‹ Le fruit défendu (volume 3)Chapitre 6 sur 21 · DE >AZ VRILLE · texte numérisé non relu

DE >AZ VRILLE

D'une autre part , sur quelques mots de ce genre que Nazarille avait lâchés avec lui, le baron prit à part Pelloquin qui se tenait tout émoulu des leçons de son camarade.

— Eh bien , mon ami, voici que ton maître veut nous quitter.

— Que voulez-vous, monsieur? laissez-le faire. Je ne sais comment il s'en tirera ; sa famille est sévère, on m'en demandera bon compte; mais qu'y puis-je faire? Ce n'est plus un enfant ; il a dissipé en trois mois une grosse somme qui devait suffire pour tous nos voyages , il a une mauvaise affaire sur les bras : qu'est-ce que je dis! il reviendra au logis sans chemise, comme l'enfant prodigue. Est-ce ma faute ? Comment partir d'ailleurs ? Faudrait-il bien écrire encore qu'on nous envoyât des chevaux ou la voiture de madame sa mère , et il n'est pas sûr qu'on en soit pressé. Tout notre bagage est

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vendu , monsieur , et vendu à faire pitié ; des chevaux superbes ! Il m'a reproché devant vous d'avoir vendu ma livrée ; mais vous comprenez , monsieur , il fallait bien manger et payer à l'auberge.

Le baron se mit à rire de tout son cœur.

— Allons, je vois ce que c'est : des folies de jeunesse, un duel, des dettes, des amourettes; bravo! C'est un étourdi, une tête brûlée, vif, batailleur, mais bon et brave jeunehomme. J'aime ces caractères-là, moi! Ma foi, il attendra que tout cela soit raccommodé, ou il dira pourquoi ! Il fera ma partie d'échecs; je serai son oncle pour le moment, et puisque nous le tenons malade, il faut qu'il nous obéisse, morbleu !

— Si vous pouvez le retenir, dit Pelloquin, c'est ce qu'il fera de mieux; et pour ma part, j'en serai fort aise.

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— En sorte, dit le baron, qu'il est quelque peu à sec de pistoles?

— Mais oui, monsieur le baron, c'est là sa plus vilaine maladie.

— Ah ! le drôle ! reprit le baron en riant de plus belle; allons, allons, tout cela s'arrangera. '^ ^

Il s'en alla tout ravi et tout égayé des incartades joyeuses qu'il imaginait. C'est une faiblesse assez commune des hommes mûrs à l'égard des jeunes gens.

Il entra dans le salon encore épanoui et rencontra la baronne.

— Comment ! madame , auriez -vous bien le cœur de laisser partir ce jeune homme qui se tient à peine sur ses jambes?

— Mais, monsieur, je n'ai rien fait pour cela.

— Vous ne paraissez pasdans sa chambre; n. 4

^ UN CHAPITRE DE l'HISTOIRE

ce jeune homme a du monde, il sait fort bien ce que cela veut dire. Vous étiez si empressée; qu'est devenue celte belle charité ? Faut-il que je me charge de tout, à présent ? Mais il suffit que les gens me plaisent pour que vous les maltraitiez.

La baronne avait trop beau jeu pour n'en pas tirer parti ; elle reprit d'un air calme et victorieux :

— Monsieur, tant que ce jeune homme a paru en danger , je lui ai fait donner les soins qu'on lui devait; à présent qu'il est bien portant, je ne vois pas trop pourquoi je devrais le retenir.

— D'abord, s'écria le baron, il n'est pas bien portant, et il ne partira pas.

— Mais au moins pourrait-on savoir ce qu'il est.

— Eh ! madame , c'est un digne jeune

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IwrBme qui a un nom , de la fortune, et qui a fait une escapade.

— Je ne vois pas que le titre de mauvais sujet...

— C'est tout simple , mesdames ; on ne dit pas des mauvais sujets tout le bien qu'on en pense.

La baronne répondit par un regard qui intimida le baron. Les voix s'étaient aigries. Une de ces dames qui se trouvait là hasarda quelques paroles d'entremise.

— Il suffit, madame, dit le baron s'adressant à sa femme , je le prends sous ma protection... Pauvre garçon ! reprit-il d'un ton plus doux ; savez-vous qu'il n'a pas seulement de quoi s'habiller?

— Eh bien , monsieur, je lui ferai porter l'habit de chasse de votre neveu. .

— Ah ! oui, des guenilles ! et moi je vais

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commander un habit pour lui.Encore faut-il faire les choses convenablement.

