‹ Le fruit défendu (volume 3)Chapitre 10 sur 21 · l'a>\\eau sympathique · texte numérisé non relu

l'a>\\eau sympathique

qui ne savait rien de sa beauté. On avait cependant remarqué qu'elle n'était point indifférente à toute coquetterie. Ce sentiment est si naturel à la femme! Elle aimait à se regarder dans une glace, lorsqu'elle avait des lilas sur la tête, des colliers au cou et des bracelets d'or aux poignets. Mais c'était une joie fade et décolorée qui la quittait bien vite. Autour d'elle, les hommes, la nature, l'art ne lui disaient absolument rien ; elle avait pour tout cela un seul caractère de tête et un seul regard. Sa mère s'imaginait être reconnue d'elle; mais au fond Pulchérie aimait autant Zizime, le chien de la maison. Une grande inégalité d'humeur la faisait passer sans raison du rire aux larmes. Ces tristesses et ces joies vagues suivaient des instincts inconnus. Il est possible que celte nature, si incomplète et si grossière qu'elle fût, eût ses lois ; mais la notion en échappait

l'anneau sympathique. 117

aux savants eux-mêmes. Comme un grand naturaliste a dit des monstres, après ^lontaigne , il est probable que les idiots et les fous n'existent pas à Dieu.

Pulchérie n'avait pris de la vie que ce qu'en prennent les fleurs : la beauté et les larmes. Elle avait par moments la gaieté de l'oiseau qui chante sans savoir, et, par d'autres instants, la douleur de la sensitive qui rentre en elle-même ses pétales craintifs ou affligés. Pulchérie était-elle heureuse de son état? l'on ne savait. 11 est probable qu'elle se sentait peu vivre.

Depuis le temps que Fritzs la contemplait en silence, Pulchérie n'avait fait qu'un seul mouvement.Sa main distraite a vaitété chercher derrière sa tête le peigne d'écaillé qui maintenait ses cheveux en un nœud puissant et magnifique. Un noir serpent roula alors sur ses épaules et sur sa robe blanche.

118 l'anneau sympathique.

Elle se mit h jouer avec ses cheveux dénoue's et les éparpilla autour d'elle comme un voile.

Fritzs s'avança vers elle, et prit les mains de Pulchérie entre les siennes. Elle se laissa faire. Aucune rougeur, aucun des signes non équivoques qui trahissent toujours, même chez les filles aliénées, la pudeur du sexe à la vue d'un jeune homme, ne se déclara sur cette figure éteinte. Le regard magnétique de Georges chercha longtemps les yeux de Pulchérie, et ceux-ci ayant une fois rencontré ce regard, par hasard et nonchalamment, y restèrent suspendus. Georges souffla sur le front de son sujet ; plusieurs fois ses doigts se promenèrent à distance sur les bras, les épaules et la poitrine, pour y chasser du fluide. Un léger frémissement de cœur, à la vue de toutes ces formes magni-

l'anneau sympathique. M9

fiqiies, faisait de temps en temps trembler la main du jeune docteur.

Le magnétisme a son côté sacramentel, qui consiste en passes, en regards, en souffles lièdes et pénétrants ; ces signes sont les conducteurs de la volonté et servent à se mettre en rapport. Quoique les phénomènes de celte science rentrent pour la plupart dans une sphère très élevée de l'intelligence, ils sont néanmoins soumis à un mécanisme positif et tout matériel qui met l'âme en train d'agir. Georges Fritzs avait affaire dans rette première séance à un instrument si grossier et si en désordre qu'il n'en put rien tirer de satisfaisant ; on aurait dit un grand musicien, M. Liszt, par exemple, jouant contre un piano dont toutes les touches seraient muettes ou fausses ; il n'y av^^it pas de gamme possible. Il essaya de mettre quelque accord entre ces touches désorga-

'120 l'anneau sympathique.

nisées : mais ce fut sans succès; tout ce qu'il put remarquer, c'est que Pulchérie ne le voyait pas d'un œil défavorable. Quoique sans discernement et sans affection réelle, elle avait cet instinct de nature qui porte les animaux vers leurs semblables ou qui les en écarte ' .

