta d'avoir ménagé ce tête-à-tête. Que dire ! Hein? La phrase d'entrée ? Pas commode. Pour s'ouvrir l'imagination^ il alluma une cigarette et s'accroupit sur le divan. Bob avait pris une des chaises à la lyre, et était mal, à cause de la raideur du dossier. Il était aussi lâche que Michel, quand les heures d'explications' sonnaient. Lâche, non : embarrassé. Pas embarrassé : embêté, c'est le mot, embêté.
Le silence dura plus longtemps que la cigarette. A l'étage au-dessus, Grégory, qui s'était couché par terre, l'oreille collée au parquet, s'étonnait de ne rien entendre.
Michel jeta sa première cigarette et en alluma une deuxième. Il en offrit une à Bob, qui fut profondément touché de ce procédé, et qui sentit le symbole : la cigarette de l'alliance, la cigarettecalumet. Le « merci » que Bob émit du bout des lèvres, fut la première réplique du dialogue. • Bob, pour s'allumer, fut obligé de prendre contact. Il se posa sur le divan à côté de Michel.
— Alors, la princesse est partie? dit-il enfin, mais d'une voix si extraordinaire, si bourrelée d'arrièrepensées, d'intentions et d'insinuations, que cette banale formule semblait résumer toute une confession générale.
Michel ne répondit que des paupières. Ensuite ils se regardèrent à la dérobée, et les yeux de Bob S3 mouillèrent tout d'un coup, comme ceux d'un
gamin pris en faute. Il eut honte et se détouroa. Michel lui saisit la main.
— Bob ! dit-il, d'une voix fraternelle.
— Vous saviez tout? dit Bob, en baissant la tète.
— Naturellement, répondit le prince avec dignité : il n'aimait pas qu'on le prît pour un imbécile.
Leur visage eut encore une expression qui ne se rapportait guère à leur âge, et ils se dissimulèrent Tun à Tautre le malicieux sourire des complicités enfantines. Ils éprouvèrent aussitôt un soulagement tel, une joie si violente, qu'ils auraient voulu danser tous les deux.
Michel crut néanmoins devoir, par respect humain, justifier ses répréhensibles complaisances. Sa langue était déliée maintenant. Il se mit à raconter les hypothétiques infortunes conjugales de sa sœur, avec une imagination prodigieusement orientale. Il avait le champ libre pour mentir, Hélène n'ayant jamais rien dit à Bob de son intimité.
De ce jour, ces deux beaux-frères pis que morganatiques devinrent inséparables. La peine que ressentait Bob, d'être privé de sa maîtresse, était d'une nature toute particulière. Le désœuvrement en faisait le fond. Chaque jour, quand deux heures sonnaient, heure habituelle des rendez-vous, il se demandait ce qu'il pourrait bien faire pour exister jusqu'à cinq heures, moment quotidien des adieux.
Durant ce laps de temps, il n'aurait pu se passer d'une compagnie. Michel était là. Rien ne dérangeait plus leur tête-à-lête : car d'Effiat ne comptait plus, et c'était à présent le tour de Lanspessade de faire des fugues inexpliquées. Grégory lui- même s'éclipsait à l'anglaise, sans précautions oratoires, et accompagnait le traître en ses ténébreuses campagnes. Michel et Bob, affalés, n'avaient même plus le cœur à parler. Ils demeuraient enfermés et horizontaux. L'été battait son plein. On étouffait. Et bien entendu, selon la mode nouvelle, nul ne songeait encore une minute aux déplacements et villégiatures. Michel et Bob en étaient à cette douce familiarité où on ne se donne plus la méningite à chercher des sujets de conversation.
Us se taisaient ensemble. Us ne parlaient même pas d'Hélène, qui les laissait l'un comme l'autre sans nouvelles.
C'est que la princesse, dans sa retraite forcée, n'avait pas précisément des facilités pour écrire. Elle n'avait plus personne à sa dévotion, ayant cédé Marie Nicolaïevna à son frère. La femme du « vieux serviteur » de l'autre parti, la mère Ledru, portait chaque matin les lettres au village le plus voisin du château, où était le bureau de poste. Hélène supportait cette privation de correspondance, et la privation de la personne même de Bob, avec une apathie si incroyable qu'elle s'en étonnait sourdement, aux heures "de demi-conscience.
Elle avait eu, dans le premier moment, une espèce de certitude physique qu'elle ne pourrait pas être détachée de son amant sans mourir. Ce n'était point ridée d'appétit, mais elle ne concevait pas plus de vivre sans lui qu'il n'est concevable de vivre sans respirer- Et voici que la brusqué suppression, la rupture instantanée de Thabitude, la laissait vivante, intacte. Sa santé ne s'altérait point ; et même, elle se fortifiait plutôt, comme après les maladies et les crises, dans l'élan de la convalescence. En peu de jours, la vierge svelte qu'elle était restée après le mariage, devenait une femme aux formes plus abondantes, aux épaules plus riches,' au teint plus reposé. De souffrance morale, ou sentimentale, point. Elle n'était que stupéfaite, et ses regards changés, mornes, larges, ne méritaient plus, comme ceux des déesses d'Homère, que d'être comparés aux regards des bêtes.
Cet état de stupeur ne semblait rien moins que favorable aux tentatives de Mercœur pour la ressaisir. 11 ne pouvait réagir sur elle que dans une lutte, et elle ne lui donnait plus de prise. Des ser maines passèrent sans qu'il trouvât même prétexte à rouvrir un débat ni à compléter la scène si brève et somniaire qui avait précédé le départ, où les plus indispensables choses n'avaient pas été dites. Dans le mois d'août, leur solitude de cellule double fut interrompue. La duchesse de Vendôme vint plusieurs fois passer plusieurs jours au Plessis. Elle
se souciait fort peu de contrarier les plans de Mercœur et se désintéressait de lui, puisqu'il avait jugé plus à propos d'écouter sa conscience que les avis d'une mère. Montréjeau recommença égalemen t défaire la navette entre Paris et le Plessis-Bourbon, pendant les séjours de la -duchesse. Ils repartirent ensemble après les fêtes de l'Assomption. Les deux adversaires se retrouvèrent en présence, et enfln un incident se produisit, qui amena le suprême engagement.
L'anniversaire de Michel tombait le 20 de ce mois. Hélène avait, entre autres, la superstition des dates. Elle sentit une douleur aiguë et cuisante à l'idée qu'elle ne pourrait, ce jour-là, témoigner à son frère l'extravagante amitié qu'elle éprouvait pour lui. Atout hasard, elle écrivit un volume dans la soirée. Le lendemain matin, elle ne se résigna point à l'idée que cette lettre ne partît point. Elle guetta la vieille Ledru, la vit qui s'apprêtait à monter en carriole, l'appela, de la fenêtre, lui remit sa lourde enveloppe, et lui glissa un louis dans la main.
Cette maladresse éveilla les méfiances de la paysanne, qui s'en alla en rendre compte à Joseph Ledru, son mari. Joseph alla porter le louis et la lettre au duc de Mercœur.
César ne pouvait que le tancer et lui donner ordre de faire ses commissions sans se mêler dès choses qui ne le regardaient point.- Mais Ledru
avait trop Tinstinct militaire pour ignorer les fictions de la discipline : il savait bien distinguer quand on ne lui donnait tort qu'officiellement, et parce qu*il faut que les inférieurs aient toujours tort. II demeura persuadé d*avoir agi au mieux.
Mercœur se promena longtemps en long et en large, mais il ne faisait qu hésiter sans réfléchir. Faute de réfléchir, il agit. Il ouvrit la porte de communication des deux appartements, qui était presque toujours fermée à double tour, tra^versa le boudoir et la toilette, et frappa chez la princesse.
— Entrez, dit-elle, d'une voix calme.
Mais elle vil, à Tair contraint de Mercœur, qu'elle allait subir une attaque décisive, et elle en fut; d'avance, extrêmement lasse. Elle soupira.
— Je voudrais vous dire un mot, fit-il très simplement.
Pour toute réponse, elle lui désigna, sans bouger, un fauteuil près d'elle. Il s'assit.
— Vous avez, dit-il avec une nuance d'embarras, écrit à votre frère ce matin ?
— Oui, répondit-elle, et toujours du même ton, sans prendre l'ofiensive, comme une plus habiie n'y eût point manqué, en lui reprochant un odieux espionnage.
Elle le regarda en face, mais sans provocation, et elle ajouta docilement :
— C'est demain l'anniversaire de sa naissance. Je lui ai écrit.
Il était clair qu'elle disait vrai, et qu'y avait-il de si mal? Mercœur se vit en mauvaise posture pour attaquer : il ne pouvait plus, cependant, et il ne voulait plus reculer. Mais il fut gêné, et son attaque ne fut ni franche ni directe. Il se perdit en circonlocutions, au lieu de qualifier avec la netteté convenable le rôle à peu près infâme de Michel ; et c'est en s'excusant presque qu'il signifia sa volonté que tous rapports, de correspondance ou autres, fussent désormais supprimés entre la sœur et le frère.
Il attendait, il espérait peut-être une révolte, des cris. Mais Hélène continuait de le regarder fixement. Ce n'était plus la stupeur des derniers jours, mais plutôt un effort d'attention extrême pour ne rien laisser échapper des paroles inconcevables qu'il prononçait, pour tout bien comprendre. Elle répéta, sans apparence d'émotion, et comme une élève qui interroge :
— Vous ne voulez plus que je voie Michel ni que je lui écrive ?
Il n'eut pas le courage de lui faire la cruelle réponse monosyllabique qu'elle demandait. Il la regarda seulement.
— Oh ! mon Dieu ! dit-elle tout d'un coup, et elle eut à l'instant même les yeux si noyés d'eaiu que toutes ces larmes débordèrent, inondèrent le "visage qu'elle ne dérobait pas : car elle fixait toujours son regard inexpressif sur Mercœur, qu'elle
voyait loin, à travers le brouillard et rabondance de ses larmes.
A ce spectacle inattendu, Mercœur sentit une émotion poignante, et aussitôt uxxe délirante joie : ce n^était donc plus d'un duel qu'il s'agissait et du froissement de deux volontés hostiles, puisque Hélène avait pleuré, puisqu'elle l'attendrissait enfin ! Il tressaillit d'espérance. Son amour allait-îl renaître ? Ah ! s'il avait manqué tant de fois d'énergie, d'autorité, de conduite, c'est qu'il n'agissait que par devoir, il n'aimait pas ! Mais pour un instant d'émotion, comme il se sentait déjà fort, ardent à disputer Hélène à elle-même, invincible !
Il s'approcha d'elle plus impérieusement. Il lui prit les mains. « Hélène ! » murmura-t-il, et le son de sa propre voix le pénétra, car jamais il ne s'était entendu lui parler ainsi. Elle ne lui retira pas ses mains. Elle se pencha même et s'appuya contre lui. Elle se mit à parler d'une voix monotone et continuelle. Ses paroles coulaient comme des larmes et avec ses larmes. Elle expliquait, elle racontait naïvement sa tendresse fraternelle,* et cette tendresse vaincue dépouillait toute arrogance, tout orgueil, ne plaidait plus que par sa grâce caressante et par son innocence exaltée. Elle évoquait les souvenirs d'ailleurs et d'autrefois, et Mercœur la voyait transfigurée : il reconnaissait la jeune fille du jardin de Vladimir-Troïtza. Pour la première fois, en écoutant l'étrangère, il subissait
le charme qu'il avait désiré, et il ne désespérait plus de ressusciter son amour, puisqu'il recommençait à comprendre comment naguère il avait pu aimer.
C'est alors qu'elle entreprit de disculper Michel : Mercœur avait parlé de sa conduite presque infâme ! Pour bien lui faire comprendre comment s'étaient passées les choses et qu'elle avait toute la responsabilité, elle était obligée de rappeler sa propre faute irréparable, son adultère : elle le fit avec une humilité douce et digne. Mais plus que cette humilité, plus que du repentir même, la sincère, la , manifeste indifférence de ses allusions commandait le pardon et l'oubli. Comme il était sensible que l'afTection coupable avait peu compté au prix de l'autre affection, et déjà ne comptait plus ! Qui sait même si la cause unique de «et égarement sans lendemain n'était point qu'Hélène avait la tête perdue d'être séparée de son frère, de ne pouvoir plus le recevoir chez elle, d'être obligée de ne le voir qu'en secret, en se risquant chez lui comme dans un mauvais lieu ? Ah ! que Mercœur eût été mieux avisé s'il eût partagé, s'il eût exploité cette affection fraternelle au lieu de la combattre 1 Mais du premier jour, il s'était posé en ennemi !
Il protesta. Il affirma sa sympathie ancienne pour Michel : sa faiblesse plutôt, car maintenant encore, n'avait-il pas la tentation, le désir de lui pardonner aussi?.
— Vrai? s'écria- t-elle avec une expression ambiguë de méfiance et de joie.