— A votre aise.

— Je vous en prie, Elise , son gez à le bien traiter.

— Je ferai de mon mieux.

Le soir , comme Nazarille^et Pelloquin étaient seuls dans leur chambre à causer de ces divers intérêts, le valet de chambre entra et déposa dans un coin un paquet qui ressemblait à des hardes , de la part de madame la baronne ; Nazarille n'eut pas Tair d'y faire attention. Dès qu'il fut parti : — Pelloquin, cria-t-il, voici nos galions.

Ils ouvrirent le paquet fermé avec soin et déployèrent une jolie redingote de chasse , la veste , les bottes , le pantalon, du linge^ un habillement complet.

■ — Quoi ! dit Nazarille, ce n'est que ça?. . .

les ingrats !... Mais voyons encore.

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Il fouilla dans la poche du gilet et en tira une petite bourse de satin fraîchement faite. Ils l'ouvrirent dévotement ; elle contenait vingt louis.

— Pelloquin , dit gravement Nazarille , c'est le tiers de ce qu'il me faut pour faire ici la figure qui me convient. Il me manque mille petites choses que ces gens-là n'ont pas prévues. Cependant ne nous plaignons pas et attendons tout de la Providence.

Pelloquin, qui avait cru partager , n'osa rien dire.

— Je travaille , ajouta Nazarille, pour le bien commun ; ceci n'est qu'un enjeu , une mise de fonds nécessaire. Le valet est tout près , rappelle-le.

Pelloquin mit la tête à la fenêtre comme le valet traversait la cour. Nazarille serra les bardes d'un coup de pied et se recoucha ,

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glissant la bourse sur son chevet. Le valet entra.

— Mon ami, j'y songe, je n'ai pas eu le loisir de vous témoigner ma satisfaction de tous vos bons soins. Vous m'excuserez, vous êtes un digne garçon ; tenez , voici deux louis pour vous , et en voici deux autres que vous donnerez aux gens de la maison qui ont pu faire quelque chose pour mon service.

Le valetse confondit en remerciiuents. — Décidément, se dit-il en sortant, c'est un seigneur.

— Allons, dit Naz^arille à Pelloquin, réjouis-toi, la garnison est gagnée et nous sommes les maîtres de la place.

— Voilà qui est fort , dit Pelloquin , n'aijerien fait pour ton service, moi?

— Toi, Pelloquin, tu n'es pas mon domestique, fi donc! tu es mon ami.

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— Comment ! tu jetteras à belles poignées l'argent à ces drôles, et je n'en aurai rien, moi?

— Pelloquin, s'écriaNazarilleenselevant sur son séant, connais-tu la ville de Garcassonne?

— Qu'est-ce que c'est que cela?

— Garcassonne était assiégée par Ghariemagne et défendue par une dame sarrasine qui s'appelaitGarcas. La place était affamée ; il n'y restait plus qu'un porc et un boisseau de blé. Garcas gorgea le porc du boisseau de blé et le jeta en bas des murs. Les assiégeants crurent qu'une ville où l'on donnait le blé à des porcs était approvisionnée pour longtemps, et levèrent le siège.

— Et qu'a de commun cette baliverne?...

— Pelloquin, interrompit Nazarille, as-tu oui parler d'Alphonse IV, roi d'Aragon?

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— La peste pour Alphonse IV !

' — Ou Alphonse Ilf, je ne sais lequel. II était assiégé par les Maures ; ils n'avaient mangé depuis huit jours, ni lui ni sa garnison. Un cormoran laisse tomber une truite dans la place : il la fait accommoder avec le dernier brin de persil de son jardin et l'envoie au général maure. Les Maures, qui le croyaient à l'extrémité, se retirèrent, et la ville fut délivrée.

— Çà! pour qui me prends-tu?

— Je te prends pour la garnison ; le valet est le Maure, et je suis le général.

— Encore un coup, qu'est-ce que cela signifie?

— Cela signifie, butor, que je sacrifie quelques louis à ces gens-là pour nous tirer de l'extrémité où nous sommes.

Pelloquin allait répliquer quand le baron entra.

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— Qu'est-ce que j'entends? dit-il, vous voulez absolument nous quitter?

— Il le faut bien, monsieur le baron, et je vous conjure d'agréer avec mes regrets les remercîments inexprimables que...

