II
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les autres hommes et les femmes n'ont pas
un cœur à notre image.
En disant ces mots d'une voix divine , Pulchérie écarta avec ses mains les longs cheveux de Fritzs, et lui toucha le front avec le bord de ses lèvres :
— Adieu , ajouta-t-elle , je t'aime.
Puis elle s'enfuit, en lui faisant signe que son devoir était de rentrer au salon.
Georges Fritzs avait cette beauté qui vient de l'âuie ; car du reste ses traits irréguliers, sa maigreur et l'abandon in-
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culte de ses manières le rangeaient dans la classe des hommes que beaucoup de femmes ne remarquent pas, mais dont le mérite , en quelque sorte intérieur et voilé, retient plus que tout autre le cœur d'une amante.
Depuis quelque temps, les yeux intérieurs de Pulchérie s'étaient ouverts sous l'action du magnétisme à une seconde vue qui pénétrait la nuit obscure de l'avenir. Elle avait des pressentiments qui ne la trompaient jamais. Son esprit découvrait dans le sommeil des traces fugitives et lumineuses d'événements non encore accomplis dont elle faisait part à Fritz s.
Un matin que l'air frais de la nuit soufflait ses dernières brises dans les feuillages du parc , Pulchérie raconta à
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Georges un songe qu'elle avait fait dans la nuit.
— Je rêvais, lui dit-elle, que nous causions tous les deux au balcon ; nous étions gais et heureux comme nous voilà. Un vent frais, tout chargé de l'haleine des fleurs, entrait légèrement dans le salon, dont il agitait les rideaux. Pendant que nous nous entretenions ainsi follement, en nous tenant les mains, nous entendîmes frappera la porte trois coups. Nous nous regardâmes avec une inquiétude sourde. Ces trois coups nous avaient heurtés au cœur, nous ne les entendîmes pas, nous les sentîmes.
— La porte s'ouvrit d'elle - même. — L'être qui entra , c'était moi , ou plu tôt c'était mon spectre ; car je me vis pâle, livide et morne en face de moi-même. Ce spectre s'avança du balcon oîi nous
prenions Tair et m'appela trois fois par mon nom. L'effroi me saisit et je m'éveillai.
— Voilà un affreux rêve, remarqua Georges.
— Affreux en effet , reprit Pulchérie ; cet être double, toute cette gaieté d'un côté et toute cette pâleur de l'autre, ce vivant en face de son ombre, n'y a-t-il pas là de quoi éveiller de sombres pressentiments?
— Et vous êtes bien sûre, insista Georges, que ce spectre fût le vôtre.
— Oui, je me suis reconnue ; ce spectre avait mes traits et mon regard et ma voix, je n'en puis douter; seulement il était, comme je vous l'ai dit, beaucoup plus laid que moi ; jelui ressemblerai sans doute quand je serai morte.
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Georges et Pulchérie, après s*être promenés quelque temps en silence, rentrèrent tristement au château.
Depuis quelques jours, M. deB... était plus froid que de coutume vis-à-vis de Georges; il semblait vouloir rétablir entre lui et sa fille une distance que le jeune docteur
avait tout à coup franchie. Le comte était un noble très en règle avec le blason, qui ne pouvait se résigner à reléguer parmi les vaines défroques du vieux temps des parchemins et des titres qui avaient coûté si cher à ses ancêtres. Il devait beaucoup à M. Fritzs, et il s'en souvenait. C'était un homme d'honneur qui n'eût jamais voulu rester en arrière d'un service, et Fritzs avait des droits à la main de Pulchérie ; mais le devoir du comte en cette circonstance lui semblait bien dur à tenir, aujourd'hui que les plus éprouvés gentilshommes de France brigueraient à genoux l'honneur d'un pareil mariage. Le nom était illustre, la fiancée était accomplie ; il eût peut-être voulu, sans sel'avouer bien clairement à lui-même, que Fritzs comprît cet embarras d'un chef de famille ancienne, et se retirât peu à peu
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d'une union mal assortie aux yeux du monde.
Georges Fritzs était un jeune philosophe qui portait dans son cœur tout l'orgueil du savant et toute la délicatesse de l'honnête homme. Il comprit, si voilée qu'elle fût, la pensée intime du comte; il en fut blessé; son cœur en saigna longtemps au milieu du calme et du silence des champs.
Si horrible que fût le sacrifice pour lui, qui ne vivait que dans Pulchérie, il essaya de la détacher de son amour; mais il ne put y parvenir : plus il voulait l'en séparer, et plus elle s'enlaçait à lui, comme le lierre. Pulchérie était pour Georges une de ces créations humaines que les anciens alchimistes prétendaient obtenir par les secrets de la science, et qui les poursuivaient ensuite durant toute la vie.
Georges avait, au reste, tout le premier,
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le cœur pris dans celui de Pulchérie : il ne pouvait plus dégager sa pense'e de cette beauté visible qui l'avait fait descendre des hauteurs nuageuses du rêve sur les lignes calmes et grandes de la nature. Ces deux êtres s'étaient joints Tun à l'autre par un besoin inévitable et doux, comme les lèvres à la coupe : les diviser, c'était vouloir leur perte. Cependant Georges Fritzs fut amené, par une générosité extravagante, à une résolution brusque et soudaine qui eut une influence décisive sur leurs destinées.