Pulchérie avait de même des amitiés et des inimitiés sans raison. On avait déjà renvové plusieurs femmes de chambre qu'elle

' Il y a quelques années, un lion et un chien vivaient farailièrement à la ménagerie du Jardin-du-Roi, dans la même loge. Un jour le-chien mourut. Le lion entra en grande douleur , et refusa d'être consolé parce que son chien n'était phis. On lui en glissa pendant son sommeil, dans la même loge , un autre tout semblable à celui qu'il aimait : le lion le tua. On lui en donna cinq autres qu'il tua ou renvoya, selon son caprice ; toujours ainsi jusqu'au septième qu'il garda et prit en affection comme celui qui était mort. Qu'avait ce dernier chien pour plaire mieux au lion que les six autres ? — Nul ne le sait.

l'anneau sympathique. 121

s'élaitaviséedeprendre en aversion, et dont elle ne voulait plus souffrir le service. Cette impression bonne ou mauvaise s'établissait en elle à la première vue et s'étendait à tout. II y avait des chambres du château où elle se déplaisait, et des robes dans lesquelles elle se trouvait malheureuse; quelquefois c'étaient les plus riches et les mieux taillées. Elle arrêta son regard dans celui de Fritzs avec une grande douceur; et, après l'avoir examiné, elle lui dit à travers un léger bégaiement, fort adorable dans une- jolie bouche, ce mot qu'elle appliquait vaguement à tout le monde qui lui plaisait, et souvent même aux fleurs et aux bijoux : « Ze l'aime!» Ce mot sublime et ravissant , quand il est compris; ce mot qui remue alors le ciel et la terre, ce mot, au-dessus duquel il n'y a rien, puisque Dieu est amour, avait dans cette bouche inintelligente et distraite un

422 l'anneau sympathique.

caractère ineffablement triste. Le cœur n'entrait pour rien dans l'aveu banal de Pulchérie, un peu d'instinct tout au plus, quelque chose de vague et de décoloré comme son sourire.

Fritzs ne put se défendre de songer qu'il y avait beaucoup de femmes qui sacrifieraient toutau monde pouravoir cette beauté, et qui la feraient servir admirablement au bonheur de celui qu'elles aiment. Il se demanda en même temps quelles raisons Dieu avait eu de la leur refuser pour la donner à cette pauvre créature inutile et vaine qui n'en faisait aucun usage. Ceci lui donna lieu d'espérer que la Providence viendrait au secours de la nature.

La guérison de Pulchérie se présentait environnée d'obstacles : il y avait presque de la témérité à tenter une cure où les plus habiles, M.Esquirollui-même (notre célèbre

l'anneau sympathique. ^125

homonyme h une lettre près), avaient tous échoué. Mais Georges Fritzs avait foi dans la magie de sa science, et cette foi le soutint au-dessus des difficultés, comme autrefois saint Pierre au-dessus des flots.

Le jeune docteur regarda dans la main de Pulchérie, car il mêlait à son art un peu de chiromancie ; les lignes en étaient pâles et effacées comme des caractères d'imprimerie mal venus au tirage, ce qui marquait un grand signe d'imbécillité : la main est le livre de la tête et de l'intelligence.

— Eh bien, demanda M. de B... à la fin de la séance, espérez- vous quelque chose?

— Je continuerai, répondit Fritzs.

— Quand reviendrez-vous, docteur?

— Demain, monsieur le comte.

Fritzs salua et sortit.

Il ne dormit pas de la nuit. Pulchérie était belle et froide comme une Galatée de

124 l'anneau sympathique.

marbre. Il pensa aux moyens de lui communiquer la vie; mais à force d'y songer, à force de faire passer cette jeune tête d'une blancheur d'albâtre devant les yeux de son âme, il eut le sort de Pygmalion , et devint amoureux de sa statue.

