LÉGENDE DE LA FORÊT DE FONTAINEBLEAU
La reine Mab et ses mille caprices, qui accidentent si délicieusement et si merveilleusement le songe d'une nuit de Shakespeare, n'est point la seule qui ait élu son domicile au sein des forêts, je connais une légende, sinon plus curieuse, du moins beaucoup plus vieille encore. Bien des tourelles, bien des églises et leurs clocners dentelés, leurs génies aux formes fantastiques, bien des donjons, bien des créneaux, des bastions, des courtines se sont élevés et se sont écroulés pierre à pierre sans qu'il en reste plus de vestiges que de la belle Thèbes aux cent portes, tandis que la roche dont je parle est encore et restera debout dans les siècles des siècles, à moins qu'un nouveau déluge ne vienne la déplacer. Mais la main qui Farrivée est assez forte pour Fy maintenir...
Au milieu de la forêt de Fontainebleau, Fune des plus pittoresques de la France et surtout Fune des plus fécondes en souvenirs, près la croix de Saint- Mérem, placée sur la grande route qui conduit à Nemours, existe une admirable vallée, appelée la Gorgeau-Loup. coupée par plusieurs routes et ombragée
par une belle futaie de chênes et de hêtres dont les différents feuillages se marient parfaitement ensemble. Des néfliers, des genévriers, des houx aux feuilles d'émeraudes luisantes et découpées et aux graines de corail, des rochers caverneux et moussus à cause de Fombre dont ils sont toujours abrités, couvrent cette vallée qui est immense. Sur le plateau de ces rochers sont de grandes mares où vont s'abreuver les troupeaux dont les grelots animent le silence de la forêt. Vers la fin d'une des routes qui aboutissent au fond de cet entonnoir, sont deux rochers de merveilleuse mémoire, et devant lesquels la foule des promeneurs passe sans s'arrêter ; — et pourtant les échos doivent avoir conservé le souvenir de ce qui s'est passi et des bruits étranges qu'ils ont répétés autrefois.
Il y a si longtemps, si longtemps que cette histoire arriva, qu'on pourrait bien commencer ainsi : Il était une fois. Mais à moins d'écrire comme Perrault, Galand ou M. Daunoy, il faut abandonner ce style plein de charme et de naïveté. L'époque dont je veux parler remonte au temps de François Ier , où la cour était belle et galante. Les princes ont toujours aimé la chasse, et ce plaisir, pour être bien goûté, a besoin de tout l'appareil royal ; il faut qu'il éblouisse les yeux et charme les oreilles. — Qu'est-ce qu'un chasseur isolé qu'on rencontre suivi de son chien unique, et tirant quelques tristes coups de fusil, le plus souvent sur des moineaux, — dont le cortège se disperse et se rassemble dans une forêt ?
C'était donc une chasse royale, par une belle matinée d'automne où le soleil perce et dissipe peu à peu le rideau de brume envahissant l'horizon. — Les dames, le faucon au poing, montées sur des haquenées blanches, glissaient dans les taillis et sur les rochers comme un
rayon de lune glisse entre les arbres. Les chasseurs habillés de vert, ardents à la course ; les pages, les archers, les cors retentissant de fanfares éclatantes, les cris aigus ou étouffés des chiens hors d'haleine et poursuivant leur proie, tout cela était admirable à voir et courait çà et là par des milliers de routes différentes.
— Isoline, dis-moi, n'as-tu rien vu ?
— Mais si, Blanche, ma mignonne, répondit la première dame à une jeune fille comme parée des couleurs de son nom, toute vêtue de blanc sur sa blanche monture, tandis que sa compagne, Isoline, avait un costume vert éclatant qui se dessinait gracieux sur sa haquenée gris-perle ; toutes deux portaient de longs voiles qui s'échappaient d'un petit chaperon orné de plumes et flottaient au gré des vents ; toutes deux étaient suivies de leurs pages et varlets.
— Regarde donc, qu'est-ce qui peut briller ainsi î
— Ge sont les cors et les baudriers, rien de plus.
— Non, non, c'est au ciel, et pourtant les étoiles ne reluisent pas en plein midi.
