‹ Le fruit défenduChapitre 7 sur 11 · ELLE AIMA ET MOURUT · texte numérisé non relu

ELLE AIMA ET MOURUT

et les fleurs de la saison couvraient ce simple monument.

Un soir elle entendit un bruit violent dans la cascade; elle crut que c'était un pin détaché de la roche par les années. Le chien aboya cependant d'une manière plaintive qui retentit jusqu'à son cœur.

Le lendemain des voyageurs lui apprirent que les pêcheurs avaient rapporté le corps mutilé d'un homme tombé dans la cataracte ; à ses habits on l'avait reconnu pour un chasseur de chamois.

Maria ne prononça pas une plainte, elle avait tant souffert, que ce dernier malheur ne l'abattit pas. Elle éprouva une joie mélancolique en découvrant que du moins son Ordener ne s'était pas suicidé. Le pont de bois était enfoncé ; un manteau y restait attacha elle le reconnut et s'en empara. Que de fois on l'aperçut immobile à cette place où tout ce qu'elle aimait dans le monde avait disparu et avec quel frémissement elle se représentait ce beau visage, ces traits adorés, défigurés par une mort affreuse ! Alors elle priait, elle conjurait le ciel d'accorder miséricorde à celui qui, en la quittant, avait prononcé cet arrêt terrible :

« Pour jamais !.... »

Pendant une de ces nuits d'été, si délicieuses, sous le beau ciel de la France, un jeune chevalier enveloppé dans son large manteau, se promenait silencieusement au pied d'une tour élevée. Quelques cabanes éparses l'entouraient. Depuis un instant les dernières lumières étaient éteintes, la lune se levait, et l'impatience du jeune homme augmentait à chaque minute. Enfin, une figure voilée se montra sur le sommet de la tour. Elle porta lentement ses pas jusqu'au bord du rempart, et après s'être inclinée comme pour s'assurer qu'elle était seule,elle commençaune prière dansunelangueinconnue.

L'étranger l'écoutait religieusement, et lorsqu'elle se fut retirée, il lui semblait qu'il l'entendait encore. En se retournant, il aperçut la joyeuse figure de son écuyer, qui le suivait depuis un instant sans qu'il s'en doutât.

— Eh bien ! Monseigneur, lui dit-il, le voilà donc découvert ce secret ; le but de ces excursions nocturnes )st enfin connu, et c'est une intrigue d'amour qui retient jloger de Lusignan au moment où l'Europe le réclame, où un trône l'attend.

— Qu'as-tu dit, malheureux? mon nom ! mon nom ! qu'il ne t'arrive jamais de le prononcer, tu sais que je ne suis plus de ce monde. Garde-toi de scs^pçonner

Fange que tu viens d'entrevoir. Elle ignore mon existence, je ne lui ai jamais parlé... D'ailleurs, ce ne peut être une mortelle!...

— Et qui pensez-vous donc que cela soit ? Est-ce que ces mécréants Sarrasins vous auraient ensorcelé de leurs maudits contes ? Croiriez-vous aux esprits follets, ou les légendes de votre aïeule Mellusine vous tourmenteraientelles Timagination ? Ce serait une suggestion du diable, et un novice de l'ordre du Temple ne doit pas être sous son influence.

— Mauvais plaisant! écoute, et tu me jugeras. En revenant, il y a un mois de Lusignan, je passai par Berruges. Cette vieille tour frappa mes regards ; les anciennes romances sur la fée qui l'habite excitèrent ma curiosité. Je questionnai le premier paysan venu. Quel fut mon étonnement, lorsque avec toute la bonhomie de l'ignorance, il m'assura que mon aïeule la magicienne avait repris possession de son ancienne demeure, que depuis plusieurs nuits elle apparaissait sur la plate-forme, et qu'après avoir prononcé des paroles consacrées, elle s'évanouissait dans les airs. Il m'assura même que le vicomte de Châtellerault avait été témoin du prodige et s'était retiré avec crainte. Tu connais mon humeur aventureuse, tu sais comment nous avons été élevés par notre vieille nourrice Marguerite, et que ni mes campagnes en Asie, ni les infortunes de ma famille n'ont pu me guérir de l'amour du merveilleux. Te souviens-tu avec quel respect on nous entretenait de cette fondatrice de notre maison, de cer*s mystérieuse fée, qui, dit-on, vient pleurer et gémir à la porte du manoir, toutes les fois qu'un malheur nous menace, ou que le chef des Lusignan est près de mourir? Hélas! dans la nuit qui vit périr mon père, les vassaux jurèrent

qu'ils l'avaient entendue ; jeune encore, je le crus comme eux; à présent je ne sais pas si j'en suis tout à fait désabusé. Tu conçois donc que le récit du pâtre m'intéressa vivement. Je voulus m'assurer de la vérité, je veillai ici plusieurs nuits ; la première fois j'y fus conduit parla curiosité, depuis lors un charme secret m'y attire. Je suis tenté de l'attribuer au pouvoir surnaturel de celle que tu viens d'apercevoir.

— A merveille, Monseigneur ! si je ne craignais de vous offenser, je vous dirais qu'il n'y a ici d'autre enchanteur que l'amour, et que les beaux yeux de la mystérieuse inconnue sont près de vous son seul talisman.

— Je le saurai demain, je veux pénétrer dans la tour, je veux en visiter l'intérieur, que les paysans n'ont pas osé examiner. Je saurai à quoi m'en tenir ; et si ce n'est qu'une mortelle, de par le ciel, c'est la plus belle des femmes ! Mais j'entends les accords d'un luth ; écoute, Olivier, elle va chanter, et tu me diras si une semblable voix n'est pas celle d'une fille des Génies. »

L'inconnue chanta un virelai, puis tout fit silence; les deux auditeurs, sans se parler, reprirent, comme de concert, le chemin du village.

Le lendemain Roger se promenait seul sur un des charmants coteaux qui avoisinent la Boivre. Fatigué de la chaleur, il s'endormit au bord d'une fontaine, au milieu d'un bois touffu. Au moment où il se réveilla, il aperçut à travers les arbres les plis flottants d'une robe blanche; il se leva pour la suivre, et malgré ses recherches, il ne put la découvrir.

— C'est Mellusine, c'est elle ! elle veillait sur mon sommeil ; bienfaisante fée, quand pourrais-je te voir? »

Un sourire effleura les lèvres du beau Roger. Il y avait dans sa physionomie un mélange de malice,

d'incrédulité et d'attendrissement qui ne pourrait être rendu. ïi erra le reste du jour, attendant la nuit avec impatience. Enfin elle parut. Minuit sonnait lorsque, armé de sa bonne épée, une lanterne cachée sous son manteau, il arriva près de la tour. Il approcha avec émotion de la petite porte : quelque chose lui disait que ce moment allait décider du sort de sa vie. Il éprouva de la difficulté à ouvrir, enfin il se trouva à l'entrée d'un grand vestibule. Les armes de sa famille étaient sur le faîte. Il les contempla longtemps, hésitant à aller plus loin. Une force irrésistible le poussa vers un escalier en face de lui. Il montait doucement ; le bruit de ses pas retentissait sous les voûtes antiques et en troublait seul le silence. A la dernière marche, il fut fixé à sa place par les sons ravissants qui avaient tant de pouvoir sur son imagination. Une voix harmonieuse commença le même refrain, les mêmes couplets qui la veille semblaient être répétés par les échos de cette demeure solitaire.

Lorsqu'il n'entendit plus rien, il osa pénétrer dans le premier appartement qu'il aperçut devant lui. Rien n'indiquait qu'il eût été habité depuis des siècles. De vieilles tapisseries tombaient en lambeaux. Un lit sans couverture et à moitié rongé par la vétusté était le seul meuble qui s'y trouvât.

« C'est de cette couche, pensa-t-il, que peut-être ma savante aïeule s'échappait furtivement pour aller préparer les charmes qui embellissaient la vie de son époux. Pauvre Mellusine ! elle fut mal récompensée de tant d'amour ! »

Il entra dans la pièce suivante. Les rayons argentés de la lune l'éclairaient entièrement et lui firent apercevoir une femme voilée et vêtue de blanc, assise près d'une

table sur laquelle était appuyé son bras. Le premier mouvement du chevalier fut un effroi involontaire ; le second fut de joie, à Fidée qu'enfin il se trouvait près de Fenchanteresse qui l'occupait, et qu'il allait savoir si elle était réellement sa vénérable aïeule âgée de plusieurs siècles. Il s'approcha d'elle et déposa sans crainte la lumière sur un siège, puis il resta debout, attendant que l'inconnue daignât l'interroger. Elle était immobile, son voile cachait son visage ; mais il pouvait juger qu'aucuns mouvements ne l'agitaient. Après être resté un instant en suspens, il la toucha, elle ne parut pas le sentir. Étonné de cette inconcevable tranquillité, il lui adressa la parole en langue arabe. Elle lui fit de la main un signe d'impatience, et se levant avec noblesse, elle lui montra la taille la plus majestueuse. Sa longue robe, couverte de signes cabalistiques, se déploya autour d'elle ; mais elle ne découvrit pas ses traits.

« Roger de Lusignan, tu vois que je te connais (le jeune homme fit un geste de surprise), je sais quels sont les motifs qui t'amènent près de moi. Cependant, tu portes le nom d'une famille qui m'est bien chère, je ne te punirai pas de ton audace. Avant de me quitter, reçois de moi un conseil salutaire et que tu dois suivre. Si tu tiens à ta vie, à ton honneur, songe au trône de Jérusalem; cette couronne sans royaume peut t'appartenir. Herminie de Lusignan existe, elle possède la précieuse amulette qui ne doit appartenir qu'à l'héritier légitime de notre maison. Elle veut la donner avec son cœur au chevalier qui s'en montrera le plus digne. Essaie de la mériter, tu y as plus de droit qu'un autre. Adieu, quitte ces lieux, et ne tente jamais d'y pénétrer : ils sont sous ma puissance et je t'en interdis l'entrée. »

Elle marcha lentement vers la fenêtre donnant sur la plate-forme,

Roger sortant de Fanéantissement où l'avaient mis ses paroles, courut à elle et l'arrêta .

— Écoutez-moi un instant, cessez de vous jouer de ma crédulité. Vous n'êtes pas, vous ne pouvez être Mellusine ; depuis longtemps la terre la couvre. Pourquoi employer des moyens étranges ? n'est-ce pas assez pour me séduire de votre douce voix, de votre noble tournure? Montrez-moi vos traits, abjurez ce rôle dont je ne puis concevoir le but, et devenez mon amie, nous serons plus heureux, vous et moi.

— Je t'ai écouté avec patience, audacieux jeune homme, tu veux me connaître, eh bien ! tu seras satisfait. Regarde, distingues-tu ce signe ? »

La lumière échappa des mains tremblantes de Lusignan : il venait d'apercevoir sur la main de la magicienne la marque qu'on assurait depuis des siècles être un morceau d'écaillé de serpent qu'elle revêtait dans ses transformations.

« Doutes-tu encore maintenant ? continua-t-elle, va! cherche à mériter la main de ta cousine, que je puisse unir tout ce qui reste du sang de cette dynastie que j'ai fondée, et je serai contente. Je te le répète, ne reparais jamais ici, tu ne pourras plus approcher de moi. »

Confondu, anéanti, le chevalier vit la belle magicienne entrer sur l'esplanade. Il obéit à son ordre.

Olivier l'attendait en bas ; il le questionna en vain, et ce ne fut que dans lajoui^ée suivante qu'il put obtenir le récit de sa visite à la Tour. Il plaisanta de nouveau son lrère de lait, avec toute la gaieté de son caractère, et l'engagea à suivre l'avis de la fée et à retrouver fierminie.

Le soir, malgré tout, il se rendit à la Tour. Elle parut comme de coutume. Ce manège dura plusieurs semaines, et enfin, comme le dit le joyeux écuyer, le sire de Lusignan était tout à fait énamouré d'une de ses ancêtres. Malgré ses représentations, il avait sans cesse devant les yeux cette taille divine, et se disait que cette voix sonore, si elle pouvait devenir plus tendre, serait irrésistible.

« Monseigneur, lui répétait Olivier, en le suivant une nuit au lieu du rendez-vous, pensez à ce que vous allez faire. Si cette respectable dame Mellusine se fâchait de votre passion, son pouvoir est, dites-vous, sans bornes, et on la représente très-fidèle à la mémoire de son amant, qu'elle s'est crue obligée de retirer de ce monde afin d'y faire ses sorcelleries en sûreté de conscience. Si vous vous présentez encore devant elle, craignez son courroux; elle vous a prévenu qu'elle ne voulait plus vous voir. »

Le pauvre écuyer avait beau discourir, il parlait inutilement, et son maître était déjà à la porte, qu'il gesticulait encore sous l'arbre où ils s'arrêtaient ordinairement.

