UN AMBITIEUX
former entre des ambitieux chez lesquels il existait au moins une idée, celle de secouer le joug de la cour. Mais Marcas répondit au négociateur le mot derHôlel-de-Ville : « Il est trop tard ! »
11 ne laissa pas de quoi se faire enterrer. Juste et moi nous eûmes bien de la peine à lui éviter la honte du char des pauvres, et nous suivîmes, tous deux, seuls, le corbillard deZ. Marcas, qui fut jeté dans la fosse commune au cimetière de Montparnasse.
Nous nous regardâmes tous tristement en écoutant ce récit, le dernier de ceux que nous fit Charles Rabourdin, la veille du
jour où il s'embarqua sur un brick, au Havre, pour l'île de Java. Nous connaissions plus d'un Marcas, plus d'une victime de ce dévouement politique , récompensé par la trahison ou par Toubli.
H. DE Balzac.
Madame la duchesse de Lostangesî annonça un doraestiqne à la porte d'un tout petit salon ; la femme qui l'occupait se leva vivement. ïl y avait une grande dissem-
blance entre la visitante et la visitée. L'une était vieille, contrefaite, flétrie; l'autre était jeune, brillante de grâces et de santé : pourtant toutes deux semblaient émues , et il y eut un long moment de silence après les compliments d'usage. Enfin la duchesse parla la première.
— Madame , dit-elle , vous devez être étonnée de me voir ; mon billet de ce matin , tout en vous annonçant ma visite, ne vous en aura pas révélé le but. Daignez me prêter un instant d'attention , et surtout pardonnez-moi le mal que je vais vous faire. Je ne vous ai jamais rencontrée, néanmoins je vous connais beaucoup ; je sais combien votre âme est noble et grande, je sais qu'au milieu des séductions vous avez résisté à toutes : à toutes, excepté à une seule. Ne rougissez pas, la mère d'Edmond peut-elle vous en vouloir d'avoir distingué son fils?
C'est une faute aux yeux des autres; aux miens, c'est un charme de plus. Je l'aime tant, mon fils, que je comprends combien vous l'aimez. Pauvre jeune femme, vous l'aimez ! N'est-ce pas que je suis bien cruelle de venir vous demander le sacrifice de cet amour? Oh! pourquoi n'êtes-vous pas libre ? Avec quel bonheur je vous nommerais ma fille, vous qui lui avez donné tant de joies, vous qu'il a choisie, chère madame de Change, chère Isabelle ! Levez-vous, ne me regardez point ainsi, vous m'effrayez.
La duchesse passa son bras autour de la taille de madame de Change, elle l'appuya sur son fauteuil ; Isabelle ne fit aucun mouvement, elle essaya de parler.
— Mon Dieu , madame , que me voulezvous? iSe me faites point attendre, ou je n'aurai plus la force de vous écouter.
— Et moi, je n'aurai plus celle de vous
torturer; à présent que je vous ai vue si malheureuse, il me faut mon cœur de mère pour m'en donner le courage. Encore une fois, pardon! Pardon surtout de mon brusque début ! Je vous ai paru bien dure , je ne suis que franche; j'ai toute confiance en votre générosité : allons , remettez-vous , écoutez-moi. La position d'Edmond , la mienne, vous sont connues. Son père suivit le torrent de la révolution ; il expia cette erreur par dix années d'exil, et mourut presque dans la misère sur le sol étranger. Mais la cour se souvient du hardi gentilhomme qui lui résista à l'assemblée des notables. Ni mon fils ni moi n'obtenons rien d'elle , à peine avons-nous de quoi vivre ; le duc de Lostanges ne soutient à peu près son rang qu'à l'aide de la plus stricte économie. Il se présente un moyen de sortir de cette position pénible; ce moyen, c'est un riche
mariage, c'est un mariage de faveur : s'il se fait , Edmond peut prétendre à tout ; une vaste carrière s'ouvre devant lui : ses talents enfouis dans sa disgrâce se révèlent aux yeux de tous...