Georges Fritzs était d'une iiature à part. Blond avec des yenx bleus, il figurait ce mysticisme allemand qui porte sans cesse ses regards au ciel. Son corps était frêle et dé-

^26 l'anneau sympathique.

licat; la vie semblait s'être retirée chez lai vers les régions supérieures de la tête, qu'il avait très vastes et très développées. LaBible veut sans doute désigner ces formes extraordinaires du front, quand elle nous représente en plusieurs endroits Dieu se manifestant à l'homme sur les hautes montagnes. Depuis sa visite au château, il semblait plus rêveur et plus contemplatif que jamais . Enfoncé mystérieusement pendant des journées entières au fond des bois, sans prendre aucune nourriture, il semblait, comme tous les esprits inquiets et tourmentés de découvertes ténébreuses , avoir besoin de se rapprocher de la nature .

Quelquefois cette inquiétude infinie éclatait en des délires sombres et lyriques, qui justiûaient les bruits du pays sur les relations de Georges Fritzs avec les esprits , espèce d'êtres fort inconnus des Berrichons,

l'anneau sympathique. /|27

gens pour la plupart assez lourds et épais, qui tiennent à justifier le proverbe. On le voyait souvent passer sur les hautes montagnes , les cheveux au vent , la bouche agitée et murmurant quelques paroles vagues , les yeux fixés sur l'horizon dont il dévorait avec des regards farouches l'étendue sans bornes. La vieille servante Marthe commençait à entrer en grand tourment de son maître, et à craindre qu'un char de feu ne descendît quelque beau jour du ciel pour l'enlever comme le prophète Elie.

Georges Fritzs était à la recherche de la vie. Gomme ces anciens alchimistes qui demandaient à la nature le souffle générateur pour animer des statues ou des automates de leur invention , le jeune docteur demandait aux étoiles, à la lumière, aux vents et aux eaux une âme pour Pulchérie, qui n'é-

^28 l'anneau sympathique.

tait, guère en effet qu'un automate de chair

et une statue tiède.

Il eût voulu aspirer un instant cette haleine féconde et intelligente qui peuple incessamment le ciel et la terre de créatures sans nombre. Penchant sa bouche sur les abîmes, il cherchait à attirer dans^sa poitrine insatiable l'élément primitif delà vie; mais la poitrine humaine ne saurait contenir ce souffle créateur, et l'âme insaisissable fuyait éternellement les lèvres avides du savant.

Georges Fritzs avait des jours de désespoir et d'abattement dui*ant lesquels il appelait la mort. Mais bientôt le concert éternel de la création le conviait de nouveau aux intarissables jouissances de l'être infini. Souvent dans sa démence, le jeune docteur, qui croyait à la transmission des âmes, appuyait ses lèvres sur la bouche mourante

l'anneau sympathique. >I29

des jeunes filles. Il demandait à leur organisation éteinte de lui céder son principe de vie, pour en animer cette Eve incomplète et inintelligente, à demi sortie du flanc éternel de la nature.

Plongé, en un mot, dans toutes les angoisses et les mélancolies d'un enfantement moral, Georges Fritzs flottait alors sombre, indécis, immense, comme jadis l'esprit créateur à la surface des eaux.

Il y a au fond de l'amour humain un grand désir de création. Georges Frilzs s'attacha passionnément à Pulchérie, comme le poète à une œuvre qu'il médite, comme le

^ù2 l'anneau sympathique.

sculpteur au bloc de marbre dont il veut

tirer la vie.

Ce n'était point cette créature incomplète et douteuse que le docteur poursuivait d'un désir infini, c'était l'idéal de celte femme à demi réalisée qu'il voulait atteindre dans les profondeurs mystérieuses de la prescience divine, pour la forcer à sortir du néant où elle restait comme enveloppée. L'intelligence de Pulchérie ressemblait à ces belles imagesde Daphné, à demi engagée dans une écorce opaque et envahissante qui la retient en captivité ; il fallait briser ces liens et tirer de sa prison cette âme immobile , dont les yeux voilés n'avaient pas encore vu la lumière.