— Je ne vois de brillant ici que tes yeux, ma chère Blanche, et quant à ton cerveau, je crains qu'il n'ait des hallucinations.
— Mais, dit Blanche en se irottant les paupières, j'espère que je ne suis pas aveugle, et qu'on ne m'a point jeté de la poudre d'or. — Tiens, là, vois-tu, derrière un nuage blanc qui ressemble à une colombe les ailes déployées.
— Le nuage passe et couvre tout, reprit Isoline, et je ne vois que le soleil qui poudroie.
— Tiens, je me mettrais en colère, dit Blanche.
Et elle donna un léger coup à sa haquenée qui partit rapide comme l'éclair. Olivier Raimbaut, son page,
courut sur ses traces, et Isoline, suivie du sien, le jeune et beau René Duchâtel, se mit à courir aussi après son imprudente amie ; ils eurent bientôt rejoint la fugitive, qui tenait toujours à son point lumineux au ciel, comme un fou tient à une idée fixe.
— N'est-ce pas, Olivier, dit-elle, que comme moi tu le vois s'approcher, et en même temps se diriger vers la gauche.
— Oui, noble dame, je le vois fort distinctement, répondit le page.
— Eh. bien ! Isoline, suis-je encore une insensée ou une aveugle ? ajouta Blanche. Et toi, René, ne vois-tu rien, là, vers la cime de ce hêtre ?
— Oh ! si, Madame, je vois quelque chose qui brille bien fort, et qui semble marcher et grossir à vue d'œil.
— Allons, dit Isoline, je ne saurais, malgré toute ma malice et mon esprit de contradiction, lutter contre vous trois. — Oui, oui, je vois parfaitement cet astre qui menace de nous incendier. — Mais qu'est-ce que cela peut être ? te l'imagines-tu, toi, Blanche, qui l'as vu la première, et qui depuis y as constamment arrêté ta pensée ?
— Pas le moins du monde, et je m'y perds, répondit Blanche.
— Eh bien ! si tu veux me croire, dit Isoline, nous laisserons cet astre graviter dans l'orbe qui l'attire, et nous reprendrons la chasse, car je crains que nous ne nous égarions, je n'entends plus ni les cors, ni les chiens et avec ton étoile merveilleuse, je ne sais où tu nous conduirais.
— Moi, laisser ce point lumineux sans savoir ce que cela deviendra, reprit Blanche, oh ! non, mille fois non, et dussé-je mourir dans la forêt, je suivrai cette étoile tant que mes yeux la pourront voir, et je marcherai tant
que Gazelle me pourra porter, et si elle tombe épuisée, je courrai encore jusqu'à ce que moi-même je n'aie plus de forces.
— Laisse là ton étoile, dit Isoline, et fais trêve, au moins pour cette fois, à ton esprit aventureux.
— Par tous les arbres, et pour tous les arbres de cette magnifique forêt, je n'abandonnerai pas cette étoile. Tu sais, Isoline, ma mie, que ma volonté est de fer, et qu'il faut que tout s'y plie, depuis la monture jusqu'au page. — Retourne, je t'en conjure, retrouver la chasse, tu seras ce soir le plus bel ornement de la fête, et la belle duchesse d'Alençon ne pourrait se passer de toi : on dirait que vous êtes sœurs tant vous vous aimez, si bien que j'en suis un peu jalouse... mais je n'ai pas l'outrecuidance d'avoir le pas sur une princesse, ni à la cour, ni au fond de ton cœur.
— Ingrate et mauvaise ! crois-tu que je vais t'abandonner seule ainsi dans cette immense forêt ?
— Je ne suis pas seule, Isoline, Olivier, mon gentil page, ne faussera pas compagnie à sa maîtresse.
— Oh ! non, répondit Olivier, mettant un genou en terre, puis enfourchant de nouveau son palefroi : ne suis-je pas commis à la garde de la noble Blanche de Montmédy, et ne dois-je point obéir à tous ses commandements ?
— Sont-elles bien dures les entreprises qu'elle t'impose, dit Isoline en regardant le page avec malice, et n'es-tu pas souvenles fois payé par un doux sourire et un de ces regards où on entrevoit le ciel?
