‹ Le fruit défenduChapitre 9 sur 11 · FRAGMENT · texte numérisé non relu

FRAGMENT

C'est une belle chose que d'avoir vingt ans ! C'est

une plus belle chose encore d'être amoureux à cet âge où tout est illusion, où tout est joie, où tout est croyance I Hélas ! les vingt ans et les amours de vingt ans s'enfuient avec une égale vitesse. Ensuite on doute et on pleure, on regrette et on ne désire plus. Ce qu'il y a d'affreux dans notre nature, c'est que nous ne jouissons jamais entièrement de ce que nous possédons; je ne connais de sentiment complet que le regret : il semble qu'alors on découvre pour la première fois la valeur de ce qu'on a perdu. Les bonheurs enfuis ont tout le prix des choses impossibles. Oh ! que le cœur humain est singulier dans ses émotions et dans ses sentiments! La plus longue vie ne suffit pas à cette étude, et l'expérience même n'apprend que ie passé, elle n'ouvre pas l'avenir.

Par une matinée de printemps en 1828, un jeune

MÉMOIRES D'UNE FEMME DU MONDE 18a

homme se promenait dans la chambre à coucher de sa mère. La porte entrouverte d'un cabinet de toilette à côté laissait voir la comtesse de Champville, assise devant son miroir et se faisant arranger les cheveux.

— Ma mère, disait de temps en temps le jeune homme, êtes-vous bientôt prête ?

— Oui, mon enfant, répondit-elle, encore un peu de patience et nous partirons. D'ailleurs, il n'est pas midi.

— Dans quelques minutes la pendule va sonner. Je suis sûr que Léonie nous attend.

La comtesse ne put s'empêcher de sourire.

— Je ne le crois pas, mon ami, votre cousine est pias raisonnable que vous ; et puis, c'est un triste moment pour elle que celui où elle doit quitter son couvent et ses amies d'enfance !

Arthur rougit et ne répondit rien. Sa mère reprit :

— Vous vous êtes donc bien amusé hier au bal, Arthur? M. de Champville m'a dit que vous y aviez obtenu mille succès. Votre costume était superbe et vous le portiez à merveille.

— Amusé ! non, ma bonne mère, puisque vous n'y étiez pas et que je ne devais voir Léonie que ce matin. Mais permettez-moi de vous demander à mon tour pourquoi vous n'êtes point venue à cette fête. Vous vous enfermez ainsi à la maison, et cependant vous êtes belle, ma mère, on vous prendrait pour ma sœur. A quoi cela sert-il que vous vous soyez conservée telle qu'à vingtcinq ans, si personne ne vous voit ?

— Je n'aime pas le monde, Arthur, vous le savez bien.

— Cependant, ma mère, il faudra maintenant sortir de votre retraite, il faudra conduire Léonie, vous êtes obligée de la chaperonner.

— C'est un soin que je vous laisserai bientôt, je l'espère. Vous vous en acquitterez entièrement, n'est-ce pas, mon fils ? Vous ne quitterez point votre femme, vous serez son guide et son appui. On en a grand besoin à son âge ! Mais partons, me voilà prête, et je ne veux pas lasser votre impatience. Les chevaux nous attendent et me paraissent tout aussi pressés que nous.

Pendant le trajet qui séparait Fhôtel de Champville de la maison où était élevée Léonie, ni la comtesse ni Arthur ne prononcèrent un mot. Le jeune homme semblait dévorer la distance ; la tête constamment en dehors de la portière, ses yeux erraient sur tous les passants, il regardait et ne voyait pas. Je ne sais si vous connaissez ces émotions -là. Vous êtes tous si changés depuis votre dernière révolution ! Votre jeunesse a perdu tout son charme. Le mérite des hommes actuels consiste à être de fort mauvaise compagnie, à fumer vingt cigares par jour, à afficher d'ignobles conquêtes. Mais de mon temps j'aurais chassé mon suisse, s'il se fût permis d'infecter sa loge de cet abominable tabac dont vous parfumez le boulevard de Gand. Jamais un homme du monde n'aurait osé avouer des relations avec les femmes dont vous vous parez aujourd'hui. Il faut être juste, de mon temps aussi on aurait fermé les salons à des gens de cette espèce, pas une dame n'aurait consenti à se montrer en public accompagnée par eux. C'est entièrement la faute des femmes de cette époque, si vous vous êtes perdus ainsi. Il fallait tout bonnement s'entendre, ne rien laisser passer d'inconvenant, faire justice des mauvaises manières, et vous auriez été obligés de vous corriger malgré vous. Mais revenons à mon histoire.

La comtesse jetait sur son îils ces regards si éloquents

d'une mère tendre, et certainement sa pensée était une prière. En face de ce bonheur il ne pouvait y avoir autre chose dans son âme. Enfin ils arrivèrent, et on les introduisit au parloir, où peu d'instants après Léonie de Champville fut conduite. Une de ses compagnes et une religieuse l'accompagnaient. La jeune fille était sérieuse, elle embrassa timidement sa tante et salua son cousin, sans lever les yeux sur lui. Arthur lui baisa M main, elle ne la retira point; pourtant nulle joie n'éclata dans sa physionomie, nul empressement ne parut dans sa démarché, lorsqu'on lui annonça qu'elle allait habiter l'hôtel de la comtesse. Évidemment ce n'était là ni du bonheur ni de l'amour. Toute l'effusion de son cœur fut pour ses amies qu'elle allait quitter; elle se jeta dans leurs bras en sanglotant et ne montra un peu d'affection à sa tante que lorsque celle-ci l'assura qu'elle reviendrait voir ses compagnes et qu'elle n'en serait pas séparée.

— Comment s'appelle votre amie ? ajouta madame de Champville; je serais bien aise de connaître une personne à laquelle vous paraissez si tendrement attachée.

— Elisabeth d'Auray, répondit Léonie.

— D'Auray ! s'écria la comtesse troublée. Puis, faisant un eflort sur elle-même, elle reprit d'une voix calme : Mademoiselle serait -elle parente du colonel d'Auray?

— Je suis sa sœur, Madame, et il m'a servi de père, car nous avons perdu nos parents.

Il y a des noms qui, lorsqu'ils apparaissent dans une conversation indifférente, semblent en changer la nature. Celui du colonel d'Auray produisit cet effet sur toutes les personnes présentes. Madame de Champville devint pensive, Arthur répliqua d'un ton de bonne humeur

qu'il avait vu la veille le colonel au bal, qu'il remportait sur tous les hommes par son élégance; Elisabeth rougit de plaisir en entendant ainsi louer son frère, pour lequel elle avait une tendresse et une admiration profondes.

