UN MARIAGE
raccommoda et brilla dans les cercles les plus élégants. Quant à elle, on apprit qu'elle était complètement folle, et que son mari, après avoir fait prononcer une séparation juridique, l'avait enfermée dans unemaisonde santé, Pauvre femme ! je ne l'oublierai jamais !
— Oh ! mon père, entendez-vous le bruit de la cascade, comme il est effrayant ! elle roule des arbres que le vent a abattus. Hélas ! une tempête se prépare. Allons-nous donc encore être environnés par les eaux ?
— Ayez confiance en Dieu, ma fille, il ne permettra pas que deux fois la pauvre cabane du pasteur soit attaquée par l'orage, il nous préservera : je mets toute mon espérance en lui.
— Il me semble que lady Grâce n'est pas encore rentrée. Comment mistriss Fool peut-elle la laisser au bord du torrent par un temps semblable? Restez seul un instant, mon père, je vais la chercher. Hélas ! l'insensée ne s'aperçoit pas des ravages de l'ouragan.
La jeune fille ouvrit la porte.
ce Oh ! comme les vapeurs s'abaissent, on n'aperçoit plus le lac, et cependant on entend le mouvement de ses vagues. Mon père, mon père, ne sortez pas. »
Au moment où Maria franchissait d'un saut léger l'espace qui la séparait du Giesbach, elle fut arrêtée dans sa course par un homme enveloppé d'un vaste manteau. Elle tressaillit.
— Ordener ! s'écria-t-elle avec l'accent de la joie. ~ Me voilà, ma chère * i'ai pensé que cette nuit
vous pourriez avoir besoin de moi. Où est lady Grâce ?
— Toujours sous le berceau, j'allais la chercher ; venez. Mais je Faperçois. Infortunée ! comme elle marche avec peine ! rentrons, vous savez qu'elle n'aime pas qu'on trouble ses rêveries.
L'homme que Maria introduisit dans la chaumière présentait Fidéal de la beauté. Sa taille élevée et bien prise était pleine de souplesse ; ses traits offraient la régularité la plus parfaite, l'expression en était triste, même sévère; mais lorsque son sourire animait son noble visage, il était irrésistible ; ses charmants cheveux noirs ornaient son front bruni par le soleil. Son costume était celui d'un chasseur des Alpes; un beau chien de montagne le suivait, et à son entrée dans l'appartement il s'installa près de la fenêtre comme un habitué de la maison.
— Soyez le bienvenu, mon cher Ordener, dit le vieux ministre, vous venez encore nous apporter vos généreux secours ; j'aime à croire que nous n'en aurons pas besoin.
— Je l'espère, monsieur Sarner; mais les éclairs deviennent bien forts et le tonnerre commence à se faire entendre. Cette nuit ressemble à celle où je fus asseï heureux pour vous sauver la vie.
— Voici lady Grâce, interrompit vivement Maria.
Et elle courut au-devant d'une femme dans la fleur de la jeunesse et de la beauté; son regard fixe annonçait qu'elle avait perdu la raison. Elle ressemblait à une magnifique statue de marbre; elle était si touchante et ai malheureuse qu'elle arrachait des larmes.
— Pourquoi rentrer si tard, lady Grâce ? Pourquoi rester ainsi exposée aux accidents qui arrivent sans cesse dans ces contrées?
2*2 Elle ne reçut pas de réponse, la malade avait toute
son âme dans ses yeux ; ils étaient fixés sur Ordener, et semblaient demander une marque de souvenir. Il s'approcha d'elle, lui prit la ma'in et lui fit de tendres reproches sur son imprudence.
— J'ai vu ma mère, dit-elle en souriant, elle était près de moi, elle m'a promis aussi que je la rejoindrais bientôt, que je reverrais le séjour de mon enfance : j'en ai oublié le nom, je ne sais pas s'il en a un, il est cependant si beau ! Vous ne me quitterez pas, vous, n'est-ce pas, vous viendrez voir ma mère ?