Olivier rougit, et René lança un coip d'œil rapide sur la beile Isoline, puis abaissa soudain ses paupières comme sous un voile de larmes ; mais les deux damoiselles rapprochèrent leurs montures etparurent s'entretenir
à voix basse, tandis que leurs deux pages les suivaient respectueusement.
— Oh ! pour cette fois, s'écria Blanche tout à coup, je commence à distinguer quelque chose : c'est comme une corbeille d'or soutenue sur les ailes d'un immense oiseau: vois-tu Isoline ?
— Le soleil m'éblouit tellement que je ne puis fixer cette lumineuse apparition, mais je te crois sur parole, Isoline, seulement je voudrais bien savoir quand cet astre aura fini son ascension, car je commence à me fatiguer d'aller à sa poursuite.
— Oui, oui, c'est parfaitement une corbeille, ayant la forme d'une nacelle.... Oh '.comme l'oiseau l'emporte rapidement, mettons nos chevaux au galop vers l'orient, le vent d'ouest la souffle vers ce côté.
— Ne crois-tu pas, dit Isoline, qu'une volonté supérieure dirige cette nacelle, et qu'elle n'est pas tombée en droite ligne de la lune ou d'une comète ? à moins que chacune des parcelles de ces beaux astres qui nous éblouissent les nuits, ne viennent, en se détachant quelquefois, nous prouver que notre monde à nous est bien terne, bien obscur, et surtout bien pâle ?
— Comment peux-tu raisonner ainsi calme et froide, reprit Blanche, quand tu me vois haletante de curiosité ? Ou tu ne vois pas, ou tu es d'une nature tellement différente de la mienne que je ne saurais te comprendre. — Qu'elle est gracieuse, cette nacelle d'or! elle glisse dans l'espace aussi rapide que les autres sur les mers ! Que peut-elle contenir? — Une fée ou une sorcière... ou un sylphe... ou une céleste chrysalide... ou bien quelque beau prince que le ciel nous envoie, parce que les hommes ici-bas ne sont point assez parfaits pour nous. — Mon Dieu ! comme elle s'abaisse, comme elle s'abaisse
vite et semble dériver ! pourvu que je ne la perde pas ! s'écria de nouveau Blanche palpitante d'émotion ; ce hêtre, ce hêtre gigantesque va tout à l'heure me la cacher.
Et Blanche donnant un coup de son p;ed mignon dans les flancs de Gazelle, partit comme un irait et les trois autres volèrent sur ses traces. *.
Blanche ouvrait toujours la marche, sans s'inquiéter de sa haquenée; mais ses compagnons étaient harassés, bêtes et gens, et le soleil s'effaçait déjà derrière le rideau d'émeraude de la forêt, non sans laisser une traînée éclatante de lumière colorant les nuages de ces nuances empourprées d'un vif éclat d'abord, se dégradant jusqu'au violet, puis du violet au gris, puis du gris à ce bleu ardent d'une nuit étoilée.
— Olivier, ne voL-tu rien ? dit Blanche, — depuis quelques instants je cherche en vain, mais le ciel est vide.
— Héla s! non, noble damoiselle, répondit le page, la vision a disparu.
— Et grâce à cette corbeille enchantée, dit Isoline, qui n'était peut-être que le char de la fée Carabosse, nous voici accablés de cette course, égarés, et probablement obligés de passer la nuit à la belle étoile et au plein cœur de la forêt ! c'est fort romanesque, mais peu amusant. $
— Je viens d'apercevoir quelque chose au travers des arbres, dit René; c'est peut-être la divine corbeille?
— Où donc? reprit Blanche. Oui, c'est vrai, c'est comme un rayon qui passe et disparaît. -= Hélas ! où courir maintenant ? Gazelle est presque morte, et moi, je n'en puis plus ! — Olivier ! aide-moi à descendre. — Que veux-tu, chère Isoline ? il nous faut prendre notre parti, et nous arranger le mieux possible pour pas-
ser la nuit dans la forêt, une autre fois tu ne me suivras plus dans mes excursions.