L'heure du départ avait sonné; Léonie embrassa encore une fois son amie, et ce fut en pleurant qu'elle monta dans la voiture qui devait la conduire loin de cet asile où elle venait de passer six années tranquilles et douces.

Quant à son cousin, il ne se possédait pas de joie. Ses yeux ne quittaient point sa fiancée ; il épiait ses pensées pour ainsi dire, et ses larmes retombaient toutes sur son cœur. En arrivant à l'hôtel, il s'empressa de conduire Léonie dans l'appartement quil avait fait décorer pour elle. Là, elle retrouva les soins, les prévisions de l'amour le plus délicat : les fleurs qu'elle aimait, ses livres favoris, son piano, son chevalet, ces mille riens dont se compose la recherche intérieure des femmes; à tout cela Léonie ne répondit que par un sourire triste, et son remercîment fut une larme.

Plusieurs jours se passèrent sans amener de changement dans leur position. Mademoiselle de Champville ne se consolait point d'avoir quitté son couvent. Arthur devenait triste de sa tristesse, et la comtesse les observait tous les deux. Un matin, elle proposa à sa nièce une promenade en voiture, résolue à provoquer la confiance de la jeune fille et à savoir enfin à quoi s'en tenir sur ces regrets si peu naturels.

— Vous trouvez-vous bien près de nous, Léonie ? ditelle après quelques instants de silence

— Oh! oui, ma tante, vous êtes si bonne, pourrait-il en être autrement?

— D'où vient donc alors votre mélancolie? Désirezvous quelque chose? Il faut me parler comme à votre mère J'en ai les droits et la tendresse, bientôt je la serai réellement d'ailleurs. Voyons, Léonie, franchement, qu'avez-vous?

La jeune fille répondit en hésitant :

— Rien... du tout, ma tante, je regrette mon amie d'enfance, mes habitudes de pension, je ne me suis point faite à celles du monde. Je m'intimide facilement, je comprends à peine les conversations que j'écoute ; enfin, ma bonne tante, je ne suis encore qu'une petite fille, bien gauche et bien sotte, cela se formera avec le temps et vous serez plus contente de moi.

— Vous me trompez, Léonie, ou peut-être vous vous trompez. Toutes ces raisons excusent votre embarras, mais non vos distractions, mais non vos larmes. Peut-être l'union qui est proposée vous effraie-t-elle, peut-être aviez-vous d'autres espérances, je n'ose dire d'autres affections; dans ce cas il faudrait vous expliquer sans crainte. Mon fils vous aime et serait bien malheureux de vous perdre, mais il le serait davantage de ne vous devoir qu'à l'obéissance. Je me charge de le faire consentir à votre refus, si vous le refusez; il acceptera bien un chagrin à la place d'un malheur.

Certes, la comtesse était une femme d'esprit et de tact, elle le prouva en cette circonstance. Lorsqu'on veut arracher la vérité d'un cœur novice, il ne faui aucune préparation. Il n'est personne qui ne soit en garde contre des attaques prononcées, personne qui ne se dispose à défendre son secret vis-à-vis d'un ennemi qui s'avance lentement; mais il est difficile de ne pas s'étonner d'une question brusque et inattendue, de ne pas se troubler lorsque cette question frappe

juste à l'endroit sensible. Les âmes jeunes et craintives se laissent ainsi pénétrer , avant de songer à s'en défendre; c'est l'expérience qui amène l'hypocrisie.

Léonie rougit jusqu'au front des suppositions de sa tante. Un combat intérieur se passa en elle, et son embarras redoubla en se voyant devinée.

— Mon Dieu ! dit-elle enfin, je n'ai pas encore songé à cela. Le mariage ne m'occupe point. Ce n'est pas cet hiver que nous devons le conclure, j'ai le temps de m'y accoutumer, et je ne sais pourquoi vous me soupçonnez de la répugnance pour vos projets de famille. Ne serai-je pas bien heureuse de vous nommer ma mère ?

— Léonie, l'automme dernier, pendant que j'étais aux eaux avec Arthur, votre oncle vous a-t-il fait sortir souvent?

— Oui, matante.

— Il vous a emmenée à Champville 1

— Oui, ma tante.

— Vous y êtes restée un mois !

— Oui, ma tante.

— Êtes-vous allée chez la marquise de Brignoles?

— Oui, ma tante.

— Et mademoiselle d'Auray n'y avait-elle pas accompagné monsieur son frère?

— Oui, ma tante.

— Pourquoi me répondez-vous si brièvement, et pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé de cela?

— Je réponds à vos questions, — et quant à ne vous en avoir rien dit encore, c'est que, — c'est que vous ne me l'avez point demandé.

La comtesse devint extrêmement pâle.

— Et... vous avez vu... le colonel d'Auray chez madame de Brignoles?

— Oui, ma tante.

Pendant tout le reste de la promenade, il n'y eut plus un seul mot de prononcé entre les deux femmes. Au dîner, Léonie avait les yeux rouges. Quant à madame de Champville, elle resta bien plus longtemps dans son oratoire, et le lendemain, quand sa nièce lui demanda la permission de faire une visite à son couvent, elle lui répondit qu'elle l'y conduirait elle-même.

La comtesse de Champville était une de ces femmes qui jouissent à juste titre de l'estime générale. Son existence, toute d'intérieur, s'était écoulée à l'abri des mauvais jugements et des calomnies. Mariée à seize ans au comte de Champville, général de l'empire, elle se retira, sans même paraître une seule fois à la cour, dans le château de son mari, pendant que celui-ci suivait les armées. La seconde année de son mariage, elle donna le jour à un fils, et depuis lors ce fils devint la seule occupation de sa vie. Elle se consacra en entier à son éducation et à son avenir. Le général, beaucoup plus âgé qu'elle, ne chercha point à la contrarier. Il trouva le repos et le bonheur dans ces habitudes de retraite. Hors deux ou trois mois qu'il venait passer à Paris, pour se montrer au maître, car l'ambition ne meurt jamais chez les hommes, il habitait le reste du temps sa terre, d'où madame de Champville n'était sortie que bien rarement depuis la naissance d'Arthur. On lui donna un gouverneur, on fit venir des maîtres de toute espèce, rien ne coûta pour cette éi^ication et pour satisfaire le désir ou la fantaisie de la comtesse; elle s'acheva sans que cet enfant si cher eût quitté le ^iron maternel, et néanmoins jamais des soins plustendresnefurentmieuxrécompensés; Arthur devint un jeune homme accompli. Le frère cadet du général le suivit dans sa dernière campagne ; frappé

d'un boulet auprès de lui, il mourut en lui léguant sa fille orpheline, sa fille dont la naissance avait coûté la vie à sa mère. Le général lui jura qu'il ne la quitterait pas, qu'elle serait sa fille et que jamais Arthur n'aurait d'autre femme.

