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avait dans la cour un domestique aux couleurs du château.
— Eli! que m'importe ! fit Georges avec un léger haussement d'épaules.
Il s'était remis à couver d'un œil plein de sollicitude son creuset en mal de diamant , qui jusque-là n'avait accouché que d'un peu de cendre.
Marthe revint doucement à la charge : elle fit grand récit du seigneur, M. le comte de B...; et puis elle ajouta, ce qui ne manque jamais son effet sur un jeune homme, qu'il y avait, disait-on, au château une jeune fille de dix-sept ans.
— Faites entrer ce domestique dans la maison, reprit FriUs un peu calmé : je vais l'aller joindre.
Le domestique du comte fut introduit dans le rez-de-chaussée. Marthe , en attendant son maître, passa plusieurs fois le
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torchon sur la grosse table de chêne , et il ne tint pas a elle, dans ce moment-là, que la table ne se changeât en un élégant guéridon de bois d'oranger; mais elle ne savait pas, comme Georges Fritzs, Tart des transmutations.
Lorsque Fritzs entra, le domestique du château lui remit une lettre, sous pli, à l'écriture de son maître :
flc Monsieur le docteur,
a Je vous envoie mon domestique et t mes chevaux. Veuillez, je vous prie, vous « faire conduire au château, sans retard. « Nous vous attendons.
« Le comte de B... »
— Je suis à vous, dit Fritzs, après un silence.
Le jeune docteur monta donc dans la voi-
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ture du comte ; et le domestique ayant
fermé la portière, le cocher fouetta ses
chevaux.
La voiture roulait depuis un quart d'heure sur un chemin pierreux , quand Georges Fritzs découvrit les hautes tourelles du château . La porte tourna, à la voix ducocher, sur
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ses gonds rouilles et paresseux, qui semblaient avoir oublié cet exercice. Une première cour malpropre, entourée de bâtiments très bas, qui servaient sans doute de granges, de remises et d'écuries, conduisait, par un pont-levis, à une seconde cour intérieure qui était nette et pavée. Un grand silence régnait dans cette seconde partie du château. Un fossé plein d'eau, où nageaient des canards frappés par plaques de couleurs métalliques très éclatantes, l'entourait d'une ceinture froide et taciturne. De rares fenêtres enfoncées dans d'épaisses maçonneries, et voilées intérieurement de rideaux, entretenaient un air de mystère sur toute cette habitation. Des pigeons et des martinets couronnaient de Leur vol entremêlé le sommet des tourelles. Quelques chiens, d'une race généreuse, et dressés autrefois pour la chasse, abattaient
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maintenant sur le pavé des cours leur tête morne, et semblaient se conformer à la pensée générale de tristesse qui régnait dans tout ce vaste bâtiment.
Un vieux serviteur, vêtu de velours noir, avec une chaîne d'acier au cou, salua en silence le jeune docteur, et monta devant lui un escalier tournant qui s'ouvrait sur la cour par une porte basse encadrée dans des nervures de pierre fort anciennes. Georges Fritzs suivit.
Cet escalier les conduisit à un salon somptueusement orné. Le domestique dérangea un fauteuil, pria le jeune docteur d'attendre M. le comte qui allait venir, et se retira. Fritzs, resté seul, promena autour de lui, avec curiosité, ses regards. Il arrêta principalement sa vue au fond du salon sur une peinture à l'huile bordée d'un cadre d'or. C'était une jeune fille d'une si grande beau-
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té , que Georges se décida à prendre cette toile pour un tableau de fantaisie , et non pour un portrait copié sur nature.
Au bout de quelques minutes d'attente, une porte du salon s'ouvrit doucement, et M. le comte de B... entra. La pâleur du désespoir était sur son visage grave et sévère. Il fit sifjne de la main au docteur de s'asseoir à côté de lui, dans un fauteuil.
— Monsieur, lui dit le comte, vous avez affaire à un homme qui a besoin de toute votre discrétion.
— Je n'en ai jamais manqué, monsieur, reprit Fritzs.
— Je vous crois, dit le comte en retombant dans son silence.
— Puis-je enfin savoir le motif qui m'amène ici? hasarda le jeune docteur impatient.
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— Le voici. J'ai une fille...
Ici, la voix du vieillard mourut, et son front se rembrunit.
— Elle est malade? demanda Fritzs voulant hâter cette explication.
— Vous l'avez dit.
Le vieillard fît un geste pour désigner que la tête était le siège du mal.
— Elle est folle? devina Georges.
— Plût au ciel, reprit le père atterré. La folie est du moins un état violent et quelquefois inspiré, qui emporte ses victimes au delà des limites humaines. Ma fille est moins que cela.
La pauvre enfant était idiote.
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Il y avait dans le salon une portière en damas rouge qui masquait sans doute une chambre voisine, et se gonQait de temps en temps sous des bouffées d'air comprimé.