« Allons! pensa-t-il, il est fou, complètement fou; il faut que réellement cette femme soit sorcière. J'ai bien envie de me rendre à l'abbaye du Pin; peut-être les bons pères pourront-ils nous en délivrer. »

Pendant ce monologue, Roger était parvenu au but de ses désirs ; il trouva plus de résistance que la première fois. Néanmoins il en triompha de nouveau, et, le cœur plein d'impatience, il monta précipitamment l'escalier et vola d>is la chambre où s'était passée son entrevue. Il la retrouva dans le même état. La solitaire y était de même ; mais à son approche, elle s'avança vers lui.

c Encore ! imprudent chevalier, vous comptez sur

mon indulgence. Rendez grâces à votre naissance, sans elle.... Enfin, que me voulez- vous? »

Roger ne pouvait que la regarder, et ne savait ce qu'il allait lui répondre ; il n'avait pas eu d'autre idée, en bravant sa défense, que celle de la voir. Il restait immobile :

« Que me voulez-vous, répéta-t-elle ? pourquoi n'avez-vous pas été, comme je vous l'avais prescrit, auprès de votre cousine ? Dans ce moment, un rival a fait de grands progrès dans son esprit, et la pauvre Herminie placera bientôt sur sa tête cette couronne à laquelle vous prétendez. »

Insensible à ce discours, Roger cherchait à distinguer ses traits à travers les plis de son voile.

— Vous ne m'écoutez pas, vous ne songez

— Je ne pense qu'à vous, créature indéfinissable, je ne puis comprendre qui vous êtes ; ma raison me fait douter de votre origine surnaturelle, et cependant je suis sous le charme le plus puissant, je ne vous ai parlé qu'une fois, votre visage m'est inconnu et je vous adore. »

Il tomba à ses pieds, elle fut un instant sans le relever.

a Roger, votre tête est malade, c'est à celle qui protège votre famille de la guérir. Venez ici chaque soir à cette heure, vous m'y trouverez; mais faites-moi ce serment que j'exigeai une fois et dont la rupture me fut si fatale; jurez que quelle que soit ma conduite, vous ne me questionnerez pas , que vous me quitterez dès que je vous l'ordonnerai, et que sous aucun prétexte vous ne chercherez à me suivre, sans jamais essayer de voir mes traits. »

L'heureux Lusignan fit tout ce qu'elle exigea.

« Allez maintenant, à demain. Chaque jour je veux

eft LE FRUIT DEFENDU.

orner votre esprit de nouvelles connaissances : vous apprendrez des choses que vous ignorez; vous profiterez de mes leçons, j'espère. »

Elle disparut, et lui fit signe de ne pas la suivre.

Les conditions furent fidèlement observées.

A minuit, l'amoureux chevalier était près de la dame de ses pensées, et y restait jusqu'à l'aube. Chaque jour sa passion augmentait; mais aussi que ces entretiens avaient de charmes ! Tantôt elle lui faisait répéter les morceaux les plus délicieux sur son luth, en y mariant sa voix enchanteresse, tantôt elle lui apprenait à suivre le cours des astres ; elle dévoilait ensuite à ses yeux tous les secrets de l'histoire, enfin elle était universelle.

Depuis plusieurs jours Roger avait la douce joie de voir la fée devenir rêveuse, lorsque, au milieu d'un cours d'astronomie et d'une romance provençale, il lui parlait de sa passion. Il espérait l'amener à se confier entièrement à lui. Toutes les fois qu'Olivier le revoyait, il l'accablait de questions, dont la plus ordinaire était :

— Enfin, Monseigneur, est-elle jolie ?

Il répondait :

— Je n'en sais rien : mais l'enchantement de ses talents, de son esprit, de sa voix est si puissant, que je l'adorerais même si elle était laide.

Alors le bon écuyer se confirmait dans sa résolution de chercher, près des moines du Pin, un remède à la démence de son maître.

Une nuit l'inconnue chantait un lai d'amour. Roger l'écoutait avec ravissement : la nature était calme, l'air embaumé par le parfum des fleurs, les chants du rossignol se faisaient entendre dans les bocages voisins, et le murmure d'une petite fontaine troublait seul le silence. Le luth s'échappa des mains de la fée; son amant vit

combien elle était émue et ne fut plus maître de ses transports.

« Que ta colère m'accable, lui dit-il, il m'est impossible de me contenir; tu as enivré mon cœur de la passion la plus violente. Si tu es réellement magicienne, prends pitié de moi, arrache-moi mon amour. Une fois cependant tu aimas, tu fus épouse et mère, et un homme, un amant passionné est à tes pieds. Si tu n'es qu'une femme ordinaire, quitte ce déguisement, montre-moi tes traits, deviens ma compagne, et si tu le veux je renonce à la gloire, à l'honneur pour passer mes jours dans cette demeure isolée. Ne crains pas, ma bien-aimée, si ton visage n'offre pas les mêmes charmes que ton esprit; je t'aimerai telle que tu seras, il m'est désormais impossible de vivre sans toi. »

Elle ne répondit qu'après un instant de réflexion.

— Demain, ton sort sera décidé ; va jusque-là, nous ne devons plus nous voir. »

En rejoignant Olivier, le jeune amant répétait :

— Demain mon sort sera décidé.

— Demain !... pensa l'écuyer; il est temps que j'aille à l'abbaye.

Enfin, il se leva ce jour tant désiré. Roger laissa son compagnon libre de faire son voyage, il le passa en entier au bord de la fontaine, où il croyait avoir aperçu plusieurs fois l'idole de sa vie. Il forma mille conjectures; il repassa les entretiens chéris si bien gravés dans son cœur, compta les heures, et vit enfin arriver celle qui devaii combler ses vœux ou son désespoir.

Il marcha d'un pas ferme vers la tour. Quelle fut sa surprise de la trouver illuminée ; il n'y vit néanmoins rarsonne, et ne trouva aucun obstacle pour arriver jusqu'au sanctuaire où il brûlait d'être admis. Mellusine

était dans la même position que la première fois. Sa parure était soignée, et l'éclat de sa robe blanche relevait encore sa taille. Lorsque Roger fut près (Telle il prit sa main et la sentit trembler.

— Que crains-tu, mon amie, pourrais-je te punir d'une innocente supercherie qui n'avait pour but que mon bonheur? Rassure-toi, charmante mortelle, j'aurai toute l'indulgence possible, car je vois bien à présent que tu n'es pas mon aïeule ; ton cœur ne battrait pas ainsi, elle n'est pas aussi craintive.

— Roger, écoute-moi encore une fois avant de me voir. Ce n'est que la main d'un amant qui doit soulever mon voile. Je te dois une explication, tu l'auras pleine et entière. Je suisHerminie de Lusignan. Fille du plus respectable des hommes, je fus élevée par lui et par ma mère, avec tous les soins de l'affection la plus tendre. Ils me donnèrent pour maître un digne prêtre qui m'apprit ce que j'ai été si heureuse de te montrer. Un troubadour provençal cultiva les dispositions que j'avais pour la musique, et à seize ans je passais pour une merveille à la cour de mon père. Vers cette époque arrivèrent nos malheurs que je ne te détaillerai pas, tu les connais. Au massacre de Césarée, je vis périr toute ma famille, et je ne dus la vie qu'à une profonde blessure qui me fit perdre connaissance. On me laissa parmi les morts. Un ancien serviteur vint la nuit chercher sur le corps de mon malheureux père, ce reliquaire si précieux dont je t'ai parlé, afin de te le remettre. Il s'aperçut que je respirais encore, et me transporta à travers mille dangers chez de pauvres gens qui me soignèrent en secret. Pendant mes longues souffrances, je fis un vœu, le voici :

Elle lui présenta un écrit.

« Point ne rentrerai au palais de mes ancêtres, point ne montrerai mon visage, que je n'aie trouvé un chevalier qui m'offre le don d'amoureuse merci, sans savoir si je suis belle, et qui puisse porter noblement le nom si beau que lui donnerai.

et Je savais, reprit-elle, que j'avais un cousin, novice dans l'ordre du Temple, et que par le massacre de mes frères et la mort de mon père, il devenait chef de la famille. Je désirais que ce fût lui qui obtînt ma main. Je vins avec Eustache en Europe. J'y entendis parler des brillants exploits du jeune poursuivant. Je sus qu'il venait de sortir des prisons des Sarrasins, et que pour se remettre de ses longues fatigues, il était retourné à Lusignan. On me dépeignit son caractère aventureux, ses idées romanesques, on ajouta qu'il avait renoncé au dessein d'abandonner le monde, et qu'il cherchait une épouse digne de donner des héritiers à son nom. Tous ces renseignements m'inspirèrent la bizarre idée que j'ai mise à exécution. Je me suis souvenue de cette tour de Mellusine dont on m'avait souvent parlé. Sûre d'avoir frappé ton imagination dès que tu m'eus aperçue, je continuai mon rôle avec difficulté lorsque je te connus, surtout lorsque je te vis préférer mon obscurité au trône que je te promettais près d'Herminie. Que de fois je fus sur le point de me trahir, quand tu me parlais de ton amour, et avec quelle impatience j'attendais le moment de le faire ! »

Elle voulut cacher sa tête dans ses mains; le bouillant Roger ne lui en donna pas le temps ; il arracha son voile.

« C'est l'amant le plus tendre qui l'enlève, mon Herminie ! »

La jeune fille rougit lorsque ses traits charmants fu-

rent à découvert; elle releva timidement ses yeux, et dut être contente de l'effet qu'ils avaient produit, car son Roger la regardait avec délices. En couvrant sa main de baisers, il aperçut ce signe qui l'avait induit en erreur, et lui en demanda l'explication.

« Ma mère fit un voyage à Lusignan lorsqu'elle me portait dans son sein. Elle entendit beaucoup parler de notre aïeule mystérieuse. Les légendes frappèrent vivement son imagination, et je naquis avec cette singulière marque. »

L'entretien fut interrompu par Olivier, suivi d'un moine à qui il parlait vivement.

« Tenez, mon père, la voilà, c'est la magicienne. »

Roger se leva en souriant.

« Oui, c'est la magicienne, qui a su se faire aimer du plus insensible des hommes sans qu'il sût qu'elle était belle. Au lever de l'aurore, bon père, attendez nous à l'abbaye. Vous bénirez deux êtres qui brûlent de s'unir, et qui vous en remercieront, je crois, toute leur vie. »

Herminie sourit et baissa ses longues paupières.

L'impatient Roger l'entraîna bientôt vers l'autel. Ils n'eurent d'autre témoin de leur union qu'Olivier, qui ne pouvait revenir de sa surprise, et le généreux serf qui avait sauvé Herminie, et qui l'avait nourrie secrètement depuis qu'elle était dans la tour.

Ils passèrent quelque temps dans leur retraite chérie, et reparurent sur la scène du monde. L'île de Chypre leur fut donnée en dédommagement du royaume qu'ils avaient perdu.

Au milieu d'une cour bruyante, des chimères de la

LA TOUR DE MELLUSINE. ê%

gloire et des honneurs, leur félicité se conserva pure et intacte. Roger n'aima jamais que son Herminie; il se plaisait à la nommer sa fée, et lorsque leur longue carrière toucha à sa fin, qu'ils se voyaient environnés de leurs enfants, ils se serraient tendrement la main avec délices, et pensaient encore à la tour de Mellusine.

Un jeune homme venait de monter au quatrième étage d'une maison d'assez triste apparence ; il avait fortement agité la sonnette, et le bruit en résonnait encore quand la porte s'ouvrit.

La pièce dans laquelle il entra n'était point éclairée, il n'entrevoyait qu'avec peine une femme qui semblait se tenir à dessein dans l'ombre.

— Vous m'attendiez, Félicité, dit-il.

Elle lui montra silencieusement la pièce en face, d'où sortait une vive lumière.