— Ehlmadame, que m'importe ce mariage?
Pourquoi venir me l'annoncer ainsi? Le duc vous en a-t-il chargée? a-t-il craint mes larmes, qu'il ait trahi le secret de ma vie ? ou bien tient-il si peu à moi , qu'il ne me juge pas digne d'une dernière marque d'égards ?
— Lui , Edmond ! il ignore ma démarche; et si je suis venue à vous, c'est comme à ma seule espérance. Il refuse , il ne veut pas d'une fortune qui l'éloignerait de vous; il a respecté votre nom, jamais il n'est sorti de sa bouche.
Madame de Change n'écoutait plus. Ivre
de joie et de reconnaissance , elle baisa la main de la duchesse :
— Il a refusé , mon Edmond, il a refusé pour moi! Oh ! répétez-le ! Oh! que je vous remercie! J'en étais bien sûre qu'il ne m'abandonnerait pas, mon noble ami ! Mon Dieu , et comment payer ce moment ?
Madame deLostanges n'arrêta pas celle joie ; elle la laissa s'épancher, et ne la partagea pas. Son coup d'œil triste et froid pénétra Isabelle jusqu'au fond de l'âme ; elle n'osa le supporter.
— Hé bien , reprit-elle , madame la duchesse, que puis-je faire? Edmond ne veut pas se marier , il est son maître , il est libre...
— Je croyais que vous l'aimiez davantage , interrompit la mère; je croyais que votre passion d'amante pouvait se placer à coté de mon dévouement maternel. Puisque
VOUS ne me comprenez pas , je vous avais mal jugée; je n'ai plus rien à faire ici : vous n'êtes qu'une femme ordinaire , l'avenir de mon fils est perdu ! Adieu !
—Oh ! madame , madame , par pitié, un mot encore ! Vous veniez me demander de renoncer à lui, vous dites que c'est pour son avenir : quand j'y consentirais, le voudraitil? Croyez- vous qu'il me quitte au premier mot , et qu'il me «uffise de lui dire : Val'en !
— Non, il ne vous quittera pas. Mais vous , ne pouvez-vous pas le quitter ?
— Moi, oh! jamais.
— Quoi ! pas même pour son bonheur?
— Pour son bonheur ! le quitter , non ; mais je puis mourir.
— Mourir! oh! vous avez une terrible imagination ! Mourir à votre âge , quand l'avenir vous reste ! Croyez-moi , ne déses-
pérez pas de l'avenir que lorsque vous serez vieille : jusque-là, c'est le dieu des femmes; il leur rend tout ce que le passé leur a pris. Voulez-vous devenir ma fille chérie, la sœur d'Edmond ? le voulez-vous ?
— Madame, vous êtes femme, vous êtes mère ; si on venait vous dire que votre fils, qui vous est si cher, il faut le donner h une autre ; qu'il ne sera plus votre enfant, mais celui d'une autre ; qu'il ne vous aimera plus , qu'il en aimera une autre , vous prendriez votre Edmond dans vos bras , et vous défieriez l'univers de venir l'en arracher. Pourtant , après il vous resterait une fille que vous adorez ; vous seriez toujours la duchesse de Lostanges, considérée, respectée de tous, entourée d'amis et de flatteurs. Cet Edmond , c'est Dieu qui vous l'a envoyé ; vous l'avez accepté, vous ne l'avez pas choisi... Moi, savez vous ce que je
lui ai sacrifié? Pour lui, j'ai consenti à m'entendre nommer infâme; pour lui, j'ai laissé salir le nom de mon mari qu'il m'avait remis sans tache , et que je lui rendrai souillé; pour lui , j'ai rougi devant ma famille : bien plus , devant ma conscience ! Le jour où je l'ai vu pour la première fois , j'ai dit : il sera mon maître; il l'est devenu. J'ai oublié tout ce que j'avais connu avant lui , j'ai versé plus de larmes qu'il ne m'a donné de baisers; lorsque cet amour, qui est ma plus belle parure, cet amour qui me couvre à mes yeux , à ceux du monde , me sera enlevé, je paraîtrai telle que je suis réellement, une pauvre femme déshonorée, avilie , sans force, sans vertus , sans soutien. Enfin, madame, j'ai trompé pour mon Edmond; j'ai trompé ! c'est un crime, n'estce pas? ce crime nous attache l'un à l'autre, nous ne serons pas séparés; je ne donnerais
528 ISABELÎ.E.
pas un de ses cheveux pour toutes les fortunes du globe : allez , laissez-moi; vous n'obtiendrez rien, je ne veux pas...