— Il n'y a pas d'espoir, s'écria le chasseur en se tournant vers la gouvernante ; qu'a dit le médecin
— Il est assez rassurant : une forte crise peut, dit-il, lui rendre sa tête; je la crains et je la désire.
Elle voulut entraîner son élève.
— Non, non, je reste ici, je suis bien près de lui et d'elle aussi. Comme son costume est joli! qu'elle est fraîche ! quelles belles tresses blondes ! et son chapeau de fleurs ! Elle rit ; oh ! qu'elle est heureuse de rire, je ne ris plus depuis que j'ai vu son sang, depuis que mes habits en sont tachés ! Du sang ! du sang! le voilà c'est
celui de ma mère.
Elle resta immobile, ses traits se contractèrent, et son expression égarée indiquait seule qu'elle vivait encore.
L'orage était alors dans toute sa force, un éclair terrible illumina la chambre, et la foudre tombant avec un fracas épouvantable, frappa un des pins les plus élevés. On l'entendit rouler dans la cataracte, il fit longtemps retentir les échos du bruit de sa chute, enfin il arriva au lac et se perdit dans ses eaux.
A ce Coup imprévu, la jeune Anglaise était tombée sans connaissance dans les bras d'Ordener. Le pasteur et sa fille étaient prosternés. Mistriss Fool restait anéantie.
Revenus à eux ils prodiguèrent leurs soins à Grâce, qui fut plusieurs heures évanouie : enfin, ils la rendirent à elle-même.
— Où suis-je ? dit la malade ; quelle est cette jeune fille ? Ah ! ma bonne, où est ma mère, il y a bien longtemps que je ne l'ai vue ? je me souviens, hélas ! je l'ai perdue ! depuis ce temps ma pauvre tête a été bien dérangée. Où m'avez-vous conduite ? quel est le bruit que j'entends ? Cet homme ! je le connais, je le connais depuis longtemps, je l'ai vu dans cet autre monde d'où je viens. Répondez, .parlez-moi.
Brigitte versait des larmes de joie, elle baisait les mains de sa maîtresse, elle ne pouvait prononcer un mot. Maria s'avança.
— Milady, vous êtes en Suisse; ce bruit qui vous inquiète est celui du Giesbach, près duquel est située notre chaumière. Mon père et moi nous sommes heureux de vous y recevoir.
— Merci, gentille enfant, votre douce voîx m'est familière, votre nom m'est inconnu ; il n'y en a qu'un seul dont je me souvienne, c'est Ordener ; il me semble qu'il est dans mon cœur avec celui de ma bien-aimée mère. Savez-vous que j'ai vu cette mère chérie, victime de la maladresse d'un garde-chasse, tomber dans mes bras, percée d'un coup mortel ? C'était mon seul soutien sur la terre : comment voulez -vous que j'eusse pu résister ?
— Reposez-vous, milady, reposez-vous, nous allons vous laisser libre. Avec quel plaisir, maintenant que vous me comprenez, je vous répète : A demain.
Elle entra timidement dans la pièce commune, et ouvrit une porte cachée par une antique couverture.
— Voilà votre chambre, Ordener ; ne vous abandonnez
pas à vos tristes idées, je pense que vous me laisserez Brave pour gardien.
Le chasseur prit sans lui répondre la lumière qu'elle lui présentait. Au moment où il vit retomber la tapisserie, il se retourna, sembla se souvenir qu'elle était près de lui, et d'un geste de la main il lui dit adieu.
La jeune fille s'était installée sur une chaise. C'était son modeste lit qu'elle avait donné à l'étranger. Elle réfléchit un instant sur les événements de la journée, remercia Dieu d'avoir épargné son père, et s'endormit heureuse de l'idée qu'Ordener sommeillait dans ce lieu, où tant de fois elle avait songé à lui.
Au lever de l'aurore, elle fut réveillée par le bruit qu'il fit en entrant.
— Déjà levée, Maria ? à peine fait-il jour !
Elle rougit en pensant qu'elle allait dire un mensonge.