Ce salon ou ce boudoir, car il méritait l'un et l'autre de ces noms, présentait un luxe fané et de mauvais goût. La tenture bleue, tachée en beaucoup d'endroits, était ornée de gravures dans des cadres riches à moitié brisés et sans verres. Des rideaux de soie passée cachaient la fenêtre ; une pendule dorée, sans globe, deux flacons de porcelaine presque neufs; quelques chaises, un canapé de velours imprimé, aussi terni que les draperies, complétaient l'ameublement. Puis une robe ietée sur des coussins, un chapeau accroché négligemment à une patère : il y avait là un désordre curieux pour l'observateur. Aussi le jeune homme regarda ce tableau ; un sourire erra sur ses lèvres; il reporta ses yeux vers l'anti-

chambre, et ce sourire fit place à un cri d'étonnement et (Teffroi. La femme qui l'avait introduit était restée debout sur le seuil, et, au moment où il l'aperçut, elle murmura d'un air étrange, comme se parlant à ellemême:

« Enfin ! »

Cette femme offrait les restes d'une singulière beauté; ses formes amaigries avaient encore de la grâce, et dans ses traits, d'une régularité parfaite, régnait une exaltation extraordinaire.

— Vous, ici, Laure ! s'écria-t-il.

— Oui, répondit-elle, c'est moi, Laure, moi qui avais une famille, une réputation sans tache, une existence ; c'est moi qui suis ici, et c'est vous, Arthur de Blançay, qui m'y avez jetée. »

Le jeune homme resta anéanti. Sa conscience lui répétait la dernière phrase qu'il avait entendue : C'est vous qui m'y avez jetée. Laure le regardait avec mépris.

— Eh bien ! reprit-elle, vous n'avez donc rien à me dire pour vous justifier? vous si habile à séduire une femme, vous ne savez que lui répondre quand elle vous demande compte de son bonheur ! Je ne vous reconnais plus. Allons ! dites-moi que vous avez pris quinze jours de ma vie, et que ces jours passés, le reste ne vous est plus rien. Cette vie, je vous l'avais livrée, maintenant je *ae veux plus la reprendre, elle vous appartient tant ïu'il me plaira de la faire durer. »

Arthur avait eu le temps de se remettre.

— Je ne fus que le complice d'une faiblesse, mais non la cause de votre dégradation. Cette faiblesse je l'accepte; la dégradation, jamais ! »

Une amère ironie se peignit sur la physionomie de Laure.

— Vraiment? dit-elle, oh! vous l'accepterez, n'en doutez pas. Asseyez-vous seulement et écoutez-moi ; j'ai bien des choses à vous apprendre, heureusement la nuit est longue. »

Il était évident qu'elle souffrait. Elle cacha un moment sa tête dans ses mains, se plaça vis-à-vis de lui, ensuite elle parla :

a II est une époque de mon existence sur laquelle je ne puis revenir sans des tourments inouïs, je veux parler des jours qui ont précédé notre liaison. Mon Dieu ! que j'étais heureuse ! mon mari m'avait quittée et confiée à sa mère, la meilleure des femmes. Vertueuse par principes et par inclination, elle ne croyait pas au mal, et si elle me surveillait, c'était moins par défiance que pour ne pas inquiéter son fils. Oh ! j'étais pure alors ; aucune idée d'amour n'avait fait battre mon cœur. Mes jours s'écoulaient entre l'étude, les arts et les divertissements de mon âge. Mon mari devait rester des années peut-être dans un voyage à la Jamaïque, d'où dépendait notre fortune. Ma belle-mère me parlait sans cesse de lui: c'était son enfant, Arthur. Quelle est la mère qui n'adore pas son enfant ? »

Une larme coula sur la joue de Laure, elle se tut et parut absorbée dans un souvenir pénible, puis elle reprit :

« Votre régiment vint à Tours ; je vous vis dans le monde, vous sembliez occupé de moi, et, malheureuse ! je crus à votre honneur, à votre bonne foi, je vous aimai. Vous rappellerai-je ces moments où vous m'abusiez d'une feinte tendresse ? Oh ! c'étaient des heures de délire que celles où, échappée à toute surveillance, je vous recevais dans le jardin, sous un bosquet de lilas ; songezvous encore à ces protestations brûlantes que vous me

prodiguiez? Comme je me rappelle jusqu'aux moindres détails de ces entrevues ! Je descendais l'escalier plus morte que vive, je m'arrêtais à chaque pas, je voyais dans l'ombre, autour de moi, des yeux ouverts, j'entendais mille voix; pourtant j'étais seule avec ma conscience ; j'entrais dans le parterre, je collais mon oreille à la petite porte, et après un moment d'attente, vous arriviez, vous frappiez trois coups, et j'ouvrais et je tombais palpitante dans vos bras. C'étaient alors de longues promenades, c'étaient des mots entrecoupés, c'était de l'ivresse ! Comment n'aurais-je pas tout sacrifié à qui m'apprenait la vie, à qui m'ouvrait un nouveau monde ? Je fus presque reconnaissante de ma honte ; je lui devais tant de joies ! Les indifférents n'ignoraient point nos relations ; il est si difficile à une jeune âme de se contenir, et à un fat de cacher sa victoire ! Ma belle-mère l'apprit. Elle essaya doucement de me convaincre de mes torts; je ne les comprenais qu'à peine, car ces torts c'était mon amour. Elle m'emmena brusquement à la campagne, vous m'y suivîtes en secret. Nos réunions du soir recommencèrent. Je l'avais trompée, je lui avais juré que je ne vous reverrais plus, que nos nœuds étaient brisés ; elle me crut, elle n'avait jamais menti. J'étais encore heureuse ; un coup terrible me frappa, vous reçûtes l'ordre de partir. Je crus que j'en mourrais, je serais morte si vous ne m'aviez promis de revenir. Vous parliez de constance éternelle, et je n'avais pas encore appris à ne plus vous croire.

« Ces premiers jours d'absence pesèrent de tout leur poids sur mon cœur, une lettre de vous me rendit un peu de courage ; moi je vous écrivais sans cesse, vous me répondiez de loin en loin. Tout à coup je cessai de recevoir de vos nouvelles. Ma première idée fut que ma

belle-mère avait découvert notre correspondance. Alors mon inquiétude fut horrible... j'étais grosse!

« J'en devins presque folle ; on m'apprit que vous aviez donné votre démission et que vous étiez fixé à Paris. Je ne vous accusais point, je craignais que vous ne fussiez malade, et cette crainte me mettait au désespoir. Comment dissimuler la naissance de mon enfant? mon mari, en l'apprenant, nous aurait tués tous les deux. A qui révéler ma honte ? A ma pauvre belle-mère ? le chagrin l'aurait brisée, mais où trouver plus d'indulgence? A mon père? il aurait maudit sa fille! Si vous saviez ce que je souffrais! Je me décidai à tout avouer à ma seconde mère, au risque de ce qui pourrait en arriver. J'espérais qu'il lui serait plus facile qu'à moi de se faire comprendre de vous. N'avais-je pas cru, dans mon ignorance des hommes, que vous auriez un cœur de père? J'entrai chez elle pour lui faire cette terrible confession !... Je la trouvai à moitié insensée de joie : mon mari était débarqué à Nantes; d ns quinze jours il devait être près de nous !...

« Elle me l'annonça avec des transports qui ne lui permirent pas de voir que sa joie n'était point partagée. Elle ne se souvenait plus que j'avais été coupable, ou plutôt elle croyait que je n'avais à me reprocher que de l'étourderie. Elle m'embrassa en me félicitant sur le retour de mon guide, de mon protecteur.

« A présent ! s'écria-t-elle, il sera là pour te défendre ! »

« Je la quittai dans un état impossible à décrire. Je m'enfermai chez moi, et je m'abîmai dans mes réflexions. Je ne trouvai qu'un parti à prendre : la fuite. Je n'aurais pu soutenir les regards irrités de mon mari, encore moins sa tendresse ; et mon enfant, il fallait le sauver !

c Mille plans se présentèrent à mon esprit.

« Il était bien difficile de ne pas éveiller de soupçons et lie ne pas laisser de traces. Si Ton me poursuivait, tout était fini. Voici à quoi je m'arrêtai : J'attendis la nuit Je sortis de mon appartement, et je volai plutôt que je ne marchai jusqu'à la grande route. Je savais que les voitures qui menaient à Paris ne tarderaient point à passer. Cachée derrière un arbre, j'attendis leur arrivée. Croiriezvous que pendant cette longue angoisse, je n'eus pas une pensée pour ma famille que ma fuite allait plonger dans le désespoir, pas un regret pour cette bonne mère dont je payais si mal les soins et ie dévouement; non, deux choses m'occupaient : vous d'abord, vous, que j'aimais plus que tout au monde et que j'allais revoir, puis cet enfant, qui était vous aussi. Le jour allait paraître, quand un bruit de voiture retentit près de moi. Je montai, et nous partîmes. Personne aux environs ne m'aperçut. Les champs étaient encore déserts. Je jetai un long regard sur ce pays où j'étais née, sur les clochers de la ville qui se montraient à l'horizon, et je pleurai.

« Étrange pouvoir de l'amour, je ne m'occupai bientôt plus du passé, je ne songeai qu'à l'avenir. Et vous étiez cet avenir, Arthur ! Je me représentais votre surprise à mon aspect. Vingt fois j'arrangeai dans ma pensée le moment de notre réunion. Vingt fois j'en eus toute la joie. S'il était bien malade, me dis-je tout à coup; s'il était... mort! Une douleur vague et sans objet flétrit toutes mes chimères de bonheur. Une seule idée ne m'était pas venue, celle de votre indifférence. Je comptais sur vous comme sur Dieu : Dieu seul ne m'a pas trahie !

Elle fit un effort comme pour continuer et poursuivit*

« Enfin nous entrâmes dans Paris, bientôt dans la cour des Messageries. Là des commissionnaires m'entou»

rèrent, m'arrachèrent presque de force mon léger bagage et me demandèrent des ordres. Songez, Arthur, que j'avais vingt ans, que je quittais pour la première fois ma mère, et vous vous représenterez mon embarras. J'étais comme étourdie.

« Où va madame? me dit un commissionnaire.

« Je donnai votre adressse : c'était la seule qui m'était connue dans tout Paris.

« Après un quart d'heure de marche :

« C'est ici, Madame, me dit-on.

« Je me jetai en bas de la voiture.

« Le portier travaillait dans sa loge. A peine si je pouvais parler, il ôta ses lunettes et me considéra attentivement, puis il me fit répéter :

— M. Arthur de Blançay est-il chez lui ?

— M. de Blançay ! »

« Il se leva doucement en frottant le coin de la table ée son tablier de cuir. Puis il reprit en souriant d'un air malin :

«M. de Blançay ! Eh ! Madame, si vous voulez le voir, cherchez-le. Il y a plus de trois mois qu'il a quitté ce logement. Il n'a point laissé sa nouvelle adresse, et je ne sais où il demeure à présent. »

« Puis il remit ses lunettes et me regarda de nouveau avec le même sourire.

« Moi, je tombai demi-morte sur une chaise.

— Parti! Eû'écriai-je, sans rien dire. Et mes lettres?

— Oh! vos lettres, les voilà, sans doute. » a II en tira plusieurs d'un petit carton.

a Elles sont timbrées de Tours. »

a Je les lui arrachai : c'était bien cela, a Tenez, reprit-il, suivez mon conseil., iaissez-te. il ne tient point à vous, j'en suis sûr... La veille de son dé-

part, je lui ai donné une grosse enveloppe pareille à celleci. Il sortait. En reconnaissant récriture il a dit : « Encore ! » d'un air d'humeur, puis il Ta mise dans sa poche sans la lire. Ensuite il avait d'autres maîtresses; il venait souvent une jolie dame, ma foi ! et puis on parlait de son mariage avec une riche héritière. Si vous venez de votre province pour lui, comme vous en avez l'apparence, vous feriez mieux d'y retourner. Il serait peutêtre temps encore, au lieu que plus tard, quand vous l'aurez bien cherché, il n'y aura plus moyen. »

a Cet homme aurait pu continuer des heures entières sans être interrompu. Incapable de faire un mouvement, mes souffrances étaient si atroces que j'espérais n'y pas survivre. Le concierge vint à moi.

— M'entendez-vous? eh! eh! continua-t-il en secouant la tête, pauvre fille, cela fait pitié. »

« Il venait de s'apercevoir de mon état que je ne dissimulais plus.

a Sa femme rentra, elle m'examina curieusement; il lui raconta ce qui s'était passé. Cette femme était humaine ; elle me donna des secours, gronda son mari de ce qu'il m'avait affligée, et lorsqu'elle me vit un peu remise elle m'adressa quelques questions.