— Mon Dieu, que cette femme est aveugle ! s'écria la duchesse en joignant ses mains : vous aimez mon fils comme une folle, il vous aime de même aujourd'hui; il refuse la plus belle position , c'est tout simple : dans quelques années, dans quelques mois peut-être, il s'en repentira, il se détachera de vous , il vous rejettera , il viendra vous accabler de reproches ; et que répondrez-vous à ces mots : Vous avez brisé mon existence ! Sans vous, je serais riche , je serais à ma place?
— Oh! jamais il ne dira cela ; jamais, madame.
— nie dira, il le pensera du moins. Alors plus de repos ni pour vous ni pour lui, vous vous séparerez emportant le remords
et la haine. Cet amant, h qui vous vouliez donner toule votre vie, deviendra votre ennemi : avez-vous vu beaucoup de liaisons comme la vôtre finir autrement?
La comtesse ne répondit pas : elle écoutait les yeux fixés, les mains en avant, comme pour repousser une horrible vision ; madame de Lostanges se rapprocha d'elle, et continua en lui caressant le front.
— Au lieu de cela, vous serez pour lui une affection unique... comme moi. Si l'homme n'a qu'une mère, il ne trouve aussi, je crois, qu'une fois en sa vie un amour comme le vôtre.
— 0 mon Dieu, s'écria la jeune femme en se levant tout à coup, mon Dieu, donnemoi de la force ! . . .
Ses regards se portèrent vers le ciel, puis ils se reposèrent sur tous les meubles de l'appartement, ils parcoururent jusqu'aux
moindres détails ; une larme coula sur sa joue, ses lèvres s'ouvrirent et se fermèrent plusieurs fois; enfin, elle parla si lentement et si bas qu'on l'entendait à peine.
— Je consens à tout, madame, son bonheur a toujours été mon unique bien ; je briserai son cœur, je le détacherai de moi, je le conduirai à l'autel, après je serai libre , n'est-ce pas? Mais si vous tenez à l'attachement de votre fils, tachez qu'il n'apprenne jamais ce qui vient de se passer, car il ne vous le pardonnerait pas. Maintenant laissez-moi, je veux être seule; faites en sorte qu'Edmond ne vienne pas aujourd'hui, j'ai besoin de retraite : adieu, madame la duchesse , — oh ! si vous n'étiez pas sa mère!...
Madame de Change resta enfermée , comme elle l'avait annoncé, jusqu'au lendemain. Que fit-elle pendant ces longues
heures? personne ne le sut ; cl Dieu me préserve de soulever le voile qui cacha tant de douleurs! Quand elle demanda ses chevaux en se levant, sa femme de chambre resta stupéfaite : une maladie ne l'eût pas changée davantage. Mais depuis ce moment elle ne démentit pas une seconde sa courageuse résolution. Elle fit des emplettes jusqu'au dîner : M. de Lostanges vint à son heure accoutumée, il ne la trouva pas; c'était la première fois depuis quatre ans. Le soir, elle arriva au bal se soutenant à peine ; néanmoins sa parure était éblouissante, son sourire doux et gai comme celui d'une femmeheureuse. Edmond s'approcha d'elle, il chercha en vain à son côté le bouquet qu'il lui avait envoyé, et pour la première fois aussi elle ne le portait point.
— Vous avez donc bien couru ce malin, madame? lui dit-il tout haut. — Isabelle,
OÙ est notre bouquet? ajouta-t-11 k voix basse.