— J'ai affaire, je dois aller à Brientz. Mais vous, déjà prêt à partir; vous retournez dans vos glaciers. Lady Grâce vous demandera : que lui dirai-je ?
— Dites-lui qu'il faut que je la fuie, que je dois habiter les rochers sauvages, les pics inaccessibles, et ce n'est pas l'existence qui lui a été promise. Au revoir.
Elle le suivit jusqu'au pont jeté sur la cascade. Là ils se séparèrent; elle l'entrevit longtemps entre les arbres, et lorsqu'elle ne l'aperçut plus, elle entendit encore les aboiements joyeux de Brave, qui semblait remercier son maître de lui avoir rendu la liberté.
Après avoir vu son père, elle passa chez la malade, dont la première question fut pour Ordener.
« Il est parti, il reviendra dans quelques jours, » ce fut toute sa réponse.
Grâce n'eut pas l'air de l'avoir comprise, mais chaque matin elle allait s'asseoir à sa place favorite. De là on dé-
couvrait Brientz, son lac, et les coteaux qui l'entourent; elle chantait avec Maria, elle voulait apprendre la langue du pays et ces charmantes romances suisses qui font tant de plaisir dans les Alpes. Maria, élevée avec soin par son père, parlait assez bien l'anglais. Leurs entretiens se se terminaient par cette question :
« Est-ce aujourd'hui qu'il arrivera ? »
Enfin il parut au haut de la montagne ; il descendait lentement, son chien était déjà près des jeunes filles et les caressait.
11 resta une semaine à la chaumière, y revint plusieurs fois, et à chaque voyage il aima lady Grâce d'un amour plus profond. Ils faisaient ensemble de longues promenades dans les environs ; de puis plusieurs mois ils se voyaient, et cet amour n'était un mystère pour personne.
Maria ne les accompagnait pas dans leurs excursions, son père semblait être l'unique objet de sa pensée : cependant elle changeait à vue d'œil; sa gaietb naguère si vive s'était évanouie. Bonne pour tout le monde, elle s'était attachée tendrement à la belle étrangère, il n'y avait pas d'heure où elle ne lui procurât quelque surprise, où elle ne la comblât de nouvelles prévenances.
Ordener était parti depuis plusieurs jours et ne revenait pas. Grâce était inquiète, et le disait à chaque instant; Maria souffrait en silence. Enfin, le tempérament épuisé de son amie ne put soutenir cette incertitude; elle succomba, et en peu de moments la maladie fit d'effrayants progrès ; bientôt sa vie et sa raison furent de nouveau en danger. La jeune Suisse était désespérée. Après une nuit déchirante, elle entra tout à coup dans la chambre de son père.
« Ne soyez pas tourmenté, lui dit-elle, je pars, je serai ici après-demain. »
Et sans attendre la réponse, elle s'élança hors de la cabane.
Elle gravit péniblement la montagne ; arrivée au sommet, elle cherche vainement une route, il fallait la frayer : l'amitié, le désir de soulager un être souffrant lui donnèrent du courage. Elle descendit à travers mille dangers, et après une longue marche, elle se trouva dans la vallée près de Meringen et du Reichembach; là elle demanda à un pâtre le chemin duFinster-Horn. Elle savait que là se trouverait le chasseur intrépide.
— Vous allez au Finster-Horn? jeune fille. Voyez-vous ces pics élevés qui bornent l'horizon ? distinguez-vous les cimes couvertes de glaces de la Jung-Frau? Eh bien ! c'est là que vous devez aller; en aurez-vous la force ?
— Si loin ! N'importe, Dieu m'aidera : c'est une bonne action.
Elle remercia le berger, et commença à monter le Sheidek.
On était alors à la fin de septembre, époque à laquelle les orages sont les plus fréquents et les plus dangereux en Suisse. Elle rencontra au quart de sa course un homme qui conduisait un mulet. Il reconnut à son costume qu'elle était de Brientz. Les chanteuses de cette petite ville sont les plus renommées de PHelvétie ; il la pria de lui apprendre une romance de son pays, et lui offrit pour récompense de la prendre sur sa monture. Elle accepta, et son conducteur la déposa saine et sauve au Grindelwald.