— Qu'allez-vous faire maintenant ! Croyez-moi, rejoignez vos parents, ils vous le pardonneront ; vous êtes si jeune ? »

« Je fis un signe négatif.

— Alors je vais vous conduire dans un hôtel ici près, et j'irai aux informations ; je tâcherai de découvrir M. de Blançay. Du courage, voyons, Madame, il reviendra peut-être ; songez à votre entant, il faut vous soigner pour lui, essayez C2 marcher. »

« Nous fîmes quelques pas. Elle s'arrêta.

74 le ff~jït: défendu.

— Avez-vous de logent? »

« Je montrai mon sac , elle le trouva suffisamment garni, et me fit mettre dans une chambre. Je me jetai sur mon lit ; elle me quitta comptant que j'allais dormir.

« Dès que je fus seule, un désespoir véritable s'empara de moi, je criai, je déraisonnai, j'eus la fièvre, le délire; enfin, épuisée de fatigue, je m'assoupis au point du jour. En m'éveillant je ne me reconnus plus. Mes idées étaient brouillées, il ne me restait qu'un seul souvenir, votre abandon. Promenant mes regards autour de moi, cette chambre d'auberge, cette mansarde, ce désordre, tout me parla de mon isolement; je fondis en larmes, heureusement, car je serais devenue folle. Quand j'eus bien pleuré, je me plaçai sur mon séant ; un mouvement inconnu me rappela que j'étais mère, j'avais senti mon enfant, ce moment changea tout mon être.

« Mon enfant, mon fils, je vivrai pour toi, pour toi j'aurai des forces, je l'espère.

e J'ai tenu parole.

« Je m'habillai et je me rendis chez la portière de votre maison. Elle m'apprit que le seul moyen de connaître votre demeure était d'aller à la préfecture de police, que là peut-être on pourrait me donner des renseignements, et que si cette ressource m'était inutile, il faudrait renoncer à vous trouver.

« Je me fis conduire quai des Orfèvres ; je pénétrai sans crainte dans les bureaux, moi naguère si timide : c'était pour mon enfant ! J'interrogeai les commis, on compulsa les registres, on chercha ; j'offris de l'argent, on me promit de vous découvrir ; je rentrai fatiguée mais un peu plus tranquille. Hélas ! toutes les recherches furent vaines, et au bout de quelques jours j'acquis la certitude que vous étiez perdu pour moi.

« Je restai donc seule, ce que j'avais entendu dire de la vie de Paris, la courte expérience que je venais d'en faire m'avaient appris que la faible somme qui formait tout mon avoir ne pouvait me mener loin. Il fallait travailler, je m'y résolus; que n'aurais-je pas fait pour mon fils ! J'allai encore chez 1? portière, elle me trouva une petite chambre dans la rue Saint-Denis, m'adressa à une brodeuse, en me recommandant de la patience et une bonne conduite; puis elle m'abandonna à mon sort.

« Vous figurez-vous une femme de vingt ans, habituée au luxe, n'ayant jamais connu une privation, ayant passé ses premières années entourée d'amis, vous la figurezvous dans un grenier, séparée de tout ce qu'elle a aimé et obligée de gagner son pain? Croyez-vous que, si son amour de mère ne l'eût soutenue, elle n'eût pas préféré la mort? Croyez-vous que, pendant ses longues heures d'isolement, elle n'ait pas maudit son séducteur ? Seule, toujours seule, pas un être à qui dire : Je souffre. Eh bien! je regrette ce temps-là. J'avais une espérance !

a Je m'étais fait la loi de ne pas toucher à ce qui me restait d'argent, je le gardais pour l'avenir, pour quand nous serions deux. Je vivais donc avec le produit de ma broderie : vous devez imaginer comment je vivais. Je passai ainsi le reste de ma grossesse, ne sortant jamais que pour aller reporter mon ouvrage, me levant avec le soleil, n'ayant aucune distraction, et comptant les jours qui devaient s'écouler jusqu'à celui de mon accouchement. Le moment arriva, je souffris cruellement, je mis au monde un fils, un fils qui était le vôtre, Arthur, qui avait tous vos traits, que vous n'avez point vu, qui n'a jamais connu votre existence. »

Arthur fit un mouvement; après une courte pause

comme pour lui donner le temps de parler,, Laure reprit sa narration.

c< Quand on me l'apporta, quand il prit mon sein, je me souvins seulement qu'il était à moi. Il n'y eut plus dans l'univers que lui ; un instant je vous regrettai, ce fût la dernière pensée d'amour. Je me hâtai de reprendre mes occupations avec un nouveau courage. Le peu de moments que je dérobais à mon aiguille, je les passais à orner mon idole. J'avais fait un trousseau des débris de mon ancienne opulence, je me contentais des robes les plus simples; mon Edouard était si joli, entouré de dentelles ! Quand je sortais avec lui, on nous arrêtait pour le regarder. On me prenait pour sa nourrice, tant il y avait de différence entre nos deux costumes; et moi je disais avec orgueil que j'étais sa mère. Au magasin on en raffolait ; la maîtresse daignait lui sourire, et chaque fois que j'entrais dans la boutique, les demoiselles m'apportaient un bonnet ou une jaquette pour mon amour de petit garçon : c'était ainsi qu'elles l'appelaient. Une d'elles surtout, Félicité, la fille de comptoir, nous comblait desoins et d'attentions. Elle m'intéressait, cette jeune personne; ses compagnes l'accusaient de mauvaise conduite, madame Laurent la renvoya, ce fut un vrai chagrin pour moi.

« Qu'il était beau, mon fils ! il était plein de gentillesse ! son caractère s'annonçait si doux ! il aimait tant sa pauvre mère ! Oh ! quand il avait passé ses deux bras ronds autour de ma tête, quand il jouait avec mes cheveux, quand je le voyais sourire, mon Edouard! mon fils! j'étais au ciel ; et je l'ai perdu! et c'est vous, dont l'abandon a causé sa mort ! Je ne saurais trop vous torturer, je ne pourrais vous accabler d'assez de reproches. Mon Edouard ! mon Edouard ! »

Elle se tordit les bras et jeta des cris d'insensée. Artb.Hr

essaya de s'approcher d'elle, elle le repoussa et reprit toute sa fermeté.

— Écoutez, écoutez, ce qui me reste à vous apprendre. Mon fils chéri grandissait ; en lui j'avais placé toutes mes affections, toutes mes espérances. Fière de ses grâces enfantines, je voulus aller le montrer à ma première protectrice dans cette grande ville. Un dimanche, je le parai de ce qu'il avait de plus beau, et je m'acheminai vers votre maison. La bonne femme trouva Edouard ravissant. Elle me fit des questions indirectes qui piquèrent ma curiosité; enfin j'appris que vous étiez revenu, qu'elle vous avait parlé, vous avait raconté mon arrivée, que vous aviez semblé ému à ce récit. Vous deviez venir chez moi, vous n'y aviez pas paru. Cette conduite était horrible : cependant je m'en réjouis, je voulais être seule la maîtresse de mon enfant ; je voulais surtout ne rien partager avec vous, qui nous aviez rejeté tous les deux. Je ne vous aimais plus, je vous méprisais, j'étais presque heureuse de ce nouvel outrage. Je serrai Edouard dans mes bras, je me promis que vous n'auriez jamais aucuns droits sur lui, et que le nom de son père n'arriverait pas à son oreille.

« Plusieurs mois se passèrent. Mon fils grandissait ; il était faible et délicat. Sa santé me donnait des inquiétudes graves, pourtant je le soignais tant, que je croyais le conserver. Il faisait l'admiration d'un chacun ; mais presque toujours aussi, après l'avoir admiré, on répétait en s'en allant :

« C'est dommage. »

« Ces craintes me perçaient le cœur. Je n'osais pas m'arrêter à l'idée de le perdre. Mon Dieu , c'était affreux! Sa jeune intelligence était extraordinairemeni précoce* A cet âge s: tendre, il comprenait tout. Mon affection

passionnée pour lui, il la partageait, il en devinait tous les mouvements, toutes les impressions. Pendant que je travaillais, il s'efforçait de rester tranquille. Même lorsqu'il souffrait, il ne criait point dans mes bras. Il arriva de la sorte à sa quatrième année. Je n'étais plus seule ici-bas. Mon fils était devenu mon ami. Quand il m'appelait, ce mot : Maman ! avait tant de douceur dans sa bouche ! J'avais fait, à force de soins, quelques petites économies. Je voulais élever moi-même Edouard, je voulais lui donner des talents, c'était presque une fortune.

« Bien des propositions me furent faites, bien des hommes, croyant que ma misère les y autorisait, m'offrirent un amour que je méprisai. En les repoussant, ce n'était point à vous que je restais fidèle, c'était à mon enfant. Il fallait qu'il pût estimer sa mère, il fallait que plus tard elle osât lui avouer que sa naissance éts it la seule tache de sa vie, il fallait lui dire :

— Mon Edouard, ton père m'a trompée; il m'a laissée seule au monde, je n'ai eu que toi pour consolation, et j'ai juré que personne ne partagerait mon cœur avec toi. Me pardonnes-tu ma faiblesse ? je l'ai expiée, et c'est à elle que nous devons le bonheur d'être ensemble.

« Il me l'eût pardonnée, car lui aussi n'aimait que sa mère !

«Un jour, j'allais comme à l'ordinaire reporter une robe à madame Laurent. C'était une commande pressée, j'avais passé la nuit. Plusieurs fois mon petit garçon s'était plaint en dormant : le matin il était pâle; comme je ne le quittais jamais, je l'emmenai avec moi. Il me suivait péniblement, je le pris dans mes bras. Arrivé au magasin, il se trouva tout à fait mal; mon inquiétude fut extrême. Je le reportai chez moi. Mon pauvre enfant commença de ce jour une maladie de langueur

qui dura trois mois. Le peu d'argent que je possédais s'épuisa bientôt : je fus obligée de vendre mes vêtements, les siens, \1 ne resta plus dans ma misérable chambre que le lit de douleur sur lequel il était étendu. Oh ! Monsieur, on ne comprendra pas le désespoir d'une mère qui voit périr son enfant, et qui ne peut le secourir. J'essayai d'attendrir les voisins, je mendiai, moi ! Arthur, je tendis la main dans la rue, je ne recueillis qu'une faible aumône. Le médecin arriva et vit notre dénûment : il en eut pitié.

— Tenez, me-dit-il, voilà un billet d'hôpital, portez-y ce petit être. »

« A l'hôpital ! je n'y consentis point ; il eût fallu m'en séparer. Je passai une longue nuit près de son chevet. Mes yeux n'avaient plus de larmes, je le contemplais en silence, mes mains arrachaient ma poitrine : votre souvenir m'apparut. Oh! je vous maudis.' Mon fils mourait, et vous, comblé des dons de la fortune, vous dansiez peut-être à pareille heure ! Mon fils ! il demandait à boire, je n'avais que de l'eau à lui donner; il avait froid, en me dépouillant, je ne pouvais le couvrir que de haillons. Je sentais qu'il fallait me résoudre. Je le pris, je l'enveloppai, et je le remis entre les mains de ces angéliques femmes que rien ne rebute, qui soignent les malheureux et les consolent. Attendries des larmes que je versais, on me permit de passer la journée près de lui. Le soir on me renvoya doucement, en m'assurant que le lendemain je reviendrais. Il y avait un banc de pierre à la porte de l'hospice, je m'y assis; le lendemain je ne l'avais pas quitté.

« Dès qu'il fut possible d'entrer, je me présentai. Une sçeur vint à moi et m'éloigna de l'infirmerie. Je ne voulais pas la suivre : Mon enfant, répétais-je, mon enfant ! La

religieuse me regardait avec compassion : la crainte la plus horrible m'agitait. Courant comme une insensée, j'atteignis le dortoir, avant qu'on eût pu m'arrêter. Le lit de mon Edouard était recouvert d'un drap: une couronne blanche et un crucifix y étaient déposés. J'avais tout perdu !..»

Un sanglot convulsif sortit de la poitrine de la pauvre mère. Elle était si extraordinairement pâle. qu'Arthur eut peur qu'elle ne se trouvât mal. Il n'osait Tin Kroger. En apprenant tout ce qu'elle avait souffert, il comprenait sa haine et en redoutait l'expression.