Il y avait une femme dans Pulchérie comme il y a une statue dans le bloc informe de marbre; mais il fallait la dégager. Geor-

l'anneau sympathique. '155

ges Fritzs se fit l'artiste de cette création mystérieuse.

Les premiers essais furent longs et laborieux. L'organisation robuste de mademoiselle de B... opposait aux efforts de Georges Fritzs une insensibilité désespérante. Les signes réitérés , les souffles énergiques qui portent d'ordinaire le trouble ou le sommeil dans les membres engourdis, les regards fixes, posés d'aplomb sur les yeux vagues et noyés du sujet, ne rencontraient dans celte fille inanimée que l'inertie stupide de la matière. Autant eût valu magnétiser une statue. Le jeune docteur commençait à perdre patience et à renoncer à la chimère tant caressée de créer dans cet être imparfait une femme à son image.

Cette lutte entre le jet créateur de Georges et le sujet rebelle, inerte, grossier, sur lequel s'exerçait son action, offrait en petit

. 454 l'ainneau sympathique.

une image de Dieu luilant avec la masse informe du monde brut et primitif pour en tirer les premières manifestations de la vie. A force de persévérance et de travail, à force de couver en quelque sorte ce chaos moral dans lequel s'agitaient pêle-mêle les éléments froids et diffus d'une formation à venir, Fritzs obtint pourtant quelques signes extérieurs qui lui permirent d'espérer. Ces signes incohérents et désordonnés ressemblaient néanmoins encore à ces premiers phénomènes monstrueux que la nature naissante développa sans règle sur le monde. La science nous apprend en effet que le globe habité par nous passa par une longue enfance avant d'arriver , à travers une série d'expériences et d'améliorations croissantes, jusqu'à l'état sohde et adulte où l'homme le trouva à son avènement.

l'anneau sympathique. ^55

Georges Frilzs, encouragé par ces premières ombres fugitives sans doute d'une vie encore latente et vague dont il était impossible de saisir les lois , en continua ses premiers essais avec plus d'ardeur que jamais. Le flambeau de l'intelligence h la main, il chercha à pénétrer dans les profondeurs ténébreuses de cette créature imparfaite et morne, tout entourée de néant , et n'y échappant que par une sorte de végétalion interne , commune aux plantes et aux zoophytes.

Georges Fritzs exerçait sur Pulchérie toutes les influences du magnétisme.

Nous entrons ici dans un monde fantastique où la vraisemblance n'a plus de sens,

-158 l'anneau sympathique.

où toutes les règles ordinaires et prévues se trouvent brusquement renversées , où le pilote qui le parcourt n'a plus qu'une boussole possible , la foi.

Le lecteur voudra donc bien nous croire quand nous lui parlerons de ce monde ténébreux où la raison de l'homme s'avance aveuglément à travers une série de phénomènes occultes dont il ne peut suivre le fil, ni pénétrer la cause. Les lois ordinaires de la nature, interverties tout à coup par des agents inconnus , semblent ici déjouer à plaisir les efforts de notre intelligence bornée, qui se débat en vain dans les froides régions du doute.