Isoline et les pages mirent pied à terre justement vers la platine de cette gorge au loup. Olivier et René étendirent sur la mousse leurs verts manteaux pour servir de tapis aux nymphes chasseresses, ils attachèrent les quatre coursiers, tandis que les faucons, se sentant ennuités dans la forêt, maudissaient d'autant plus l'esclavage de leurs chaperons.
— Voyons, dit Isoline, il nous faut égayer la désolée Blanche, quoique nous soyons ses victimes ; que faire ? Ça, messieurs les pages, c'est à vous de nous distraire. Chantez-nous quelques doux lais d'amour.
— Non, bien plutôt un conte, reprit Blanche, ou qui nous endorme ou qui tienne nos esprits éveillés par tout ce qu'il évoquera de curieux, de fantasque ou d'effrayant.
— Choisissez, damoiselles, s'écrièrent les deux pages, nous sommes prêts à vous obéir, quels que soient vos ordres.
— Quand je songe à ce que dira la cour demain, interrompit Isoline. Que pensera-t-on de notre absence à la fête? et que diront les mauvaises langues d'une nuit passée dans la forêt avec deux pages?
— Que veux-tu qu'on dise, reprit Blanche, sinon que nous nous sommes égarés?
— Oh ! tu es d'une imperturbable philosophie, dit Isoline ; mais moi, si rieuse, j'ai peur de la méchanceté de la cour, et puis, un peu de la forêt dont les arbres sont si noirs à présent.
— J'entends déjà d'ici notre délicieux poëte, Marot, ajouta Olivier, composant demain quelques vers à l'occasion de votre disparition, damoiselles.
Ung soir advint dedans une forest, Qui beaux gazons et verdoyants offrait, Que chevauchaient dessubs des hacquences Dames d'amour par leurs pages menées, Suivant les daims et les cerfs aux aLois, Et la fanfare du cor dans les bois.
. On dit que feust bien clère la nuictée.
— Assez, messire Olivier Raimbault, dit Blanche avec hauteur interrompant le pauvre page qui baissa la tête et soupira, Marot, comme vous le disiez, le poëte de la cour, a bien assez de louanger monseigneur le roi, et d'aimer sa noble sœur Marguerite. — Voyons, René, une histoire, mais une histoire dans le genre de celle que tu disais l'autre soir chez la reine, une histoire terrible î
— Tu veux donc me faire mourir de peur, dit ïsoline, oh ! mon Dieu ! quelle journée, et quelle unit va la suivre ! — Je grelotte déjà. Que la sainte Vierge me soit en aide ! Pourtant, commence, René, puisque tel est Je bon plaisir de très-haute et très-puissante damoiselle Blanche de Montmédy. — J'écoute, moi, la pauvre ïsoline d'Escars.
Et René commença ainsi. — Histoire du monde enflammé. — Devers une autre partie de la forêt est un rocher aride qui semble avoir été dévasté par je ne quelle malédiction. Autrefois des chênes verts, touffus et druidiques l'ombrageaient entièrement. Des bouleaux légers et gracieux se faisait jour à travers les parois verdâtreset moussues, servaient de retraite aux braconniers et aux malfaiteurs, et lorsque la nuit arrivait, nul n'osait approcher de ce lieu redouté : un grand veneur, prétendait-on, ayant vci p de soin du gibier
royal, et pourchasser de trop près les larrons, disparut
tout à coup sans qu'on sût jamais ce qu'il étail devenu; les recherches furent inutiles, et depuis on a souvent vu son ombre se promenant la nuit clans la foret...
— Oh! Seigneur! dit Isoline, j'ai cru voir en effet une ombre se glisser derrière nous, n'achève pas celte histoire, René, je t'en supplie.
— Et moi, René, interrompit Blanche, je te supplie de l'achever. — Donc le gmnd veneur avait disparu?...
— Oui, damoiselle, reprit René. Et vers le même temps, une pauvre boisitine déplorait la perte de sa fille unique et faisait retentir la forêt de ses cris : — Où es-tu? ma fille, ma bien-aimée Gilette ! qui donc a pu te ravir à mon amour? Hélas! les louves dont je n'ai point emporté les petits ne sont pas venues me prendre mon enfant? oh! rendez-le-moi, qui que vous soyez, puissances célestes ou infernales ; et je fais un vœu, dit-elle en se jetant à genoux.