Les derniers rayons de l'astre du jour éclairaient encore les pointes de la Jung-Frau. Ces neiges éternelles ressemblaient à une mine de rubis. Éblouie, Maria s'arrêta un instant pour comtempler cette scène sublime d'un coucher du soleil dans les Alpes. Les chalets qui
l'environnaient se remplissaient de bestiaux, les bergers les rappelaient avec les mélodieuses cornes dont ils tirent des sons ravissants. Les voix touchantes des villageoises s'unissaient à celles des jeunes garçons ; tous célébraient de concert les beautés de leur magique patrie.
Bientôt le sujet de son voyage se représenta à l'imagination de la jeune pèlerine. Elle sollicita l'hospitalité dans la première maison du hameau. On la reçut sans lui demander où elle allait, sans chercher à connaître la fin de sa route. Le lendemain elle s'informa du chemin qu'elle devait prendre : on le lui indiqua.
Que de peine elle eut à gravir cette montagne presque inaccessible J Vers le soir elle croyait approcher du but, lorsque, en fevant les yeux, elle aperçut, bien élevé au-dessus d'elle, sur un pic isolé, un homme qu'elle pouvait à peine distinguer. Elle crut néanmoins reconnaître celui qu'elle cherchait. Elle touchait presque au terme, lorsqu'un bruit effroyable la fixa à sa place ; elle se retourna spontanément et jouit du spectacle si terrible et si majestueux de la chute d'une avalanche tombant dans les gouffres immenses qui entourent la Jung- Frau ; et il se passa longtemps avant que Maria pût se remettre de son effroi.
Ordener était debout, suspendu presque sur l'abîme, appuyé sur son fusil ; Brave était à ses pieds. La jeune fille, en reconnaissant sa position dangereuse, poussa un cri de terreur qui amena le chien près d'elle ; son maître le suivit et déjà s'informait du sujet d'une visite si extraordinaire. Maria se soutenait à peine.
« Lady Grâce est à la mort ! votre présence seule peut la sauver. Adieu; consolez mon père pour moi? Je ne saurais aller plus loin. »
Le chasseur la chargea sur ses épaules robustes et la descendit à moitié évanouie jusqu'au glacier Rose. Elle ne s'y opposa pas, elle était accablée par la fatigue. Une heure de repos au Grindelwald lui rendit un pou de forces.
« Allez et hâtez-vous ! dit-elle à Ordener, il y va de sa vie. Je ne pourrais vous suivre; laissez-moi ici, j'arriverai bien seule. »
Malgré son impatience et ses prières, il ne la quitta pas, et tous les deux se trouvaient le lendemain soir au Giesbach.
Le vieux pasteur pleurait déjà sa fille chérie ; en la revoyant il ne put la gronder de son héroïsme, il était tout à la joie de l'embrasser. Dans ce moment mistriss Fool entra.
— Comment va-t-elle, lui dirent-ils tous à la fois ?
— Mal ! son moral est attaqué ; son âme a été mise à de trop vives épreuves depuis deux ans. Ordener, ajouta-t-elle, je dois vous parler avec franchise ; lady Grâce vous aime, et cet amour est la cause de ses souffrances. Elle est née avec une tête ardente, l'imagination la plus exaltée et le cœur le plus profondément sensible qui fut jamais. Elle y joint une complexion faible et délicate. En voilà plus qu'il n'en faut pour être malheureuse. Vous savez tous quel premier chagrin l'accabla : je l'amenai ici pour la rétablir, elle y a trouvé de nouvelles douleurs. Si vous ne la sauvez, Ordener, elle est à jamais perdue.
Pendant ce temps, le chasseur était resté la tête cachée dans ses mains. Il se leva :
ce Maria, dit-il, c'est à vous que je veux répondre, suivez-moi. . . »
Ils sortirent ensemble. Le ciel était pur, la lune bril-
lait et éclairait la cascade comme une nappe d'argent. Ils s'assirent près l'un de l'autre.