— Je l'ai oublié sur ma toilette.
Et lui jetant cette réponse, elle se précipita vers la contredanse.
Le duc n'en pouvait croire ses oreilles; il était si accoutumé à une tendresse de tous les instants, à une délicatesse de sentiments qui ne négligeait rien, pour qui rien n'était perdu, qu'il s'était endormi au milieu du bonheur sans songer qu'il n'était point éternel. Une idée de jalousie traversa son imagination; il l'a chercha : elle dansait et riait, elle s'efforçait de plaire aux hommes qui l'entouraient; son sacrifice était entier, elle avait résolu de l'accomplir : je ne crois pas qu'on puisse souffrir davantage; il n'y a que les femmes passionnées pour avoir ce courage-là... Plusieurs jours se passèrent de la sorte. Ce furent d'abord des petites choses,
comme le bouquet. Souvent renouvelées, elles portèrent coup; il se plaignit, elle plaisanta. Les querelles se multiplièrent, les raccommodements devinren t moins tendres ; jamais coquette fatiguée de son jouet ne le repoussa avec plus d'art.
Un soir, assise sur un canapé, elle recevait nonchalamment les hommages de quelques jeunes gens; Edmond jouait avec son éventail; elle le lui redemanda, il se baissa vers elle :
— Vous êtes bien belle aujourd'hui, Isabelle, et vous ne me regardez pas! Est-ce que ce n'est plus pour moi que vous êtes belle?
Cette voix aimée la fit tressaillir ; cet éloge que dans ses jours de bonheur elle recueillait au fond de son âme, elle le re- |)0ussa.
— Je suis belle, répliqua-t-elle comme
étourdiment; mon cher duc, vous dites toujours la même chose.
— Isabelle , Isabelle , vous ne m'aimez plus !
Elle se leva, car aucune puissance ne l'eût empêchée de se trahir si elle fûl demeurée davantage.
Pendant ce temps la duchesse ne perdait pas son plan de vue. La tristesse d'Edmond lui apprit que madame de Change avait tenu sa promesse; elle ne l'interrogea pas, mais elle montra qu'elle le devinait : ses manières étaient plus insinuantes, ses soins plus touchants. Elle lui adressait de ces mots que le soupçon accueille, puis elle lui montrait le sein de sa mère comme un refuge; ensuite les joies domestiques, l'amour d'une jeune fille que le monde n'a pas corrompue : pas un mot tle richesse et d'honneur; elle connaissait assez son (ils
pour savoir qu'il fallait lui entourer de fleurs les hochets de l'ainhilion, et non pas les dorer. Peu à peu le duc sortit moins seul ; il consentit même à l'accompagner chez mademoiselle de Sery, dont il avait refusé la main. C'était beaucoup, sans doute; mais un mot, un regard de la comtesse eussent renversé cet échafaudage de projets.
Dans une grande fêle , madame de Change se trouva près de sa jeune rivale; elles rougirent en se regardant. Bientôt le duc s'approcha : piqué de l'indifférence d'Isabelle, il essaya de ranimer sa passion par l'indifiérence; après un froid salut, il ne s'occupa plus que de mademoiselle de Seiy : toutes ses galanteries, toute son amabilité lui furent adressées; se tournant Yers madame de Change, il lui dit :
— Quelle délicieuse personne ! ne trouvez-vous pas, madame?
550 iSABELLi:.
— Oui, répondit l'infortunée en prenant son lorgnon et fixant d'un air distrait la robe d'une femme ; oui , elle fera une belle duchesse.
Quoi! pensa Edmond, pas un regret, pas la moindre émotion ; oli ! c'est fini, je l'ai perdue !
— Demain , ajouta-t-il , demain je veux vous parler ; soyez seule à trois heures, je le veux, j'en ai le droit. Si vous avez oublié, je m'en souviens encore ; et tout ceci doit finir bientôt, je l'espère , ou j'y succomberai .
