‹ Le fruit défendu (volume 3)Chapitre 11 sur 21 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

Fritzs vint, ce soir-là, comme de coutume au château, et endormit Pulchérie en lui soufflant sur le front.

C'était une belle soirée de juin. Les fenê-

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très du salon toutes grandes ouvertes, laissaient entrer un parfum sauvage de thym et de sainfoin en fleurs. Une brise acre, qui commençait cependant à mollir et à se mouiller de rosée, agitait de temps en temps les rideaux ou les gonflait comme »les voiles. Il y avait dans l'air des bruits de feuilles, des soupirs étouff'és, des chants d'oiseaux à moitié endormis. On eût dit, au caractère religieux répandu sur toute cette scène, que la nature chantait son hymne du soir. M. et madame de B... ne purent se soustraire eux-mêmes à l'influence grave et solennelle de ce ciel encore peu étoile, où la lune montait pure, transparente et chaste, comme une jeune fiancée. Pulchérie était vêtue de blanc, la couleur qui lui convenait Je mieux. Depuis quelque temps elle commençait à soigner elle-même sa toilette ; elle prenait goûta dresser ses cheveux, à ac-

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conimoder les plis de sa robe, et à porter îles fleurs à sa ceinture.

Mademoiselle de B... semblait toute suspendue au regard de Fritzs. Un mystère nouveau se passait entre eux deux, au milieu de ce doux mystère de la nature en extase : les yeux de Fritzs brillaient comme deux étoiles. Tout à coup elle prit les mains de Georges dans ses mains, le regarda avec ses grands yeux fixes qui ne voyaient pas, et lui dit d'une voix lente, profonde, réfléchie, qui semblait savourer une à une toutes les lettres des mots : — Georges , je vous aime.

Au même moment, elle renversa sa tête sur le fauteuil, ses longs cheveux noirs se dénouèrent , son pouls avait perdu son rhythme; le cœur lui-même ne battait presque plus. Les magnétiseurs donnent à cet état le nom d'extase. 11 succède au somnan-

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bulisme, et se déclare ordinairement après une émotion vive. L'âme, dans ce momentlà, rompt ses liens et s'envole dans un monde dont elle ne se souvient plus au retour.

Ce mot éternel et divin : je t'aime ! avait envoyé la jeune fille au ciel.

Georges était étourdi de joie. Il rapprochait dans son souvenir ce mot sublime et compris, cette fois, de ce même «je t'aime » que mademoiselle de B... lui avait dit, il y a un mois, et qui l'avait dans ce temps-là pénétré de tristesse : c'est qu'alors les lèvres seules parlaient, et maintenant c'était le cœur.

L'extase est un étatdangereux que le magnétiseur ne peut plus gouverner, et où il cesse d'être le maître. Son sujet lui résiste, comme à tout autre. Georges Fritzs avait beau commander à mademoiselle de B... de

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revenir à elle et de donner signe de vie, elle n'en tenait aucun compte ; au contraire, elle semblait s'engager déplus en plus, et comme à plaisir, dans un monde inconnu, fort loin du nôtre. On ne voyait même plus battre les veines du front sur ses tempes décolorées. Toute la maison était dans une grande inquiétude. Les ordres de Fritzs, qui jusquelà rencontraient dans mademoiselle de B... une esclave toujours soumise, allaient celte fois jusqu'à la menace et à la violence, sans en rien obtenir : un cadavre n'eût pas opposé plus d'insensibilité. Fritzs lui-même commençait à tomber d'épuisement et à croire, comme tous ceux qui se trouvaient là, que Pulchérie était morte. Il rassembla toutes ses forces pour commander une dernière fois à son sujet de s'éveiller ; mais malgré toute la véhémence qu'il y mit, le sommeil de plomb continua. Georges Fritzs

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penchait la lêle d'impuissance et de découragement, lorsque ses lèvres ayant rencontré la main blanche, fine et potelée de mademoiselle de B..., il la baisa doucement, comme à une jeune trépassée qu'on va mettre en terre : Pulchérie s'éveilla aussitôt.

— Georges, dit-elle en ouvrant ses grands yeux encore alourdis de sommeil et en y portant ses mains, pourquoi m'avoir éveillée ? j'étais si heureuse !

Le docteur sortit du château plus grand qu'à l'ordinaire; il lui semblait que sa tête touchait le ciel; peu s'en fallait qu'il ne se crût le don de commander à toute la nature, et ayant rencontré sur son chemin une petite rivière débordée qui lui barrait le passage, l'envie lui prit, plutôt que de remonter jusqu'au pont de bois, de marcher sur l'eau.

Un dernier obstacle restait à vaincre, une dernière barrière à franchir; il fallait transporter à l'état de veille les progrès que Pulchérie développait chaque jour dans le

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sommeil. Car jusqu'ici sa vie n'avait guère été qu'un rêve, une ombre de celle de Georges Fritzs.

Le jeune docteur comprit la difficulté; en cherchant à la surmonter sérieusement, il crut en trouver le moyen dans l'absence. L'action perpétuelle qu'il exerçait sur son siijei finissait par retenir celui-ci dans une dépendance aveugle qui l'empêchait de croître librement. Le jeune docteur demeura donc pendant quelques jours éloigné du château ; il adressait à Pulchérie le sommeil dans une lettre, dont il avait fait par sa volonté un narcotique très puissant ; elle s'endormait à toucher ce papier pour ainsi dire imbibé de sommeil , et se réveillaitd'ellemême à l'heure marquée par Fritzs.

Le magnétisme est comme la Chimère antique : tout en ayant au dos des ailes rapides dont il se sert pour voler, il n'en a

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pas moins des pieds qu'il pose souvent à terre ; ses phénomènes moraux les plus surprenants se dégagent au moyen de signes, de conducteurs et de talismans qui rappellent volontiers les sortilèges du moyen âge.

Pulchérie , en l'absence de Georges , s'exerça elle-même naturellement à penser.

A dater de ce moment, l'état de mademoiselle de B... s'améliora de jour en jour. Cette pauvre aveugle morale sentit des écailles tomber des yeux de son âme; elle vit, pour la première fois, la nature, le ciel, la beauté; car, il faut bien le dire, Pulchérie auparavant ne connaissait rien de toutes ces merveilles; il faut pour voir et pour entendre autre chose que des yeux et des oreilles. Elle parla bientôt tous les mots delà langue, car les idées appellent naturellement les mots. Elle reconnut son père et sa mère

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et les serviteurs de la maison. Elle apprit à lire et à prier. L'immensité de la création et le spectacle de la vie lui donnèrent le sentiment de Dieu. Pulchérie répétait en elle l'histoire de la première femme, qui, s'il faut en croire les savants, traîna d'abord dans les plantes une existence végétale et fixée au sol, jusqu'à ce que, s'élevant avec la création vers des formes plus parfaites et plus animées, elle apparût enfin dans le monde avec un cœur et une âme. C'est alors qu'elle se prit à contempler autour d'elle, à comprendre et à aimer. Pulchérie, en eifet, avait d'abord mené la vie des fleurs ; elle ne vivait même pas, elle végétait; à la voir toujours immobile et légèrement penchée avec un léger mouvement de tête, on l'eût prise alors pour une jeune rose paresseuse qui ne pense, ni ne travaille, et dont toute la lâche est d'être belle. Maintenant la fleur

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devenait femme, peu à peu sans doute et avec peine ; c'était le travail de six jours, et il dura six mois.

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