‹ Le fruit défendu (volume 3)Chapitre 14 sur 21 · L^ANNEAU SYMPATHIQUE · texte numérisé non relu

L^ANNEAU SYMPATHIQUE

de cœur et ces sympathies formées par le magnétisme, elles ne sont pas sans exemple dans la nature. Les savants reconnaissent mêmela présence de ces affections mutuelles chez certains oiseaux'.

Tel était le sort de Georges et de Pulchérie. Ils avaient , pour ainsi dire, mal Tun de l'autre. Il fallait de toute nécessité les rejoindre ou se résigner à les voir mourir

' Deux perroquets amenés des îles dans le même sabot avaient conçu l'un pour l'autre, pendant la traversée, une amitié si forte, qu'on eut toutes les peines du monde à les séparer. Les deux oiseaux ayant été vendus ensuite à deux propriétaires ne tardèrent pas à tomber malades. Quoiqu'à distance, ils répétèrent exactement les mêmes symptômes de douleur et d'angoisses ; leurs plumes tombèrent ; leur voix s'affaiblit ; leur tète dénudée offrit le caractère d'une tristesse morne ; ils en vinrent bientôt à refuser toute nourriture, et à ne plus vouloir prendre de sommeil. La mort eût inévitablement suivi cette séparation, si l'on ne se fût hâté d'y mettre fin, et de réunir les deux oiseaux dans une même cage.

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Le comte était père. Il avait pu cédera des préjugés excusables et prêter une oreille trop complaisante à ce que l'on nomme l'honneur d'une maison ; mais il aimait sa fille, et la voyant retombée dans un état si déplorable, il écrivit à M. Fritzs de revenir en toute hâte.

Georges revint. Pulchérie se ranima à son approche. Elle le devina de plus de trente lieues. Quand il entra ce fut pour elle une joie céleste; leurs bouches décolo-

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rées se cherchèrent longtemps dans un pâle baiser qui avait le froid et la chasteté de la mort.

Pendant quelques jours mademoiselle de B... reprit toute sa santé morale : l'esprit et le cœur lui étaient revenus avec Georges; mais sa constitution affaiblie par le mal d'absence garda des traces ineffaçables d'épuisement. L'éclat qu'elle jeta à la vue du jeune docteur fut celui d'une lampe mourante qui se ranime un instant avant de s'éteindre tout à fait.

Les deux amants étaient pleins de pressentiments sinistres. La première neige qui tomba sur terre leur sembla un linceul blanc qui devait les couvrir l'un et l'autre. La voix des corbeaux sous leciel gris leur jetait dans l'âme une tristesse navrante. Ils se promenaient l'un et l'autre mélancoliquement, au bruit de la bise dans les branches , et en-

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traînant des feuilles mortes sous leurs pieds, le long des solitaires allées du parc. — Nous sommes les fiancés de la mort , disait Pulchérie à Georges , en mettant sa main dans la sienne ; notre lit de noces sera le cercueil de plomb, et ma couronne de mariée une couronne d'immortelles blanches. Qu'importe ? nous nenousquitterons pas plus dans l'autre monde que dans celuici ; et la mort elle-même ne serait pas assez forte pour nous désunir.

Pulchérie et Georges gardèrent toute leur connaissance jusqu'au dernier moment. Us s'entendaient d'un regard ou d'un serrement de main. L'un et l'autre n'avaient presque plus besoin de la parole pour converser entre eux, tant leurs âmes étaient unies.

Un malin, Pulchérie s'éveilla avec un regard étrange dans les yeux. Elle commanda à ses femmes de l'habiller sur son lit. Elle fit elle-même l'ordonnance de sa

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toilette : une robe blanche, un voile et une couronne de fleurs d'oranger sur les cheveux. Quand elle fut accommodée, mademoiselle de B... demanda son père. Celuici vint en grande hâte« Quand il entra, Pulchérie se leva à son séant, prit dans sa main la main de son père, et lui dit respectueusement : « Monsieur le comte, voulezvous me conduire à l'autel ? »

M. de B. .. croyant sa fille prise de délire l'engagea à se calmer ; mais Pulchérie insista en demandant un prêtre. On fît à sa volonté, et le curé du village vint au lit de la malade, en surplis blanc et en étole violette, avec les saintes huiles.

— Vous vous trompez , lui dit Pulchérie avec un sourire charmant : ce n'est pas une extrême-onction que vous allez faire , mais un mariage.

Puis regardant vers la porte ;

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— Mon fiancé tarde bien , ajouta-t-elle.

Au même instant Georges parut. 11 était très pâle; le bras appuyé sur celui d'un domestique, il s'avançait lentement. Les yeux des spectateurs erraient tristement de cette mélancolique figure de jeune homme au lit de mort de Pulchérie.

Alors la jeune fille fit ses adieux à sa mère, à son père et à toute la maison , en disant qu'elle allait aux noces éternelles : « Ne pleurez point, ajoutait-elle, car mon fiancé est à moi, et je suis à lui. »

On pleurait cependant beaucoup autour de son lit.

Le prêtre fit toutes les cérémonies du mariage. Quand il demanda au comte son consentement, le pauvre père ne répondit pas : il fondait en larmes. Pulchérie et Georges étaient les seuls qui fussent calmes. La sérénité du ciel brillait dans leurs yeux ;

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Pulchérie n'avait jamais été aussi belle; on devinait le paradis derrière sa sainte et transparente pâleur de vierge. Elle suivait avec attention les prières de l'Eglise ; on étendit le poêle sur la tête des deux époux , et le prêtre ayant béni l'anneau magnétisé, le donna à Georges pour qu'il le passât au doigt de Pulchérie.

— Cet anneau, dit-elle alors, me servira à suivre de toutes mes pensées mon bienaimé dans le ciel. Je veux qu'on le laisse à mon doigt quand je serai morte.

Quand le prêtre eut achevé les derniers rits du mariage, elle ajouta en se tournant vers le comte : f^

— Permettez-moi maintenant, mon père, d'aller avec mon époux.

Au même instant, Georges , s'étant soulevé du fauteuil où il était resté assis par

faiblesse durant toute la cérémonie, se jeta aux bras de Pulchérie ; leurs cœurs se touchèrent avec un suprême battement , et leurs deux bouches se confondirent dans un même et dernier soupir. Georges reçut sans doute alors l'âme de sa bien-aimée, et l'emporta au ciel.

Les deux amants furent enterrés sous la même pierre, d ns le parc du château. On y écrivit leurs noms. J'ai vu ce simple et touchant monument qui enferme un des plus grands secrets du cœur humain. Une branche d'aubépine pendaitau-dessus, toute chargée de rosée ; et à côté , deux petits oiseaux chantaient.

Les médecins n'ont pu donner aucune explication de cette maladie étrange qu'ils n'avaient pas réussi à guérir. Toute la vie de Pulchérie est restée , comme celle de Georges, un mystère [)0ur la science. Il faut

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donc en chercher l'interprétation plus haut,

La poésie sait le dernier mot de toute chose , c'est à elle qu'il convient de lever autour de l'âme ces voiles épais que la main de Mesmer et d'Hoffmann a déjà essayé de découvrir.

Mademoiselle de B..., après avoir vécu quelque temps en son fiancé , après avoir uni son cœur au cœurdeFritzspardes liens

indivisibles, comme Anto7îia son âme aux cordes du violon de Crespel , s'éteignit avec le jeune docteur défaillant, et mournt dans celui qu'elle avait aimé.

Alphonse Esquiros.

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