Et c'est ainsi que le débat engagé par Mcrcœur pour signifier sa volonté d'une rupture entre la sœur et le frère, se termina par une solennelle promesse de se réconcilier lui-même avec Michel! Hélène poussa la coquetterie de son triompheras^ qu'à obtenir que ce fût Mercœur qui écrirait à Michel pour Tinviter au Plessis. Elle ajouta que d'autres invitations étaient nécessaires pour donner le change à l'opinion.: car Ton devait trop s'occuper d'eux depuis leur départ précipité. Elle écrivit au marquis d'Effiat. Elle ne songea pas une minute à Bob, de toute la soirée.
Michel reçut en même temps la première lettre de sa sœur, et une deuxième qui accompagnait celle de César. Ces trois épîtres étaient si contradictoires et de styles si différents, qu'un plus malin que Michel n'y eût apparemment compris goutte. Il ne se donna point la peine d'y rêver. Il n'était point du tout en disposition dé quitter Paris, o^ jamais il n'avait trouvé la vie plus aimable que ce l'our-là précisément.
D'abord, il avait reçu de Bob ce matin-là, pour sa naissance, une épingle de cravate dont il n'était pas encore las à midi. Il avait, en outre, l'expectative d'une soirée tout entière de liberté et de délicieuse veulerie : le duc de Nevers, dont celles des visites qui n'étaient point paternelles deve-
naient de plus ea plus rares, s'était annoncé à Catherine Beaujeu pour ce soir. Catherine en pleura. Elle s'était faite ,à l'idée de dîner ce soir avec Michel,, au bord du lit. Son Altesse tombait mal ; mais on n'avait pas l'habitude de la faire poser. On remit à célébrer la fête de Michel au lendemain. 11 n'en pleura pas. Il n'aimait rien tant que les journées qui commençaient tard, qui finissaient tôt, et qu'il pouvait passer entre son divan et son lit, en pyjama, sans bottines : il avait une vieille haine héréditaire de Levantin pour les bottines, et la folie des babouches sans quartiers.
Il était de si bonne humeur, qu'il se mit en frais d'amitié pour Sebescù, lorsque celui-ci daigna rentrer, à plus de six heures.
— Tu dîneras avec moi, dit-il. Tu mangeras la part de Catherine.
Grégory monta un instant à sa chambre pour revêtir un costume de sieste. Dans l'intervalle, le marquis d'Effîat vint à l'improviste. Il avait une drôle de figure, et le teint livide.
— Partez-vous demain pour lePlessis? demandat-il d'une voix mal assurée.
— Jamais de la vie, dit Michel, datis une attitude de statue tombale, avec un coussin aux pieds en guise de lévrier.
— C'est que... murmura d'Effiat, qui chevrotait décidément, et dont les mains tremblaient, j'ai reçu... aussi... une invitation... Je comptais en
SOa LE FRISSON DE PARIS
profiter, reprît-il, et le diapason de sa voix devint si bas que Michel se sentit tout mal à Taise. Il y eut un silence. D'Effiat reprit :
— Je ne serais pas fâché... de m'éloîgner quelques jours... en ce moment.
Il regarda Michel de façon significative. Mais Michel ne comprenait que les points sur les «. La rentrée de Sebescù interrompit ce bizarre entretien. Sebescù eut un saisi^ement à la vue du marquis, et devint aussi affreusement pâle. Mais d'Effiat fit aussitôt ses adieux. Michel lui tendit la main sans se lever.
— Si vous changez d'avis d'ici à demain, vous me ferez avertir au cercle, dit encore d'Effiat.
— Entendu.
Il ferma la porte lentement, sans faire aucun bruit.
— Raseur! grommela Michel, qui était loin de professer une telle opinion à Tendroit du marquis, mais furieux de vaguement sentir sa chère quiétude troublée,
— Qu'est-ce qu'il venait te dire? demanda Grégory, du ton d'un monomane qui a le délire de la persécution.
Michel se contenta de hausser les épaules. Ils restèrent mornes, sur le divan, fumant d'innombrables cigarettes. La fumée du dubèque s'échappait par la fenêtre ouverte, en nuages blancs qu'irisaient les derniers rayons du soleil couchant. Le crépuscule attristait Grégory et Michel, comme
il attriste dans la campagne les bêtes qui reviennent du pâturage.
Ils reprirent leurs sens lorsque Marie Nicolaïevna leur apporta le dîner tout servi, sur une petite table. Elle en avait modifié le menu à leur goût, supprimant les viandes et multipliant les sucreries. Ils n'aimaient que les sucreries et le Champagne, triviale formule d'hérédité où leur origine double se marquait encore : mangeurs de confitures comme des Valaques et buveurs de vin mousseux comme des Slaves. Us continuèrent de fumer tout en dînant.
Comme ils avaient la tête faible, ils furent étourdis au premier verre. La griserie de Sebescù était muette, celle de Michel était loquace. Michel prit donc le dé de la conversation. Il chercha querelle, affectueusement, à Sebescù. On avait beau coucher sous le même toit, on ne se voyait plus. Que signifie? Michel n'était pas assez sur Tœil pour se méfier de complicités possibles, entre son ami et Lanspessade. Mais il reprochait à son ami de ne plus décoller d'avec Lanspessade. Il en était jaloux, oui. Grégory eut des souvenirs d'enfance, de jeunesse, de Quartier latin, de noce commune. Il se rappela tous les bienfaits de Michel, et il eut une crise de reconnaissance comme il avait des crises de haine. Il faillit, dans un élan, tout avouer : l'enquête policière organisée à Ville-d'Avray par lui et Lanspessade, la surveil-
lance quotidienne, une lettre anonyme de menaces écrite hier même à d'Effiat pour tâler le terrain et rérifier certaines hypothèses. Mais les mots lui venaient de moins en moins à mesure qu'il se grisait davantage; et puis, à dire vrai, il ne comprehait absolument rien à cette affaire, où il jouait pourtant un rôle utile. Il était bien l'instrument le plus aveugle que pût souhaiter Lans* pessade. Il savait seulement, suivant les propres expressions du vicomte, que la fantaisie de Villed*Avray était une machine à couler simultanément, et le marquis d'Effial qui y fréquentait, et notre bon ami le prince Badisteano, qui avait mis son noble nom dans le bail.
Quand même, il allait dire quelque chose :
« Veille... Ouvre rœil... » lorsque Marie Nicolaïevna, en apportant un dernier dessert, annonça au prince qu'une dame le demandait.
' — Que le diable la balance ! dit-il. Il est écrit que je ne ferai pas mon lézard en paix aujourd'hui*.
Il regarda son lit, dont la courte-pointe était déjà retirée, avec un œil de concupiscence. Mais comme la personne insistait, il dit à Sebescù : « Eh bien ! file, toi, mon vieux. » Sebescù fila. Mais ce congé sans cérémonie retourna encore toutes ses bonnes dispositions. La première chose qu'il fit, une fois dans sa chambre, fut de prendre son poste d'observation, l'oreille contre le parquet. Pendant plus d'une demi-heure, il n'entendit que
des paroles indistinctes et ne reconnut pas les voix. Gela le dégoûta, et il se fourra entre les toiles.
• La personne introduite chez Michel était M'"® de Guipe. Il était à cent lieues d'y penser. Il commença par manifester ^on étonnement. Ensuite il s'excusa.
— Sapristi! dit-il avec bonhomie, pourquoi n*avez-vous pas dit votre nom? Je ne me serais pas permis de vous recevoir en négligé.
: Mais elle n'avait garde de s'en plaindre, et si négligé qu'il fût, elle ne s'assit pas à distance. Ge n'est qu'en le voyant dans ces vêtements lâches qu'elle comprit bien quel homme c'était, sans initiative mais sans résistance, qui, en dépit de toutes les coquetteries, ne l'eût pas attaquée, mais qui était en proie, comme certaines femmes, dès qu'il y avait un divan : et il y en avait un, ils y étaient même assis tous les deux.
. M""^ de Guipe fut vite déterminée. Voilà suffisamment de semaines et de mois qu'elle avait envie de se passer Michel : mais elle était gardée à vue par Lanspessade. Elle l'était moins depuis que Lanspessade faisait toutes ses mystérieuses filées et venues. G'est à ce propos qu'elle visitait Michel en secret et à une heure indue. Elle ne savait rien de précis, sauf le but des promenades, et la complicité avec Sebescù. Elle avait flairé que la chose se tramait contre Michel, et elle venait, pour le mettre en garde. Maintenant elle l'interrogeait. Le prince ne répondait rien. Il ne prêtait qu'une
attention médiocre, et il se sentait simplement mal à son aise comme tout à Theure, quand d^Effiat était venu. On s'acharnait à lui gâter sa soirée ! W^ de Culpe le rasait, comme d'Effiat! Il ne songeait qu'à se débarrasser d'elle aussi vite.
Mais cela était moins commode. Elle ne lâchait pas pied. Elle trouvait d'admirables phrases de transition. Elle lui faisait observer qu'elle n'avait pas hésité une minute à se compromettre en venant chez lui. Son intérêt avant tout. C'est qu'elle lui était profondément dévouée. Elle aimait tant sa sœur : pouvait-elle ne pas l'aimer aussi un peu? C'était presque la même chose, et même c'était mieux. Elle lui en donna la preuve avec tant de rapidité et d'imprévu qu'il ne revint de son ahurissement qu'en même temps que de son plaisir.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il, j'ai oublié de retirer mes médailles! Pourvu que ça ne me porte pas malheur 1
Il ne savait pas si bien dire! Car au même instant où M""® de Culpe, entièrement abandonnée entre ses bras, détachait la chaîne d'or de son cou, la porte s'ouvrit, Catherine Beaujcu parut, souriante, un peu essoufflée, comme quand elle avait monté vite.
Elle poussa un cri déchirant. Michel resta écrasé. M™® de Culpe fut seule à hauteur, et fît une retraite instantanée sans aucune apparence de fuite.
Catherine tremblait de tout son corps. « Vat'en », dit-elle enfin. Il ne bougea pas, elle répéta : « Tu es chez moi, n'est-ce pas? eh bien ! va-t'en. »
Michel reprit un peu d'assurance.
— Voyons, fit-il, d'un ton demi-narquois, je ne peux pas m'en aller comme ça, tout de suite.
Reviens demain matin, après le lever du soleil : on s'expliquera.
Il fermait les yeux. Elle aimait tant ses cils retroussés et «es longues paupières hypocrites! Mais elle ne voyaitcplus rien, et elle était folle de ce qu'elle avait vu.
— Tout de suite, cria-t-elle avec une joie sauvage. — Les portes étaient ouvertes et sa voix claire faisait résonner l'escalier de bois.
. — Catherine !...
— Tout de suite! répéta-t-elle encore plus haut. — Et elle se mit à fouiller elle-même dans les armoires, à en tirer le linge et les vêlements dont il avait besoin. « Habille-toi!... Plus vite!... » Et elle l'aidait. Il fut prêt en un tour de main. Il l'implora d'un dernier regard, mais elle le mit dehors par les épaules et verrouilla derrière lui la porte de la rue. .
Elle resta seule, dans le vestibule noir, confondue. Et elle souffrit horriblement. Elle était si contente, si folle, si jeune tout à l'heure, quand elle avait reçu la lettre qui décommandait l'autre
qui lui permettait d'aimer ce soir! Elle avait couru si vite, enlevée par. un si puissant souffle de désir! Elle savait bien qu'elle allait le trouver dans son lit. dormant peut-être, et elle était venue e du pied pour ne pas lui faire peur et BU sursaut... Ah!... Elle le voyait... Le anqua... Et elle l'avait exécuté sans a comment? Comment avait-elle pu ans lui pardonner, comment lui faire : de condamné, le jeter dehors et mettre .. Son dernier amant!... Elle eut un Icheté. EUe se mit à pleurer et à crier folle. Elle se sauva chez elle.
s, Grégory avait tout entendu. Au lit, il était sorti de sa chambre, en nbes nues. Il se penchait anxieusement la rampe et plongeait dans la nuit de avait vu partir M™ de Culpe, qu'il ne pas. Il avait entendu le reste, vu lichel. La porte de la rue s'était fermée, elle. du jardin.
colaïevna, qui logeait sur le même venue aussi, sans rien dire, et, accoului, écoutait, regardait, '■a-t-il coucher celle nuit? murmurala tranquillisa :
)us les ponts, pour sûr.
îonseilla de regagner son lit, tout bête-
ment : ce qu'il fît lui-même. Mais quand il eut lieu de croire que Marie Nicolaïevna avait suivi son conseil, il se releva. Sans lumière, pieds nus, il descendit. Il s'introduisit comme un voleur dans la chambre de Michel. La lampe et deux candélabres étaient allumés. Il emporta dans le cabinet de toilette la table, avec les restes du dîner, afin que nul désordre ne déparât ce somptueux nid. Il remit les chaises à leur place, ferma la fenêtre, drapa les rideaux : et il prit possession du lit tout en or où Marie-Antoinette avait dormi.