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M. de B... souleva avec la main un coin de celte tenture. Georges vit alors se détacher dans l'encadrement de la porte rayée de dorures une beauté resplendissante. Elle était assise dans un fauteuil, au milieu d'une chambre à fenêtres ouvertes sur le jardin et obscurcies par des stores abaissés. Elle chiffonnait des fleurs et des rubans entre ses doigts. Fritzs demeura ébloui, le portrait à l'huile du salon lui avait d'abord semblé impossible; maintenant il restait bien au-dessous du modèle.
La femme qu'il avait devant les yeux se nommait Pulchérie. C'était bien le nom qui lui convenait.
Une couronne de dix-sept roses blanches, symbole de ses années qui pour elles n'étaient encore que des fleurs de printemps, ornait son front. Elle était brune. Deux bandeaux lisses et plaqués sévère-
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ment sur les tempes encadraient sa figure ovale, le reste des cheveux était attiré par derrière et noué sur le fond de tète avec une simplicité grecque. Ses yeux étaient grands et noirs. Le menton bien soutenu et la ligne du nez , attachée au front sans rupture, donnaient à son profil un air antique du plus grand caractère. Si de la figure, qui était un modèle de sévérité et de grâce, nous descendions aux magnificence du cou, d(3S bras, des épaules, des mains et des pieds infiniment petits, nous rencontrerions un ensemble de formes ravissantes qu'on retrouverait malaisément aux autres femmes.
L'idée vint à Georges Friizs que Pukhérie avait épuisé en beauté tout l'art de la nature. Cette fille était une œuvre inachevée. Pour la faire aussi belle d'âme qu'elle l'était de corps, il fallait peut-être que le Créateur s'y reprît à deux fois.
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Le travail de la nature s'était porté entièrement sur l'enveloppe mortelle de cette femme, et s'était arrêté là. C'était la forme avec toutes ses splendeurs et ses richesses ; mais l'esprit manquait. Il y avait dans Pulchérie la première moitié d'une femme accomplie, il n'y avait pas la seconde; c'était donc une créature imparfaite sur laquelle le dernier souffle de la vie n'était pas encore descendu.
En venant au monde, elle avait donné les plus heureuses espérances. On n'avait jamais vu de pareille enfant. C'était partout, sur son compte, une admiration et un étonnement sans fin. On ne pouvait revenir de ses jolis bras, de ses petits pieds, de ses grands yeux, et madame de B.. . se trouvait trois fois heureuse d'être mère. Mais avec les années l'âge de la raison était venu, et l'enfant était demeurée.
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Pulchérie avait à peine l'intelligence d'une petite fille de trois ans. Sa jolie bouche ne formait que quelques mots : inaman, ze t'aime, bonzour. Elle n'était pourtant ni muette, ni bègue; mais n'ayant point de pensée, elle ne faisait aucun usage de sa langue. Le plus souvent elle passait des journées entières en silence , abattue et nonchalante. Le soleil lui redonnait un peu de vie; elle relevait alors sa tète comme une belle du jour, ouvrait ses grands yeux noirs pleins de sommeil et regardait vaguement autour d'elle, d'un air étonné; puis elle retombait sur un fauteuil, ses yeux noirs se voilaient de paupières blanches, sa tête lourde penchait comme un pavot endormi, et elle reprenait son immobilité.
Le jeune docteur ne tarda pas à remarquer en elle cette absence d'animation et de mouvement qui est la beauté de la vie. Ses
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yeux étaient grands et noirs, mais sans regards ; sa bouche admirablement faite avait le sourire insignifiant el mignard d'une bouche (l'enfant; ses bras magnifiques, sa taille et son cou de reine, n'étant point soutenus par la volonté , se laissaient aller et fléchissaient mollement; tout son corps semblait obéir à cette loi de gravitation qui attire vers la terre les êtres inanimés.
On voit que ce beau corps, pour être parfait, aurait eu besoin du secours de l'esprit. Une jolie femme qui a de l'esprit est jolie mille fois; tandis que Pulchérie n'avait qu'une figure, charmante sans doute, mais toujours la même. Or l'âme, sans cesse mobile dans ses pensées et ses émotions, peut seule opérer ce miracle de la multiplication de la femme qui répond aux désirs infinis de notre cœur. Après quelques instants d'admiration muette, Georges Fritzs s'étonna de
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trouver Pulchérie un peu moins belle qu'au premier regard : il se mit alors à lui chercher quelque défaut, et il ne lui en iroiivîi aucun ; elle était réellement parfaite en tout, seulement c'était toujours celte figure pareille et cette même beauté monotone, tandis qu'une autre femme d'esprit et de cœur en eût déjà changé plusieurs fois en sa présence.
Ce n'est pas assez du corps ni de la figure pour plaire : il faut encore que la physionomie s'en mêle. La physionomie est le style de la figure, et comme il n'y a pas de style sans pensée, Pulchérie n'en avait aucune. Elle manquait de cet accent qui lait si bien valoir la beauté du visage, et qui va quelquefois jusqu'à en effacer la laideur. Le caractère uniforme de ses traits finissait par amener l'ennui. Tout en elle était bien fait
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et bien proportionné, il ne lui manquait
qu'un peu d'âme pour être parfaitement
belle.