Le lendemain, à trois heures, il arriva, lui, pâle et défait, les yeux caves, les lèvres décolorées ; elle, froide et belle , le visage animé et le maintien ferme. Depuis bien des jours elle prévoyait cette crise , et s'y était préparée. M. de Lostanges avait passé la nuit à arranger ce qu'il devait dire , à
iSABru.F. 557
composer ses phrases ; il se croyait sûr de lui : en l'apercevant, il ne se rappela qu'elle ; se jetant sur sa main , il la couvrit de pleurs :
— C'en est donc fait, Isabelle , je ne suis donc plus ton amant, lu m'as rejeté comme un importun, tu ne m'aimes plus ! Oh ! mon Dieu , j'en mourrai ! Rends-moi mon bonheur, rends-moi ma vie ! tu sais bien ce que je souffre ; mais tu n'as plus de cœur, lu n'as plus de pitié. Qui l'a changée ainsi, dis? Que t'ai-je fait? que veux-tu de moi? IMais réponds un mot. Oh ! que ce soit toi qui parles, toi, et non cette femme qui me torture depuis deux mois. Toi !...
Edmond releva la tête.
— Quoi ! rien , s'écria-l-il . C'est vrai, tu ne m'aimes plus. Oh ! je ne le croyais pas, tu ne m'aimes plus... tu ne m'aimes plus!...
Elle sentit que le moment était décisif,
et , recueillant toutes ses forces, elle dît (l'une voix émue :
— Non, je ne vous aime plus; reprenez votre liberté et soyez heureux , je vous rends vos serments.
Il répéta seulement après elle : Je vous
rends vos serments, je ne vous aime plus ! Oh ! mon Dieu !
Et ses larmes tombèrent à torrent ; sa poitrine sembla se briser, il jeta des cris de désespoir à attendrir un marbre : Isabelle n'y résista pas.
— Tu le savais bien que je ne t'aimais plus, s'écria-t-elle, tu l'avais dit toi-même.
— Oh ! oui , mais tu ne l'avais pas dit encore, toi !
Il n'y eut point de promesse , point d'avenir qui pût l'empêcher de se précipiter dans ses bras ; ils délirèrent ensemble : ils ne parlaient pas, ils s'entendaient de nou-
ISABELIE. 559
veau rien que par celle étreinte passionnée.
Edmond n'avait plus de soupçons , Isabelle n'avait plus de courage.
Ces heures passèrent vite , et bienlôt l'image de la duchesse apparut à sa victime ; elle comprit qu'elle avait en un instant perdu des siècles de douleurs. Edmond voudrait une explication , quelles raisons lui donner? Et d'ailleurs n'avait-elle pas promis de se sacrifier ? et cette promesse faite à la fortune de son amant n'ctaitelle pas sacrée ? Après mille combats , convaincue qu'une seconde entrevue devenait impossible , elle écrivit ; sa lettre courte et glaciale brisait ces liens renoués à peine : elle ne donnait pointde motifs, elle ne faisait pas de reproches; quelques regrets, quelques expressions d'amitié, voilà tout.
Y a-t-il rien d'affreux comme de perdre ce qu'on aime? La chaîne est rompue, mais
les anneaux restent ; ces souvenirs qu'on endort en chantant se réveillent à nos cris : un mot vous retrace le passé si beau, si plein d'espérances et de charmes , et ce même mot couvre l'avenir d'un voile de deuil ! On ne croit plus à rien, on n'a plus d'illusions, ou du moins on ne s'en crée plus que d'amères. C'est une vie désenchantée, c'est une âme flétrie , c'est un ange à qui l'on a coupé les ailes et qu'on attache à la terre. Edmond ressentit tout cela; il relut vinat fois la fatale missive. Il chercha vainement un rayon d'espoir, tout était fini ! La duchesse , dont l'œil ne le quittait pas, devina qu'elle avait triomphé.
— Mon fils, lui dit-elle, vous êtes cruellement triste ; est-ce que vous ne songez pas h votre mère? N'y a-l-il que celte femme au monde pour vous ?
