‹ Le fruit défendu (volume 3)Chapitre 8 sur 21 · L ANNEAU SYMPATHIQUE · texte numérisé non relu

L ANNEAU SYMPATHIQUE

les hirondelles ou les marlins-pêcheiirs le long des étangs le rencontraient souvent immobile et pensif au bord de l'eau. D'autres fois, on le voyait s'enfoncer seul au plus profond des bois ou se frayer au hasard une route aventureuse à travers les brandes incultes dont le Berry offre çà et là lespeclacleattristanl et sauvage. Il semblait fuir par caractère la société des habitants du pays, qui ne tardèrent point à médire de son humeur farouche et de ses mœurs bizarres. Si les bourgeois des environs nol'invitaient point souvent à îeurtabte, en revanrhp 1rs chemins piprrenx et bnrdé<^ dr» haies vive<; qui serpentent mystérieusement sous les arbres, le voyaient souvent s'asseoir à leur ombre avec un livre ouvert sur ses genoux.

Parftii les paysans, Georgfïs Fritzs avait

92 l'anneau sympathique.

une autre réputation : il passait pour sorcier.

La vérité est qu'entraîné par l'inquiétude et la curiosité du mystère, il s'était engagé tout jeune dans la sombre forêt des sciences occultes. Faust et les contes d'Hoffmann avaient été ses premières lectures favorites. Son père, vieil alchimiste allemand qui était mort à souffler^ l'avait initié ensuite aux secrets cabalistiques. Nul n'aurait pu lui en remontrer sur ces ténébreuses opérations de la magie, qui impliquent toujours une certaine grandeur, puisque l'intelligence humaine bornée demande alors à une puissance infernale et inconnue de reculer les limites du réel.

Depuis, il avait fait la connaissance d'un disciple de Mesmer, qui servait à le guider dans le labyrinthe ténébreux des secrets de la nature.

Georges Frilzs avait étudié en médecine, mais il ne croyait point en cet art de guérir, il n'avait foi que dans le principe mystérieux et bienfaisant que la nature a mis en nous pour soulager les maux de nos frères. Ses remèdes étaient simples : ils consistaient dans la puissance du regard , dans des signes franc- maçonniques , dans un souffle généreux de ses lèvres communiqué à des verres remplis d'eau. Le jeune docteur ne demandait à ses malades qu'un peu de foi.. — Croyez, leur disait- il, et vous serez guéris. — Les pauvres paysans , trouvant cette monnaie-là plus commodeque l'argent, abandonnèrent bientôt les autres médecins du pays et s'empressèrent à suivre M. Frilzs. Ceux-ci en tombèrent en grande jalousie ; ils dénoncèrent leur rival au curé, qui en référa à l'évèque. La chose fit grand bruit dans un pays ignorant et superstitieux, où

l'ann*:au sympathique.

le Petit-Albert règne encore dans loute sa piiissance. Le clergé de l'endroit prit en effet parti contre lui; et si le jeune docteur eût aussi bien vécu au seizième siècle, nul doute qu'on ne l'eût brûlé en bonne forme comme magicien.

Georges Friizs était tout simplement magnétiseur.

L'ancien presbvtèrequ'il habilait, comme nous Favonsdit, près du châleau, était une vieille construction appuyée à une église en ruines; un rez-de-chaussée vaste et froid ,

90 l'anneau sympathique,

doij t le plafond était rayé de grosses poutres, recevait du jour par deux grandes fenêtres sur une petite cour où caquetaient quelques poules; unescalier en bois prenait naissance dans cette salle basse et conduisait, par une pente assez raide, h deux chambres, dont l'une était la chambre à coucher de Georges, et l'autre celle de sa domestique : quelques vieux fauteuils , une table et un ancien cartel pendu au mur formaient tout l'ameublement. A l'extérieur, cette petite maison ne manquait pas de caractère; un pied de vigne y jetait ses feuilles au-dessus de la porte; et quelques pierres s'étant détachées des murs, on les avait remplacées par des morceaux de sculpture gothique tirés des ruines de l'église.

Georges Fritzs avait encore fait élever avec ces débris curieux, au fond de son jardin, un petit pavillon qui lui servait de re-

l'anneau sympathique. 97

traite ; c'est là qu'il venait se livrer aux expériences ténébreuses de la science occulle. Il y passait de longues heures, etjBn sortait le front pâle, les yeux hagards, la voix cassée, sans que Ton pût connaître la nature de son travail ni de ses inquiétudes. On voyait seulement fumer au-dessus du toit, pendant ses opérations alchimiques, la bouche d'une haute cheminée.

11 se livrait précisément ce jour-là à un essai du grand œuvre, lorsque sa vieille servante vint, contre toute consigne, heurter rudement à la porte. Frilzs ouvrit. Une vapeur blanche sortait d'un creuset chauû'é à vif par un feu de gaz, et répandait dans toute la chambre une obscurité suffocante qui fit tousser Marthe à plusieurs reprises.

— A qui en avez-vous? lui dit Fritzs avec un ton d'humeur.

LavieilleMarthe lui expliqua alors qu'il y

Page 1