Lorsque le prince Michel Badisteano se réveilla dans son ancienne chambre du Charleys^ il consi* déra les événements d'un autre œil que cette nuit. Il n'avait plus la sensation pénible d'être sans domicile, ne se sentant nulle part mieux at home que dans un hôtel. Et puis il pouvait mettre la clef en dedans, ici ! Il entonna le chant de la délivrance. Il pensa irrévérencieusement* à Catherine Beaujeu. « M'a-t-elle assez cramponné ! » dit-il tout haut. Il supputa pour la première fois la différence de leurs âges.
Sans domicile? Mais il n'avait que l'embarras du choix. Vie d'hôtel ou vie de château. Et il était seul maître de décider. Il se promena dans sa chambre, du pas relevé d'un homme libre. Il résolut de partir pour le Plessis-Bourbon, par raison d'économie. Il fit avertir le marquis d'Effiat au
Blue Club. Sur les onze heures, ils déjeunaient ensemble, sommairement, à l'anglaise, et ils s'embarquaient après les œufs bacon. Michel avait dépêché à Marie Nicolaïevna un des petits chasseurs à dolman rouge de Charley, pour l'inviter à faire les paquets, à expédier la garde-robe, ^t à s'expédier elle-même.
Bien que le train de jour n'arrivât que fort tard au Plessis, Michel fut surpris de ne pas trouver sa sœur à la gare. Elle était un peu souffrante, lui dit Mercœur, venu seul au-devant de ses hôtes. Il n'y eut point, vu la présence du marquis, d'explication ni de cérémonie de réconciliation eatre les deux beaux-frères. Ils s'abordèrent avec ces façons naturelles des gens qui ne se sont pas rencontrés depuis des mois, mais qui auraient tout aussi bien pu dîner ensemble la veille. La princesse étant au lit, Michel fut seul admis à la voir. Mercœur s'occupa d'installer le marquis.
— Qu'as-tu, ma petite âme? dit le prince en s'asseyant au bord du lit, où sa sœur paraissait tout à coup raidie et paralysée.
Elle fut incapable d'articuler un seul mot; mais elle noua ses bras autour du cou de Michel. Il étouffait, il était aveuglé, le visage écrasé contre la poitrine d'Hélène, qu'il sentit secouée de mouvements convulsifs comme des sanglots : mais elle ne pleurait pas. Il étouffait. Elle lui faisait mal : il se secoua pour se dégager. Elle poussa un gro-
gnement sourd et serra plus fort. Il lui attrapa les deux poignets et la força de lâcher en lui froissant les os.
' — Tu es folié! dit-il.
Mais la crise nerveuse se déclarait. Elle arracha les draps du lit, jeta les oreillers, se roula en grinçant des dents. Michel lutta d abord seul contre elle, malgré la force musculaire qu'elle déployait. Mais quand elle se mit à « sonner » sa tête sur le boîs du lit comme font les assassins des boulevards extérieurs à leurs victimes sur le coin des trottoirs, il prit peur. Il ouvrit la porte qui était perdue sous tenture à la tête du lit, et appela Mercœur, qu'il supposait être dans le corps de logis réservé habituellement aux hôtes de passage. Mercœur, en effet, y était avec d'Effîat, dont la chambl'e était voisine de celle destinée à Michel. Dès que le duc parut, Hélène se rendit. « C'est fini, » dit-elle d'une voix faible, et elle resta comme morte. Après un assez long temps de silence, Mercœur fit un signe à Michel, qui se retira. Hélène entr'ouvrit les yeux et murmura : « Bonsoir. »
Elle fut pourtant, le lendemain, réveillée dès huit heures par le désir d'aller elle-même réveiller Michel. Cette crise aVait suffi pour lui tirer les traits, pour lui faire perdre l'apparence de son embonpoint commençant et pour lui rendre, avec sa physionomie des jours de rendez -vous à l'Aquarium, son âme d'alors, lentement modifiée depuis par une
transplantation bienfaisante et par la torpeur de Toubli. Le souvenir, le désir de Bob venait de ressusciter en elle tout d'un coup, à Tinstant même où, semblait-il , l'arrivée du frère qu'elle chérissait mille fois davantage l'en devait distraire plus que jamais.
Elle bouscula Michel, qui ne s'habillait pas assez vite. Elle l'entraîna dans la campagne, comme l'aa dernier. Mais elle ne lui chantait plus sa joie de le voir, et elle ne causait plus avec abandon. Toute à ridée fixe, elle devenait sèche, brève, pratique. Ellç dit sans phrases ce qu'elle voulait : elle voulait Bob. Elle ne pouvait plus se passer de lui. Elle voulait le faire venir, dans les trois jours.
Michel, effaré, souleva des objections. Il prévoyait des difficultés, dont il avait horreur. Hélène ne s'y arrêta pas. Rien ne lui paraissait facile comme de faire venir Bob au Plessis-Bourbon. Si elle s'en était privée jusque-là, c'est qu'elle n'avait pas de moyen de lui écrire : on la gardait à vue. Aujourd'hui, cet obstade était levé. Elle se promenait avec Michel. Qui les empêchait de pousser jusqu'au village, à peine distant de deux kilomètres? Ils entraient à l'auberge pour se rafraîchir, ils y écrivaient et mettaient eux-mêmes la lettre à la poste. C'est à cette même auberge que Bob devrait descendre. Il y resterait enfermé le jour, sortirait à la nuit tombante et s'introduirait dans le château, qui n'avait point de clôture, soit à l'heure du dîner,
soit après rextinction des feux. Il entrerait par la tourelle qui établissait la communication entre Tappartement d'Hélène et les corridors des chambres d'amis. Il en sortirait au point du jour parla même voie.
— C'est absolument grotesque, dit Michel.
Mais ils poursuivirent leur chemin, entrèrent dans la salle basse de Tauberge. Michel demanda un madère, et la princesse de quoi écrire. On lui apporta un nécessaire de àorrespondance^ au prix de dix centimes, c'est-à-dire, dans, une* enveloppe bleue décorée de vignettes patriotiques, un cahier de papier à lettres de cuisine avec les cinq enveloppes assorties. La lettre fut écrite, jetée à la boîte. Cinq minutes plus tard, tout le village savait que la princesse, duchesse de Mercœur, était entrée à l'auberge et y avait écrit. M""® Ledru en informa son mari en revenant du marché. Joseph Ledru n'eut garde d'en faire part au duc, mais il pensa bien que cela n'irait pas sans de prochaines conséquences, et il se promit de veiller pour son compte.
En rentrant au château, Hélène eut la surprise fâcheuse d'y trouver sa belle-mère, arrivée par le train de nuit, et pour une huitaine. Mais la duchesse de Vendôme avait un logement trop éloigné du sien pour qu'Hélène s'inquiétât fort de cette présence. La fièvre de l'aventure lui donnait un brillant singulier. Elle fut d'humeur charmante et vive, d'autant que cette invasion d'étrangers sup-
yr^w
primait de nouveau toute intimité entre elle et son marî.
Marie Nicolaïevna arriva le lendemain, et reprit son service de chambre auprès delà princesse, chez qui elle fut désormais seule admise. Le matin d'après, Michel fut seul au village, et trouva Bob à l'auberge. Par surcroît de précautions, Bob était descendu à Tavant^dernière station et avait terminé le trajet sur sa bicyclette : il n'y avait qu'un bicycliste en tournée qui pût avoir la fantaisie de faire séjour dans un pareil trou. Sa présence ne fut donc point d'abord trop suspecte, mais le devint dès qu'il fut avéré que le voyageur connaissait Michel, Tavait reçu dans sa chambre, ne se mon* trait pas de toute l'après-midi, sortait à la tombée de la nuit, et s'en allait dans la direction du château.
Ce même jour, à dîner, la duchesse de Vendôme eut un télégramme de Montréjeau, qui annonçait son arrivée pour le soir. « Eh bien! pensa Hélène, mais c'est un rendez-vous. » Elle n'était pas loin de la vérité. Voici, en effet, ce qui s'était passé à Paris. Lanspessade avait appris à deux heures la scène de la nuit et le déménagement de Michel. Il sut à cinq heures, au cluby que le prince Badistcano et le marquis d'Effiat étaient partis ensemble pour le Plcssis-Bourbon. Ce double départ ne lui laissant plus personne à filer, il prit vingt-quatre heures de congé; mais ensuite il eut l'inspiration
d'épier Bob, dont il apprit le départ soudain, pour une destination inconnue. II devina sans peine la combinaison, il se faisait au métier. Il connaissait, au moins, aussi bien qu^Hélène les êtres et les facilités d*accès du château. A tout hasard, il employa le même canal qu'une première fois pour avertir Montréjeau sans se compromettre personnellement. Il raconta à Catherine Beaujeu, comme une ariîusante aventuré parisienne, l'hypothétique roman de la princesse. Catherine, qui en était à l'exaspération, écrivit à Montréjeau. Montréjeau envoya son télégramme et prit le train.
Ce contretemps obligea Michel de courir au village aussitôt après le dîner, pour faire rebrousser chemin à Bob, qui ne devait plus se risquer aux abords du château avant une heure du matin. Le prince pestait contre sa sœur, n'ayant point de goût pour ces alertes et ces dérangements. Il rencontra Bob, par bonheur, à moitié route. La rentrée inopinée de Bob à l'auberge et sa nouvelle sortie à minuit et demi intriguèrent fort les populations. Il avait gardé sa tenue de bicyclette, avec des souliers de tennis à semelle de caoutchouc quadrillé.
Il est à croire que rarement un héros d'amour partit pour le bonheur avec aussi peu d'enthousiasme. A vrai dire, il n'était aiguillonné par aucun désir, et même il n'éprouvait rien de sentimental. Cette histoire de mélodrame et de mauvais feuille-
ton le gênait, le déconcertait comme s'il avait eu de la littérature. Cela lui paraissait de mauvais goût, et pas moderne. Il n'avait pas hésité cependant à suivre les instructions d'Hélène, mais il continuait à subir les péripéties de cet excentrique adultèife avec un passif ahurissement.
Le danger môme ne lui procurait aucun excitement. Il n'avait pas froid aux yeux, et cela ne l'intéressait pas. Il s'en allait sur la grandVoute, à travers la campagne obscure, de la même démarche correcte ' qu'aux Acacias. Il entendit des aboiements lointains, mais il ne rencontra ni bêtes ni gens aux environs du château. Toutes les lumières étaient éteintes. Il eut quelque peine à se reconnaître, n'ayant pour guide que des indications fort inexactes données par Michel. Enfin il trouva la tourelle d'angle, l'escalier; une petite porte s'ouvrit, et il pénétra dans la chambre meublée en style da décor pour tragédies historiques.
Ses façons de voir changèrent subitement. Il n'eût pas été bon Français, s'il n'eût passé vile de l'impression tragique à celle de vaudeville : il était enfermé avec la femme, et le mari dormait à quatre pas ! Il n'eût pas été non plus le Bob, le fameux Bob, dont les records n'étaient pas seulement de bicyclette, si les impressions réalistes n'eussent dominé à la fin. Elles dominaient si bien quand il s'esquiva^ et il était si persuadé de la commodité comme de l'agrément de cette entrevue, qu'il promit
de revenir le soir même. Cinq heures sonnaient. Il descendit Fescalier en spirale^ avec la désinvolture d'un homme qui est chez soi.
Mais il avait compté sans Joseph Ledru. Ce brave Joseph avait, comme Parisien, la passion delacam«pagne, et comme valet de chambre, celle du jardinage. Le jardinier-chef lui avait concédé le privilège de ratisser aux abords du château, et il se levait chaque matin, pour cette besogne, à cinq heures. Au moment d'ouvrir la porte, Bob entendit le bruit du râteau. Il resta plus d'une demi-heure à raffut. Enfin, il entendit des pas qui s'éloignaient : Ledru s'en allait déjeuner avec la mère Ledru, en leur pavillon particulier. Bob sortit précipitamment de sa cachette et se jeta dans un petit bois qui, de ce c6té, touchait presque au mur du château.
Le parterre à la française, dessiné devant la façade principale, était sablé de gravier, mais par derrière il n'y avait qu'un sable jaune, où les semelles quadrillées de Bob s'imprimèrent parfaitement : et lorsque César, qui était aussi fort mati* neux, sortit peu après, il trouva Ledru le nez à terre, en train d'observer cette piste comme un Peau-Rouge de Fenimore Cooper.
Il l'interrogea.
— Monsieur le duc, répondit Joseph, il y a un homme qui s'est introduit cette nuit au château, et qui vient de sortir.
Mercœur demeurait incrédule. Joseph parla du
bicycliste inconnu. Le duc feignit de n'attacher aucune importance à cette révélation; mais, tout en se promenant, il poussa jusqu'au village. Par une assez plaisante coïncidence, il éprouvait justement le même malaise que Bob la veille, et cette péripétie de roman-feuilleton le déconcertait plus qu'elle ne Taffectait. Il entra dans l'auberge, mais ne put jamais se résoudre à interroger. Il nota seulement que les paysans, qui le saluaient, observaient sa mine avec une manière de compassion gouscilleuse. Il se résigna donc à établir une surveillance, et il se coucha fort tard ce soir-là, sans avoir rien vu ni entendu de suspect. Ledru monta la garde toute la nuit.