Elle n'avait point encore abordé ainsi la
question sans détour. Leduc ne la repoussa pas, il avait besoin d'cpanchement :
— Vous ne savez pas ce que je perds, ma mère ; vous ne comprenez pas ce que c'est qu'une liaison de quatre ans qu'on a crue éternelle , et qui vous échappe quand ou voudrait la retenir au prix de son sang !
— Tout change ici-bas , mon Edmond.
— Oui, tout , mais elle ! elle ne devait pas changer, ma mère; je l'avais choisie. J'avais placé en elle toutes mes espérances, j'oubliais près d'elle les chagrins de ma position. Elle était plus que ma maîtresse , c'était mon amie , c'était moi , je ne vivais qu'en elle. Vous m'êtes bien chère , ma mère , vous ne me consolerez pas d'elle. Je ne puis rendre ce que j'éprouve, ce n'est point une douleur connue ; me voilà jelé seul au milieu des hommes , indifférent à tout , sans passion , sans volonté , sans
cœur : elle a tout gardé ; je n'ai pas le moindre désir d'apprendre pourquoi elle m'abandonne. Elle m'abandonne, et cela me suffit ; le reste ne m'importe pas. Il y a des instants où je crois que je ne serais pas jaloux !... Ma mère , oh ! ma mère , il est donc vrai que je l'ai perdue !
— Hélas ! se dit la duchesse, l'aurais-je rendu si malheureux sans le vouloir?...
Cette conversation se renouvela souvent, chaque fois madame de Lostanges se rapprochait de son but ; enfin, elle osa risquer la proposition : à sa grande surprise , elle ne fut point repoussée.
^Tout ce que vousvoudrez, ma mère, lui répondit son fils, arrangez tout, qu'est-ce que cela me fait ?
La duchesse ne se le fit pas répéter; huit jours après, Paris retentissait de ce brillant mariage.
Au milieu de ces oisifs il y avait un être dont les souffrances étaient atroces , une faible créature courbée sous le poids de ses maux. On ne l'ignorait pas, et chacun vint jouir de son supplice : cette barbarie l'éleva au-dessus d'elle-même. Mademoiselle de Sery reçut sa visite au nombre des premières ; pas un muscle de sa physionomie ne changea quand elle félicita la future duchesse. Elle se contint même devant la douairière; un regard seulement lui dévoila toutes les plaies de son âme. « Celte femmeest sublime, » murmura l'ambitieuse. Le jour fixé pour la cérémonie arriva : Saint-Thomas-d'Aquin se rempht d'une foule élégante , chacun voulut voir ; il y avait double attrait , une noce d'abord et puis celte pauvre chère comtesse y seraitelle ? aurait-elle la force de se contenir ? Ou tremblait qu'elle ne fît une scène; mais
il fallait assister à cela ; quand elle parut , tous les yeux se fixèrent sur elle. Elle ne s'en intimida pas; sa toilette, du meilleur goût, ne laissait point de prise à la critique. Pas une épingle qui ne fût à sa place, rien de ce qui indique le désordre des passions. 11 y avait de quoi désespérer les curieux. Les mariés s'approchèrent de l'autel; à ce moment madame de Change quitta sa place , et prit une chaise aux côtés même de madame de Lostanges.
— C'est mon droit, madame, lui ditelle h l'oreille ; sans moi, il ne serait pas là. Ecoutez , je pars ce soir , je réclame de vous quelques minutes d'entretien.
— Après la messe, répondit la duchesse.
— Ce n'est pas tout, la femme d'Edmond doit y assister. Soyez tranquille, ajoula-telle vivement , je ne gâterai pas mon ou-
ISABLLLE. 5^^
vrage. Me promellez-vous qu'elle y sera ?
— Je vous le promets.
Le prêtre interrogeait alors Edmond :
— Prenez-vous cette femme pour épouse?
Il hésita , on répéta :
— Oui , répondit-il.