Madame de Champville avait trop d'esprit pour ne pas savoir que l'amour ne peut naître de l'habitude, si l'habihide naît de l'amour. Elle ne voulut donc pas souffrir que sa nièce fût élevée près de son fils, et dès qu'elle eut l'âge de raison, on la plaça dans un des meilleurs couvents de Paris. Il ne fut pas permis au jeune vicomte de la voir souvent, mais sa mère lui en parla sans cesse, elle l'accoutuma à l'aimer et à désirer sa présence, elle lui vanta sa beauté, son esprit, ses grâces, elle lui inculqua, pour ainsi dire, l'amour avec son attachement pour elle; il résulta de cette savante tactique qu'elle réussit complètement dans son projet, que les fiancés ne furent point fatigués l'un de l'autre avant de s'appartenir, et que leur avenir se fonda sur un passé à l'abri de tous souvenirs pénibles.

Après sa sortie du couvent, Léonie demeura triste et rêveuse, ainsi que je vous l'ai dit. Ces dispositions n'échappèrent pas à l'œil d'une mère, et bientôt elle se convainquit qu'un secret pesait sur la vie de mademoiselle de Champville. Ses observations, ses recherches ne purent l'amener à découvrir ce qui était si soigneusement caché. Ce fut alors qu'elle se décida à accompagner la jeune fille dans sa première visite au couvent.

Lorsqu'elles entrèrent au parloir, lorsqu'elles eurent demandé mademoiselle d'Auray, Léonie, silencieuse et calme jusqu'à ce moment, se montra tout à coup impatiente; elle se leva et se rassit dix fois pendant les quelques minutes qu'elles restèrent seules. Madame de

Champville ne la perdait pas de vue. Les deux amies se jetèrent dans les bras Tune de l'autre avec une effusion qui parlait plus haut que mille discours ; elles serraient leurs mains, elles se regardaient et semblaient gênées de ne pas être seules.

— Tu n'as pas été dans le monde encore, Léonie? dit enfin mademoiselle d'Auray.

— Pas encore, ma bonne amie, j'ai seulement fait des visites.

— On me l'avait dit. Mais tu vas ce soir à l'ambassade d'Autriche ?

— Ma tante m'a promis de m'y conduire, et je m'en fais une fête.

— Tu y verras madame de Brignoles, et... beaucoup de gens de ma connaissance.

— Ah ! ah !

— Et quand te maries-f u ?

Léonie regarda sa tante.

— Je ne sais... quand ma tante voudra.

— Nous avons le temps, répliqua la comtesse, et Léonie sait ce que je lui ai dit à cet égard.

Tu vas bien t'amuser au bal. Tu me le raconteras, n'est-il pas vrai?

— Oh! oui, je viendrai te voir; je te raconterai tout, l'aurai une belle toilette, des camélias naturels et des bruyères. On me les a déjà envoyés.

La comtesse devint toute tremblante à ces mots; la manière dont Léonie les prononça lui en montra toute la portée. Elle comprit que dans son hôtel même il se trouvait des espions, et qu'elle ne pourrait compter sur personne dans la tâche qu'elle avait entreprise.

— Non, ma nièce, répliqua-t-elle, vous ne porterez noint de fleurs ce soir. Vous êtes assez jeune pour vous

parer de vos cheveux seulement. D'ailleurs, Arthur le préfère ainsi, et vous ne le désobligerez pas pour si peu de chose. Mais voici l'heure de votre toilette; dites adieu à votre bonne amie; dans quelques jours vous reviendrez, nous reviendrons lui raconter vos plaisirs, puisqu'elle tient tant à les connaître. »

Le soir, au bal, Léonie remporta tous les suffrages. On la voyait pour la première fois, et chacun l'admira. Le monde d'alors était bien différent de celui d'aujourd'hui. Vos seigneurs et vos grandes dames ne quittaient pas encore leurs comptoirs et leurs mansardes pour occuper des salons dorés. Il fallait une aristocratie réelle pour y être admis. On ne se contentait pas de celle de l'argent. Les hommes surtout avaient une bien autre tournure que celle de vos lions. C'étaient presque tous des officiers de la garde royale, des jeunes gens attachés à la diplomatie, quelques privilégiés n'ayant rien à faire que de porter un nom illustre et de dépenser noblement leurs fortunes de prince. La province nous envoyait ce qu'elle possédait de mieux, et en six mois nous formions ces nobles cœurs à l'élégance : nous leur apprenions par notre exemple à être tout à la fois distinguée st affables. Ils savaient bien vite se présenter dans un cercle, ils adoptaient avec une merveilleuse facilité les manières dont le roi offrait un si parfait modèle. Ils aimaient la bonne compagnie, et s'ils s'égaraient quelquefois dans la mauvaise, c'était si secrètement que personne ne pouvait en être sûr. Les salons de madame la comtesse d'Appony, si épurés encore malgré sa position, n'offraient à cette époque aucun mélange. C'était peu après la querelle avec les maréchaux de France, au sujet de leurs titres, lorsque l'empereur d'Autriche refusa à ces vieux guerriers des duchés in partibus conquis avec leur sang,

et qu'ils ont conservés malgré lui. Cette affaire amena une petite dissension avec l'ambassade, et ne fit pas néanmoins grand tort aux bals. Tout s'arrange avec le temps, parce que le temps arrange tout, excepté la beauté et l'amour qu'il efface.

En parcourant les salons, madame de Champville recueillit le tribut d'admiration dû aux grâces de Léonie. De toutes parts on entendit vanter cette nouvelle beauté, et le cœur d'Arthur jouit délicieusement de ces éloges. Il ne quittait pas sa cousine, son amour éclatait d'une façon incontestable. Dans le passage d'une porte, la comtesse sentit le bras de sa nièce frissonner sur le sien; ses yeux se portèrent aussitôt vers un homme qui venait de la saluer. •

— Mon Dieu ! se dit-elle dans son cœur, terrifiée de cette rencontre; si c'est lui! il est toujours le mêmel le bonheur de mon fils est perdu.

Depuis le bal de l'ambassade d'Autriche, la comtesse avait conduit chaque soir Léonie dans le monde. Son mari exigeait d'elle cette déférence à sa volonté, elle s'y soumettait avec résignation, parce que son fils en paraissait joyeux, et que rien ne pouvait lui coûter pour le bonheur de son fils. L'amour d'Arthur augmentait de plus en plus. Il plaçait toute son espérance dans cette belle jeune fille, qui devait lui appartenir bientôt. Fier de son choix, orgueilleux de sa noble passion, il ne la cachait à personne, il semblait heureux de cette passion même.