Dans les commencements Pulchérie avait vu Georges Fritzs sans répugnance ; elle se sentait tout au contraire attirée vers lui par un instinct vague : mais depuis que le jeune docteur, au moyen désignes et par l'ébran-

l'anneau sympathique. -139

lemenlde sa volonté, avait porté le trouble dans les membres endormis de son sujet , celui-ci se débattait contre cette influence , jetaitdes cris furieux en se tordant, etrepoussait le fluide magnétique avec les mains. Il y avait entre eux deux quelque chose de cette lutte sublime que l'Evangile met si souvent sous nos yeux, quand il nous représente Jésiis-Chrisl domptant dans le corps d'un possédé quelque démon écumant et rebelle qui lui résiste : « Fils de Dieu, pourquoi me tourmentes-tu ? »

Cette résistance de Pulchérie à l'action toute puissante de Georges devait, encore ' ressembler au mécontentement du chaos , quand l'énergie créatrice le fît sortir malgré lui de son long repos primitif , pour le mettre en mouvement et en travail vers les formations de la vie. Les facultés de cet être imparfait , endormies dans ses sens pares-

^40 l'anneau sympathique.

seux, en voulaient à la force étrangère qui les attirait vers le développement et l'action : elles se complaisaient dans leur néant.

Malgré les rébellions de cette nature informe qui se refusait à la vie , Georges finit par la dompter et la soumettre. La force intelligente l'emporta sur les résistances de la nature aveugle, l'esprit vainquit la chair. Maître des mouvements et des fonctions de son sujet /Georges Fritzs acquit sur lui un empire borné à l'organisme, mais déjà tout puissant. On connaît sur ce point les influences mystérieuses du magnétiseur: Fritzs introduisait en quelque sorte sa volonté dans les sens de Pulchérie , de manière à en arracher les actes les plus extraordinaires. Le sujet n'était plus à l'extérieur qu'une harpe docile sur les cordes de laquelle se promenaient les doigts souverains

l'anneau sympathique. ^4\

de Georges Fritzs pour la forcer à tous les accords qu'il désirait.

^Souvent il se plaisait à attirer dans sa main celle de Pulchérie, qui y demeurait en quelque sorte fixée. D'autres fois, mademoiselle de B... répétait tous les mouvements de Fritzs comme une ombre soumise et fatalement entraînée par une autre corps dont elle suit dans l'espace les oscillations fugitives. Mais ces influences si merveilleuses n'atteignaient encore que la surface ; au fond Pulchérie restait toujours la même ; sa pauvre intelligence froide , accroupie et morne n^en demeurait pas moins immobile et impénétrable au fond de cette prison ténébreuse des sens que le génie de Georges ne pouvait encore franchir.

Le traitement de Pulchérie ressemblait fort à l'enlèvement d'Euridyce qu'un poëte

^42 l'anneau sympathique.

latin raconte en si beaux vers. Il s'agissait, pour délivrer cette âme captive et la ramener à la lumière, de pénétrer dans le profond Tartare d'une nature épaisse et ténébreuse où flottaient à peine les ombres vagues de confuses pensées. Il fallait traverser une nuit immobile et lourde , peuplée de chimères informes ; les noires solitudes qui entouraient dans la tête de Pulchérie l'intelligence prisonnière et morte, ressemblaient à ces forêts obscurcies d'une éternelle horreur , à ces marais bourbeux du Gocyte et aux froides limites du Styx inexorable, trois fois replié sur lui-même. A l'entrée veillait, comme le Cerbère aux trois gueules béantes, la force physique de cette créature rebelle; malgré tous ces obstacles , malgré le succès douteux de son entreprise, Georges, soutenue mme Orphée par les harmonies

l'anneau sympathique. 4 45

mystérieuses d'une lyre invisible, et poussé par Tamour , entra dans les royaumes obscurs où languissait son Eurydice.

Le magnétiseur n'agit pas toujours diroclement sur son sujet ; il se sert souvent d'intermédiaires auxquels il confie sa puissance. Les objets insensibles qu'il sait s'asn. 10

^4(n l'anneau sympathique.

sujettir gardent et transmettent alors sa volonté comme des serviteurs fidèles.