^ — Allons, allons, vous êtes un gaillard, vous avez fait des folies; voulez-vous être franc avec moi? vous avez mangé votre argent. Ecoutez-moi : je sais ce que c'est que la jeunesse, il n'y a pas de mal à ça. Ma femme serait plus sévère , mais qu'elle n'entre pas dans nos petits arrangements. Si vous voulez me faire un véritable plaisir et répondre à l'attachement sincère que vous m'avez inspiré, vous ne vous gênerez pas et vous en agirez avec moi comme si j'étais quelque vieil oncle bien rébarbatif... Le baron riait , Nazarille baissait la tête d'un air hypocrite.

— Allons, monsieur le vaurien, reprit le

baron en lui prenant la main et la frappant entre les siennes, vous nous resterez; j'ai envoyé commander pour vous des habits à la ville, et je le répète, si vous voulez m'obliger, voici pour les petites dépenses que vous pourriez faire.

Il jeta un biHet de banque sur le lit.

— Ah ! monsieur le baron, vous me couvrez de confusion.

— Qu'est-ce donc? On vous demande en revanche le plaisir de vous avoir deux ou trois mois, jusqu'à ce que vous soyez bien complètement rétabli.

— Monsieur, vous penserez, je compte, que ce n'est qu'à litre de prêt...

— C'est bon. C'est un prêt usuraire en tout cas, puisque je prends de telles garanties. Vous me rendrez quand vous voudrez et quand vous pourrez. Les jeunes gens n'ont jamais trop d'argent.

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Au surplus, dit Nazarille, je ne sais qui vous a fait prévenir si délicatement un embarras qui n'était pas extrême. J'avais, si je ne me trompe, une vingtaine de louis qui me suffisaient et au-delà pour retourner à la maison.

Il fouilla sous le traversin et fit glisser à terre, comme par mégarde, la bourse et les louis, qui se répandirent à grand bruit sur le parquet. Pelioquin les ramassa aussitôt.

— En effet, dit le baron en riant, je vous croyais pins au dépourvu.

— Ainsi, monsieur le baron, réflexion faite , je vous remercie de grand cœur ; reprenez ce billet , dont je vous suiségalement reconnaissant.

— Je n'en ferai rien , dit le baron ; d'ailleurs il ne s'agit plus de partir. Voici madame la baronne qui vient vous faire sa prière; et quant à moi , puisque vous m'y

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forcez, je vais cliercher toiUes ces dames, à qui j'aime à croire que vous ne résisterez pas.

Le baron arrêta sa femme dans la pièce voisine. — Soyez gracieuse, ce jeune homme est charmant, il nous divertira... Vous savez ce prétendu dénuement? je lui ai vu de quoi faire deux fois le tour de la France. .. Le fou! reprit-il en riant , voilà ce qu'il appelle se trouver à court. C'est un garçon qui a une grande fortune.

La baronne entra.

— Je sais , madame , dit Nazarille , quelle aimable invitation vous allez joindre à tant de bontés... mais je voudrais d'abord vous remercier... permettez-moi... J'ai trouvé dans ces habits... je ne sais comment vous dire... 11 reprit en souriant : — Je n'en étais pas réduit... et mon valet avait en réserve... ce papier...

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Il roulait le billet du baron dans ses doigts...

— Je ne sais de quoi vous voulez parler, dit la baronne confuse.

— En tout cas, madame, vous me permettrez d'user de ce trésor trouvé, avec vos gens, à qui il revient de droit...

En ce moment le baron entra avec toute la compagnie. On réitéra les plus vives instances.

— Décidément vous nous restez? dit le baron.

— Puisque vous le voulez, et que ces dames poussent la grâce jusqu'à m'en prier...

Le médecin appuya sur Tair salutaire de la campagne et, en particulier , de la terre de Bellièvre.

— Et songez-y , dit le baron , vous prenez un engagement de trois mois.

#2 UN CHAPITRE DE l'hISTOIRE

Nazarille sourit ; la baronne dit son mot.

— Vous devriez même, ajouta le baron, descendre à table pour fêter à la fois votre premierjour de convalescence et la grâceque votisnousfaites. Le permettez-vous, docteur?

— Assurément , monsieur est fort en état de se lever.

— Croyez-vous ? dit Nazarille.

— Sans le moindre doute.

— Eh bien, soit, dit Nazarille , puisqu'on a la bonté de me tant presser, je descendrai aujourd'hui à dîner.

La compagnie daigna faire entendre un murmure de satisfaction , et Pelloquin se résigna à son emploi de domestique, dont il n'était pas au fond aussi fâché qu'il en avait l'air.