Léonie, au contraire, changeait à vue d'oeil. Elle attribuait à la fatigue son état de langueur et l'amaigrissement de son visage. Le monde la tuait, disait-elle, et cependant elle y courait chaque soir. C'est ainsi que sont les jeunes femmes; il semble qu'elles soient lasses de l'être et que la rage de vieillir les possède. Il en est de nos belles années comme des amours dévoués, nous n'en sentons réellement le prix que quand nous ne les avons plus. Je vous l'ai dit très-souvent ! J'ai entendu conter à madame de Villebelle qu'elle ne regrettait dans ses soupirants éconduits qu'un pauvre diable auquel elle avait imposé trois ans le supplice de lui prouver sa flamme par tous les sacrifices possibles, et à qui il était expressément défendu d'en dire un mot.

— Il m'ennuyait à mourir, ajoutait-elle, et quand, fatigué du sot métier que je lui faisais faire, il m'abandonna, je le pleura* presque; je sentais son absence bien plus que je n'avais senti sa constante occupation de moi. Et puis, un amant qui se décourage nous fait craindre le départ des autres; on a peur d'être moins jolie, puisqu'on peut être quittée : ce chien d'amour-propre se montre partout (1). »

C'était déjà ainsi du temps de matante, sous monsieur le régent! J'ai grand' peur, mon ami, qu'il n'y ait jamais le révolution dans ces choses- là.

Arthur s'enivrait seul de son amour. Il admirait en ilence la femme qu'il avait choisie, car il s'était fait une loi de ne pas ia persécuter d'un sentiment qu'elle ne comprenait point, pensait-il. Et cependant ce sentiment la suivait partout, elle en retrouvait les soins dans les plus petits détails de sa vie. Sa contenance avec son

* Yoir le Jeu de la Reine, du même auteur.

fiancé en devenait plus embarrassée encore, elle prit le parti de ne s'apercevoir de rien, pour ne pas être obligée de le remercier. Son état de langueur inquiétait sa famille, les yeux d'Arthur interrogeaient les siens avec angoisse, il cherchait à deviner un désir qu'il pût satisfaire. Hélas ! le pauvre jeune homme, il ignorait que d'un amour qui ne plaît pas, rien ne plaît. On en veut à ceux qui vous chérissent de ce qu'on ne le leur rend pas. Plus ils le méritent, moins on leur pardonne. Tenez, voulez-vous un bon conseil, c'est-à-dire un conseil d'égoïste. Laissez-vous adorer, et n'adorez point, il n'y a que ce moyen d'être heureux icj-bas. Je suis désolée qu'à mon âge on ne fasse plus de passions. Oh ! comme je vous donnerais le bon exemple ! comme je me vengerais du passé !

La comtesse souffrait pour son fils de l'indifférence de Léonie. Son active surveillance entoura la jeune fille de mille réseaux, elle la suivait partout, elle ne la laissait seule avec personne, elle ne lui permettait de recevoir aucune letfve qu'elle ne l'eût lue d'abord. Dans ses visites au couvent elle ne la quittait pas, et néanmoins elle ne put jamais acquérir la certitude que ses soupçons étaient fondés. Au bal, la beauté de Léonie lui attirait bien des hommages, qu'elle recevait avec dédain. Elle dansait tristement , enfin la tristesse était si profondément empreinte sur sa physionomie qu'elle faisait peine à voir. En vain sa tante l'interrogeait, en vain son oncle employait toute sa tendresse à provoquer sa confiance on ne pouvait rien obtenir d'elle.

Un jour madame de Champ ville avait réuni quelques personnes à dîner. C'était un cercle intime, et dans lequel il ne se glissait pas d'intrus. On y parla donc à cœur ouvert, et ce fut une conversation assez curieuse. J'y étais

et je me la rappelle parfaitement. Je vais vous la dire ; vous y retrouverez le prochain de cette année-là un peu moins laid qu'il n'est aujourd'hui , mais avec les même défauts, à bien peu de chose près.

— En vérité, madame, dit un jeune pair de France, vous ne savez pas les nouvelles? Quoi ! vous ignorez les deux présentations qui ont eu lieu ces jours-ci, deux présentations qui ont mis toute la cour en rumeur. D'abord la comtesse Alfred de Serval.

— Quoi ! la fille aînée de ce riche M. Chavert qui était si extraordinaire, dont on a tant parlé, et qui faisait tort à ses sœurs par ses mauvaises manières. On disait toujours : Mesdemoiselles Chavert sont ridicules. Et, à cause de cela, les pauvres cadettes, qui n'en pouvaient mais, dont Tune est charmante, se trouvaient maltraitées.

— C'est justement elle. Avant de vous conter cette fameuse réception aux Tuileries, il faut que vous sachiez ce qui l'a précédée. La comtesse Alfred était le mois dernier dans un château où on a beaucoup connu mademoiselle Chavert, et il se trouvait là une jeune fille de la province, fort belle et fort spirituelle, qui se croit, et qui a raison, tout aussi grande dame que la comtesse Alfred. Or, cette pauvre comtesse était cousue d'armoiries : elle en avait aux bras, à la taille, aux doigts; elle en avait de brodées, elle en avait de peintes : c'était un blpson vivant. Comme les gens qui ont des habits neufs et qui n'ont point l'habitude de les porter, elle se mirait dans chaque glace ; on en riait tout haut. Il y avait surtout une certaine explication qu'elle recommençait vingt fois par jour et qui faisait notre joie. Enfin mademoiselle de Torchère, impatientée de ces airs majestueux, s'amusa à lui faire répéter sa leçon, bien résolue à lui en donner une.

— D'où vient, madame, que ces armes sont surmon-

tées d'une couronne ducale ; monsieur votre mari n'est cependant que comte ?

— Cette couronne a été donnée en récompense par Louis XV, ou Louis XVI, à mon père ou à mon grandpère, je ne sais plus lequel.

— A monsieur Chavert, madame?

Je ne saurais vous rendre la malice de ces mots-là, car personne n'ignore que M. Chaver', a débuté par être porte-balle.

— La belle comtesse dut être bien humiliée ?

— Nullement. Elle ne le sentit pas. Mais on le sentit pour elle. Eh bien ! elle a été présentée hier, si décolletée, que madame la dauphine s'en est scandalisée au dernier degré ; encore prétendait-elle, mesdames, vous apprendre à vous habiller. Comment la trouvez-vous, madame la marquise ? e

— Fort belle; seulement elle a l'air d'un fiacre qui a ôté son numéro. Quelle est l'autre présentée?