Un soir on vit Georges Fritzs essayer au château , sur l'un des arbres du parc , des signes extravagants : les serviteurs de la maison en riaient , ne sachant trop pourquoi cet homme avait affaire à cet arbre. Le lendemain , Pulchérie , en s'éveillant au matin , témoigna par gestes l'intention de sortir : ses femmes n'en pouvaient revenir. Mademoiselle de B... ne voulait d'habitude jamais quitter sa chambre, retenue qu'elle était par une molle paresse. On lui donna le bras pour descendre les marches du perron qui donnait dans le jardin. Le parc détachait au fond du jardin ses rideaux de feuillages, où des coups de vent impétueux faisaient ça et là de larges déchirures. Dès qu'elle eut le pied dans l'avenue du parc . ï>ulchérie quitta le bras de ses femmes , et

l'ànneÀû sympathique. 147

marcha d'elle-même, comme attîrîêé pïlrtrtie

force inévitable , vers l'arbre que Fritzs

avait magnétis'é là veille : c'était un houx

hérissé de feuilles. Elle se coùchà à ronibré de l'arbre , et s'y endormit. Les feuilles ,

humides de rosée et inquiétées par le vent, semblaient secouer une à ûné sur le front de la belle sommeilleuse toutes les pensëeâ de Fritzs ; alors quelques mots inintelligibles , comme ceux qu'on eâ's^îë dàiiià Ûtt songe , se formèrent à demi et mourliréVit sur ses lèvres en ir'ou vertes. Elle dormit au bois jusqu'au soir. Son père, eftVayé, essaya de la tirer de ce sommeil ; mais il n'y piil réussir. 11 eut beau lui remuer le bras violemment, et lui enfoncer même une é|iihgle d'or dans son épaule nue , elle ne donna aucun signe de vie. Enfin M. Georges Fritzs étant venu, il lui tendit la main, et lui dit ; c Pulchérie, c'est moi; levez-vous ! »

-148 l'anneau sympathique.

Et elle s'éveilla.

Depuis ce temps-là, mademoiselle de B... venait chaque jour dormir en cet endroit pendant quelques heures ; elle ne se trompait jamais d'arbre : le houx magnétisé , quoique au plus profond du bois , était reconnaissable pour elle entre tous les autres houx, et l'attirait forcément à son ombrage. Un lourd bandeau , mouillé d'oubli et de sommeil, lui tombait aussitôt sur les yeux : elle s'endormait. Cet arbre avait pour elle des repos bienfaisants , mêlés de songes et de visions , qui faisaient espérer en cette parole de Fritzs : l'âme de Pulchérie ne peut s'éveiller que dans le sommeil. Il y avait dans le même parc un autre arbre enchanté r c'était un noyer très en feuillage que Georges Fritzs magnétisait souvent.

Celui-ci avait pour effet de repousser Pulchérie en lui jetant à la tête un (luide con-

l'aiNneau sympathique. ^49

traire et malfaisant. Elle essayait souvent de s'en approcher , malgré tout ; mais alors la résistance croissait dans une proportion foudroyante de la part de l'arbre. Pulchérie se sentait violemment rejetée en arrière , à grande distance. En vaincherchait-ellequelquefois à lutter contre ce courant répulsif et renversant : il lui fallait toujours céder. Cet arbre , qui se défendait lui-même , et victorieusement, contre tou-te approche, éveilla dans Pulchérie , si grossières que fussent encore ses sensations , une surprise mêlée de terreur.

Xllï.

Ces expériences fréquentes et singulières ne purent manquer à la longue de retentir jusqu'à l'âme et de l'agiter dans sa torpeur. Celle-ci refusait encore de paraître ; soi-

^152 l'anneau sympathique.

gneusement enveloppée dans les profondeurs ténébreuses de sens obtus et aveugles, elle opposait à la lumière portée tout à coup autour d'elle une résistance morne; comme certains oiseaux ennemis du grand jour, elle s'enfonçait solitairement dans sa nuit.

Georges Fritzs essaya plus que jamais de l'y poursuivre et de l'y forcer.

Nous ne suivrons pas en détail tous les progrès de cette lutte morale , dont les nuances insensibles et fugitives ne manqueraient pas de fatiguer le lecteur. Il nous suffira de dire que chaque jour apportait des signes appréciables de développement. La tête de Pulchérie était en travail.