Ces précautions ne servirent de rien pour le soir. Bob s'était glissé avant sept heures dans la chambre même d'Hélène, où Marie Nicolaïevna le tenait enfermé. Mais le lendemain matin, quand il ouvrit sans défiance la porte pour s'évader, il se trouva nez à nez avec Ledru. Il rentra au plus vite, sans d'ailleurs s'inquiéter aucunement : ce jardinier n'avait pas, à coup sûr, eu le temps de le dévisager, et devait le prendre pour Michel ou un autre. « Voilà notre hojnme, » se dit Ledru, qui fit si bonne garde que Bob ne réussit point à décamper avant l'heure du réveil général. Il se réfugia dans la chambre du prince Michel, qui le reçut avec peu d'empressement, mais lui fit quand même l'aumône d'une tasse de thé et d'un reste de gâteau.
A midi, Bob, qui avait un appétit formidable, mourait littéralement de faim. Michel se dévoua encore, prétexta une migraine, et se fit servir à déjeuner dans sa chambre après avoir enfermé Bob dans le cabinet de toilette. Ledru, qui servait, s'égaya fort de voir combien un seul homme, qui a la migraine, peut absorber de nourriture et de boisson. II fit une garde plus sévère. Bob comptait se glisser dehors à la même heure qu'hier il s'était glissé dedans. Mais en ouvrant la porte de la tour relie, il se trouva encore nez à nez avec cette sentinelle infatigable. Il n'eut que le temps de remonter quatre à quatre jusqu'à la chambre d'Hélène, où il fut de nouveau emprisonné.
Ledru n'osait point déserter son poste, et ce fut W^ Ledru qui alla informer le duc, avec d'inter^ ^ minables lamentations, des précautions oratoires et des excuses, que « l'homme » était là, qu'il n'avait pas bougé du château depuis vingt-quatre heures, qu'il se trouvait présentement dans la chambre même de madame.
— C'est bien, dit César, avec plus d'impatience que d'émotiomir
Il se leva, sans réfléchir ni hésiter. Il eut un petit battement de cœur, mais il reprit tout de suite son sang-froid. 11 ouvrit la porte de communication, traversa le boudoir, et s'arrêta un instant dans la nuit du cs^binet de toilette. Il alluma sans nécessité un des becs de gaz, et ensuite poussa la
porte de la chambre, qui était, comme il pensait bien, verrouillée à l'intérieur. Il heurta.
— Hélène, dit-il d'une voix brève, ouvrez-moi. Il ne reçut aucune réponse, mais il n'entendit
pas non plus le remue-ménage classique des flagrants délits. « Elle dort, » fit-il, tout haut, et il se retourna, d'un air menaçant, vers la mère Ledru qui regardait de côté, le cou allongé, comme une poule. Mais il se détendit brusquement les nerfs en frappant la porte d'un coup de poing, dont le f
bruit l'empêcha d'entendre icelui de l'autre porte quW refermait.
Hélène ouvrit aussitôt et se dressa devant lui, toute pâle, et insolente.
— Que voulez -vous? dit-elle.
Ledru s'était lancé à la poursuite de Bob qui fuyait par le corridor. Il ouvrit en passant la porte perdue sous tenture à la tête du lit, et cria : « Par ici, monsieur le duc, par ici ! »
; Mercœur poussa rudement Hélène et traversa la chambre comme un fou. Mais Bob avait de l'avance. Il entrait chez le prince Michel. D'Effiat
ouvrit sa porte furtivement et l'attira. « Cachezvous ici, grand serin ! C'est la seule chambre oii on n'osera pas vous chercher. » Ils entendirent en effet que l'on fouillait à côté celle de Michel, qui protesr tait avec indignation. Alors d'Effiat rouvrit sa porte, et demanda, de l'air le plus tranquille du monde :
— Qu'y a-t-il, mon Dieu ?
LE FRISSOiN' DE PAIUS 31».
— Il y a un cambrioleur daiis le château, dit Mercœur embarrassé.
Montréjeau, qui logeait en face, parut, dans un déshabillé imposant.
— Cela est exact, déclara-t-il avec solennité : je Tai entendu fuir par ici.
- — Ne mentez pas, monsieur! cria Michel à son beau-frère. Il ne s'agit pas de cambrioleur. Vous accusez...
^ijj II posa les deux mains sur les épaules du mar-
quis d'Ëffiat, et s'adressant à lui. :
— Monsieur accuse ma sœur d'avoir caché un amant dans sa chambre!... Comme c'est vraisemblable ! ajouta-t-il d'un ton moins tragique.
— César... dit le marquis avec une expression d'affectueux reproche, et comme pour le rappeler à ses devoirs de chevalier français.
— Nous savons ce qui nous reste à faire, cria encore Michel.
Hélène accourut aux cris de son frère, véritablement pçrsuadée qu'on le lui égorgeait. Elle était montée si vite qu'elle suffoquait. Elle eut une faiblesse. D'Effîat la soutint.
— Ce n'est pas la peine de vous trouver mal, lui dit-il à Toreille. Bob est chez moi, en sûreté.
— Nous savons ce qui nous reste à faire, répéta Michel.
— Oui, dit Hélène. Nous partirons demain, mon frère et moi.
— Mercœur, retirez- vous, dit le marquis d'Effiat, triste comme un témoin qui. a épuisé toutes les tentatives de conciliation.
Hélène se retira d'abord dans sa chambre»
Gomme César n'y voulait plus passer, il dut faire le tour du château et rentrer par la grande porte. Ledru l'accompagna : les issues n'étant plus gardées, Bob put s'échapper aussitôt sans difficulté aucune. Le lendemain, à la première heure, la princesse Hélène partit avec son frère, comme elle avait déclaré qu'elle ferait. C'est elle qui prit l'initiative de la procédure en divorce, pour injures graves, et le duc en fut réduit à la demande reconventionnelle.
— Eh bien! c'est de lavReine, dit Michel, impatienté : Hélène retournait Tenveloppe et interrogeait récriture, au lieu de faire sauter les cachets.
Elle ne reconnaissait plus cette grande écriture, toute pareille à la sienne... Une seconde, Tauguste image, le fantôme plutôt de la reine Eisa flotta devant ses yeux, dans le fantôme du décor de "Vladimir-Troïtza ; et les neiges éternelles, les sapins noirs, le ravin où mugit un torrent captif, remplacèrent par une hallucination fugitive le décor actuel qu'elle contemplait, accoudée à Tappuiemain d*une fenêtre ouverte, à côté de son frère Michel. L'analogie d'un vaste cadre, d'un ciel libre, de cimes d'arbres moutonnantes à ses pieds, favorisait ce rappel de l'ancienne vision familière. Elle dominait des jardins successifs, celui- d'un vieil hôtel transformé en couvent, celui de l'Abbayeaux-Bois, dont la haute et monotone façade grise bornait enfin la vue, au fond.
Le marquis d'Effîat, qui s'était déclaré pour elle
et qui l'aidait de ses conseils, Tavait engagée à faire retraite dans un établissement religieux, jusqu'à l'issue de son procès. Elle s'y était refusée, par scrupule d'orthodoxe. Du moins, il l'avait mise en garde contre la maladresse d'un choix de logement peu respectable, dans quelque rue bruyante et mal famée, sur la rive droite. Ici, elle demeurait dans l'atmosphère du couvent, sinon au couvent même. Elle voyait toute la journée circuler des robes noires, des guimpes et des cornettes, parmi les verdures que l'automne faisait moins discrètes et qui s'éclaircissaient en se rouillant. Elle pouvait régler sa vie d'après les sonneries des cloches. La maison, qui avait son entrée rue de la Chaise, était habitée par des dames âgées et par un vicaire de Saint-Thomas d'Aquin. L'appartement du troisième, loué meublé à la duchesse de Mercœur et au prince Badisteano, venait d'être abandonné par un autre jeune ménage, également en instance de divorce.
Hélène déchiffra lentement la lettre, tandis que Michel faisait des ronds de fumée. « Tiens,. » ditelle ensuite. Michel prit le papier, de la même main que sa cigarette, et le parcourut négligemment.
— Cette brave reine !... dit-il.
Elle replia la feuille, la remit sous enveloppe, la glissa dans le tiroir d'un secrétaire acajou et cuivre, où la précédente locataire avait naguère entassé
de si volumineuses correspondances de flirt que les joints en bâillaient encore et que les serrures ne fermaient plus.
Partir?... C'est cela que la Reine, au cours de douze pages éplorées, maternelles, et surtout littéraires, lui inspirait, lui demandait humblement, lui ordonnait impérieusement! Mise au fait de « l'accident », Sa Majesté en prenait occasion pour dire du mal, moins de Mercœur en particulier que de tous les hommes et du mariage. Et sous les lamentations de circonstance, Hélène sentait la joie mal dissimulée, Tâpre joie, la joie triomphale. Sa Reine lui tendait les bras. Pourquoi tarder? Le procès? Absente, elle serait condamnée à coup sûr? Qu'importe? Sa Reine lui restait et lui proposait les douceurs d'une vie comnaune, intime, nomade : car, présentement, Eisa névrosée, atteinte de manie errante, s'était affranchie de la cour et de l'étiquette par ordonnance des médecins, elle voyageait, et ne cohabitait plus, que de loin en loin quelques jours, avec Frédéric- Guillaume P% son époux.
Cette promesse d'une intimité vagabonde avec sa chère Souveraine aurait eu de quoi séduire Hélène Badisteano si elle n'eût joui pour l'heure d'une intimité qui lui était autrement précieuse, celle de son frère bien-aimé. Car Michel lui appartenait enfin, et elle ne prenait garde qu'à cet avantage de son divorce. Michel, devenu son cavalier,
32t LE FRISSON DE PARIS
son porte-respect, ne la quittait plus, logeait avec elle : ou mieux, elle le logeait, elle le nourrissait, elle l'entretenait de tout, et en retour elle l'avait sous les yeux et sous la main du matin au soir, et elle pouvait le voir ou l'entendre dormir la nuit.
Pour la première fois depuis les temps de leurs promiscuités enfantines, elle retrouvait, par reffet de cette réunion, le sentiment du foyer, en ce garni de hasard où elle était campée pour quelques mois. Comme elle le préférait, soit aux résidences royales, soit à son hôtel de Vendôme, soit à son château du Plessis-Bourbon, cet appartement petit, incommode et mal distribué! L'antichambre n'était qu'un couloir, la salle à manger, avec un poêle en faïence, était simplement ornée de nattes et meublée de paillages, le salon restait sous le^ housses et les jalousies baissées. Mais entre la salle et le salon se trouvait un réduit étroit, habillé en boudoir oriental. C'est là, sur un divan qui prenait tout le travers de la pièce, qu'on faisait le soir un lit à Michel, là qu'on se tenait volontiers l'après-midi : et voici que l'orient de pacotille prenait une apparence inattendue de naturel, d'authenticité, à l'usage de ces nouveaux hôtes qui étaient aussi de là-bas, voici que Michel donnait le pli aux portières, à force de les draper machinalement quand il passait, qu'il appropriait la place des meubles à ses attitudes et à ses gestes de Lev nlin, qu'il s'accroupissait sur les sièges au lieu
de s^y asseoir et les déformait en conséquence, qu'il jetait les coussins à la bonne place. Et surtout il rendait à ces ' choses leur parfum de bazar turc, ce parfum combiné d'eau de rose et de géranium qui émane des hommes comme des objets, et que Michel combattait sur lui-même, mais toujours en vain, par des flots d'héliotrope blanc.
Hélène aimait ce parfum obsédant qui se glissait sous les portes jusqu'à sa chambre, séparée du boudoir par le salon. Le décor y était plus parisien, acajou Louis XVI et toiles de Jouy; et cependant, quel nid pour elle! Comme on sentait bien qu'une détraquée de ses pareilles, une de ses sœurs inconnues avait respiré là, bourré ce bahut boiteux de dessous luxueux et mat tenus, piquQ ses épingles à chapeau dans les- bras de fauteuils, et, en se balançant sur cette chaise désarticulée, fait de l'adultère par écrit ! Tant de lettres avaient été déchirées, déchiquetées dans cette chambre, qu'on en retrouvait encore partout des petits morceaux, comme des confetti du carnaval après plus de trois semaines de carême. La cuisine était mitoyenne; à travers la mince cloison, Hélène entendait, dès le matin, Marie Nicolaïevna fourgonner le fourneau, avec des férocités de bourreau qui fait rougir son pal avant d'y asseoir le condamné^; et rien, ne lui manquait pour être h3urs3use, puisqu'elle avait son frère et son esclave.