Aussitôt une vapeur blanchâtre s'éleva devant elle, se condensa et devint brillante comme un feu follet. Cette lumière se mit à voltiger au-dessus de sa tête, et poussée probablement par une irrésistible puissance, elle la suivit pendant un long temps, sans songer à sa fatigue ni à ses pieds que déchiraient les rochers arides ; enfin la lumière s'arrêta, et la femme s'assit non loin de cette caverne ; elle entendit les paroles suivantes :
« — Seigneur chevalier, je vous en conjure, ayez pitié de moi ! je ne suis qu'une pauvre fille, croyez-moi, je ne ^uis pas digne de vous.
« — Vrai Dieu ! ma mie, je suis las de tes raisonnements, et ma patience, qui s'épuise à t'écouter depuis un si long temps, irrite encore mon amour; soumets-toi donc enfin, car j'ai résolu que cette nuit, cette nuit même, tu seras à moi.
<r — Oh! noble seigneur,, reprit la voix en sanglotant; ayez pitié de moi ! de ma mère et de sa douleur.
a — C'est ma fille, c'est Gilette, s'écria la pauvre femme. — Et elle voulut courir; mais elle vit surgir à ses côtés une longue figure rouge qui brillait sous la lune comme un rameau de corail qui lui posa le doigt sur les lèvres en lui disant :
a — Écoute. #
« — Mais, messire Satan (si vous Têtes), rendez-moi ma fille et je vous donne tout ce que vous voudrez.
« — Patience, femme, encore quelques intants, et tu seras satisfaite ; ni toi ni ta fille n'êtes d'assez hautes proies pour moi. — Silence donc, reprit-il en serrant le bras de la vieille qui sentit comme un fer rouge le lui brûler, et cette marque resta, dit-on, ineffaçable. — Que m'importe ta mère? reprit le chevalier; que m'importe sa douleur? Depuis un mois que je te tiens enfermée dans cette grotte, quoi ! je n'ai pu vaincre ta résistance ni séduire ta vanité ! quoi ! mon amour n'a pu faire naître le tien ? en bien ! cet amour méconnu se changera en rage, et dussé-je briser tes membres gracieux et délicats, tu seras à moi, te disje, à l'instant, à l'instant même. — Et la jeune fille, au milieu d'une lutte qui paraissait horrible, murmura ces paroles entrecoupées : Puisse la sainte Vierge que j'implore me venir en aide et le diable te brûler vif, chevalier cruel. — Et puissent tes prières n'être jamais exaucées, toi qui es inexorable pour moi !
« — Le diable ! reprit le chevalier avec un rire effroyable ; le diable est mon ami intime, et je ne le crains pas plus que tes imprécations.
« A peine avait-il prononcé ces dernières paroles qu'on entendit en effet un rire infernal, puis un bruit sourd comme le précurseur d'une éruption de volcan ; bientôt
la grotte éclata avec un craquement épouvantable et des laves bouillantes s'échappèrent par torrents de ce nouveau cratère, et on vit longtemps une traînée rouge sillonner le ciel comme d'un ruban de féu, puis tout disparut.
« Le lendemain, Gilette et sa mère étaient dans leur cabane; il ne leur restait de tout ceci que comme un eau* cbemar qui leur aurait brûlé la mémoire. — Le lendemain aussi, des bûcherons retournant à leur ouvrage accoutumé, ne se reconnurent plus, dit-on, dans les mêmes parages. Ils devisèrent entre eux sur la disparition de cette grotte où étaient leurs outils.
« — Mais dis donc, Jacques, est-ce que la Salamandre dont cette chaîne de rochers porte le nom, aurait passé par là cette nuit et brûlé notre roche?
« — Ma foi ! m'est avis qu'il y a eu du surnaturel, Jehan. Tiens ces morceaux de rochers brûlent comme si c'était le lit du diable.