Depuis quelque temps mademoiselle de B..., pendant ces séances magnétiques, agitait ses lèvres comme pour rompre ce silence morne, idiot, éternel qu'elle gardait presque toujours; mais le son manquait à

ses lèvres remuées, mais certains liens invisibles semblaient retenir la parole esclave sur le bord de sa bouche impuissante. Elle soufifrait ostensiblement de ce mutisme invincible ^qui la retenait dans les conditions mornes et inertes du végétai. En vain Frilzs essaya-t-il d'aider les efforts de son sujet et d'arracher violemment la parole à ses lèvres rebelles; il ne le put : les organes, jaloux de voir l'âme échapper à leur asservissement, semblaient vouloir la retenir sur les limites extrêmes de sa prison. Celle-ci s'agitait et s'indignait pour vaincre ce passage si bien gardé , mais en vain : après d'inutiles efforts, elle retombait dans une langueur incurable qui désespérait Fritzs lui-même.

Si nous reportons encore une fois notre pensée sur la naissance du monde avec laquelle la naissance morale de Pulchérie

454 l'anneau sympathique.

nous semble avoir des analogies secrètes et mystérieuses, nous nous figurerons volontiers un moment où les créatures animées n'ayant point encore jour sur la terre, il devait y avoir un grand et lamentable silence. Tout se taisait. L'intelligence universelle, qui vit partout et avant tout, existait; la parole ou le verbe existait également avec elle, mais, retenue dans les liens inertes et indociles de la matière brute, la parole ne pouvait se dégager. Esclave en quelque sorte et latente, elle attendait pour sortir que des organes plus déliés lui prêtassent leur concours; fatalement enveloppée "dans les ligaments muets de la plante ou du minéral, elle aspirait à la bouche des animaux supérieurs pour prendre son essor- et jeter son cri .

La première voix qui se fit entendre dans le monde fut un événement immense et i^^-

l'anneau sympathique. 155

possible à décrire; cette voix fut le signe mystérieux de la délivrance de l'esprit retenu jusque-là par des liens grossiers dans les régions basses et ténébreuses de la matière.

Fritzs rêvait chaque jour davantage l'enfantement moral dePulche'rie à une vie plus étendue. Gomme le Jehova de la Bible , agitait les éléments informes de sa création

•158 l'anneau sympathique.

pour en dégager l'idéal qu'il avait dans Fâme. Pulchérie , de son côté , semblait de plus en plus en mal d'intelligence ; on s'attendait généralement au château à quelque manifestation décisive.

Un soir que mademoiselle de B... était au salon, assise sur un divan, Georges lui prit la main et lui dit : <r Dormez ! »

Elle s'endormit aussitôt, car Georges, par l'exercice, avait conquis sur elle un empire sans borne. Elle resta plongée quelques instants en silence dans un sommeil lourd.

Mais Fritzs, fatigué de cet état muet qui durait depuis bientôt un mois, résolut d'y mettre fin brusquement. Il lui présenta , dans cette intention, devant l'estomac, le bout d'une baguette en fer.

Ces baguettes dont les magiciens faisaient usage dans leurs évocations, et auxquelles les âges superstitieux rapportent tant de

l'anneau sympathique, i 159

merveilles , ont pour effet principal de forcer la parole sur les lèvres rebelles du somnambule.

Le salon vaste et sombre n'était éclairé que par une grosse lampe h globe de cristal, qui jetait sur cette scène de magie sa transparente lumière. M. de B... et sa femme gardaient le silence. Dès que la pointe de la baguette eut rencontré le sein de Pulchérie, la jeune fille se leva avec un mouvement souple et doux , fit quelques pas vers la cheminée, se plaça en contemplation devant la glace , ajusta dans ses cheveux une fleur des champs, et s'écria à demivoix , en s'admirant elle-même : « Belle ! »

Ceci était le premier cri et la première révélation de la femme : c Je suis belle 1 * Un nuage tombait des yeux de Pulchérie.