Rien ? Et Bob ? — Egt-ce quip Bob comptait dans
^ j^^""****» et d'un
premier déjeuner, ^œ KcM T«ait |ii«Mlred ^ ehambre. On t«anl^ .rre M«ie>ieoI,ie^ ]L« aaln« repas oo ks fais,ft p,,,ôt ,«. fe a.^* d^ Hicbel qae dans la saUe à ««ager Le JT f la i-n.-. ils f-maient des^„J*,rl ée//uUi«nt sonner les dodies.
Quant an procès, Hélène n'avait noinl i .' .
mettre : il se dérouUut en dehors d-Tlf *"*^
intéressé» réels ont le moins de part activa T
fér«nce préhniinaire avec l'avoué et i'avo.»» ° d'EftIat, qui assistait, avait dit tout ce an^Ll dire. Ensuite, ons^était inquiété de lui assure/d!^, ressources provisoires; mais cela n'avait point donné heu & contestation, Mercœur ayant sponta
LE FRISSON DE PARIS m
nément accordé une pension très confortable. Puis, comme on était encore en pleines vacances des tribunaux, plusieurs semaines s'écoulèrent avant le premier épisode utile de la comédie : les appels en conciliation.
Celte cérémonie ne fît pas grande impression sur Hélène. Elle se rendit au Palais accompagnée de son frère, qui ne put se défendre d'y avoir des allures d'habitué. Elle vit sans curiosité la foule des deux sexes qui se pressait dans les couloirs. Son avocat se trouva à point nommé pour la faire passer dans une salle déserte et lui éviter cette scandaleuse attente p^rmi des cinquantaines de couples divorçables, dont quelques-uns s'oublient jusqu'aux injures et parfois aux coupsi Elle dut néanmoins, après l'appel de sou nom, faire queue avec cinq ou six femmes, à la porte du juge commis pour concilier. Mercœur faisait queue à gauche parmi les cinq ou six hommes, les femmes à droite. Elle eut de l'étonnement de le voir, elle le reconnut à peine. Michel, qui rôdait aux envi« rons, prit son air le plus agréable quand il aperçut son beau-frère. Mercœur les salua tous deux gra^vement. La conciliation, qui ne provoqua aucune scène ni commentaire, dura exactement deux minutes. Hélène, en ressortant du cabinet, prit aussitôt congé de ^son avocat et repartit au bras de Michel.
Le monde étant fort dispersé à celte époque,
ce début de procès ne put faire le sujet d'aucune conversation, et resta même généralement ignoré. Pourtant, le lendemain, un journal du matin publia une note énigmatique, courtoise et '' même sympathique pour la duchesse, qui était désignée par ses initiales; encore plus sympathique pour le prince Michel, que Fauteur, anonyme félicitait de remplir si dignement son devoir de frère. Michel reçut le journal à son adresse, avec la note encadrée au crayon bleu. Il en- fut touché. Il la lot tout haut. Il rapprit par cœur. Celte note ne trouva point d'écho dans la presse, et Montréjeau même jugea superflu de la relever.
Le soir, Hélène reçut une lettre de son avocat, lequel lui envoyait la note découpée, et lui demandait si elle avait des relations de journalistes. Il ajoutait qu'avec toute la diligence et les influences possibles, Taffaire ne pourrait guère venir en première instance qu'au mois de février, que le jugement de divorce ne serait point rendu de piano, et que le tribunal ordonnerait vraisemblablement une enquête, qui n'aurait pas lieu avant le mois de juin.
Hélène se sentit à son aise d'avoir tout ce temps devant elle. .
— Qu'est-ce que ça veut dire : de piano, ma petite âme ? dit-elle à son frère.
Michel rignorait.
Elle, ne s'en soucia. pas davantage. Au courrier
suivant, elle reçut une coupure en épreuve du Tout-Paris^ avec prière de mentionner d'urgence ses changements d'adresse et de qualités. Michel rédigea la réponse. Après ces menus faits, leur vie reprit le cours habituel, sauf un changement : ils s'engouèrent du patinage et se mirent à fréquenter le Palais de Glace^ mais dans la matinée, à Theure des petits jeunes gens, des petites jeunes filles et des mamans. Ils n'y rencontrèrent personne de connaissance.
A la fin de janvier, la princesse eut la corvée d'une longue conférence avec son avocat. Il mettait la dernière main à sa plaidoirie. Il fut sévère, indiscret et psychologue comme un juge d'instruction. Elle répondit fort mal à l'interrogatoire. Elle avait perdu la mémoire des faits, à tel point qu'elle était maintenant sincère quand elle niait l'invraisemblable équipée de Bob et l'adultère par effraction. Elle était également incapable de formuler aucun, grief sérieux contre son mari. L'avocat lui en proposa quelques-uns.*
Il lui donna ensuite l'assurance qu'elle n'entendrait plus parler de rien jusqu'aux débats, qui étaient d'ailleurs de peu de conséquence, vu que le jugement ne serait pas rendu de piano. Elle fut si contente de se sentir délivrée qu'elle s'esquiva sans profiter de l'occasion pour se faire expliquer ces deux mois latins.
Bien que l'affaire fût inscrite au rôle, la presse
T^Tïi
continuait de n'y faire aucune allusion : elle souffle où elle veut. Mais quelques jours à peine avant les plaidoiries, comme Hélène et Michel prenaient le café dans la chambre orientale, Ton sonna. Marie Nicolaïevna leur présenta une carte du goût le plus correct, où ils lurent : Octave Ghatriot.
Us Texaminèrent tour à tour, firent le même geste d'ignorance, et comme ils étaient déterminés à ne point laisser envahir leur retraite, comme tous les coups de sonnette leur causaient une angoisse indéfinissable et une' sorte de peur superstitieuse, ils ordonnèrent à Marie Nicolaïevna de répondre qu'ils étaient sortis. Mais Marie ne revint point aussitôt, et ils entendirent une conversation infinie dans Tantichambre.
— Va donc voir, dit Hélène,
Michel alla se poster dans la salle, et fut sufibqué d'entendre Tinconnu, le nommé Ghatriot, qui posait à la servante les questions les plus précises touchant, les êtres du logis et les habitudes de la princesse. Et la méfiante Marie Nicolaïevna, fort habilement retournée, répondait sans se faire prier aucunement ! < G'est un agent de police, » murmura Michel, avec une sueur froide. Il examina sa conscience, et il eut la naïveté de la trouver nette. Gela lui inspira un acte de témérité, pour lui incroyable. Il ouvrit la porte brusquement et se montra, irrité, majestueux, impertinent; mais ses
LE FBISSON DE I>ÂRIS 331
jambes tremblaient ^ous lui, et il clignait si nerveusement des paupières qu'il n'y voyait plus.
Quand il recouvra l'usage de ses sens, il vit, dans la projection lumineuse de la porte ouverte, un homme assez vulgaire, très gros, de grande taille, bien que bas sur pattes, et tout gonflé d'importance, mais gonflé à la lettre, tant il avait une ample poitrine. Sa jaquette étriquée, boutonnée trop haut, bridait sur ce large coffre et bâillait ensuite, accusant le ventre, qu'elle encadrait, et soulignant de ses pans , trop courts le développement disproportionné du torse. La tête chevelue était rejetée en arrière, dans une attitude d'orateur en cire au musée Grévin, la physionomie présentait tous les caractères d'une ambition immense et d'une volonté nulle. Le sourcil froncé, le regard perçant étaient d'un général sur le champ de bataille, à l'instant précis du coup d'œil qui va décider de la victoire; et l'ensemble était d'un Napoléon sans ressort, en baudruche. Les joues ravinées, canalisées, indiquaient la sensibilité banale et la larme facile. Le menton n'était qu'une ébauche de menton, et la bouche veule avait des lèvres sans dessin, des lèvres à la débandade* La main droite faisait des gestes arrondis, la gauche se promenait de haut en bas et de bas en haut, tantôt s'appuyant ouverte sur le cœur, tantôt pointant de l'index et du médius jusqu'au fond du gousset vide, -
iî LE FRISSON DE PARIS
Michel examinait ce personnage sans rien dire, : une terreur si .manifeste que le gros ibonnaire ue put garder son sang-froid.
e se décomposa tout d'un coup, et exprima :ur identique, par un effet d'imitation
ce!... s'écria-t-il avec élan, sieur? dît Michel, reprenant assurance, mme il s'efTaçail, d'un mouvement invoe Chatriot en profita pour se glisser dans manger avec une prestesse merveilleuse ; ssant bien son point de vue, il vint se avant le poêle de faïence, d'où il fit un ! des lieux. Ses mains croisées derrière élevaient les petits pans ridicules de sa it il promenait sur toutes choses un regard
sieur? répéta Michel, tout interdit.
ive Chatriot, fit l'intrus en se rengor-
ta, d'une voix mouillée :
ice, voulez-vous me permettre de serrer
'un homme de cœur?
ne s'emballant point, Octave lui empoi-
ain d'autorité, pétrit cette main molle et
t, en fait de cœur, l'approcha de sa
ue poitrine, où Michel sentit quelque
Ire.
désirez-vous? dît le prince..
— Mon nom ne vous répond -il pas? dit Chatriot avec emphase.
Il était inouï, en effet, ^ue le prince Michel Badisteano ne reconnût point le nom justement populaire du plus célèbre reporter d'un grand quotidien. C'est à ce titre que Chalriot venait puiser aux sources quelques renseignements touchant la princesse Badisteano, duchesse de Mercœur. La loi interdit le compte rendu des procès de divorce ; mais elle n'interdit pas, elle ne saurait interdire le reportage, surtout avant la lettre. Que si la princesse ne daignait pas consentir à le recevoir, Chatriot ne s'en féliciterait pas moins de sa téméraire démarche : il n'aurait pas enlièrement perdu sa journée, puisqu'il voyait de ses yeux le sympathique prince Michel, puisque! avait eu l'honneur de lui serrer la main.
— C'est moi, dit-il, qui, voilà quelques semaines, ai pris la liberté de vous consacrer un écho.
— Ah ! dit Michel aussitôt gagné.
La porte du boudoir était restée ouverte. On entendit la voix grave et timbrée d'Hélène qui disait : « Michel,, fais donc entrer monsieur. » -
Jamais un marquis de Molière, venant « gratter du peigné à la porte du Roi », ne s'avança d'une démarche plus imposante et mieux cadencée. Mais la. chambre orientale était si étroite qu'il n'eut pas l'espace de bien saluer, et il se trouva soudain sur Hélène, qui venait à lui. Il recula d'un pas.
« Sublime beauté! » murmura,-t-iL Hélène le fit asseoir, et il avoua son désir de l'interviewer ; mais au lieu de s'en ouvrir à elle tout bonnement, il enveloppa cette déclaration d'un compliment de style romantique, et il lui assura qu'elle portait au front une triple couronne : celle de ses pères, celle de la beauté, celle deTinfortune et de l'exil. Michel approuvait de la tête.
— Voulez- vous une cigarette ?tiit-il.
Ghatriot accepta. Il choisit avec émotion dans le porte- cigarettes orné d'un rébus émail et roses, un des tubes à bout d'or timbrés de la couronne princière. Il goûta silencieusement la fumée exotique. Il semblait égaré dans un lointain voyage d'imagination, il souriait aux portières de Karamanie. Enfin il recouvra la parole, il évoqua mélancoliquement le souvenir de la patrie absente. Il se fit donner, sans avoir l'air d'y toucher, quelques détails typiques sur la reine Eisa. Il croqua, d'après les indications de ses hôtes, une délicieuse princesse Badisteano douairière. Il n'interrogeait point : il causait, avec un apparent abandon, mais avec une habileté suprême et un véritable génie professionnel.
Quand il sentit ses gens en main, il changea soudain de posture et de visage. Il ne cacha plus son jeu. Il posa des questions directes, nettes. Il les secoua tous les deux, il les éperonna, il les mena où il voulut. Il exigea un minutieux histo-
rique du mariage, des brouilles, du roman final ; et la princesse, de qui son avocat moins retors n'avait pu tirer un seul mot, sentait sa mémoire s'éclaircir, sa langue se délier comme par miracle. Mème^ elle s'amusait, elle prenait plaisir à cette gymnastique. Elle y mettait de la bonne humeur et de la bonne volonté, sans ombre de réserve, lâchant ce qu'on ne dirait ni à un confident ni à un confesseur : mais un reporter dans l'exercice de ses fonctions, est-ce un homme? Chatriot mettait à nu tous les secrets du ménage Mercœur, avec un sans-gène de garçon de bains : et il n'était que des âmes mâtinées de valaque et de slave pour tolérer ce massage impudent.
Lorsqu'il prit congé, ses interlocuteurs se récrièrent de surprise : l'interview avait duré deux heures d'horloge ! Chatriot voulut bien déclarer qu'il « n'avait eu besoin que de voir la princesse » pour être convaincu de son innocence. Gela était vrai. Il en était convaincu, sincèrement. Et de plus, il s'en allait amoureux d'Hélène, — amoureux sans mauvais dessein, sans espoir pratique, chevalier français, don Quichotte, ver de terre amoureux d'une étoile, ne désirant rien que se dévouer pour elle, se battre, oui se battre, répandre tout son sang. Tel était l'homme, excellent père de famille avec cela, honnête bourgeois, mari fidèle et travailleur consciencieux.