— Oh ! celle-là, c'est autre chose, celle-là a fait crier tout le faubourg Saint-Germain au scandale. Il a fallu la protection, l'insistance d'une duchesse fort haut placée et fort irréprochable, pour la faire admettre. Jamais on ne vit femme d'agent de change au château, mais la famille de cette duchesse s'est alliée à celle de madame Pillet (quelques-uns disent madame de Pillet), et cette alliance a causé Yhérésie dont nous nous plaignons tous.

— Quelle femme est madame de Pillet?

— Vous avez vu son nom et son portrait dans toutes les chroniques intitulées fashionables. C'est la reine de la mode ; elle joue le dramb comme Léontine Fay, et s'habille comme une fée. Elle est charmante, elle est élégante et gracieuse ; cependant elle n'est pas jolie, elle n'a pas la taille droite, elle n'a pas l'air distingué. Son

pied est la plus petite, la plus mince, la plus ravissante chose possible. C'est une personne qui ne manque ni d'esprit, ni d'instruction, ni de bonté ; à force de gaucherie, elle passe pour sotte, pour ignorante et pour méchante à l'excès. Cela vient de ce qu'elle est absolument privée de tact. Elle fait juste ce qu'il ne faut pas et oublie ce qui se doit. En visant à l'originalité, elle arrive au ridicule. Je lui ai connu, entre autres prétentions, celle de garder ses lettres dans une boîte sans les décacheter avant la fin du mois, ce qui est bien l'idée la plus bizarre et la moins spirituelle qui soit entrée dans une tête de femme. Elle le racontait à tout le monde.

— Ce portrait est fort ressemblant, répliqua madame de Champville. Pendant que vous y êtes, monsieur d'Erlin, et puisque vous jugez si impartialement, raconteznous ce qu'es! la nouvelle comtesse de Lireux, vous savez, cette belle étrangère qui vient d'épouser ce riche financier dont on a fait un comte.

— Puisque vous l'ordonnez, madame, voilà ce que j'en sais. Elle est très-célèbre et très-célébrée. Quelle odyssée il a fallu pour lui trouver un mari ! Enfin elle en a un qui lui fait mener grand train ; aussi est-elle grande dame, des cheveux, un talon comme si elle avait épousé un Montmorency. À propos de son talon, je ne puis résister au désir de vous conter une petite anecdote arrivée dans ce même château dont je vous parlais tout à l'heure, à cette même personne, à l'époque où elle ajoutait chapitres sur chapitres à son odyssée, sans pouvoir arriver au dénouement. Le prince de Kinsky fit annoncer sa visite par un de ses amis, la missive diplomatique finissait ainsi :

« On dit que vous avez au château mademoiselle de Colmann, cette délicieuse personne. Je me prosterne de-

vant tous ses cbarmes et particulièrement devant son talon. Je gage que vous n'appréciez pas autant qu'il le^mérite ce talon plein de physionomie. A mon avis, c'est une grande beauté qu'un talon, et celui de mademoiselle de Colmann passe tous ceux que je connaisse. »

Le prince était garçon alors; et il est si beau d'être princesse ! Le lendemain, la jeune fille descendit avec un de ses souliers en pantoufle ; elle avait mal au pied ! Lorsque le courrier qui précédait la voiture du prince fit claquer son fouet dans la cour, je remarquai un léger changement dans la position de la belle sur le canapé où elle était étendue. La robe se releva tout naturellement, et le talon parut à travers un bas de fil très-clair, aussi couleur de rose et aussi arrondi que s'il eût été possible à la malade de s'appuyer sur ce pied-là. Le prince le vit, l'admira sans doute, mais il s'en tint à l'admiration ; et plusieurs années après, mademoiselle de Colmann dut se contenter d'être à peu près comtesse. Depuis que cette couronne a surmonté son écusson, elle est devenue l'exemple des femmes ; elle a acquis l'estime et la considération de tout ce qui sait apprécier une bonne maison et cent mille livres de rente. Aussi, assure-t-on qu'elle a oublié le passé aussi complètement que s'il n'y en avait jamais eu. C'est une grâce d'état.

— On lui attribuait un mot que je ne crois pas lui appartenir, d'après tout ceci» Elle causait, prétend l'histoire, avec une vieille femme qui regrettait sa jeunesse et les mœurs d'autrefois.

— Hélas! répondit madame de Lireux, aujourd'hui nous sommes vertueuses à manger du foin.

— Le mot n'est pas d'elle, madame, je vous l'atteste, elle a trop d'esprit pour cela.

— A propos de mariage, s;écria étourdiment un ami

d'Arthur, savez-vous que nous perdons l'élégant, le beau par excellence, notre prodige de quarante ans, le colonel d'Auray ; il épouse une héritière anglaise dont le fils sera duc et pair : c'est magnifique.

Je n'oublierai jamais la scène muette qui se passa alors. Léonie, indifférente jusque-là à la conversation, releva la tête au nom du colonel d'Auray. Elle écouta avec une étrange fixité dans le regard. Lorsque le jeune homme eut fini de parler, sa tête retomba, ses yeux se fermèrent et elle ne remua plus. La comtesse, qui ne la perdait pas de vue, alla vers elle et lui glissa quelques mots dans l'oreille. L'enfant joignit les mains, et j'entendis qu'elle répondait à sa tante par une question.

— Oh ! dites-moi, dites-moi si je suis riche ! Madame de Champville la contempla un instant avec

une inexprimable expression de pitié, elle était très-pâle et semblait avoir oublié le reste du monde. Heureusement les causeries étaient fort animées, et personne ne s'aperçut de cet incident.

— Hélas ! non, répliqua-t-elle enfin, vous n'avez rien, ma pauvre petite, rien que ce que votre oncle vous donne.

Léonie s'évanouit. Nous sortîmes tous. J'avais la mort dans le cœur, je venais de découvrir un de ces drames cachés, un de ces drames de famille, dans lesquels nous sommes tous acteurs et qui effaceraient ceux du théâtre, si on pouvait les connaître. Mais le livre le plus vrai, le plus touchant est celui qu'on n'écrit pas.

Le lendemain j'envoyai savoir des nouvelles de Léonie, on me répondit qu'elle avait pris le lit, qu'elle était fort malade, et que les médecins craignaient pour sa vie. Le soir du second jour, elle demanda à sa tante la permission d'envoyer une lettre à mademoiselle d'Auray et la supplia de ne point la lire.