Et voilà comment Nazarille et son ami Pelloquin , ces pauvres diables de comédiens qui n'avaient pas de quoi souper.

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s'établirent dans la joie et l'abondance au château de Bellièvre, où il leur arriva diverses choses qu'on pourra raconter plus tard.

Edouard Oubliac.

Note de Vèditeur. Ce fragment est tiré de la véritable histoire de Nazarille, dont nous préparons la publication, et se rapporte à une portion des volumes que nous avons déjà donnés au public sous le titre de Suzanne et la confession de Nazarille.

L'AITITSATJ S7MPATEIGTJ2

Depuis près de neuf ans, l'un des plus beaux hôtels du faubourg Saint-Germain restait inhabité. Ses fenêtres doublées de volets ne s'ouvraient qu'une fois par mois

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pour donner de l'air à de vastes appartements. Un vieux domestique secouait, ce jour-là, à la fenêtre, de riches tapis et des peaux de tigre d'où s'échappait un nuage de poussière. La cour était silencieuse ; quelques moineaux parasites y becquetaient, entre les pavés, des grains d'avoine ou des brins d'herbe ; des araignées filaient leur toile entre les roues oisives des voitures qui remisaient. C'était la solitude dans toute sa tristesse.

Il n'en avait pas toujours été ainsi: cet hôtel avait eu autrefois ses jours, ou, pour mieux dire, ses nuits de fête, durant lesquelles on voyait passer de la rue, sur la transparence brumeuse des rideaux, quelques ombres décolletées de jeunes duchesses, avec des fleurs sur la têle. Mais, un soir, flambeaux, lustres, auréoles de feu, bruit, musique, éclats de rire, folles causeries au

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balcon, tout s'était subitement éteint. La rue, éclairée alors par le reflet de ces soirées rayonnantes, et doublée dans toute sa longueur par une file de riches voitures aux panneaux blasonnés, avait pris sur les autres rues du noble faubourg l'exemple du silence et de l'obscurité.

On crut d'abord, dans le voisinage, que les maîtres de cet hôtel étaient allés passer la belle saison dans leur terre; ils étaient partis, en effet, comme à l'ordinaire, un jour de mai, disant qu'ils seraient de retour pour l'automne; les feuilles des arbres étaient tombées huit fois dans la cour de l'hôtel depuis leur départ, et les maîtres n'étaient pas revenus.

Cette absence prolongée donnait lieu, dans le monde, à une foule de conjectures. On pensa d'abord qu'un malheur irréparableavait frappé aux champs la noble fainilie

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émigrée : cependant , on n'avait reçu d'elle aucune nouvelle fâcheuse. D'autres inclinaient à la dire ruinée; mais la fortune de celte maison avait tenu depuis un demisiècle contre les révolutions et les guerres civiles avec une si inépuisable abondance, que les dépenses excessives, le jeu, et même les folies dévorantes du luxe parisien, n'auraient pas réussi aisément à l'entamer.

Les plus curieux inierrogèrentun domestique qui s'usait dans celte solitude, comme les autres meubles de l'hôtel, à ne pas servir. Mais fût vraiment ignorance ou discrétion de sa part, il répondit qu'il n'entendait rien tout le premier à la conduite de ses maîtres.

On se souvenait surtout, dans le voisinage, d'une petite fille brune qu'on avait vue souvent courir, les cheveux naltés et les jambes nues, sous les grands marronniers qui ombrageaient la cour. On croyaitencore

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entendre sa jolie voix embarrassée d'un léger bégaiement. Suivant les calculs des gens du quartier, elle devait avoir, à cette heure, dix-sept ans. Son absence, à un âge où l'on devait songer sérieusement à lui donner un mari , excitait de plus en plus l'étonnement et la curiosité.

Que faisait donc cette famille à la campagne?

Le genre de vie qu'elle menait dans son château n'était guère moins surprenant.

Ce château était situé au fond du Berri, sur une petite colline. On y montait par un

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chemin de traverse sinueux ettortillé comme un serpent. Sa toiture détachait dans le ciel cinq cônes ardoisés, surmontés de girouettes et de gros trèfles en plomb. C'était, vu à distance, avec ses sombres tourelles et ses flancs massifs, un bâtiment d'un goût sévère. Outre que le caractère de son architecture témoignait d'une haute antiquité, ce château portait pour chevrons de vastes lézardes sur ses murs vieillis au service. Les hirondelles et les pigeons sauvages faisaient leur nid entre les fentes des pierres.