Un matin, en s'éveillant, mademoiselle de B... lira les rideaux de son lit pour laisser arriver à ses yeux les premiers rayons du soleil. On était au mois d'août; toute la
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nature saluait, avec des chants d'oiseaux et des palpitations d'ailes, le réveil du jour. Une clématite balançait à la fenêtre ses étoiles blanches dans des touffes de verdure. Pulchérie mêlait intérieurement son cœur à cette fête du matin. Une brise fraîche lui apportait sur les vitres la rosée du parc en perles odorantes. Elle s'éveillait joyeuse : rien de plus doux au monde que l'accord d'un cœur pur de jeune fille avec l'aube d'un beau jour.
Mais ayant regardé par hasard sur sa table de nuit, mademoiselle de B... y trouva une lettre ; elle l'ouvrit. Cette lettre était à son nom, et de l'écriture de Georges :
« Je pars; je suis les ordres d'un vieil « oncle qui veut m'embrasser avant de ï mourir : je vais en Suisse.
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« Adieu ! vous que j'aime plus que ja- « mais femme ne fut aimée.
« Georges Fritzs. >
Mademoiselle de B... se leva, s'habilla à la hâte, et sortit tout en désordre pour arrêter la fuite de Georges. Elle interrogea ses gens, qui lui dirent n'avoir rien entendu. On alla à la chambre du jeune docteur; mais on la trouva vide. Des fers de chevaux marqués sur le sable de la seconde cour firent croire à une évasion nocturne. Il fallait quedes précautions minutieuses eussent été prises pour endormir les aboiements des chiens de garde. On expédia un courrier sur la route qui semblait avoir été tenue par le voyageur; mais on ne put retrouver sa trace. On présuma ensuite qu'il avait poussé son cheval à la nage à travers une petite rivière qui barrait le passage du côté du château.
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afin de mieux dérouter toutes les poursuites.
Mademoiselle de B... entra dans un accès de douleur impossible à décrire; ses soupirs l'étouffaient : on fut obligé de la mettre au lit, où elle ne tarda pas être prise d'une mauvaise fièvre. Dans son délire, elle répétait mille fois le nom de Georges.
Au bout de quelques jours la fièvre se calma ; mais elle laissa mademoiselle de B. . . dans un état d'abattement plus à craindre encore que la violence du mal. L'absence
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de Georges fut pour elle d'un effet mortel ; elle tomba en une molle langueur ; quelque chose s'en était allé d'elle-même avec celui qu'elle aimait; la chaleur et la vie lui manquaient tout à coup; elle avait perdu dans son amant Tastre de son âme, et elle devint, en moins d'une semaine, ce que deviendraient les fleurs des champs si le soleil cessait de se montrer.
Convalescente depuis plusieurs mois, elle fut reprise peu à peu par celte terrible maladie morale dont Georges Fritzs l'avait tirée. Son esprit s'était éloigné avec le jeune docteur; soncœurétaitparli avec son amant. Elle redevenait de jour en jour ce qu'elle était autrefois, une pauvre créature insensible et toute proche du néant , qu'un souffle amoureux avait un instant appelée à la vie.
Elle ne reprenait un peu de clairvoyance
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et de raison que quand on lui mettait au doigt l'anneau sympathique dont Fritzs lui avait fait don. Cet anneau, qui était d'or, très simplement travaillé , lui servait à suivre des yeux du cœur son ami absent : elle le voyait alors comme si elle eût été avec lui. a II pense à moi , disait-elle souvent. Nous nous promenons ensemble au bord d'un lac, sur lequel volent de grands oiseaux blancs. Nous nous aimons toujours, mon bien-aimé et moi ! »
Elle trouvait tant de mélancolie et de douceur à ces moments d'extase passés avec ' Georges absent, qu'elle pleurait quand, craignant de la fatiguer, on lui retirait l'anneau du doigt. Cet anneau enchanté la rapprochait de l'auteur et du principe de sa vie : c'était l'anneau d'une alliance mystique et surnaturelle où les cœurs arrivent quelquefois sur la terre quand leurs pensées
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et leurs amours sont déjà, et pour ainsi
dire avant eux, dans le ciel.
Lorsqu'elle cessait de voir Georges , il semblait qu'une grande nuit se fît dans son cœur. Sa jolie tête, alourdie de sommeil, penchait comme un pavot sur sa lige. Elle retombait alors dans celle torpeur ancienne, dans cette mort de l'âme d'où Georges l'avait ressuscitée. Elle n'était plus bonne à rien, sans lui, qu'à dormir et qu'à être belle.
Encore sa santé, autrefois si forte, commençait à s'altérer ; la fraîcheur de son teint se ternissait ; des roses s'effeuillaient de sa bouche; tout en elle dépérissait. Pulchérie s'en allait à l'automne avec les dernières volées de colombes sauvages qui passaient devant les fenêtres du château.
L'état moral de Georges Frilzs n'était guère moins alarmant. Retiré dans un chalet de la Suisse, il assistait tristement, pendant les pâles journées d'automne, à
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la mort de la nature et à celle de son
cœur.
Son amour était né au printemps avec les feuilles vertes, et il tombait avec elles. Le jeune docteur ne pouvait retirer sa pensée de celle de Pulchérie.U pleurait à se promener seul au fond des bois incultes qui lui rappelaient les. forêts du Berri. Il tomba malade du mal du pays ; car le pays n'est pas où nous sommes nés, mais où est la femme que nous aimons.
Il avait bien essayé de se débarrasser de cet amour, mais il reconnut bientôt qu'il lui serait plus facile de se débarrasser de la vie. Il se résigna donc a mourir peu à peu, afin que cette folle passion s'éteignît avec lui, et que le comte de B... rentrât désormais en toute liberté sur la main de sa fille.
Si incroyables que paraissent ces unions