— Je vous promets de vous montrer la réponse, ma bonne tante, et de tout vous confier après, mais il faut que ma lettre lui arrive intacte?de là dépend tout mon avenir.

Madame de Champviil* y consentit, la lettre fut envoyée. En attendant la réponse, Léonie resta le visage caché dans son lit et sans prononcer une parole. La comtesse avait éloigné son fils, elle se réservait la connaissance exclusive de ce secret, afin de conserver la liberté d'agir selon les circonstances. Après plus d'une heure d'absence, le messager revint. Léonie, en recevant cette lettre, pâlit extrêmement.

— Ma bonne tante, dit-elle, encore un acte d'indulgence. Laissez-moi lire seule cet arrêt décisif, car c'est mon arrêt, voyez-vous, c'est celui de votre fils, je ne vous cacherai plus rien après. Il faut que mon supplice ait une fin. Mais dites-moi que vous consolerez Arthur, quoi qu'il arrive. Ne me laissez pas l'horrible remords d'avoir flétri son existence et la vôtre, à vous qui ne vivez que pour lui.

— Mon enfant, j'ignore ce que vous allez me dire, je crains de le savoir, et je frémis d'avance des suites que cet aveu peut amener. Soyez tranquille néanmoins, je veillerai à tout, je déchirerai mon propre cœur en morceaux pour épargner celui d'Arthur, et pour cacher à M. de Champville une vérité dont la connaissance le tuerait peut-être. Calmez-vous, il ne faut jamais désespérer de Dieu ni de la Providence. Je vous laisse ; priez, ma fille, si vous êtes frappée, la prière est le bouclier de la douleur.

En disant ces mots, la comtesse embrassa sa nièce et se retira dans son oratoire, où elle pria avec les larmes d'une mère, le plus saint des holocaustes.

— Oh ! mon Dieu ! s'écria-t-elle, n'êtes-vous pas

apaisé encore et voulez-vous que l'expiation retombe sur l'innocent comme sur le coupable ?

Lorsqu'elle rentra dans la chambre de Léonie, la jeune fille était assise sur son lit, dans un calme apparent. Le médecin de la famille, qu'on avait fait appeler, se présenta en même temps que la comtesse.

— Docteur, lui dit Léonie, il ne faut pas me traiter ici en enfant. Les affaires que j'ai à régler sont importantes. Croyez-vous que je puisse me rétablir, et combien de temps me reste-t-il encore à vivre ?

— Mademoiselle, vous êtes bien jeune et je ne saurais prononcer dans une question aussi grave. Ne pensez pas à cela. À votre âge, la nature a des ressources immenses. Je sais que nous avons été appelé bien tard; je sais que vous^avez imprudemment caché une affection interne, qui, prise à temps, eût été promptement guérie. Mais rien n'est encore désespéré. Je vous conjure de chasser ces craintes et de songer uniquement à votre santé.

— Des craintes ! reprit Léonie souriant amèrement. N'importe, je vous crois; j'attendrai ; cela viendra.

La pauvre petite n'attendit pas longtemps. Le soir même, la fièvre reprit avec une telle violence, que le médecin en fut tout à fait effrayé.

— Une heure de calme ! criait la jeune fille ; une heure de calme! quand je devrais la payer de deux jours de vie; donnez-la-moi, il me la faut; j'en ai besoin pour une grande œuvre.

Le calme vint de lui-même, après une violente crise.

— Hâtons-nous, ma tante, le temps vole ; appelez mon oncle, appelez Arthur. Il faut que je parle, la mort me presse.

Quand la famille fut réunie autour d'elle, Léonie parla ainsi :

5Ï « Je suis bien malheureuse de ce que je vais vous dire, bien malheureuse de ce que je vais mourir, non pour moi, mais pour vous ; pour vous, Arthur, qui méritez tant de bonheur ; pour vous, mon oncle et ma chère tante, car je sais tout ce que je vous dois et je sais que je suis ingrate. C'est pour me justifier que je m'inflige cette terrible confession; vous apprendrez comment je fus entraînée, à quelle séduction puissante j'ai cédé, et peut-être alors me pardonnerez-vous et ma mort et ma faute. Si vous daignez écouter ma dernière, prière, si vous voulez que j'emporte au tombeau un doux souvenir, parmi ceux qui m'accablent, vous serez miséricordieux pour tout le monde, vous ne chercherez pas à punir, vous oublierez !

« Je vous affligerai cruellement, mon cousin ; pourtant après cet aveu nul autre ne me coûtera. Je ne vous ai jamais aimé d'amour. En vain la prévoyance éclairée de votre mère a tout mis en œuvre pour faire naître chez moi ce sentiment, en vain elle m'a caché les projets de notre famille pour ne pas me laisser croire à la nécessité irrévocable de m'y soumettre. Je n'ai pu avoir à votre égard qu'une affection de sœur, et c'est bien peu de chose, en échange de ce que vous m'avez donné.

« Depuis mon entrée au couvent jusqu'à l'automne dernier, je n'ai songé qu'à mes études et à mes plaisirs de jeune fille. Ma vie s'écoulait douce et calme, je voyais sans peine le moment de quitter la pension et d'unir mon

sort au vôtre, Arthur. Quoiqu'on ne m'eût jamais avoué cet arrangement, je le pressentais, et si je ne le désirais pas, au moins étais-je bien loin de le redouter. Au mois de septembre, ma tante étant aux Pyrénées, mon oncle m'emmena à Champville et j'y passai un mois seule près de lui. Là se décida le malheur de ma vie.

« Madame de Brignoles demanda à mon oncle de me laisser aller pendant quelques jours dans la compagnie de sa nièce, mademoiselle d'Auray. Mon oncle, qui craignait que je ne m'ennuyasse et qui avait la plus grande confiance dans la marquise, son amie depuis trente ans, y consentit sans difficultés et je partis bien heureuse. Le château était plein de monde. On annonçait plusieurs fêtes dans les environs, nous faisions trois toilettes par jour, c'était un salon de Paris; ouvert depuis le matin jusqu'au soir. Je fus enivrée des hommages que l'on m'offrit; ravie des plaisirs que j'ignorais encore, la tête me tourna de joie. Si matante eût été près de moi, sans doute ses sages conseils m'eussent arrêtée à temps, mais j'étais seule !

« Parmi les hommes que je rencontrai, il en était un dont la, beauté et l'esprit se remarquaient entre tous, quoiqu'il ne fût pas de la première jeunesse. Il ne fit d'abord aucune attention à moi, et je ne sais pourquoi, cette singularité m'occupa. Je le craignais horriblement, il m'intimidait au point de me rendre stupide en sa présence. Je disais quelquefois à Elisabeth :

— « Je ne m'étonne point que ce monsieur ne me regarde pas; dès qu'il paraît, je suis idiote.