« Six semaines après, reprit-elle, j'étais encore aux portes du tombeau. Les hospitalières me soignèrent avec tant de persévérance, que je revins à moi-même. Ce fut pour souffrir davantage. Mon affliction n'avait point de bornes. Elles essayaient de me parler de Dieu, je ne pouvais que le renier, il m'avait enlevé jusqu'à ma dernière espérance. Elles en étaient effrayées. Quand ma santé fut à peu près rétablie, je fus rangée dans la classe des sortants, et renvoyée avec une faible aumône, j'en étais bien aise. Mon idée fixe était de me détruire, je ne l'aurais pas pu à l'hospice. J'étais bien faible, je me soutenais à peine. Je n'avais plus de pain, plus d'asile, et surtout plus de fils.

« Je m'acheminai vers la Seine, bien résolue à m'y précipiter : c'est le seul genre de mort qui ne coûte rien. Je traversai les Tuileries : le soleil se couchait, quelques promeneurs restaient en arrière, on allait fermer les grilles. Incapable d'aller plus loin, je m'assis sur un banc. Il m'échappait des mots sans suite, de ces mots qui peignent le désespoir. Un groupe joyeux passa près de moi : c'étaient trois jeunes femmes. Une d'elles me remarqua et jeta un cri. Je reconnus Félicité.

— Et que faites -vous là, pauvre Laure, seule et souffrante ? » «

« Il me paraissait si naturel de me noyer, que je lui répondis sans hésiter :

— Je vais me jeter à la rivière.

— A la rivière, bon Dieu ! mais vous êtes folle !

— Pourquoi, répliquai-je en me débattant, pourquoi m'en empêcher? je n'ai plus mon enfant : que voulezvous que je devienne ? »

« Elles m'entraînaient toujours en répétant :

« Elle est folle !

« Félicité me fit monter en voiture, s'y plaça près de moi et essaya de me consoler.

« Elle ne comprenait pas qu'on ne console point une mère, elle ne l'avait jamais été. Arrivée chez elle, on me coucha, et les soins les plus tendres me furent prodigués. Ma douleur ne diminuait pas ; néanmoins ma santé se fortifiait, je redevenais jeune, il y a tant de ressources à mon âge !

a Félicité me raconta son histoire. Un jeune homme, un grana seigneur l'avait séduite. Abandonnée comme moi, comme tant d'autres, elle fut entraînée de fautes en fautes ; enfin, chassée de son magasin, livrée à ellemême, la misère l'avait jetée dans l'ignoble position où je la trouvais. Elle conservait de bons sentiments, la pauvre fille !

« Je ne songeais point à l'avenir, Félicité y songeait pour moi. Un matin elle me dit :

— Laure, vous vous portez mieux, qu'allez-vous faire ? la faiblesse de votre vue est telle depuis votre maladie, que vous ne pourrez travailler? Je serai la dernière à vous donner de mauvais conseils ; pourtant il ne vous reste pas de ressource, et si vous saviez ce que

c'est qu'une existence comme la mienne ! Au milie 'e tout cela, j'ai le cœur honnête, et je ne voudrais pa.s que vous vous perdissiez. Je suis trop malheureuse por vous entraîner dans les mêmes malheurs. Cependant...

« Je fis un signe de dégoût. Elle frisait ses cheveux devant la glace.

— Tenez, continua-t-elle, réfléchissez : je vais dîner avec des amies, à mon retour, vous me raconterez ce que vous aurez décidé. »

« Dès qu'elle fut sortie, je réfléchis en effet, et j'eus horreur de moi-même, de vous surtout, car votre image vint se placer devant moi dans ce repaire odieux où votre amour m'avait conduite. Il ne me restait d'autre appui au monde qu'une créature déshonorée ; moi, qui avais eu toutes les aisances de la fortune, je ne pouvais réclamer aucune protection. Il me fallait ou périr ou mendier. J'étais déjà trop humiliée de ma position pour que l'idée de m'avilir ne fût pas rejetée bien loin.

— Oh! mon Dieu ! m'écriai-je, ayez pitié de moi! vous me punissez cruellement d'une seule faute ! »

« Je n'avais pas le courage de former un projet. Néanmoins je fis un essai de mes forces. Je pris une aiguille, je me mis à broder. Au bout de quelques minutes, l'ouvrage me tomba des mains ; je n'y voyais plus. Alors je sentis toute l'horreur de mon abandon, je pensai à ma famille, à ma belle-mère si bonne, si compatissante, le remordsle plus affreux me déchira ; je me levai,je voulus sortir de cette maison, aller me jeter à leurs genoux, implorer ma grâce et mourir. Hélas ! mes pieds se refusaient à marcher, j'étais trop faible, je m'évanouis.

« Félicité revint et me trouva dans cet état. Lorsque je repris connaissance, elle était près de mci. Sa physionomie offrait un singulier mélange d'inquiétude et de

préoccupation. Elle me tâta le pouls, me donna à boire, puis s'asseyant près de mon lit, elle sembla plongée dans la rêverie. Cette manière lui était si peu ordinaire qu'elle nie frappa.

— Qu'avez-vous ? lui dis^-je.

— Ce que j'ai, Laure ? je suis bien embarrassée. Je sais quelque chose qui vous touche de près, et je n'ose vous l'apprendre. 11 vaudrait peut-être mieux le cacher. D'un autre côté, c'est une ressource, et vous n'en avez pas.

— Parlez ! parlez ! de quoi s'agit-ii ?

— Eh bien ! tant pis ! je vais tout vous raconter. J'ai vu ce soir Arthur de Blançay !

— Oh ! ciel ! et je me mis à trembler d'une manière si horrible, que ma compagne s'en etîraya et s'en désespéra presque.

— Pardon, pardon, pauvre femme ! oui j'aurais dû me taire. Cela vous fait un mal affreux ; vous l'aimez encore, peut-être ?

— Moi ! je l'aime, mon séducteur , le bourreau de mon enfant, celui qui m'a amenée sur ce lit de misère l Moi, je l'aime ! Oh ! non ! si je tremble, c'est que son nom a réveillé le dernier sentiment de mon cœur, la haine que je lui porte ! c'est qu'enfin j'apprends qu'il vit; que je puis le voir, que je ne mourrai pas sans m'être vengée, moi et mon Edouard. Où est-il? le savez-vousî Mon Dieu ! je vous remercie !

— J'ai dîné avec lui, il doit venir ce soir.

— Il doit venir ce soir chez vous ? »

« Je sautai à bas du lit et je mis précipitamment ma robe. Toutà coup je m'arrêtai : j'avais changé d'idée. Ce n'était plus votre mort qu'il me fallait, c'était un plu» long supplice, celui-là eût été trop prompt.

Si LE FRUIT DÉFENDU.

— Félicité,, voulez-vous me rendre un dernier service, me prouver que vous m'avez aimée ? Sortez, laissezmoi la jouissance de cet appartement jusqu'à demain. C'est moi qui le recevrai, c'est moi qui lui en ferai les honneurs. Cette entrevue est essentielle, ajoutai-je, m'apercevant qu'elle hésitait, je vous promets qu'ensuite je ne vous serai plus à charge : elle décidera de mon sort. Demain je sortirai de chez vous. Ne croyez pas que je ne sois point reconnaissante de tout ce que vous avez fait, tant que je vivrai j'en garderai le souvenir. Je sais que vous n'êtes point fatiguée de ma présence, que vous me continueriez volontiers vos bienfaits; je ne puis vous gêner plus longtemps. Quand j'aurai causé avec lui, il est impossible qu'il n'ait pas quelque égard; c'est pour mon avenir, accordez-le-moi.

a Je pressais ses mains dans les miennes, je la suppliais, elle finit par céder.

— A quelle heure vient-il ?

— A minuit, il est onze heures et un quart.

— Laissez-moi seule, je vous en prie, j'ai besoin de me consulter, c'est une grave démarche que je vais faire. Adieu, Félicité, adieu, et merci de votre amitié. Ne m'oubliez pas. »

«Je l'entendis descendre l'escalier, puis fermer la porte de la rue, et alors je me recueillis. Mon parti était bien pris, j'allais finir tous mes maux, j'allais vous donner, pour le reste de vos jours, un remords ineffaçable. Quand j'eus terminé mes préparatifs, j'attendis minuit avec plus d'impatience mille fois que lorsque nous étions à Tours. C'était encore vous qui deviez venir, mais quelle différence ! J'ouvris la fenêtre, j'écoutai comme autrefois les bruits de pas qui se croisaient dans la rue, enfin je reconnus les vôtres ! Mon cœur battit à s'échapper de ma

poitrine. Vous savez que vous êtes entré ici, vous savez ce que vous y cherchiez, vous savez ce que vous y avez trouvé. Cependant vous ne savez pas tout... »

Elle se leva, de vives douleurs contractaient ses traits pendant ce long récit, elle les avait surmontées. Dans ce moment elles augmentèrent; s'appuyant un instant sur la cheminée, elle sembla reprendre de la force et courut à la porte, prit la clé et la jeta dans la rue. Puis fermant lentement la croisée elle revint se placer devant Arthur, qui la considérait atterré, confondu et ne comprenant rien à ce qu'elle méditait.

— Vous avez donc pensé, Arthur, qu'il serait possible à un jeune homme de bouleverser la vie d'une femme, de lui ouvrir la route du crime, de la conduire par la main jusqu'au précipice, et qu'ensuite il resterait froidement sur le bord, la regardant tomber dans l'abîme et s'y enfoncer chaque jour davantage ? Eh bien ! vous vous êtes trompé. Vous m'avez arrachée à ma paisible existence, vous êtes responsable de mes fautes et de ma mort, entendez-vous ? Quoi! vous abandonnerez votre enfant, sa mère, ils périront de misère et de faim, et vous, courant de débauches en débauches, vous prodiguez l'or dans les orgies et les plaisirs les plus abjects, vous viendrez chez une courtisane! Vous voulez une courtisane ? me voilà , moi ! Que dites-vous de cet échange? vous plaît-il? C'est moi, Laure, que vous avez tant désirée, que vous adoriez ! je vous appartiens encore, nous passerons la nuit en tête-à-tête, nous la passerons tout entière, car vous ne sortirez pas d'ici. »

Elle riait d'une manière bruyante et contractée, d'un rire déchirant.

— Vous avez monté quatre étages, n'est-il pas vrai ? impossible de descendre par la fenêtre, et les clés des

portes sont dans la rue ; vous ne les enfoncerez pas, il n'y a autour de vous rien qui puisse vous servir à cet usage; vous crierez, pas un être n'arrivera à vos cris. Les voisins diront : Ce sont ces femmes qui se battent. J'ai bien pris toutes mes précautions, qu'en pensez-vous? Examinez vous-même. Maintenant apprenez tout : je suis empoisonnée...

Il l'interrompit.

— Empoisonnée! Laure, vous vous jouez de moi! dites que ce n'est pas vrai, ou laissez-moi chercher du secours. Au nom du ciel, ne me condamnez pas à cet horrible supplice ! Que je ne vous voie pas mourir ! que je ne puisse pas me reprocher cette mort! N'est-ce pas assez de celle de mon fils? N'êtes-vous pas assez vengée? »

Il était à ses genoux. Elle laissait tomber sur lui un regard méprisant, et ne le relevait pas.

— Je suis empoisonnée, reprit-elle, aucuns remèdes ne me sauveraient, et je n'en veux aucuns. Il paraît que j'ai bien choisi ma vengeance. Vous souffrez déjà. Attendez, recueillez vos forces, vous avez encore bien des heures devant vous, vous allez assister à mon agonie, vous allez compter mes douleurs. Les tortures que j'éprouve sont effroyables, elles augmenteront, vous les ressentirez toutes; et moi je te répéterai sans cesse, pour que ce souvenir te reste éternel, pour qu'il te suive dans tes joies, dans tes festins, pour qu'il se place jusqu'auprès du lit où tu conduiras ta fiancée, je te répéterai que tu en es l'auteur, je t'appellerai mon assassin, l'assassin de mon fils. Comprends-tu? »

Les convulsions lui coupèrent la parole. Le malheureux Arthur la porta sojr un siège , tira toutes les sonnettes, frappa à toutes les cloisons, appela même dans la

rue, sa voix se perdit : à cette heure avancée, chacun dormait. Elle le suivait des yeux et jouissait de son désespoir. Il s'approcha.

— Laure, pardonne-moi, laisse-moi sortir, j'amènerai un médecin, ensuite nous ne nous quitterons plus. Je passerai mes jours près de toi, je te ferai oublier le passé à force d'amour, de repentir. Oh ! je t'en conjure, au nom même de ton Edouard, s'il vivait, il prierait pour son père. »

Elle se plaça sur son séant, rejeta ses longs cheveux en arrière, pâle, le visage couvert de taches bleues; elle était effrayante; prenant sa main, elle lui montra le ciel.