— Princesse, dit-il, à la porte, jusqu'où Hélène
voulut bien le reconduire, croyez que jamais je n'oublierai ce jour. Je vous suis acquis. Me permel- Irez-vous de revenir?
. Elle permit. Il revint le lendemain même. Il n'avait pas voulu envoyer son article par la poste : il rapportait. Il le lut à haute voix avec les gestes appropriés. C'était un chef-d'œuvre en son genre, lin de ces morceaux pompeux qui vont à l'universalité dû public, parce que les uns le tournent en caricature et s'en pâment, les autres admirent, tout le monde lit : au reste, d'un métier grossier mais irréprochable, avec des instantanés de vérité saisissante, une description de l'appartement conventuel, à donner envie de s'y retirer pour le reste de ses jours. Ce n'était pas qu'un reportage vivant : il y aA^ait aussi le plaidoyer, un plaidoyer enfantin, simpliste; mais admirable pour entraîner l'opinion. Et des fleurs pour tout le monde ! Pour Michel, le noble frère ! Pour le marquis d'Effiat, le soldat de la vieille armée, le loyal, l'inattaquable marquis d'Effiat! Pour Bob lui-même, dont l'éloge, grâce à une adroite prétention, perdait tout caractère compromettant ! Et pour cette fidèle servante : Marie Nicolaïevna !
Hélène et Michel furent les premières dupes d« cette rhétorique. Ils se sentirent innocents, réhabilités, vengés ! Les exclamations du chroniqueur, éclatant dans le silence de leur retraite, leur donnèrent l'illusion d'une triomphale rentrée dans le
milieu parisien, saluée par les hurrahs d'une foule enthousiaste. Ils frissonnèrent. Le frisson de Paris I Ce n'était qu'un prélude. Le troisième jour, Chatriot revint encore : il apportait une volumineuse enveloppe jaune, ornée de vignettes. Dans la prévision que son article serait reproduit, commenté, critiqué, ferait naître un mouvement, une polémique, il avait abonné la princesse Hélène au Courrier de la Presse. 11 lui expliqua le fonctionnement de cette agence, où Ton lit et découpe tous les journaux da monde. Il venait de prendre chez le concierge les premières coupures expédiées. Hélène en reçut trois nouveaux paquets, dans l'après-midi et le soir. Le lendemain, elle reçut soixante-trois numéros. Ce n'était encore que des échos, mais unanimes. Le quatrième jour, les échos arrivèrent de province. En même temps, les journaux de Paris faisaient passer le divorce Mercœur-Badisteano de la rubrique des échotiers à celle des chroniqueurs. Tous les moralistes hebdomadaires traitèrent le sujet et resservirent à cette occasion leurs clichés inaltérables — on les conserve — sur le mariage libre, le mariage chrétien, l'éducation des jeunes filles, la société cosmopolite et l'âme étrangère. Enfin, un des coupeurs de l'agence, né malin, s'avisa d'envoyer à la princesse tous les échos ou fragments d'articles concernant Bob : car il avait aussi, par contre-coup, une presse énorme, et il devait à l'affaire Mer cœur un regain de popularité.
L^opInioD, toujours logique, n'admettait pas que la princesse eût un amant, mais elle faisait un succès à Bob pour avoir été Tamant de la princesse.
Hélène et Michel, ignorants des caprices de la publicité, étaient débordés, ahuris. Ils étaient les rois de la Capitale, et ils vivaient dans la solitude ! Ils étaient tels que des despotes asiatiques, qui régnent mais ne se montrent pas ! Cette sensation leur parut voluptueuse.
Parmi tout ce tapage, les plaidoiries passèrent inaperçues. Octave Chatriot avait rêvé une mise en scène, une arrivée en cortège au Palais, la princesse, non plus au bras de Michel, mais au bras de lui, Chatriot. Ne Tavait-îl pas adoptée? Elle était sa chose, officiellement. Il n'eût pas été fâché de l'exhiber un peu. Mais la présence d'Hélène n'étant point requise, son avocat l'avait invitée à s'abstenir, et ce n'est que le soir qu'on apprit rue de la Chaise les résultats complets : comme il était prévu, le tribunal n'avait point rendu de jugement de piano, l'enquête était ordonnée. Il fallait maintenant dresser une liste de témoins; mais, d'ici au mois de juin, on avait le loisir.
Le lendemain des plaidoiries, Octave fit sa visite à rheure du déjeuner. On l'invita. Il avait monté, comme d'habitude, l'enveloppe du Counrier de la Presse. Elle ne parut d'abord rien contenir que d'indifférent. Le compte rendu des débats n'étant point autorisé, aucune feuille parisienne ne men^
tionnait le jugement d'enquête, et il n'y avait que des notes retardataires ou inexactes, de la province* Mais le coupeur malin avait placé sous le paquet, et pour la bonne bouche, une note bien sèche, bien perfide, deMontréjeau.L'ex-secrétaire de Catherine Beaujeu parlait pour la première fois du divorce Mercœur dans son journal. Encore cela n'était-il pas en vedette. Cela était noyé dans les elzévirs de la gazette mondaine, à la deuxième page. Mais Montréjeau savait que c'était cette partie-lâ de son journal qu'on lisait avec plus d'attention.
Après un bref énoncé et une citation des personnages, désignés par leurs titres et initiales, Montréjeau faisait le commentaire ci-dessous :
« On nous approuvera, sans doute, de ne pas prendre parti, et d'user de même réserve que le tribunal, qui a cru devoir ordonner une enquête. Nous ferons simplement observer qu'il est étrange que le duc de V... et M... ait été, comme à l'envi, malmené par tous nos confrères, quand on aurait pu considérer l'honorabilité de son nom, de sa personne et de son entourage. Nous sommes également surpris qu'on ait décerné un brevet d'héroïsme aux deux champions obstinés de la princesse. L'un d'eux, que nous pouvons nommer sans scrupule, son frère, ne fait, semble- t-il, que ce qu'il doit. L'autre est une personnalité parisienne — la plus parisienne des personnalités. Nul, assurément, n'a droit de révoquer en doute la loyauté
du marquis d'E... Ses plus déterminés détracteurs ne trouvent à lui reprocher qu'une bienveillance peu explicable, disons : aveugle, pour le frère de la princesse justement. Ignore-t-il que le jeune prince a été condamné, voilà environ deux ans, à six mois de prison pour escroquerie — hâtons-nous de le dire : avec application de la loi Bérenger. »
— Quelle infamie ! s'écria Hélène.
— C'est ignoble, dit Chatriot, dont la bonne grosse face exprima sur-le-champ le plus violent dégoût.
Il déplia sa serviette, car Ton s'était mis à table dans l'intervalle. Michel avait la gorge serrée : il sentitqu'ilne pourrait pas avaler une seule bouchée.
— Qu'avez-vous donc, prince ? dit Chatriot,. la bouche pleine.
Michel, qui était, à l'occasion, ;très théâtral, prit le parti de s'arracher les cheveux et de pousser dés gémissements.
— Hélène, cria-t-il, ma sœur! mon âme! ma petite colombe ! Je suis un misérable ! Tout est perdu par ma faute.
— Il est fou, dit-elle. — Elle courut à lui : Tu n'as pas...
— Si! dit-il tragiquement. — Ses joues furejit, à l'instant même, inondées de larmes.
Il fît alors un l'écit, mais tellement filandreux qu'il y employa une bonne moitié du déjeuner. Son estomac se dégageait d'ailleurs en même temps
que sa conscience, et il finit par manger d'iin excellent appétit.
— N'est-ce que cela? dit Chatriot, quand il sut l'histoire.
Il remit les choses au point. Il professait des idées larges. Peccadille de jeunesse! « Qui n'a eu ses petits ennuis pécuniaires? Moi-même... » Il se calomniait... 11 avait eu lui-même ses petits ennuis, et des gros, et des démêlés avec les huissiers de son pays : mais il était resté un brave homme, délicat et scrupuleux.
L'important était de découvrir d'oîi venait le coup.
— Votre condamnation, dit Chatriot, est un fait-divers, et il serait tout naturel que Montréjeau en eût été informé à Tépoque même du procès. Je ne le pense pas néanmoins, puisqu'il n'en a pas tiré parti en temps utile pour s'opposer au mariage de la princesse...
Octave ignorait que Montréjeau eût joué de cette corde lors des fiançailles, mai$son induction, pour être en fait inexacte, n'était pas moins sagace et vraisemblable. Il conclut qu'un traître venait de révéler à Montréjeau tout à l'heure cette fâcheuse condamnation.
— Sebescù ! s'écria Michel. C'est lui I II n'y a que lui qui soit dans le secret. C'était mon ami le plus intime. Il m'a conduit jusqu'à la barre.
— Qu'est devenu, dit Chatriot, ce monsieur Sebescù?
Michel s'aperçut avec étonnement que depuis son brusque départ de F Aquarium, fin août, c'està-dire depuis six mois, il n'avait reçu aucune nouvelle de Grégory, et ne s'en était pas autrement soucié.
Mais alors Marie Nicolaïevna se mit à la conversation. Elle était restée en relations d'amitié avec l'ancien groom du prince. Elle savait que Grégory Sebescù demeurait toujours à l'Aquarium, qu'il couchait dans le lit de Marie-Antoinette, et que Catherine Beaujeu avait toujours la clef.
— Les canailles ! dit Michel, qui depuis six mois n'avait pas plus pensé à Catherine Beaujeu qu'à Grégory Sebescù.
Marie Nicolaïevna fît ensuite connaître que le vicomte de Lanspessade semblait plus que jamais lié avec Sebescù, et continuait ses visites quotidiennes à l'Aquarium.
— Lanspessade? murmura Chatriot. L'in$éparable du marquis !...
Il se- mit à relire la prose de Montréjeau avec attention, pesant chaque mot.
— Est-ce que par hasard, dit-il, on aurait quelque chose en réserve contre d'Effiat?... La note est bien ambiguë.
Michel pâlit. L'œil de Chatriot devint inquisiteur. Mais le prince ne desserra plus les dents.
Hélène eut un accès de colère qui fit diversion.
— Ah ! cria-t-elle, je vois ce que c'est : on va
lE FRISSOK DE PARIS 343
contester Thonorabililé de mes témoins ! Et ceux de Mercœur ! Je pourrais dire- de jolies choses sur leur compte^ si je voulais !
— Mais parlez donc, princesse, parlez donc !
■ — J'imagine qu'il va citer le prince Pierre. Citera-t-il aussi sa maltresse, leur maltresse?...
Et elle réédita, inventant, complétant à mesure, l'abominable calomnie touchant Mercœur, la Samori et le prince, qu'elle avait déjà esquissée jadis, avec la collaboration de M°" de Guipe.
Aussitôt après le café, Michel disparut et sortit, laissant Hélène en tête à tète avec Chatriot, qui ne demeura d'ailleurs que peu d'instants.
— Princesse, je vais travailler pour vous, dit le reporter en prenant son air .le plus don Quichotte, bien qu'il eût plutdt le physique de Sancho Pança.
Hélène resta seule toute l'après-midi, et mal en train. Michel ne revint que pour dîner, en retard.
— Enfin ! dit-elle. Je ne vivais plus! Qu'y a-t-il?
— Mais il n'y a rien. Je suis allé me promener, tout bonnement.
Le réveil fut meilleur. Il parut, dans le journal de Chatriot, deux articles. L'un, soufflé par Chatriot à celui de ses collaborateurs qui avait le plus d'esprit parisien, était une fantaisie très transparente sur le prétendu ménage b. trois. L'autre, sous la ta signature même de Chatriot, était une attaque
;: «* TÇf»r»^-y*
directe et violente à Montréjeau, et un mémento impitoyable dé ses ignobles origines.
Le même jour, les feuilles de trois heures annonçaient le .très prochain départ du prince Pierre pour un nouveau voyage d'exploration^. Le vieux duc de Nevers avait exigé la rupture et l'éloîgnement. Quant à l'article signé sur Montréjeau, il eut ses conséquences naturelles : deux balles furent échangées sans résultat.
Chatriot vint, en tenue de duel, présenter ses hommages à la princesse. Elle lui donna sa main à baiser. Michel était très ému. Il fumait des cigarettes coup sur coup pour se donner da ton. Ghatriot déjeuna encore rue de la Chaise; mais cette fois le concierge ne lui avait pas remis d'enveloppe du Coinrier de la Presse, et à dater de ce jour-là le Courrier interrompit ses communications, attendu que la presse fit le silence brusquement. Personne ne parla plus du duc de Mercœurni de la princesse Badisteano, personne ne pensa plus à eux : et ce fut comme s'ils n'existaient pas, comme si on n'avait pas sur la planche un divorce très parisien.