« Un jour, il y avait grand bal chez madame de Brignoles; tout le pays devait s'y rendre. Nous avions projeté, avec mon amie, de nous parer de fleurs naturelles. Je descendis au jardin, et je me mis à parcourir lesbos-

quels pour chercher les plus jolies. J'avais cueilli un gros bouquet et je m'étais assise sur le gazon; je tressais ma couronne, lorsque je vis venir à moi celui dont la présence m'embarrassait toujours. Mon premier mouvement fut de m'enfuir; mais il fallait passer près de lui, je n'osai pas. Je restai donc à ma place, convaincue qu'il ne ferait pas plus attention à moi que d'ordinaire. Il s'approcha, je tremblai au point de laisser tomber mes fleurs.

« — Mademoiselle, me dit-il, avez-vous besoin d'être aidée dans ce joli travail ?

«Oh! mon Dieu! je me rappelle toutes ses paroles! — Il s'assit près de moi.

« — Vous ne me répondez pas. Il est donc vrai que vous me haïssez? Chacun vante votre esprit; et je n'ai pu le connaître encore. Vraiment c'est avoir du malheur.

« Je ne doutai pas qu'il ne se moquât de moi ; je devins plus timide encore, et je baissai la tête en continuant ma guirlande.

« — Toujours le même silence! Vous voir si jolie et vous rendre muette ! C'est peu flatteur pour moi, et il faut que je vous sois bien odieux.

« — Oh ! non, Monsieur, m'écriai-je, mais vous me faites peur.

« — Peur, Mademoiselle ! c'est beaucoup d'honneur pour moi. Et d'où vient cela?

« — Je ne sais... mais j'ai peur.

« — Vous avez cependant bien des motifs de vous rassurer; n'êtes-vous pas entourée d'hommages et de flatteries ? n'entendez-vous pas répéter vingt fois par jour que vous êtes belle et charmante ?

a — Oui ! mais vous ne me l'avez jamais dit, vous.

— Je suis trop fier, Mademoiselle, pour adresser des compliments à une personne qui ne m'honore pas même d'un coup d'œil, et je vous croyais, je vous l'avoue, bien au-dessus de ces fadeurs banales.

« En ce moment, le fil dont je me servais cassa sous mes doigts, et toutes les fleurs se répandirent autour de moi; j'en fus couverte; quelques-unes s'effeuillèrent. Il en ramassa une des plus épanouies et se mit à l'effeuiller aussi.

« — Vous êtes bien jeune, Mademoiselle, reprit-il d'un air mélancolique; vous ignorez la vie et ses déceptions. Vous ne savez pas qu'un homme de mon âge a perdu toutes les illusions du vôtre, et combien c'est peu de chose qu'une existence ainsi décolorée. Vous vous plaignez de mon indifférence. Eh ! mon Dieu ! je suis indifférent à tout, je n'ai plus dans l'imagination un seul désir, plus dans le cœur un seul sentiment qui n'ait été brisé comme cette rose que je brise. Je vis, parce que je vis, sans but et sans espérance. De quel droit serais-je venu flétrir vos pensées enfantines de mon souffle glacé ? Je fuis tout ce que je vois de susceptible d'éveiller mes regrets. Semblable à un ange déchu, j'envie les ailes des séraphins, moi qui ne peux plus quitter la terre. Je ne suis pas méchant, je me sens trop découragé pour cela, je ne suis rien. Vous voyez qu'il n'y a pas de quoi vous effrayer; vous voyez qu'il faut me plaindre et non pas me narguer comme vous l'avez fait jusqu'ici; je suis peu redoutable.

a Pardonnez-moi, Arthur, mais ce langage ignoré de moi, mais cette beauté si noble, si bien d'accord avec ses paroles, mais surtout l'expression de tristesse si profondément empreinte dans tous ses traits, firent sur moi une impression inattendue. J'osai le regarder, et toute

ma frayeur s'évanouit. Il ne me regardait point, lui, il continuait à effeuiller des roses.

« — Oh ! mon Dieu, iMonsieur, murmurai-je tout émue, vous êtes donc bien malheureux?

« Il sourit de nouveau de ce même sourire qui me perçait l'âme comme une flèche.

« — Cela vous étonne, Mademoiselle, qu'on soit malheureux d'être seul au monde, et de ne rien sentir; je le conçois, vous avez seize ans. Tressez vos couronnes, ajouta-t-il en se levant, veuillez m'excuser d'avoir mêlé mes sombres discours à vos préparatifs de fête. Voilà mon emblème à moi.

« Et il ramassa une scabieuse qu'il emporta en s'éloignant.

« Je revins toute rêveuse auprès de mon amie : le soir au bal je portais une garniture de scabieuses et de boutons de roses. Quand il me vit ainsi parée, il s'approcha et me jeta en passant seulement ce mot: Merci ! 'Puis il alla se placer près d'une porte, et il ne bougea plus de la soirée.

« Je ne puis rendre compte de ce que j'éprouvai. Je ne le regardais pas et je le voyais en quelque lieu que je fusse, je sentais ses yeux sur les miens, je frissonnais malgré moi. Je m'éloignais de lui et j'y revenais involontairement. Cette soirée me pèse encore sur le cœur par le souvenir : depuis lors je n'ai pas eu une minute de repos.

« On parlait beaucoup de l'amour violent inspiré par cet homme à une jeune et charmante veuve ; je n'avais pas même écouté ces propos ; de ce moment je les dévorai tous, et je remarquai avec surprise qu'il se montrait très-indifférent à cette passion, si flatteuse pouv lui. La pauvre femme s'en mourait de chagrin. Je crus, simple

et folle enfant, qu'il ne s'en était pas aperçu, et je me résolus à Péclairer là-dessus dès que je pourrais lui parler. L'occasion ne tarda pas à se présenter. On se promenait dans le parc, Elisabeth me donnait le bras; il vint à nous. Nous nous mîmes à causer intimement, et je lui demandai si la certitude d'être aimé d'une femme digne de lui ne le consolerait pas et ne rendrait pas un peu de jeunesse à son âme.

« Il tressaillit et me regarda.

« — Dites-moi cela, repris-je ; j'ai besoin de le savoir.

« — Oui... sans doute... balbutia-t-il, en me regain dant toujours.

« — Eh bien ! soyez donc heureux, car madame de*** vous aime ainsi.