Isabelle priait avec ferveur , ses yeux ne quittaient point le tabernacle. Un condamné à mort presse ainsi le crucifix sur sa poitrine. Ce furent ensuite des complimens , des propos interrompus , des éloges , des questions, enfin tout ce bruit si fatigant pour l'être qui souffre et qui doit souffrir seul. Avant d'arriver à cette conversation si demandée , il fallut essuyer tout cela. Qaand le dernier témoin fut retiré, quand on n'entendit plus les voitures qui venaient de quitter l'hôtel , la duchesse entraîna sa belle-fille vers sa chambre, où les attendait Isabelle. En les voyant entrer elle se leva;
54G ISABtLLE,
mais, trop faible pour se soutenir , elle se laissa retomber. La jeune duchesse la salua froidement, et fit un pas vers la porte ; il était visible qu'elle savait tout.
— Attendez, madame, attendez ! s'écria madame de Change , ne me fuyez pas , je ne vous retiendrai pas longternps. Vous voyez dans quel état je suis , je pars ce soir ; c'est un adieu que je vous adresse et, quelques conseils , si vous voulez bien les recevoir. J'aurais désiré qu'on vous cachât le passé , on ne l'a pas fait ; c'est tout simple, il faut que vous ayez votre part de chagrins. Pourtant soyez tranquille , votre mari vous appartient sans retour ; j'ai abandonné mes droits, ils doivent se taire devant ceux que Dieu vient de vous donner. Mais au nom de tout ce que vous avez de plus sacré , rendez -le heureux; ne lui parlez pas de moi, c'est un souvenir
pénible. Qu'il m'oublie, enlentlez-vous enfani; et pour cela vous avez bien à faire , car je l'ai bien aimé ! Suivez-le dans sa pénible et glorieuse route. Vous venez de lui ouvrir la porte des honneurs , franchissezla avec lui et ne le quittez jamais. Dans ses douleurs , vous le consolerez ; que votre sein soit prêt à recevoir sa tête fatiguée , j que votre main essuie la sueur de son front. Soignez-le comme une mère soigne son premier né; veillez sur cette àmeardente;gardezle, couvrez-le de votre œil pour le garan tir des traits de l'envie. Ensuite vous pourrez dire: je suis la plus heureuse des femmes ! Vous pourrez vous humilier devant lui , si grand et si noble, sans être moins grande et moins noble que lui. Quelle mission que la vôtre ! J'ai essayé de la remplir , je la comprenais tout entière : je me suis brisée contre les obstacles. Dieu l'a voulu ainsi. Puisse-t-il
VOUS bénir, vous donner de longs jours ! Je n'ai pas votre bonheur à lui demander , il a tout fait pour cela : vous êtes la femme d'Edmond!...Et vous, madame la duchesse, gardez bien votre secret, vous en comprenez l'importance. Me voilà libre, n'est-ce pas? Adieu , ne vous attristez pas , c'est un si beau jour pour vous ! Adieu !
Le soir on dansailà l'hôtel de Lostanges;à la mêmeheure madame de Change quittait Paris. îluitjoursaprcs, on apprit qu'attaquée d'une maladie aiguë dans une de ses terres, elle avait succombé en peu d'heures.
Edmond ne la pleura pas, il n'avait plus de larmes. Plus isolé que jamais, il chercha une distraction dans les affaires politiques , et il la trouva. Un homme trouve toujours les consolations qu'il cherche.
Vingt ans après, la duchesse de Lostanges venait de mourir ; au moment de fei'mer les
yeux , elle avait remis une clef a son fils devenu ministre des relations extérieures en lui disant :
— Il faut que juslice soit faite. Quand je ' ne serai plus , vous ouvrirez ma cassette ; vous seul , enlendez-vous! Tous prendrez connaissance des papiers qu'elle renferme. J'espère que ce secret ne vous fera pas maudire ma mémoire, l'expérience a prouvé que j'avais raison.