« Maria., je suis Anglais, je suis né dans une classe distinguée. Je fus riche, je fus aimé ; j'ai été trompé par les hommes, trahi par les femmes. Accablé de malheurs, j'ai quitté ma patrie et mon nom pour m'ensevelir dans les Alpes. Depuis deux ans je vivais de ma chasse, j'habitais un antre ; depuis deux ans je n'avais vu d'autres êtres que les chamois, les aigles des montagnes et des bois, lorsque le hasard me conduisit près de vous. Je fus assez heureux pour vous sauver. Votre innocence me toucha, je m'attachai à vous, à votre respectable père, dont les vertus me réconciliaient presque avec le genre humain. Je me disais qu'en vous fréquentant, je ne me préparais pas de ces chagrins affreux qui m'ont réduit à fuir mes semblables. Je vous aimai comme une sœur. Votre naïve gaieté, la conversation du pasteur ramenaient le calme dans mon âme. Lady Grâce est venue, elle a tout détruit. Cette langue maternelle, cette langue chérie, dans une si jolie bouche, commença l'enchantement, son infortune l'acheva. Je l'adorai folle, je l'adorai lorsque la raison lui fut rendue, et je ne m'en aperçus que lorsqu'il ne fut plus temps d'y remédier. Je devinai son penchant pour moi, et je m'échappai. Vous êtes venue me chercher ; maintenant ma vie est un mystère qu'il ne m'est pas permis de dévoiler, la seule chose que je puisse vous dire, qu'il faut que vous sachiez, c'est, c'est que je ne suis plus libre je suis marié »
Maria serait tombée s'il ne l'eût soutenue.
o Oui, reprit-il, je suis marié. Il m'est défendu de penser au bonheur, si ma passion pour Grâce est au comble, l'honneur m'ordonne d'y renoncer; mais je ne lui donnerai pas le coup de la mort en lui avouant la
triste vérité. Que ce soit vous, Maria, qui remplissiez cette tâche douloureuse; une femme sait toujours adoucir ce qu'elle dit de pénible. Cachez-lui que je suis près d'elle, je ne dois plus la revoir. Oh ! mon ^ amie, si vous pouviez lire dans mon cœur, si vous pouviez vous faire une idée des tourments qui le déchirent, s'il m'était permis de soulever le mystère qui m'entoure!.. Non, non !... Oh! Maria! les nuages s'amoncellent, la lune se cache,^demain ne se passera pas sans un orage; alors je jouirai du deuil de la nature, de son bouleversement : il me semble que sa tranquillité est une injure. Je ne veux plus vous retenir, allez, dissimulez jusqu'au matin ma position à mistriss Fool, elle pourrait ne pas être maîtresse d'elle-même. Pauvre enfant ! reposez-vous, vous devez en avoir bien besoin. »
En entrant dans la chaumière, elle reconduisit son vieux père à sa chambre, et sans chercher à voir la malade, elle se jeta sur son lit et dormit quelques heures. De bonne heure elle trouva Brigitte qui l'attendait:
— Eh bien ! lui dit-elle, je me suis échappée un instant, elle, dort ; je viens savoir la réponse.
— Je n'ai que deux mots à vous dire, ils renferment toute leur destinée : il est marié ! »
On entendit du bruit dans la chambre de lady Grâce, elles y volèrent et la trouvèrent sans connaissance sur le parquet. On la portadans son lit, et un enfant, qui venait quelquefois à la chaumière, fut dépêché à Brientz pouï avoir un médecin. Il ne se fit pas attendre; elle avait repris connaissance, mais ne parlait pas. Dès qu'il l'eut vue, il déclara qu'elle n'avait plus que quelques heures à vivre. Ordener était présent, il ne versa pas une larme. Muet comme son amante, il tenait sa main ; ils se regar-
daient, leurs cœurs s'entendaient, et tout ce qui les entourait n'était plus rien pour eux.