Ce silence toutefois ne dura point jusqu'au jour même fixé pour l'enquête. Dans la semaine précédente, la pauvre petite Samori se tua, au charbon, comme une simple grisette. Elle n'eut pas le bénéfice de la sensibilité publique et anonyme qui habituellement s'exerce en pareil cas. Son suicide ne fut que le prétexte d'allusions, de commentaires à
LE FRISSON DE PARIS 3i5
peine convenables, et remit d'actualité, très opportunément pour la princesse, le scandale du prétendu ménage à trois. Il ne se trouva personnepour observer que ce désespoir et celte mort prouvaient notamment Tabsurdité de la calomnie : >et ce fut encore un bel exemple de la logique des foules.
Mercœur éprouva un vif chagrin. Il voulut voir son amie morte. Mais à la vue de ce visage qui, malgré l'altération de Tasphyxie, présentait encore des ressemblances frappantes avec la beauté d-Hélène, il ne put songer qu'à Hélène, il eut l'hallucination d'Hélène morte. Il eut l'affreux désir... Ah ! peut-on souhaiter la mort d'un être humain sans connaître le vertige du meurtre et déjà Tavantgoût des remords?
Cela lui fut insupportable. Il avait besoin de fuir devant lui-même. Il était complètement désemparé; et c'est alors qu'il décida de rejoindre, dans le plus bref délai, le prince Pierre, qui venait d'envoyer ses premières dépêches d'Alexandrie.
. Il était déjà en route lors de- l'enquête, où son avoué le représenta. Hélène se dispensa également d'y comparaître en personne, sur le conseil de son avocat Mais elle en devait avoir le compta rendu par Michel, qu'elle avait fait citer comme témoin.
Cette fois, Michel ne fît point si bonne figure en gravissant l'escalier du Palais. Il était hanté de souvenirs désagréables. Il s'embrouilla dans les
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couloirs et eut grand'peîne à découvrir la charnière des délibérations, où se faisait Tenquéte. Dans sa course, il rencontra Sebescù, puis Lanspessade, qui pourtant n'avaient point affaire ici. Il alla audevant de Grégory, qu'il aperçut d'aborJ, et lui donna la main sans rancune. Grégory se laissa prendre la main, mais se déroba le plus vite qu'il put et s'en alla rejoindre Lanspessade, qui ne fit au prince qu'un petit signe de tête impertinent.
Ensuite, Michel se trouva, sans savoir comment, nez à nez avec le principal clerc de l'avoué d'Hélène, qui lui cria : « Mais arrivez donc ! » en faisant les grands bras. Alors il se rappela que le jour de la correctionnelle, il était de même arrivé en retard, que son avocat, maître Petitpierre lui avait crié : « Mais arrivez donc! » et avait fait le même geste. Juste comme il y pensait, il vit maître Petitpierre à deux pas. Il allait se précipiter: on ne lui en laissa pas le temps, on le poussa dans la salle des délibérations, où il se trouva ea présence d'un juge maigre et triste, assisté de son greffier. Il se troubla. Il n'entendait que confusément les questions, et quand il cherchait à répondre, une seule phrase lui venait : « Faudra que j'engueule Sebescù... »
Mais il s'avisa d'un expédient. Gomme il glissait deux doigts de sa main droite entre son cou et son col de chemise pour l'écarter^ car il étouffait, il sentit sa chaîne. Il eut l'inspiration de toucher ses
médailles béuites. Gela lui reQdit les idées, et une courte prière mentale qu'il fit lui donna la force nécessaire pour mentir effrontément, pour nier que son appartement eût jamais servi de rendez-vous à sa sœur et à Robert Michaux, que jamais Robert Michaux fût venu la nuit au Plessis- Bourbon.
Il fut invité à se retirer, et d'Ef&at fut introduit. Quelques instants plus tard, d*£ffiat sortit à son tour, toucha la main de Michel, qui avait cru devoir rattendre, sourit distraitement, dit : « Tout va bien », et s'éclipsa. Ensuite, Tavoué quitta la salle des délibérations.
— Je suis heureux de vous trouver encore là, dit-il à Michel... Le démenti de monsieur le marquis d'Effiat a été formulé en termes si nets qu'il ne saurait manquer d'avoir la plus grande influence sur les sentiments du tribunal. •
Michel s'en alla porter ces bonnes nouvelles à sa sœur. Elle les reçut avec indifférence, et il fut convenu que l'on parlerait dorénavant d'autre chose : la lecture et la discussion du procès-verbal d'enquête ne pouvaient guère avoir lieu que dans trois mois.
Hélène reçut le lendemain un numéro du journal de Montréjeau, avec des marques au crayon bleu; mais il n'était nullement question de son procès dans le passage visé. C'était une note énigmatique, à propos d'une « triste affaire », dont le
ir affirmait que l'on parlait « dans certains >. II ne voulait pas d'ailleurs, jusqu'à plus iFormé, contribuer à < ébruiter un scao-
sombrerait l'honneur d'une personnalité ne jusqu'ici sans tache et fort en vue ».
I quoi cela me concerne-t-il ? dit Hélène.
il haussa les épaules : il ig;norait. • eçut encore une lettre de son avocat, qui
de vouloir bien prendre un rendez-vous
avec d'Effiat. Après déjeuner, Michel sofive Ghatriot arriva, il était ému.
rez-vous lu, dit-jl, le filet sur d'Effiat?
>n. Que! filet? .
lait parler de la note Montréjeau. il était i, bien qu'il n'eût aucun indice, que la.
alité parisienne était d'Effiat; il jura de
ces noirs complots. Quels complots? I!
ait rien du tout, mais il était principale-.
n Quichotte quand il se trouvait en face de
à vent : " Prenons l'offensive! » dit-il,lonça le dessein de soigner une presse pré-
si l'on peut dire, au marquis. Il souhaita rviewer, Hélène pria Ghatriot à déjeunerlendemain, et promit d'avoir d'Effiat.
isence de Michel, elle résolut d'aller elleiviter le marquis, et s'entendre aussi avec:
■ le rendez-vous chez l'avocat. Sans réfié-.
la démarche était peu convenable, elle s'en tlue Glub, où ou lui répondit que monsieur.
le marquis n'avait pas ctfuché au cercle. Il n'y avait fait hier qu'une brève apparition, et n'avait point assuré qu'il y viendrait d'aujourd'hui. Sans doute qu'il était à la campagne, mais on n'avait pas son adresse, ni d'ordres pour les lettres. Elle rentra inquiète, troublée par des pressentiments do mystère.
Février, comme il arrive souvent, finissait par une crise de printemps. Hélène qui avait peu le goût du plein air et qui volontiers, même en été, vivait calfeutrée, étouffa dans sa chambre. Elle ouvrit la fenêtre pour respirer plus librement, pour jouir de cette tiédeur douteuse qui était presque mordante comme un froid. Elle contempla les vieux arbres ragaillardis qui bourgeonnaient déjà, dupes de cette avant-saison mensongère. Elle avait le cœur serré. Elle était triste. Une peur soudaine, inexpliquée, brève, la traversa, comme un oiseau qui vient on ne sait d'où tache le ciel et passe, en déchirant le silence d'un cri unique et sans écho. Elle regardait lés jardins, elle songeait aux campagnes mélancoliques, à son frère^ au marquis, à la note ambiguë du journal.
Marie Nicolaïevna faisait des rangements dans la chambre.
— Je ne me rappelle plus, lui dit Hélène, mais sans tourner la tête, où se trouve celte maison.,, tu sais, cette maison que Michel a louée à la campagne?
Marie Nicôlaïevna, sans défiance, lui donna Tadresse. Ce nom — inoffensif, de Yille-d'Avray, résonna étrangement à ses oreilles, comme celui d'une localité qu'eût diffamée un crime récent. Mais elle ne tourna pas la tête. Elle resta une demi-heure encore à la fenêtre ouverte, avec le sentiment qu elle dissimulait quelque chose. Puis elle demanda un chapeau, et sortit sans dii*e où elle allait. '
Elle prit un fiacre et se fit conduire à la gare Saint-Lazare. Elle n'arriva guère à Ville-d'Avray avant quatre heures. L'air était déjà plus vif, le jour moins clair. Elle hésita d'abord à demander son chemin; puis, un cantonnier qu'elle rencontra, lui inspira confiance. Elle prononça, d'une voix timide, le nom de l'avenue.
— Eh bien ! vous y êtes, dit l'homme.
Elle tressaillit.
Elle n'avait plus que quelques pas à faire. Les premières maisons occupaient si peu de place, les numéros se succédaient si rapidement! Toutes leâ maisons étaient inhabitées, les volets clos. Personne ne passait sur la route, le sol était défoncé par les pluies de l'hiver. Elle s*embarrassait dans la boue. Le petit bois qui était à gauche de la route, l'effrayait. Elle était lasse. Quand elle arriva au grand mur, elle fut découragée, mais elle n'osait pas ni^n plus retourner en arrière. Le jour baissait.
Elle suivit le mur. Elle était brisée de fatigue, alourdie de toute la boue qu'elle emportait à ses
talons. Quand elle passa devant la petite porte, elle s'arrêta, elle y frappa du poing, mais en vain, elle chercha une sonnette. « C'est ici, murinura-t-elle, mais l'entrée est ailleurs. » Elle continua son chemin, jusqu'à Tendroit où la route va se perdre dans la campagne et où le mur du parc . se retourne à angle droit. Elle suivit le mur, elle monta vers le village qu'elle apercevait à l'extrémité, dans le crépuscule, vers le grand bâtiment d'école, où il y avait déjà deux ou trois lumières aux fenêtres.
. Et enfin elle arriva devant la grille. Elle s'y arrêta. « C'est ici, » murmura-t-elle encore, et elle attendit, comme si quelqu'un allait venir lui ouvrir. Comme un des volets de la grille était écarté, elle voyait par là le jardin, la pelouse, et derrière, la maison, qui avait toutes ses persiennes closes comme toutes les autres maisons ; mais au rez-dechaussée, dans une pièce à gauche du couloir d'entrée, une lampe était allumée, pâle comme une veilleuse.
Hélène tira le fil de fer de la sonnette, qui tinta deux fois, trois fois, à de longs intervalles. Et elle attendit. Puis elle repartit vers le village, vers cette grande bâtisse d'école qui l'attirait par ses lumières maintenant plus nombreuses. Il était cinq heures, le ciel s'était couvert, la nuit venait. Elle entendit rire tout près d'elle. Elle fît halte. C'était un groupe de petites filles qui sortaient de l'école, avec les grands tabliers à manches, formant
robe, le carton sous le bras, les cheveux relevés par un ruban. Les enfants passèrent à côté d'elle sans la regarder. Elle se retourna, mais sans les suivre, elle ne se mit à les suivre qu'au moment oti elle allait les perdre de vue. Elle les entendit de loin babiller, mais sans rien distinguer de leurs paroles. Les écolières s'arrêtèrent devant la grille, et alors elles parlèrent plus fort, elles rirent plus haut. Hélène les rejoignit.
Une de ces gamines était beaucoup plus grande que les autres. Hélène choisit celle-ci pour l'interroger. « Est-ce que c'est ici... » dit-elle, mais d'une voix si étranglée, sourde et sifflante, qu'elle en fut elle-même effrayée, elle s'interrompit, les enfants affolées s'enfuirent, disparurent dans la nuit en ap* pelant la grande : c Viens, viens !... » Mais la grande restait tout près d'Hélène, face à face. Hélène voyait mal le visage, mais elle voyait dans les ténèbres la phosphorescence des yeux, et ses lèvres froides, paralysées, n'achevaient pas la question... Elle reçut quand même la réponse, c Oui, » répondit l'enfant, comme un souffle, un souffle d'aveu. Les yeux s'éteignirent. Hélène était seule.
Elle mit ses deux mains aux barreaux de la grille. Elle entendit des voix dans le jardin, des voix qui venaient, des pas qui faisaient grincer le gravier. Elle se gara précipitamment. La grille fut ouverte d'une poussée brutale et trois ombres passèrent, s'en allèrent vers le village. Il y avait un
homme, une' femme, une fille. Aucun des trois ne parlait. On n'entendait qu'un bruît de gifles, les pleurnicheries de la fille et un ricanement imbécile de rhomme.
Comme ils n'avaient pas refermé la grille, Hélène entra. Elle fut tout d'un coup prise de peur, et elle courut vers la lumière, elle se jeta dans la maison. Elle ouvrit à tâtons une porte, et elle vit le marquis d'Effiat.
Il ne cria pas : il n'avait pliis la force. Il ne se leva pas. Il était sur une petite chaise, le huste droit, les jambes cassées aux genoux, dans l'attitude raidie des statues égyptiennes, mais il n'en avait pas l'immobilité. Tout son corps tremblait d'une manière affreuse. Ses deux mains posées sur ses cuisses y rebondissaient. Ses dents claquaient. Ses yeux grands Quverts regardaient comme ceux d'un mort, dont il avait le teint. Il avait l'air jd'un mort dont les dents claqueraient.