Ces paroles retentissaient aux oreilles d'Edmond ; il élait debout au pied du lit de sa mère, contemplant sa froide dépouille, y cherchant encore un reste de vie. L'heure sonna et le rappela a lui-même; avant de quitter la chambre il chercha le coffret désigné, et, l'appuyant sur une table , il l'ouvrit. La première chose qui frappa ses regards , ce fut sa propre écriture ; une multitude de lettres de lui, portant un nom oublié depuis
iong-tenips; son portrait, et puis un paquet volumineux de la main d'une femme, adressé à la duchesse de Lostanges : il trembla de tous ses membres en en touchant l'enveloppe.
— Isabelle ! dit-il ; oh ! que vais-je apprendre !...
Il lut ce qui suit :
« Vous voilà bien heureuse, madame la duchesse; parvenue au comble de vos vœux, il ne vous en reste plus h former. Pardonnez-moi de troubler votre joie; dans un testament on peut tout dire, et ceci est un testament, car bientôt je n'existerai plus. J'ai voulu une dernière fois ouvrir mon âme, une dernière fois parler de lui ; il n'y a que vous qui puissiez m'entendre. Aussi bien c'est vous qui me tuez, et la victime a peut-être le droit de se plaindre à soji bourreau. Oui; lorsque je vous promis de vivre
poiirêtreson amie,pourvoir ma place usurpée par une autre, j'ai trop présumé de mes forces. Elles sont épuisées, je n'en puis plus; il me faut du repos, je vais le demander à la tombe. Oh ! madame, que le ciel ne vous punisse pas ; mais vous avez été bien cruelle. Je l'aimais tant, je l'aime tant encore ! Et lui m'aimait aussi ; si j'avais fait un signe, à l'autel même il abandonnait sa fiancée, il me revenait, et nous ne nous serions plus quittés. J'ai résisté à cette tentation, mon sacrifice était accompli : seulement je résolus de mourir ; j'étais libre alors, madame, vous n'aviez plus rien à exiger, le marché était conclu. Mon mari, mon vieux et respectable mari, que je vénère comme le père le plus tendre, il m'a laissée partir sans défiance; j'ai témoigné le désir de venir ici, il ne s'y est pas opposé. M'at-il jamais contrariée? Je me prosterne de-
Oo2 ISABFLI.E.
vant son souvenir, je lui demande pardon de ma vie et de ma raorl; il ne saura pas que je me suis tuée, il croira, comme tous, que j'ai succombé h une maladie : tous, même Edmond ! Madame, il vous rejetterait loin de lui ; son avenir, pour lequel je meurs, serait décoloré. Oh! qu'il ne l'apprenne ni à présent ni plus tard. Qu'il flétrisse ma mémoire du nom d'infidèle, qu'il ne songe point à moi, plutôt que do lui coûter une larme ; je lui en ai déjà assez fait répandre. Je ne conçois pas mon courage: je l'ai vu à mes pieds me redemandant son Isabelle, je lui ai dit que je neVaimais plus, et j'ai résisté h ces épreuves. Oh ! c'est que mon amour était immense! [lue fois, une seule fois, je me suis trouvée faible, alors j'ai cessé de le voir. — S'il était là ! Oh ! mon Dieu! que je l'aperçoive seulement, que j'entende sa voix, une minute encore de
ISABELLE. OOO
joie avant l'éternel oubli ! Madame, je vous le confie, vous me répondez de son bonheur, vous m'en répondrez au tribunal où je vais vous attendre ; si vousm*avez trompée, n'espérez pas de pilié : l'être souverainement juste me chargera de votre châtiment . Je vous renvoie tout ce que je tenais de lui. Vous apprendrez en lisant ses lettres l'histoire d'une liaison que vous avez rompue; vous verrez comme il me chérissait, vous verrez quelle confiance sans bornes nous avions l'un en l'autre. Adieu : s'il parle de moi, ne le détrompez pas; Dieu et moi nous lui apprendrons tout quand il nous rejoindra : veillez sur lui, sur sa jeune femme. Oh ! pour prix de tant de maux, j'obtiendrai de la miséricorde céleste d'être leur ange gardien ; elle ne me punira pas de m'ôter une vie que je ne puis supporter :