‹ Le fruit défenduChapitre 5 sur 11 · UN MARIAGE · texte numérisé non relu

UN MARIAGE

moi, pouvait en être l'objet. Je l'avais perdue de vue un instant pour m'occuper des arrivants; je cherchai à la retrouver, elle n'était plus dans la chapelle. Appuyée contre la colonne , elle dévorait du regard cet homme qui l'abandonnait sans doute ; je la suivis. La messe commença.

De temps en temps l'infortunée se tordait les bras, et murmurait tout bas.

— Pitié, mon Dieu !

Tout à coup, pendant l'évangile, elle me prit le bras.

— N'est-ce pas, répéta-t-elle fort vite, n'est-ce pas que ce n'est pas vrai ? Oh ! réveillez-moi, je rêve, c'est un horrible cauchemar! réveillez-moi, ou je n'y résisterai pas : je n'ai plus de force. »

J'ouvrais la bouche pour la consoler, la soutenir par des paroles de religion, lorsque les mariés s'approchèren de l'autel.

— Oh ! taisez-vous, taisez-vous, il va refuse?, j'en suis sûre. »

Toute son âme passa dans ses yeux ; elle écouta la demande du prêtre, elle écouta la réponse du jeune homme, comme un criminel sa sentence ; il hésita, parcourut encore l'enceinte, puis il prononça fermement :

« Je le jure. »

Oh! si vous eussiez vu la pauvre victime ! Un tremble* ment général la saisit. Elle serait tombée si je ne l'eusse soutenue, et elle jeta un cri ! un cri qui retentit encore à mon oreille ! Il fit retourner vers elle tous les fidèles. Lui, il fit un pas de notre côté ; un homme âgé, son père sans doute, le retint; il mordit sa lèvre de manière à en faire sortir du sang. Chacun s'empressait autour de la malade ; comme cela est d'usage, il y avait beaucoup

de curieux et peu de gens vraiment utiles. Nous la transportâmes dans la sacristie ; les secours de Fart lui furent prodigués, on appela un médecin. Elle ne reprit pas connaissance.

Rien n'indiquait ni son nom ni son adresse ; on ne savait où la conduire, lorsque la noce arriva pour signer au registre. A ce moment, elle se releva. Sa taille légère et gracieuse se dessina tout entière, ses cheveux détachés voltigeaient autour de son visage, elle courut vers les époux. Chacun frémit : quand elle les vit entrer, sa main se porta en avant, elle la posa sur la poitrine de Fofficier, aussi pâle qu'elle, et presque aussi agité. Ses yeux, fixes jusque-là, prirent une expression d'amour, de bonheur, de dévouement impossible à dépeindre; elle le retint comme cloué à l'endroit où il était debout.

a Alfred ! dit-elle, pardon ! c'est la dernière fois ! »

Puis ses traits perdirent leur mobilité, et elle tomba de toute sa hauteur sur le pavé.

Je laisse à penser quelle fut l'agitation des deux familles. La jeune mariée pleurait, les conversations à voix basse se faisaiententendre ; on la consolait, et personne ne quittait du regard la pauvre femme, que quelques gens charitables soignaient. Lui, incapable de voir ni d'entendre, s'était jeté dans les bras d'un ami. Cette scène était déchirante. La convenance m'obligea à me retirer; mais je restai àla porte de l'église. Les parents de la fiancée en sortirent les premiers avec elle, ensuite Alfred et son père ; et enfin, un instant après, sa maîtresse, qu'on porta dans un des plus beaux hôtels de la rue de Provence.

Je voulus connaître la suite de cette aventure. Le nouveau ménage, après quelques semaines de froideur, se

Page 1