Auparavant cette créature muette et insensible ressemblait au monde que nous

^60 l'anneau sympathique.

habitons avant la venue du premier homme. Elle était belle comme la nature vierge et primitive; mais sans le savoir, au hasard et en pure perte : la pensée manquait à la forme, le spectateur au spectacle.

L'intelligence et le sentiment d'elle-même entrant dans cette femme, c'était l'âme humaine apparaissant sur la terre brute et ignorante de sa propre beauté. Ces grands yeux jusque-là distraits et vagues , cette jolie bouche condamnée au silence , ces blanches mains nonchalantes et désœuvrées , toutes ces merveilles jusque-là incohérentes , éparses et flottant pour ainsi dire ça et là , arrivaient à se renouer et à se comprendre dans la tête de Pulchérie , comme tout l'univers se comprit et s'admira dans le premier homme .

c Je suis belle ! » voilà le cri de triomphe de cette femme échappée aux ombres du

l'anneau sympathique. ^G1

néant, qui se complaît avec élonnement en elle-même ; c'est Eve sortie du flanc de l'homme qui promène autour d'elle ses regards éblouis , puis qui touchant ses longs cheveux dénoués, qui remarquant ses bras inconnus, ses mains royalement blanches , ses magnifiques épaules d'albâtre , sourit à se voir ainsi faite ; ce sourire éclos sur le visage ravissant de Pulchérie fut un rayon de lumière sublime qui éclaira tout le salon.

Georges Fritzs, craignant qu'une plus longue vision ne fatiguât les facultés naissantés de Pulchérie, la laissa étonnée et calme dans les bras de son père, qui assistait en quelque sorte pour la seconde fois à la naissance de son enfant.

Le jeune docteur contenait à peine dans sa frêle poitrine les éclats d'une joie et d'un orgueil insensés, qui ne devaient pas tarder à s'abattre devant de nouveaux obstacles.

^64 l'anneau sympathique.

Lemagnétistn eest un monde fabuleuxoù le succès qu'on croit avoir tout h fait dompté vous échappe souvent par des côtés imprévus. Fritzs avait bien ébranlé cette intelligence oisive, il avait été la chercher dans sa nuit profonde pour la traîner de force et par les cheveux, comme la pythonisse antique, vers la lumière de la pensée, mais outre qu'elle ne tarde pas à retomber dans sa torpeur et son silence ; le jeune savant comprit qu'il n'aurait rien fait tant qu'il n'aurait pas pénétré jusqu'au cœur de celte femme.

L'esprit des femmes est plutôt dans le cœur que dans la tête.

L'intelligence de Pulchérie avait bien percé un instant le nuage épais qui l'enveloppait ténébreusement, mais ce pâle soleil sans chaleur était bientôt rentré dans sa

l'anneau sympathique. ^65

nuit ; il fallait chercher ailleurs une lumière plus tiède et plus durable.

Pendant plusieurs jours, Fritzs environna son sujet des soins les plus tendres. Le magnétisme lui fournit mille moyens d'entretenir avec Pulchérie un commerce intime et mystérieux ; souvent, par exemple, il lui faisait prendre un verre d'eau qu'il avait eu soin de charger de fluide avec son souffle, c'était lui donner en quelque sorte son âme h boire. Pulchérie tout entourée de Georges comme d'une atmosphère amoureuse, le retrouvait en tout ce qu'elle touchait, car celui-ci avait eu soin de magnétiser tous les objets de la chambre. Les fleurs, les bagatelles de sa toilette et jusqu'à la nourriture qu'elle prenait, étaient comme des sacrements sous lesquels se cachait la pensée constante du jeune docteur.

■^66 l'anneau sympathique.

Le magnétisme pourrait bien être une des formes de l'amour.

Page 1