— Tais-toi, homme impitoyable, tais-toi, ne me demande rien, ne me demande pas ta grâce, au nom de ton fils. S'il vivait, pour lui je vivrais, et je voudrais bien accepter tes offres. Mais il est mort ! il est mort parce que tu nous a délaissés; il est mort parce que sa misérable mère n'avait plus à lui donner que son sang, et tu veux que je te pardonne la mort de mon fils ! Oh ! non ! non ! c'est au nom de mon fils que je te parle, de mon fils adoré ; je te maudis, Arthijr de Blançay, je te mandis à ma dernière heure, puisses- tu vivre malheureux, et mourir, comme moi, abandonné de tous. »

Il courba involontairement la tète sous le poids de cette malédiction; elle lui parut un arrêt du ciel. Après quelques minutes d'un silence interrompu seulement par le râle de l'infortunée qui se débattait contre le poison, il essaya de nouveau de crier, d'appeler au secours. Personne ne vint.

— C'est inutile, disait-elle en mots entrecoupés, c'est inutile... ils n'écoutent pas. Songe donc où tu es, songe donc que tu es venu pour un joyeux rendez-

vous. S'ils t'ont vu, ils te croient plongé ^ans l'ivresse, dans la volupté, ils ne viendront pas! Tu resteras jusqu'à ce que je ne sois plus qu'un cadavre. Alors tu pourras sortir, ce sera une leçon dont tu te souviendras, n'est-ce pas, Arthur? Ah! ahl ah !...

Quelques éclats de rire stridents, coupés par des plaintes de souffrances, brisèrent l'oreille et le cœur du seul témoin de cette scène. Chaque minute ajoutait à ses tourments ; enfin, saisi d'une espèce de vertige, il se laisse aller sur le bord du canapé, anéanti, n'ayant plus de courage, ni à peine de connaissance. Elle fit un effort incroyable pour arriver jusqu'à lui.

— Arthur, c'est la nuit, comme aujourd'hui, que mon enfant est mort, c'est la nuit que j'ai fui la maison de ma mère, c'est la nuit que tu venais à moi autrefois, c'est la nuit que je finirai près de toi ma carrière de douleurs et de remords. Et toi aussi, tu mourras la nuit, et je serai là, encore là, avec le spectre d'un enfant; nous t'attendrons pour te répéter notre malédiction éternelle. Oh ! mon Dieu ! quelles tortures ! Oh ! mon Dieu ! pardon ! mon Dieu ! Edouard est un ange, qu'il prie pour moi ; ne nous séparez pas. Mon fils ! mon fils! »

Encore quelques minutes d'agonie, des cris étouffés, des tressaillements, des convulsions, puis le silence... et la mort.

Six mois après, M. de Blançay se maria.

— Quelle superbe fête î quel temps délicieux ! tout cela est enivrant,, tout cela pénètre les sens de volupté. Oh ! Félicia, que vous êtes belle ! que vos yeux sont brillants!

— Laissez-moi rentrer, marquis, cet air est dangereux à respirer. La musique, le parfum des fleurs et vos douces paroles, trop douces pour l'oreille d'une femme... laissez-moi rentrer.

— Non, non, encore un instant; pénétrons dans ce bosquet, voyez quelle pâle lumière y répand cette lampe. Félicia, est-ce que vous ne trouvez pas dans tout ceci quelque chose de FItalie, auprès de vous l'illusion est complète, je me crois encore à Naples* Pourquoi retirer votre main ? Laissez-moi la baiser mille fois. Et cette taille de nymphe. Félicia ! ma Félicia ! je t'aime ! que veux-tu de plus ? je suis à toi, je suis ton esclave, viens, viens donc...

Et Félicia ne faisait plus que de faibles efforts, la lampe s'éteignit !....

Cependant un sourire de triomphe était sur les lèvres delà jeune femme.

— Ainsi donc, vous êtes à moi, vous êtes mon esclave? vous me l'avez dit, mon bien-aimé. Répétez-le-moi, je ne me repentirai plus de mon amour. »

Elle ne reçut point de réponse, elle s'approcha.

— Edmond, quoi, pas un mot, vous ne m'aimez donc pas ? »

Sa main chercha celle du jeune homme et la pressa. Alors, il sembla s'éveiiler d'un sommeil pénible.

— Je vous aime; répliqua-t-il, je vous aime... »

Et ses doigts meurtrissaient les doigts délicats de la belle Napolitaine.

— Mais, depuis longtemps nous avons quitté le bal, notre absence serait remarquée. Venez, comtesse.»

Et il l'entraîna.

Lorsqu'ils entrèrent dans les salons la danse était plus animée que jamais. Vingt hommes se précipitèrent vers madame de Nocci. Avant d'en accepter un, elle jeta un regard sur Edmond. Il était pâle et une violente souffrance paraissait l'agiter.

— Vous êtes malade ? lui dit-elle tout bas. Vous êtes triste, n'êtes-vous donc pas heureux ?

— Mon bonheur n'est jamais gai, Madame. »

Le flot les sépara. Elle alla faire admirer sa grâce dans une valse, et tout son être respirait l'orgueil satisfait, rien de tendre n'animait son œil noir, aussi ne pensaitelle qu'une chose !

— Je l'ai vaincu, il m'appartient, et nulle autre femme n'avait pu y réussir.

Edmond parcourait les appartements comme un étranger. Fuyant la dangereuse sirène qui l'avait égaré, une seule image était devant lui, c'était celle de cette femme si belle, si passionnée, qui lui avait consacré son existence et qui lui avait répété en le quittant :

— Mon bien-aimé, si tu me trompais, ne me le dis pas, ce serait le coup de la mort î »

ÉBAUCHE. 9i

Et il était coupable, c'était elle qu'il avait offensée après tant de serments, après tant de bonheur !

— Je suis un misérable, Marie, se disait-il, je ne me pardonnerai jamais. »

Dans ce moment un homme âgé s'approcha de lui.

— Monsieur, n'êtes-vous pas le marquis de Sainval?

— Oui, Monsieur.

— Je viens de votre hôtel, on ma dit que vous étiez ici, et je me suis hâté de vous y rejoindre. J'arrive dî Pologne. Une. dame de mes parentes m'a remis cette lettre pour vous, en me recommandant de vous la porter surle-champ. La voici.

Adolphe déchira l'enveloppe et lut :

a Mon ami, la guerre vient d'éclater dans ce pays. © Malgré mes observations, mon mari s'est joint aux ré- « voltés, je suis seule ici, je suis malade, et si vous pou- « viez venir près de moi, ma reconnaissance serait éter- « nelle. Vous savez comment je vis loin de vous, vous a savez que vous m'êtes nécessaire, Edmond. Je ne « m'explique pas davantage, mais j'ai besoin de vous, « cet appel doit vous suffire. »

— Monsieur, elle est malade ?

— Dangereusement. On craint pour ses jours.

— Je pars à l'instant...

En se frayant un chemin dans la foule, il passa près de la comtesse sans la voir; elle l'appela, il ne l'entendit pas : toutes ses idées étaient concentrées sur la lettre qu'il avait reçue ; enfin, il arriva à la porte, et courut à sa voiture.

— Au galop, à l'hôtel, cria-t-il à son cocher.

En peu d'instants il fut loin de cette fête où il avait oublié près d'une coquette lafemmequilui était si chère. Rentré chez lui, il demanda des chevaux de poste et fit à

la hâte quelques préparatifs indispensables. Au moment de partir,, il entra chez sa mère qui dormait paisiblement, réveilla pour lui dire adieu, l'assura qu'elle aurait bientôt de ses nouvelles, lui recommanda de ne point s'inquiéter de son absence, et la quitta avec la même précipitation.

Il parcourut avec une vitesse inconcevable l'espace qui le séparait de la Prusse. Un matin il s'arrêta quelques instants dans une auberge. Son valet de chambre s'approcha de lui.

— Monsieur le marquis sait probablement que nous allons passer les lignes sanitaires, et que le choléra-morbus est de l'autre côté.

— Le choléra-morbus? Valentin, retournez en France; surtout ne dites pas à ma mère où je suis. Moi je continue ma route. La guerre et la peste ! Malheureux peuple !

— Monsieur le marquis me renvoie donc ?

— Non, sans doute, mais je ne veux pas vous exposer. Vous êtes libre de me suivre si vous ne craignez pas la mort. »

Une heure après il courait de toute la vitesse de deux bons chevaux ; son fidèle domestique était avec lui, il fallut faire plusieurs détours pour éviter les armées. Edmond séchait d'impatience; enfin il aperçut le château de son adorée Marie. Bientôt il y arriva, il monta à son appartement, il se précipita vers elle, un tremblement universel le saisit.

— Marie ! Marie ! s'écrie-t-il comme un frénétique. » Elle tomba dans ses bras; elle était convalescente.

Ils passèrent huit jours ensemble, ce fut un délire. Le reste de l'univers était mort pour eux. Une nouvelle affreuse les tira de leur ivresse. Le frère de Marie, son frère chéri, avait disparu après une bataille. On le

croyait prisonnier des Russes et blessé dangereusement.

Edmond vit ses larmes; il aurait donné sa vie pour les tarir, et, malgré elle, il courut à la recherche de son frère. La jeune femme resta donc seule en proie au plus violent désespoir. Une semaine entière se passa et aucun message ne vint la rassurer. Tous les objets de sa tendresse étaient en danger. Triste nécessité attachée à ce sexe malheureux qu'on brise de douleurs, elle attendait sans pouvoir rien faire pour sortir de cette incertitude.

Une lettre arriva, elle venait de France. C'était pour Edmond et d'une écriture inconnue. La jalousie se glissa dans son cœur :

— Peut-être une autre ? Oh ! non, il m'a promis toute son existence. »

L'infortunée ! elle croyait aux serments des hommes !

Une autre semaine se passa ; rien encore, et la fatale lettre était sous ses yeux. Elle fut suivie d'une seconde, celle-là était enveloppée dans unpetitpaquet. Elle n'était point cachetée. Marie n'y résista pas. Elle trouverait peutêtre un indice sur celui qu'elle aimait ; elle lut, et toute son âme fut bouleversée. C'était de Félicia. La scène du bal y était tout entière ; elle éclatait en reproches sur ce départ précipité et elle finissait par ces mots :

« Edmond, tu es à moi, tu es mon esclave, ainsi je t'attends. »

Marie retint ces paroles, elle les conserva au fond de son cœur et ne versa pas une larme.

Peu d'heures après, le valet de chambre du marquis arriva.

— Mon maître a trouvé le frère de madame; il revenait par Varsovie. Le choléra...

— Assez. Vit-il encore?

— Oui, Madame, oui, il vit, et...

— Alors je vais à lui... Pas d'observations, je le veux.» Elle emporta les deux cruelles lettres.

Une vaste salle renfermait tous les malades atteints de la contagion. Quelques médecins, héros de l'humanité, les soignaient ; tout le monde fuyait cet asile de la mort. Une femme, jeune et jolie, s'y précipita, elle se fit conduire au lit du marquis de Sainval. Un cri lui échappa en le voyant.

— Ce n'est pas lui, Monsieur, dit-elle au médecin ; il était beau, mon Edmond, que lui avez-vous donc fait? »

Et elle se pencha vers lui; il sourit faiblement en la reconnaissant, il ne put parler. L'homme de l'art se retirait, Marie le rappela.

— Monsieur, vous voyez cet homme, je l'aime pardessus toutes choses, c'est pour moi qu'il est réduit à cet état; si vous le sauvez, ma fortune est à vous, je n'en ai plus besom, je suis perdue ; s'il meurt, oh ! alors, Monsieur, vous me tuerez aussi, n'est-il pas vrai? »

Il y avait quelque chose d'égaré dans son regard. Le médecin comprit sa douleur et s'éloigna.

Edmond eut une crise, Marie le soutint; elle se calma, elle s'assit près de lui et elle se mit à parler.