Ce château regardait sur un parc très épais qui en masquait absolument la façade. Les derrières du bâtiment étaient couverts par des murs élevés, des pignons, des tourelles, et par quelques maçonneries récentes du dernier siècle, engagées dans les an- . ciennes constructions pour les soutenir et les fortifier.

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La porte d'entrée, gardée de chaque côté pa r deux tourelles délabrées qui menaçaient ruine, était piquée extérieurement de gros clous à tête ronde. Elle étalait avec orgueil, sur ses panneaux vermoulus, des pieds de sanglier, des bois de cerf, des têtes de hibou et des ailes de milan dont les plumes tombaient de vétusté. Ces insignes du chasseur avaient été fixés au bois de la porte par des ancêtres de la famille, car le maître actuel du château ne se livrait h aucun de ces exercices violents dont essaient encore de nos jours les riches propriétaires, pour rompre l'uniformité monotone delà vie de province.

Rien de plus triste, à en juger par les abords, que cette habitation de la famille de B... Ce château, où le retour de ses maîtres avait ramené chaque année , au printemps , le luxe et le tumulte de Paris,

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semblait maintenant tout à fait abandonné.

La solitude la plus morne et la plus éternelle qu'on puisse imaginer régnait autour de ses murs. L'avenue plantée d'ormes, qui conduisait à la porte du parc, avait recouvert son ancien sable fin et doré sous une couche d'herbe; les conduits chargés de fournir de l'eau dans les bassins refusaient leur service, et une partie des murs tombait en ruine, sausqu'on songeât le moins du monde à les relever. Cependant le séjour prolongé des châtelains aurait dû contribuer à la bonne tenue de la maison.

Ici, comme à Paris , les propos s'exerçaient sur cette conduite extraordinaire. La vie désœuvrée de province invitait même à mille discours curieux et médisants; mais les propriétaires des environs ne purent pas plus pénétrer que les voisins de Paris dans le secret d'une vie si bien murée.

Aucun étranger n'était reçu au château.

Les fermiers eux-mêmes, qui avaient à traiter avec leur maître, n'entraient jamais dans l'intérieur du bâtiment. Le comte leur donnait audience sur le pont-levis. Nous avons, en effet, oublié de dire que le corps de l'édifice se trouvait gardé dans tout son pourtour par un large fossé où se déchargeaient, au temps des pluies, les gouttières de la maison . C'était la seule eau qu'ils reçussent depuis que les conduits engorgés ou crevés, par la négligence des maîtres, n'y voituraient plus l'onde courante des sources.

Le comte se tenait debout. Il accueillait ses gens avec une politesse froide. Sa parole était brève et rare. Un nuage de sombre tristesse, répandu sur son front découvert et sur ses yeux abattus, laissait impénétrable pour tous le secret d'une douleur à

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laquelle manquait sans doute toute consolation, puisque la richesse, le commandement et la prospérité toujours croissante de ses domaines n'y pouvaient rifen adoucir. Ces fermiers étaient, aux corvées près, de vrais vassaux pour le respect et la soumission. Le pays, encore peu traversé de roules, de journaux et de voyageurs, n'a pas, jusqu'ici, ouvert à la révolution les moyens d'y pénétrer. Ceci justifie le titre de seigneur que nous aurons occasion de donner au propriétaire du château dans la suite de cette histoire. 11 n'avait donc rien à craindre de témoins aussi muets et aussi passifs; ces gens respectaient la douleur du comte par instinct , comme les enfants qui évitent de rire et de faire du bruit autour de leur mère quand ils la voient triste.

A part ces courtes entrevues commandées par les affaires, M. de B... n'avaitde

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commerce dans le pays avec personne. Il vivait mystérieusement seul. Autour du château si bien défendu par ses gros murs et ses feuillages, s'étendait ce silence profond et particulier qui ne se fait qu'autour des grande infortunes.

La curiosité du pays portait principalement, comme celle de la ville, sur la fdle du comte, belle enfant qu'on avait montrée autrefois avec orgueil, et qui avait soudainement disparu. La petite vérole l'aurait-elle défigurée? Serait-elle, par hasard, devenue, avec le temps, un monstre fort repoussant qu'on n'osait plus exposer aux regards pour l'honneur delà maison? Aurait-elle commis contre les mœurs une de ces fautes qui, dans certaines familles anciennes et austères, entraînent après elles un deuil éternel? On ne savait.

La nature du Berry , que nous avons visité il y a deux ans , est grande et simple ; elle conserve un caractère primitif que la main de la civilisation n'a point encore ef-

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