Le pasteur entra ; il exhorta la malade à songer à son salut, lui parla beaucoup de la bonté de Dieu qui pardonne, et lui donna sa bénédiction qu'elle reçut religieusement. Maria était assise dans un coin. Grâce lui fit signe d'approcher : elle prit les ciseaux qui pendaient après une chaîne d'argent à la ceinture de la villageoise, et dénouant ses longs cheveux blonds, montra qu'elle voulait qu'on les lui coupât. Maria hésitait, son amie joignit les mains et lui adressa un regard suppliant; le sacrifice fut consommé. La mourante en détacha deux mèches, en donna une à sa gouvernante, l'autre à Maria, et remit le reste sur les genoux d'Ordener. Sa tête s'appuya insensiblement sur son épaule, on croyait qu'elle dormait. Les yeux fixés^sur le pâle visage du chasseur, elle ne semblait plus appartenir à ce monde.
Tout à coup Grâce se souleva, lui montra du doigt le ciel, et retomba avec un sourire de bonheur sur les lèvres. Maria s'aperçut la première qu'elle n'était plus; elle voulut entraîner Ordener. Il s'attacha à son corps et aucune force ne pût l'en arracher. La tempête qu'il avait prédite s'éleva : alors il déposa un long baiser sur le front de celle qui l'avait tant aimé, et après l'avoir longtemps admirée, il s'éloigna à grands pas.
Le tonnerre et les éclairs étaient dans toute leur horreur. Maria, retirée près de son père, entendait par intervalle des gémissements; elle se leva et ouvrit la porte. Quelle terreur la saisit lorsqu'elle aperçut Ordener se promenant avec la plus grande agitation.
«Dieu! Dieu, si jamais tu exauças les vœux d'une de tes créatures, ne m'épargne pas; lance ta foudre, pourquoi m'as-tu créé? pour souffrir ici-bas tous les tour-
ments de Fenfer. Je porte malheur à tout ce qui m'aime ; je suis marqué de ta malédiction. Retire-moi de ce monde, tout-puissant Seigneur, et puisque tu me défends d'attenter à ma vie, arrache-moi ce triste présent. »
Malgré la pluie qui tombait avec la plus grande violence, Maria s'était précipitée à genoux; elle suppliait le ciel de ne pas écouter les désirs de l'insensé, de ne frapper qu'elle, d'épargner cet être qu'elle adorait et pour qui elle s'était dévouée. Les vœux de l'innocence furent entendus ; l'orage se détourna.
Elle s'approcha alors du chasseur. En la voyant, un mouvement convulsif renversa ses traits.
« Maria, nous ne nous retrouverons plus que dans l'éternité ; je rentre dans ma solitude absolue, j'y attendrai la mort que je demande et que j'appelle. Pensez à votre ami malheureux, priez pour lui avec votre vieux père. Si quelquefois un souvenir céleste m'apparaît, ce sera le vôtre, se sera celui d'un ange qui est là-haut et qui me voit. Adieu ! adieu, Maria! adieu... pour jamais ! »
Il approcha, la serra sur son cœur avec une affection fraternelle, et s'éloigna sans se retourner.
Brave le suivait.
Il le renvoya.
« Va, lui dit-il, va près de Maria, je ne veux plus être aimé de personne. »
Le chien se coucha aux pieds de celle à qui il était ainsi légué. Elle écouta longtemps le bruit des pas qui s'éloignaient, et lorsqu'elle ne les distingua plus, elle reprit machinalement le chemin de la maison en répétant:
« Pour jamais! »
Plusieurs années après, mistrissFool était retournée en Angleterre avec les gens de lady Grâce, lorsqu'ils lui eurent rendu les derniers devoirs.
Fidèle à son premier amour, Maria avait refusé de se marier. Elle avait perdu son père, et habitait seule avec Brave la demeure du Giesbach.
Chaque jour elle visitait le tombeau de son amie, elle y avait gravé ces mots :