— Mon bien-aimé, tu m'as quittée, et voilà où je te retrouve. Écoute : j'ai abandonné ma maison, je n'y rentrerai jamais. Je suis à toi, je suis ton esclave. (Elle serrait la lettre contre son sein.) >

« Mon noble époux ne me recevrait plus. D'ailleurs la mort n'est-elle pas là? on ne voudra pas que je sorte vivante de ce tombeau. Edmond, pourquoi ne me réponds-tu pas? Ne sais-tu pas bien que je m'en irai avec toi... Tu souffres... et moi aussi, pourtant je ne me plains pas, je ne saurais. Te rappelles-tu le jour où je t'ai sacrifié mon existence ? Comme j'aimais mon malheur, puis-

que c'était on bonheur à toi, mon ami ! tu ne comprends pas ce qu'il y a de dévouement dans le cœur d'une femme; tu ne sais pas que je te remercie de m'avoir désespérée, parce que je suis à toi. Mon Dieu ! comme son pouls bat lentement. Docteur, venez ici. N'est-ce pas qu'il va mieux? 11 n'y a plus cette agitation qui m'a tant effrayée. »

— Madame, répondit le médecin, venez avec moi, voir avez besoin de-repos.

— Oh ! non, je me repose ici. »

Elle s'approcha de l'oreille du moribond :

— Je suis venue, quoique je sache tout. Si tu l'aimes mieux, elle, tiens, j'ai ses lettres, je vais te les lire, cela te soulagera sans doute. »

En effet elle commença la lecture. Son amant fit un geste de dégoût, elle ne le vit pas. Il allongea le bras par un dernier effort pour rejeter le fatal papier, le bras défaillant retomba. Edmond n'existait plus !

Marie continua jusqu'à la fin les expressions d'un amour qui faisait son tourment, puis elle reploya les lettres et les mit sous le chevet du lit. La mort avait saisi sa victime. Celle qui restait ne s'en aperçut pas, elle reposa sa tête sur ce cœur qui ne battait plus, et la fatigue lui ferma les yeux.

Lorsqu'elle s'éveilla, il faisait nuit. Une faible lumière éclairait à peine la vaste salle.

— C'est comme à la fête, murmuu>$-elle tout bas. Il dort, tant mieux, il guérira. »

La lumière s'approcha, deux hommes vinrent près du lit. Ils restèrent interdits à la vue de Marie. Un d'eux essaya avec ménagement de l'arracher à ce spectacle; l'autre, moins humain, lui annonça brutalement qu'elle était près d'un cadavre. Alors alla lui arracha le flam-

beau, elle promena la flamme sur le visage déjà décomposé de celui qu'elle avait tant aimé, puis froidement, sans émotion apparente, elle se pencha sur ses lèvres. Les deux gardiens continuèrent leur visite.

— Cette femme est folle, dirent-ils.

La matin arriva, ils revinrent au même lieu pour emporter les restes du malheureux Edmond. Ils trouvèrent deux corps entrelacés, tous deux privés de vie. Une affreuse convulsion avait terminé celle de la jeune femme; ses traits étaient renversés et sa bouche serrait avec force le bras de son amant. Insensibles, ils jetèrent dans la même charrette le marquis de Sainval et la princesse Lumoisky. Une fosse commune les réunit, et personne ne pleura sur leur tombe, car personne ne la connut jamais.

ïl faisait nuit, la pluie tombait par torrents, le vent sifflait dans les longs corridors, et les voix des oiseaux nocturnes se faisaient entendre au sommet du château de Vendôme. Dans la grande salle, une jeune fille était assise et brodait une écharpe. De temps en temps elle levait les yeux et souriait tendrement aux saillies d'un gentil page qui se tenait à genoux sur un carreau, près d'elle. Son charmant visage peignait l'innocence d'une âme paisible, et l'expression d'une gaieté franche lui donnait une grâce indéfinissable.

Le jeune homme, au contraire, avait un de ces visages mélancoliques, si intéressants même pour les indifférents. Son langage était de l'enthousiasme, ses yeux s'animaient, sa physionomie prenait un autre caractère> lorsque, seul avec sa sœur, il la laissait lire dans sa pensée et lui dépeignait les chimères brûlantes de son imagination. AU milieu d'une de ses rêveries, Blanche l'interrompit en s'écriant :

— Au nom du ciel ! Josoév'n, taisez-vous, écoutez. J'entends des plaintes au pied des murailles. Non, je ne me trompe pas... allez vous en informer, quelque être souffrant gémit près de nous; il est possible de le soulager; mon père, à son retour, ne nous désapprouvera pas. »

Joscelin se leva vivement; il fut bientôt hors de l'appartement^ le brait de ses pas précipités retentit dans la galerie, il diminua... enfin, on ne les distingua plus!... Blanche soupira.

— Ainsi, pensa-t-elle, il passera peut-être. Il aura paru un instant sur cette terre comme une tendre fleur. Il sera fané comme elle, le souffle des passions Fabattra. Quelle tête ! quelle exaltation ! »

Une larme coula sur son ouvrage, elle Fessuya du long ruban de sa ceinture qu'elle considéra longtemps, en prononçant tout bas le nom de Lionel.

Son frère parut et lui raconta qu'une pauvre femme avait été trouvée mourante près de la poterne, qu'il Favait fait transporter au château, et l'avait confiée aux soins de la nourrice de Blanche, la vieille Gertrude.

— Bien, mon frère, je vous remercie, j'irai la voir lorsqu'elle sera remise. Savez-vous si le souper est servi ?

— L'évêque a déjà donné ses ordres à ce sujet, voui aurez même de la musique.

— De la musique, Joscelin, vous plaisantez ! Jamais Regnault ne voudrait admettre à la table de son père un de ces ménestrels ambulants, conduits par Constance... cette reine qui cause le malheur du roi, celui de son peuple...

— C'est cependant ce qu'il a fait, vous verrez que je ne vous trompe pas; mais puisque vous ramenez ce sujet intéressant, dites-moi si vous êtes instruite du sort de Berthe, de cette infortunée princesse qui aima tant Robert, et qui s'en sépara parce que l'intérêt de la France et de son époux l'exigeaient. Je l'admire, je la plains, et je voudrais rompre pour elle ma première lance, i

-— Yous savez, mon ami, que ma mère lui fut tendre^

ment attachée, qu'elle la connut lorsque, brillante d'attraits, enivrée d'amour, elle quitta le comte de Chartres pour épouser le fils de Hugues Capet. Elle ne fut point éblouie de cette nouvelle fortune. Reine de France, elle était encore Berthe pour les compagnes de son jeune âge, pour les serviteurs de ses parents. Tout occupée de celui qui l'avait choisie, elle ne paraissait à la cour que lorsque l'étiquette l'exigeait ; belle sans prétentions, simple sans familiarité, elle devint l'idole de tout ce qui la connut. Hélas ! l'ambition d'un pape, la cruelle loi de l'anathème l'ont arrachée au bonheur. Ma mère l'accompagna quand elle en fit le sacrifice héroïque. Elle la vit quitter ces murs de Paris, qui renfermaient tout ce qu'elle aimait au monde. Depuis ce temps aucunçs nouvelles ne nous sont parvenues. Toutes les recherches ont été vaines, la malheureuse Berthe a disparu. Ensevelie sans doute dans la solitude d'un cloître, elle y pleure ses trop courts moments de félicité. Voilà, Joscelin, un beau sujet de romance, et vous devriez prier le troubadour inconnu de célébrer ce triste événement. Qui sait, ajouta-t-elle en souriant, si vous n'avez pas déjà fait de la reine la dame de vos pensées, et si ce n'est pas pour elle que se tirera cette épée dont vous brûlez de vous servir ?

— Pourquoi non ? j'avoue que, depuis son malheur, elle m'occupe sans cesse. Je la vois errante, proscrite et repoussée par ceux qui naguère étaient à ses genoux. Je la revêts des formes les plus séduisantes, et, sous les haillons de la misère, je retrouve encore celle qui captiva un grand roi, et

— Trêve à vos folies, voilà l'annonce du repas; songez à vous acquitter envers votre frère Regnault de vos fonctions de page, car sans cela le digne archevêque rendrait mauvais compte de votre exactitude au comte d'Alençon, et...

Loffc

— Et peut-être même sa colère irait-elle jusqu'à réclamer ma pauvre Blanche, pour expier les fautes du poursuivant d'armes; je vous comprends et j'obéirai à vos ordres. »

On passa dans la salle du banquet.

L'aîné des fils de Bouchard, premier comte de Vendôme, Regnault, archevêque de Paris, y était déjà et reçut sa sœur avec tout le cérémonial du temps. Grave et sérieux, il se plaça vis-à-vis d'elle ; Joscelin s'apprêta à les servir.

— Blanche, dit le prélat, votre frère m'a prié de vous laisser entendre un de ces trouvères provençaux qui ont suivi la reine Constance ; j'ai pensé que cette distraction vous serait agréable, et je ne m'y suis pas opposé.

Elle le remercia gracieusement. Le ménestrel fut placé assez loin des convives, il s'était assis dansla partie sombre de l'appartement. Blanche d'ailleurs ne le regarda pas, ses yeux suivaient tous les mouvements de Joscelin. Les accords de la lyre la rendirent attentive.

Dès le -premier vers, Blanche avait pâli. A la fin du couplet elle ne fut plus maîtresse de son émotion, elle allait se trahir, lorsque Joscelin l'avertit par un regard du danger auquel elle s'exposait. Elle ne mêla pas ses éloges à ceux de l'archevêque. Empressée de quitter la table, elle se leva aussitôt que la bienséance le lui permit, et dès que Regnault eut prononcé les grâces, elle lui demanda sa bénédiction et se retira.

A peine fut-elle dans sa chambre qu'elle se laissa tomber sur un siège en versant un torrent de larmes. Joscelin l'avait suivie, et cherchait à la calmer.

— Non, lui disait-elle, non, mon frère, vous l'avez perdu. Si quelque indice venait à trahir sa présence ici, mon père si bon; si génère tous les autres rap-

ports, pour Lionel si injuste, ne lui pardonnerait pas de s'être introduit furtivement chez lui en son absence, et voilà l'effet de votre étourderie. Oh! Joscelin, j'en mourrai ! j'en mourrai ! »

Et ses sanglots redoublaient.

Le pauvre page, tout confus et repentant, était resté debout près de la porte ; elle s'ouvrit lot&t à coup, et une des femmes de Blanche annonça rinconnue recueillie par sa compassion.

Un long voile cachait son visage, ses habits déchirés et couverts de boue ne dissimulaient qu'à demi la taille la plus majestueuse. Sa démarche était lente, elle paraissait se soutenir à peine. La jeune fille se leva et allait l'interroger sur le sujet de sa visite, lorsqu'elle la pria de permettre qu'on les laissât seules avec Joscelin. Elle s'approcha alors, et découvrant ses traits, elle leur demanda s'ils la reconnaissaient. Aussitôt Blanche tomba à ses pieds. Son frère la regardait en silence, étonné de cette action.

— Joscelin, prosternez-vous devant celle dont vous admirez les vertus et plaignez le malheur, vous voyez la reine Berthe !

A ce grand nom, le page se précipita à ses genoux.

— Oh ! ma souveraine ! ô vous dont la conduite magnanime me remplit de respect et d'enthousiasme, qu'exigez- vous de nous? Vous commandez toujours dans la maison de mon père, tout ce qui lui appartient est à vous!...

— J'y comptais, dit la reine, car je venais chercher près de lui un refuge. Relevez- vous, aimable enfant, et parlez-moi de votre mère, de ma chère Elisabeth !

— Mes parents sont allés reconduire chez lui le comte

d'AIençon, mais mon frère Regnault est ici, je vais le faire appeler...

— Non, ma fille, je ne veux pas que l'archevêque connaisse encore ma présence ici. Envoyez d'abord prévenir votre noble père, c'est lui qui doit instruire son fils aîné; jusque-là j'occuperai secrètement votre appartement; ce jeune homme ne me trahira pas?

Joscelin examinait la reine dans une extase respectueuse ; l'excès de son émotion lui ôta la faculté de répondre. Il posa la main sur son cœur en s'inclinant, une légère rougeur colora ses joues pâles, et la princesse devina qu'elle pouvait compter sur lui.

Quoique abattue par la souffrance. Berthe était encore la plus belle femme du royaume. Elle n'avait que trentedeux ans, et, avant ses malheurs, à peine lui en eût-on donné vingt-cinq. Son visage conservai! au milieu des traces du chagrin une expression noble et imposante, on reconnaissait l'épouse de Robert; mais lorsqu'elle parlait de son amour, qu'elle racontait ses douleurs, ce n'était plus qu'une femme faible, qu'une amante désespérée, réclamant un regard de compassion, une larme de sympathie.