« — Eh ! mon Dieu ! je le sais de reste, me répondit-

« Je revins de mon étonnement.

« — Ce iv'<?st pas cela qu'il me faut ! ajouta-t-il.

« Trois jours après, on annonça qu'un courrier venait d'arriver, porteur de sa nomination à un grade important.

« — Votre ambition est satisfaite, lui dis-je ; l'ambition, c'est un intérêt dans la vie. Ne serez-vous donc pas moins triste?

a — Ce n'est pas cela qu'il me faut, me répondit-il encore, le bonheur n'est pas là.

« Et depuis ce temps il devint mille fois plus mélancolique ; il se mit à fuir le monde, à me fuir surtout. J'en fus blessée, je retournai près de mon oncle.

« Une nuit, il faisait un admirable temps, j'avais ouvert ma fenêtre ; je regardais la lune, le ciel, le feuillage à moitié éclairé et les grandes ombres ; je m'enivrais du parfum des roses, je pleurais sans en connaître la rai-

son. Une pierre tomba auprès de moi ; j'eus peur; mais voyantquetoutétaittranquillejelaramassai. Elle étaitentourée d'un papier sur lequel il y avait seulement ces mots :

«Si vous voulez sauver un malheureux, ouvrez la « porte de votre chambre qui donne sur l'escalier de serti vice et attendez-moi. »

« Suivait son nom de baptême. Effrayée, tremblante, plus de sa douleur que de ma crainte, j'ouvris sans avoir seulement pris le temps de réfléchir. J'attendis ainsi quelques minutes, les yeux fermés, sans oser les lever ni sur la porte ni sur la fenêtre ; enfin ma conscience se réveilla, je sentis que je faisais mal, je courus à la porte et je la refermai au verrou. J'entendis monter doucement, mon cœur battait à m'étouffer. Il arriva, et trouvant la porte close, il frappa un coup si léger que je ]e devinai plutôt que je ne l'entendis. Je ne quittai pas ma place; il frappa de nouveau, je ne répondis pas davantage. Il y eut un quart d'heure de silence pendant lequel je ne respirais pas ; ses sanglots étouffés arrivèrent à mon oreille. Il pleurait!... Que vous dirai-je ? Je tremblai qu'on ne l'entendît, l'appartement de mon oncle était si près (on m'avait donné celui de ma tante) ! Je me sentis surtout brisée de sa souffrance, j'hésitai longtemps, j e combattis. . . Je finis par ouvrir ! »

En ce moment, la comtesse et Arthur jetèrent tous les deux un cri déchirant. Léonie, qui pendant ce long récit avait été obligée de s'interrompre plusieurs fois, tant sa faiblesse était grande, se trouva presque mal. Arthur ne se connaissait plus de fureur ; sa mère, écrasée sous le poids de ses larmes, semblait avoir perdu la raison.

— Son nom ! criait le malheureux jeune homme, son nom! Oh! Léonie, revenez à vous, et apprenez-moi son nom I

la.

Léonie revint à elle, et prononça d'une voix faible :

— « Je ne vous le révélerai jamais, mon cousin : car je ne veux pas que vous me vengiez. J'ai seulement désiré vous faire connaître les raisons qui m'avaient éloignée de vous. J'ai cédé à la plus puissante des séductions, celle de se savoir nécessaire à la vie d'un homme de ce caractère, d'un homme qui semblait jeter loin de lui avec tant de dédain l'amour des autres femmes et les hochets de la fortune. Maintenant j'ai la certitude qu'il m'a trompée, que tout cela n'était qu'un jeu; et je meurs, parce qu'il n'est pas digne de moi, et que je ne suis pas digne de vous. »

Le comte, resté enseveli dans ses pensées pendant toute cette scène, se leva lentement et s'approcha de sa nièce :

— J'ai promis à mon frère mourant de servir de père à cette orpheline qu'il me confiait ; j'ai promis que ;na maison serait la sienne, que mon fils serait son protecteur, et, quelque chose qui arrive, je tiendrai mon serment. Arthur doit renoncer à vous, Léonie; mais comme il est homme d'honneur, il remplira l'engagement que je prends ici de vous donner la moitié de ma fortune en dot. Maintenant, le nom de cet homme : il vous épousera, sans qu'il soit besoin de l'y contraindre.

La physionomie mourante de Léonie se ranima à cette proposition ; elle essaya de se lever et de joindre les mains en signe d'actions de grâces.

— Il est trop tard, murmura-t-elle.

Quelques heures après elle expira sans avoir repris connaissance.

La fureur d'Arthur ne connaissait pas plus de bornes que son désespoir. Il se jeta sur ce corps inanimé avec des cris qui déchiraient le cœur de sa mère.

— Je saurai son nom, s"écria-t-il, et je le tuerai, cet infâme qui a détruit le bonheur de ma vie, qui a tué mon seul amour. Ma mère ! ma mère ! Son nom ! Oh ! par pitié, dites-le-moi !

Et il baisait frénétiquement les mains de sa cousine. 11 s'aperçut qu'elle serrait entre ses doigts un papier chiffonné ; plus prompt que la pensée, il s'en empara. La comtesse voulut le lui arracher, il n'était plus temps. Voici ce qu'il contenait :

« Hélas ! il n'est que trop vrai, ma pauvre enfant, mon frère se marie. J'ai été frappée hier comme de la foudre. Il est venu ici, où, après bien des phrases, il m'a avoué ce que je regarde comme une mauvaise action, en me •chargeant de t'y préparer. Votre manque de fortune à tous les deux est la raison qu'il m'a alléguée. — Je trouve un grand parti, a-t-il ajouté ; elle est fiancée à son cousin ; il faut de la raison, et, malgré mon amour pour elle, je sens que notre bonheur mutuel exige une rupture. Je lui écrirai, mais elle a dû le pressentir déjà. Elle ne m'a plus rencontré dans le monde, j'ai fui à dessein les occasions de la voir. — Je savais combien tu avais été blessée de cette indifférence, je lui en avais fait des reproches, le motif ne m'en est que trop expliqué maintenant ! Pauvre amie, prends courage. Je ne puis pardonner à mon frère sa conduite, je ne puis lui pardonner surtout de m'avoir prise pour confidente d'une intrigue aussi basse. Je voudrais voler vers toi, je ne le puis, hélas! Croîs-moi, avoue tout à ta tante, elle arrangera les choses pour le mieux. Oh ! je n'aimerai jamais un homme, puisqu'ils sont ainsi ! Il avait tant juré que tu deviendrais sa femme ! Aie du courage, encore une fois, Dieu te secourra; mais nous sommes bien malheureuses toutes deux !

Page 1