-■ Hélène tomba assise sur une chaise pareille, dans une attitude identique, et se mit à trembler comme' lui. Ils ne se posèrent pas dé question. Ils ne sejdonnèrent pas d'explication. Ils se regardaient. Ils ne semblaient pas étonnés de se voir. Ils étaient incapables l'un comme l'autre d'articuler un mot.
Enfin, d'Effîat fit un effort surhumain, atroce. Sa bouche; se tordit comme celle d'un hémiplégique qui essaie de parler. Un son rauque s'en échappa d'abord, et ensuite une voix, si faible! Il dit :
— Cent mille francs ! Ils me demandent cent mille francs!
Hélène souleva et laissa retomber ses deux mains.
Alors, comme un monomane qui ne sait qu'une phrase et qui la répète éternellement, il se mit à dire vingt fois, trente fois, du même ton grelottant et sourd : « Je suis foutu... Je suis foutu... » Hélène, hébétée, le regardait. Il se tut. Elle de* manda :
— Qu y a-t-il?
D'EfGat eut une sorte de convulsion et cria :
— Cent raille francs! Ils me demandent cent mille francs !
Il ajouta, plus calme :
— Ils voulaient cent vingt. J'ai transigé à ^ent. Puis il fondit en larmes,
— Mon Dieu ! reprit-il, demain ils viendront me chercher. J'irai en prison.
Hélène le regardait toujours, et avec une si parfaite insensibilité qu'il se révolta.
— Michel aussi, dit- il.
Sa face vieille et ravagée grimaça de satisfaction. Le bout de sa langue goûta ses lèvres pâles. Hélène ouvrit la bouche pour crier.
— Michel aussi, répéta le marquis d'Effiat.
— Non, cria-t-elle, ce n'est pas vrai ! — Elle se jeta sur lui. — Pourquoi?
Mais il ne voulait rien expliquer. Il répéta :
— Michel aussi.
— Taisez-vous, dit-elle. J'aurai l'argent.
Il suffoqua.
— Vrai? dit-il.
Quelques larmes encore jaillirent de ses yeux mornes. Hélène tira son mouchoir et lui essuya les joues.
— Gomment... comment ferez- vous? sanglotat-il.
— Chut! dit-elle. Venez.
Il obéit, prit son manteau qu'il boutonna de travers, noua un foulard autour de son cou. Il oubliait son chapeau. Hélène le trouva sur une table. Ils traversèrent le jardin, sortirent par la petite porte, marchèrent longtemps, et arrivèrent à la gare sans avoir prononcé un mot. Et ce fut àinst jusqu'à Paris, dans le wagon où ils étaient seuls. Ils res- • tèrent en tout plus d'une heure ensemble, sans dire une parole, sans faire -un signe. A l'arrivée, d'Ëffiat dit seulement :
— Quand?
Elle répondit :
— Ce soir.
Et ils s'en allèrent chacun de leur côté, sans se regarder.
Il était près de sept heures. Hélène prit un fiacre et se fit conduire chez Bob. Elle n'était jamais allée chez lui. L'hôtel était très éloigné de la gare, tout au bout de la rue Galilée. Bob avait des gens à
dîner, et il était à sa toilette lorsque la princesse arriva, à près de sept heures et demie. Elle écrivit sur sa carte : « // faut que je vous voie tout de suite. » .
On la fit monter aussitôt dans la chambre à coucher, où elle trouva Bob en pantalon d'habit et veston du matin, sans cravate. Des vêtements étaient sur le lit, du linge... Elle baissa les yeux, elle sentit qu'elle n'avait plus aucun titre à réclamer des services de lui.
. 11 ne joua aucune comédie de tendresse, ni elle : elle restait assez loin, elle cherchait que dire. Ses yeux s'emplirent de larmes, ses mains incertaines faillirent se joindre. Bob fut touché, il fit un pas, ^lle eut peur qu'il avançât jusqu'à elle, qu'il la prît entre ses bras qu'elle ne connaissait plus.
— Non, dit-elle vivement, non...
— Que voulez-vous? dit Bob après un silence douloureux. ,
Elle écarta, pour s'asseoir, des objets que ses yeux en larmes ne voyaient pas, mais d'où ses doigts se dégagèrent vite, honteux... Sa jupe se retroussa, découvrant ses bottines, pareilles à celles d'un fantassin après l'étape. Cette misère émut Bob plus que les larmes. Il sentit de la pitié, un peu de répugnance. Hélène se cacha tout le visage dans son mouchoir,, et alors elle trouva la force de dire, d'une haleine :
— Je viens vous, demander un service consi-
dérable, insensé. Je suis perdue si je n'ai pas immédiatement cent mille francs.
— C'est chaud, pensa Bob. ^
Il faut lui rendre cette justice, que pas une seconde il ne rêva aux moyens possibles de se dérober.
— Voulez- vous venir par ici? dit-il avec une certaine solennité.
Elle raccompagna dans la pièce voisine, qui était déguisée en bibliothèque, avec un cofTre-fort déguisé en bahut. II s'assit, fit des combinaisons de lettres, ouvrit la porte de fer doublée de bois, tout cela très posément, et assez longuement. La princesse était debout près de lui et le regardait faire .
— C'est tout de suite? demanda-t-il.
— Oui, dit-elle.
Il prit alors une feuille de papier, inscrivit des chiffres, fit deux ou trois opérations d'arithmétique. Ensuite il ouvrit un tiroir où étaient des espèces, et y prit deux liasses de billets de mille francs, une de dix et une de cinq, plus trois rouleaux de chacun cinquante louis. Il signa un ordre de cinquante-deux mille francs à son banquier. Enfin il compléta la somme en deux chèques sur le Comptoir d'escompte et le Crédit Lyonnais.
Il mit pêle-mêle toutes ces espèces ou valeurs, dans une double enveloppe qu'il cacheta. Hélène s'en saisît d'un geste si hautain et si âpre qu'enfin
il la reconnut, sous la robe fripée et crottée. II sourit silencieusement. Il n'avait rien à regretter. Elle valait plus. Mais quand il osa la regarder en face, il sentit son cœur chavirer : alors il ferma les yeux.
— Je suis heureux, dit-il avec une grande froideur, d'avoir pu vous rendre ce léger service avant de vous faire mes adieux... Je vais quitter Paris, pour quelques mois...
Elle comprit, et elle approuva.
— Oui, dit-elle simplement.
Leurs mains se touchèrent à peine. Mais Bob reconduisit la princesse très respectueusement jusqu'au bas de l'escalier. Il retourna ensuite à sa toilette.
Ce n'est qu'une fois remontée dans son fiacre qu'Hélène sentit bien qu'elle était sauvée. Elle perdit la tête, de joie, et donna au cocher l'adresse de la rue de la Chaise, oubliant d'Effiat. Elle se ravisa en arrivant aux quais, et se fit conduira rue Saint-Florentin.
Sans doute que le marquis avait donné des ordres aux valets de pied, car ils la firent monter, en dépit de tous les règlements du cercle. Elle trouva d'Effiat dans sa chambre, assis sur une chaise comme à Ville-d'Avray, repris de son tremblement.
— Voici, dit-elle.
Il prit l'enveloppe, fit sauter les cachets. Il se
mit à trembler plus pitoyablement à la vue des rouleaux, des billets et des chèques.
— Voulez- vous, balbutia-t-il, voulez-vous..-; poser, poser... sur la cheminée?...
Il ne se leva pas. Il essaya de baiser les mains d'Hélène, mais il ne pouvait pas y fixer ses lèvres. 11 gémissait tout doucement. Elle n'éprouva aucune émotion.
— Laissez-moi, dit-elle- Il faut que je parte. On m'attend.
Elle ne.rentra rue de la Chaise qu'à neuf heures, Marie Nicolaïevna la guettait du haut de rescâlier.
— Sainte mère de Dieu I cria-t-elle. Ma colombe ! D'où viens-tu? Et dans quel état! Tu dois mourir de faim ! i
Elle n'avait pas faim,
— J'ai dîné, fit-elle. Ne crie pas si fort. Et Michel ? '
Michel, las d'attendre, avait dîné, sur le divan. Ensuite il avait fumé des cigarettes. Et puis, comme il ne faisait rien, il s'était endormi. Elle jeta son chapeau à Marie Nicolaïevna, et elle s'en alla le voir dormir. Elle n'osa pas se poser auprès de lui sur le divan. Elle prit une chaise, à quelque distance, mais elle le voyait bien. Elle le regardait. Il était souriant, beau, la bouche entr'ouverte. Elle se rappela Bob, qu'un jour, autrefois, elle avait ainsi regardé dormir. Elle ne regrettait pas : elle se rappelait seulement, et c'était le dernier
360 LE FAISSON D£ PARIS
souvenir. Maintenant, elle était lasse et pacifiée. Les cloches de l'Abbaye-aux-Bois sonnaient pour la prière du soir. ^
Après longtemps, elle se leva. Elle s'approcha de Michel pour l'embicasser. Mais quand elle sentit son souffle, une frénésie de tendresse la prit, elle n'y tint plus, elle Tétreignit violemment, elle cria comme une folle :
— Tu n'iras pas en prison, ma petite âme ! Tu n'iras pas en prison !
— Hein ? Quoi? râla Michel, réveillé en sursaut. Es-tu bète! Est-ce bête de réveiller les gens comme ça!
Les cloches de l'Abbaye-aux-Bois sonnaient pour la prière du soir...
Le marquis se fit réveiller de bonne heure. Il avait fort à fuire, devant, premièrement, réaliser les sommes, et ensuite les porter à Ville-d'Avray, où il avait rendez-vous avec le mâle des trois personnages surpris par Hélène à leur sortie de scène.
11 n'en procéda pas moins à sa toilette avec la minutie quotidienne. Au bout de deux heures de recrépissage, le fantôme de cour d'assises qui grelottait la veille dans Thumide et infâme bicoque, à la petite clarté perverse de la lampe, était redevenu TArbitre. Le moral était raffermi, comme le physique. Les sentiments actuels du marquis d'Effiat présentaient quelque ressemblance avec ceux d'un ponte qui a pris la forte- culotte, mais qui est en mesure. 11 s'en allait chanter comme on s'en va solder ses différences, et il se disait : « Ce n'est pas encore à ce coup-ci qu'on affichera le beau nom de mes aïeux, v II avait mieux que du sang- froid, le sang- froid n'étant pas un état d'âme de lendemain de crise : la réaction ne s'arrête pas au point mort. A l'extrême dépression succédait
une tonification anormale. Il se sentait vivre de façon inusitée, ce qui est proprement la définition de la joie. Il avait uù entrain de jeune loup. Il ne restait pas non plus insensible à ce joli printemps de février.
C'est à pied qu'il fît ses courses. Il s'était muni d'un veston suffisamment chaud pour ne pas s'embarrasser d'un pardessus. Quand il eut accompli sa tournée de receltes, il déjeuna, de bonne heure et vite, dans un cabaret à proximité de la gare Saint-Lazare. L'argument de ses réflexions^ au cours de ce repas sommaire, fut ceci : « Les gens qui coiiisomment autour de moi ne se doutent guère. .que j'ai, dans ce portefeuille de collégien, une somme de cent mille francs liquide. » Il prît le train, alla, d'un pas toujours alerte, de la station au lieu du crime, qu'il revit sans battement de cœur. La scène du paiement fut dépourvue d'épisodes pittoresques. Elle se joua dans le jardin ; et contrairement à ce qui se passe dans celles des histoires de chantage que la Préfecture publie, aucun policier providentiel ne surgit des massifs à l'instant suprême, pour empêcher le maître-chanteur de palper sa monnaie. D'Effiat repartit, sans avoir jugé à propos do pénétrer dans la maison. Il s'était promis d'en finir entre deux trains. En wagon, il fit une petite sieste.
A l'arrivée, en traversant la salle des pas- perdus, il remarqua, aux devantures des bibliothèques,
plusieurs exemplaires d'un journal du matin, plies de façon que Ton voyait le haut des majuscules d'un gros titre en vedette qu'on ne pouvait pas lire. Il y prit garde, sans doute parce que c'est aux journaux de trois heures qu'il avait plutôt l'habitude de voir des vedettes. Dans la cour, il se mit machinalement à regarder de côté et d'autre s'il n'apercevait point des crieurs de journaux. Puis il se demanda, non sans un peu d'étonnement, ce que cela pouvait bien lui faire ; mais il retrouva dans sa mémoire l'image exacte des hauts de majuscules qu'il avait vus sur le journal plié, et il fit des efforts d'induction pour reconstituer les lettres entières.
Du bout de la rue du Havre, il avisa, au coin de la rue de Tlsly, un camelot qui portait un paquet de numéros, celte fois tout dépliés. Il reconnut de loin le gros titre, sans pouvoir le déchiffrer encore, mais il reçut comme un coup de bélier dans la poitrine, et il sentit une angoisse extraordinaire.
Il pressa le pas. 11 frôla le camelot en passant. 11 détourna la lêlo; mais, par un phénomène d'optique inexplicable, il eut quand même les yeux tirés, crevés par cette vedette. Il lut, malgré lui, ces trois mots énigmatiques :