Blanche lui proposait de quitter ses vêtements si indignes d'elle, et Joscelin était déjà prêt à sortir pour appeler Gertrude. Berthe continua:

— Oubliez-vous donc que je ne veux pas être connue, taissez-moi mes habits, ils me rappellent des temps qui ne sont plus, ils me retracent ces années passées près d'un monarque adoré. Entrf mes enfants et leur père que mon sort était digne d'envie ! Dieu m'est témoin que ce n'est point ie trône que je regrette. C'est ton cœur, ô Robert ton cœur, mon bien le plus cher, qu'une loi barbare m'a ravi. Ce sont les caresses de

mon fils, de ma fille, ce sont ces journées de paix et d'amour dont le souvenir enchanteur fait le tourment de ma vie. Depuis deux ans j'ai rompu tous les liens qui m'attachaient ici-bas, depuis deux ans j'erre comme une ombre autour de ce palais où je commandais. Je cherche mon époux, mes enfants, je serais avide d'un regard... Il me semble que sous ces haillons ils devraient reconnaître leur malheureuse mère. Et qu'ai-je vu? grand Dieu ! ma superbe rivale, fière de l'empire qu'elle a usurpé sur le cœur du roi (car Robert ne l'aime pas, tt ne peut aimer une telle femme), je l'ai vue promener son luxe insolent parmi ce peuple qui me maudissait.

« Jamais, jeune fille, je n'oublierai le moment où seule, inconnue, je rentrai dans Paris après mon sacrifice. Les rues étaient encombrées par la foule. On ne pouvait approcher des églises, on rencontrait partout des nouveau-nés conduits au baptême, des amants heureux qui allaient s'unir, des êtres délivrés du fardeau de l'existence qu'on portait à leur dernière demeure. Mon nom était dans toutes les bouches, c'était pour le maudire. Oh! quels déchirements j'éprouvais en pensant que ces Français à qui j'avais abandonné ma vie ne m'accordaient pour prix de mon désespoir que l'exécration, que le mépris. Éperdue, désolée, je me rendis au palais, je vis passer Robert, je le vis passer! mon fils, ma fille le suivaient; depuis ce temps je ne les ai plus aperçus. »

Elle cacha un instant sa tête dans ses mains, et reprit : — Contente d'avoir encore une fois contemplé ses traits adorés, je me rendis dans le modeste asile préparé par la reconnaissance. Une de mesfemmes me recueillit. Dieu voulut encore me priver de ses soins, je l'ai perdue

il y a deux mois ; alors sans ressource, sans un toit où reposer ma tête, je suis revenue en mendiant demander Fhospitalité au comte Bouchard. Ce soir, épuisée par la faim, la fatigue, je serais morte à votre porte, si votre généreuse pitié ne m'avait secourue. »

Blanche pleurait; pourJoscelin, le feu de l'indignation étincelait dans ses yeux. Il avait passé tour à tour de l'admiration, de l'attendrissement à la colère.

— Quoi ! Madame, vous, seule, légitime souveraine, vous avez été réduite à implorer la charité de vos sujets, et pas un guerrier ne s'armerait pour votre défense ! Oh! que mon père me donne mes éperons, et bientôt, rassemblant l'élite de la jeunesse française, j'irai jusque dans Rome forcer ce pontife orgueilleux à vous remettre à votre place. Cette flère Provençale retournera dans ses États qu'elle n'aurait jamais dû quitter, et vous, Madame, triomphante, honorée, vous verrez de nouveau l'univers à vos pieds.

— Votre enthousiasme me plaît, jeune homme ; hélas! ce sont des chimères ! je suis pour jamais éloignée de Robert, il n'y a plus de puissance humaine qui puisse nous réunir. Le ciel seul... Oh! oui, Dieu, meilleur que ses créatures, nous rassemblera là-haut ; là-haut je pourrai lui dire que je l'aime; je pourrai rester près de lui; je ne désire d'autre béatitude que celle-là. Mais il est temps de me retirer. Conduisez-moi, Blanche. Adieu. Gentil page, rappelez-vous que vous avez mon secret et que votre honneur et ma vie dépendent de votre discrétion.

Après être rentrée chez elle, la noble fille se hâta de congédier ses femmes, pour réfléchir mûrement à ce qu'elle devait faire. Blanche élevée par sa grand'mère, la comtesse de Melun, avait connu à sa cour le comte

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d'Anjou, le beau Lionel. Elle put croire alors qu'un hymen fortuné unirait sa destinée à celle de cet homme qu'elle aimait. La répudiation de la reine changea tout. Bouchard, ami intime du comte de Chartres, premier mari de Berthe, embrassa vivement son parti ; Lionel, cousin germain de Constance, nouvelle épouse de Bo* bert, ne put qu'être flatté de l'élévation de cette princesse. Outré de ce qu'il appelait une ingratitude, le comte de Vendôme défendit à sa fille de penser à son amant, et songea à l'unir à Sigefroy, comte d'Aîençon, qu'il venait de rétablir dans ses droits.

Telle était la position des choses lorsque le comte d'Anjou, guidé par i'amour et aidé de Joscelin, s'était introduit au château. Blanche se décida enfin à lui parler le lendemain, à lui confier ses craintes, à l'assurer que Regnault, qui avait adopté le ressentiment de son père, le perdrait infailliblement, s'il venait à le découvrir. Elle s'endormit ensuite en recommandant à Dieu, et Lionel et Berthe, dont la position la touchait vivement.

Au lever de l'aurore, Gertrude conduisit le ménestrel dans la grande salle. Sa maîtresse s'y rendit; et après mille serments d'amour, après s'être montré mutuellement Fécharpe et la ceinture d'azur, gage de fidélité, les deux amants se séparèrent en se jurant de se revoir dans des temps plus heureux.

Ce ne fut pas sans de vives sollicitations et sans des

promesses réitérées de n'appartenir qu'à lui, que le

comte dit adieu à sa bien-aimée. Il s'éloigna plein d'es-

'poir et comptant que l'avenir verrait diminuer la haine

de Bouchard pour sa famille.

Cependant Berthe était servie dans son appartement par sa jolie confidente et le gracieux page. Celui-ci pa-

raissait rêveur, et jusqu'au retour de ses parents sa mélancolie augmenta de jour en jour. Ils le trouvèrent si changé, que leur tendresse s'en inquiéta. Ils le questionnèrent en vain ; la cause de sa tristesse leur resta cachée. L'une et l'autre avaient mis leur château à la disposition de la royale fugitive ; elle était devenue un membre de leur maison. Toute à ses regrets, elle n'était pas heureuse ; mais elle était tranquille, lorsqu'un ami sûr prévint en secret le comte Bouchard que Constance, avertie par un domestique infidèle, et craignant les sentiments que le roi conservait pour elle, se disposait à la faire enlever.

Berthe l'apprit avec calme. Elle vécut une semaine entière dans la solitude ; enfin elle déclara que sa résolution était de se retirer dans un cloître, asile sacré que sa rivale n'oserait pas violer. En vain à ses genoux employa-t-on les prières pour l'en détourner, elle fut inébranlable.

— Non, mes amis, dit-elle, mon parti est pris; je ne vous exposerai pas au ressentiment de la reine. Et que m'importe à moi le lieu où je vive, puisque partout je suis loin de lui ? laissez-moi chercher dans le sein de Dieu cette paix que je ne retrouverai peut-être plus ; laissez-moi oublier dans la retraite cette image chérie qui me poursuit sans cesse ; ce fantôme de bonheur que j'ai toujours devant les yeux et qui me déchire. Là je prierai Dieu pour lui, pour mes enfants, pour vous qui m'avez protégée. C'est la seule jouissance qui me reste. Ne suisje pas morte au monde ? Que me coûte- t-il donc pour mettre une barrière insurmontable entre lui et moi ? Demain je partirai pour l'abbaye de la Virginité, dans la vallée; j'y serai nrès de vous, j'y vivrai inconnue, car Tabbesse même ne saura pas mon nom ; je veux qu'il soit effacé de la liste des vivants ; je veux que Berthe

n'existe plus que dans le cœur de ses amis, comme ils sont jusqu'à la mort dans le sien.

Pendant que la reine parlait, Joscelin s'était évanoui sur le sein de sa sœur, qui se hâta de l'arracher à cette scène de désolation. Depuis longtemps elle soupçonnait son secret; mais elle frémit lorsque cet incident le lui découvrit tout à fait. En reprenant ses sens, le malheureux jeune homme promena autour de lui des regards égarés.

— Où est-ehV ** Me Fa-t-on déjà ravie ? Ne la reverraije plus ?

Et, prompt comme l'éclair, il échappa à sa sœur tremblante, et courut se précipiter aux pieds de sa souveraine.

— Berthe, Berthe, écoutez-moi; écoutez une fois l'expression de mon brûlant délire ; je ne vous importunerai pas longtemps, il me tuera, je le sens. Oh ! permettezmoi, avant de quitter cette vie, où je ne fis que passer, permettez-moi de recueillir un sourire de vos lèvres; dites-moi : Josceîin, je ne vous hais pas ! et je me croirai payé db mes souffrances. Depuis huit mois je les dévore; elles me minent. Je vous vois chaque jour si belle, si grande dans votre malheur; je vous entends, oh ! supplice horrible ! je vous entends parler de votre amour pour un autre ; mon cœur est dévoré par tous les serpents de la jalousie. Je sais que vous ne pouvez être à moi, je sais que ma passion vous offense, eh bien ! pardonnez, reine de France, pardonnez à un infortuné que votre image remplissait avant de vous connaître. J'ai élevé mes regards jusqu'à la compagne de mon roi, mais accordez-moi au moins votre pitié, que je sache que votre cœur désavoue vos lèvres, et je me soumets. »

Il baissa la tête, sa famille en pleurs entourait Berthe, comme pour lui demander sa grâce. Elle se leva majestueusement.

— Joscelin, je vous plains, je vous excuse, je connais le pouvoir de ce funeste penchant. Si j'étais encore reine je pourrais vous punir, je ne le suis plus, je n'en veux conserver que le plus beau droit, celui de pardonner. Cependant vous m'avez offensée, vous avez osé avouer une coupable ardeur à celle qui fut l'épouse de Robert, que le Ciel, que le roi vous châtient, j'implore pour vous leur indulgence, que vous n'avez pas méritée. »

« Et vous, comte Bouchard, vous Elisabeth, ne restez pas prosternés devant celle qui n'est que votre amie, je sens ce que vous devez souffrir, que votre chère Blanche vous console. Réunissez-vous pour guérir cette tête malade. Avant de vous quitter, je veux solliciter une faveur : votre fille aime le comte d'Anjou; tout dans cette alliance me paraît convenable. Mes malheurs seuls étaient pour vos cœurs trop délicats une raison de la refuser. Je n'existerai plus bientôt, unissez-les, je vous en conjure. Sigefroy est d'un âge trop avancé pour cette jeune fille, ne pensez plus à lui, Berthe vous en prie, vous ne la refuserez pas. »

Blanche cacha sa rougeur dans le ze'm de sa mère, qui, ainsi que le comte, assura la reine de son consentement. On emmena le malheureux Joscelin dans un état impossible à dépeindre. Ce n'était plus qu'un être sans forces, sans facultés.

Berthe partit en effet pour l'abbaye. Peu de mois après elle prononça ses vœux. La famille du comte de Vendôme y assista. Blanche, devenue femme de Lionel, était restée près de son frère, le pauvre insensé. Au moment où la novice, retirée du drap mortuaire, fitle serment qui la séparait à jamais du monde, un cri affreux retentit sous Ja voûte sacrée, et un homme se précipita hors de l'église.

En sortant, ia comtesse Elisabeth, inquiète, se hâta de

reprendre le chemin du château. Elle aperçut près de la poterne, au même endroit où la reine avait failli succomber, sa fille évanouie sur le corps inanimé du pauvre page, elle n'avait pu arriver que pour recevoir son dernier soupir, au moment où il revenait de l'abbaye.

La malheureuse mère, en cherchant à rendre à la vie son fils bien-aimé, trouva sur son cœur le billet suivant :

« Je sais quand elle doit prononcer le serment fatal, «je le sais, et alors je quitterai cette terre. Berthe, aca cordez une larme à l'infortuné qui ne vécut qu'un or printemps, et qui vécut pour vous. Consolez mes « parents, consolez Blanche, dites-leur que, puisque je « vous avais perdue, il fallait bien que ma vie s'éteignît. « Je me sens mourir avec volupté quand je songe que «quelquefois, lorsque les tours élevées du château « frapperont vos yeux, vous penserez à Joscelin. Un « souvenir est tout ce que je réclame de vous I un a regret l Oh ! Berthe Adieu !....»

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