« Et les bûcherons qui trouvèrent une pierre rouge ayant la forme d'un cœur, l'emportèrent chez eux en disant à leurs femmes qu'il était le cœur d'une dame que le diable avait brûlé cette nuit dans la forêt, ils baptisèrent ce rocher : le Mont-Enflammé, et le nom lui resta. »
— Merci, gentil page, ton conte était charmant, s'écria Blanche dont les yeux brillaient comme deux étoiles, j'irai voir ce Mont-Enflammé, tu me guideras, n'est-ce pas?
— Que le diable puisse t'emporter, toi et tes contes maudits, malin page ! ajouta Isoline ; depuis que tu as commencé ce récit, non-seulement j'ai peur, mais je sens une odeur de soufre qui me suffoque.
— Quelle imagination fertile à enfanter des visions et faire naître des parfums ! — Tu as peu de courage, ma
pauvre amie, dit Blanche en souriant ; mais on dit que les hommes aiment beaucoup mieux les femmes peureuses et tremblantes que les fières Amazones; d'ailleurs, ne fût-ce que par coquetterie, je te conseille de conserver ce rôle, il te sied à ravir.
— Les amazones sont donc impitoyables envers leurs amies ? reprit mignardement Isoline. Quoi que tu fasses ou que tu dises, je t'aimerai toujours.
— Et moi aussi, murmura à voix basse à l'oreille de Blanche son page, Olivier.
Elle posa un doigt sur sa bouche et feignit de n'avoir rien entendu ; puis elle dit : Maintenant, l'heure s'avance, essayons de dormir.
— Oui, essayons, reprirent les autres.
Et le silence succéda aux contes de ce charmant quatuor.
Qu'il est majestueux le silence d'une forêt au milieu de la nuit. Tous les bruits qui s'éteignent et se meurent avec le jour, laissent parler seule alors la grande et puissante voix de la nature ! Ce murmure du vent qui fait mugir les branches des arbres dont les feuilles se caressent amoureusement, cette brise qui courbe les fleurs, rase les mousses et répand les parfums dans l'espace, où brillent des milliers d'étoiles; le grillon qui frémit, le rossignol qui chante en égrenant les perles de son gosier ; c'est une harmonie divine qui semble s'élever vers le ciel; les parfums sont l'encens, les chants sont l'hymne sainte ! Quiconque a une âme et peut passer la nuit dans une forêt, doit sentir cette âme s'épurer et remonter à sa céleste source; tout est là, beauté, poésie, musique, extase, car on entend la voix de Dieu, quand celle des hommes est endormie.
Isoline, Olivier et René paraissaient assoupis; mais
Blanche veillait à demi couchée, son coude appuyé sur la terre et sa tête elle-même appuyée dans sa main. Qu'elle était belle ainsi, les yeux tournés vers le ciel ! Les tresses de sa blonde chevelure se jouaient avec les plis de son voile au gré du soulle qui caressait son visage pâle et lui donnait ainsi l'air dune druidesse inspirée. Soudain bruit étrange vint résonner à ses oreilles, on eût dit que les feuilles pleuraient et que les branches se plaignaient d'être brisées ; un parfum inconnu arriva jusqu'à elle ; tremblante et retenant son haleine, elle entendit d'abord des paroles incohérentes. — Ici — non — là — dressez-vous ! — la flamme — elle pétille — et le serpent frétille — sus — venez ici — par là — oui, oui — oui — Puis un nouveau silence... — et maintenant la fête — chantons, chantons, puis l'enfant.... 0 chantons,
mes sœurs — l'enfant de la noble dame ïci les voix
baissèrent.
— Éveillez-vous ! éveillez-vous ! cria Blanche tremblante d'effroi; éveillez-vous et écoulez.
Isoline et les deux pages s'éveillèrent, et tous trois se rapprochèrent de Blanche, et le même refrain recommença. ^
— Cherchons, dirent-ils, tous ensemble, nous saurons bien nous défendre. N:>us sommes armés, que oraignonsnous?
Puis se tenant tous quatre par le bras, ils descendirent la pente du coteau.
Une sueur froide coulait sur le front des damoiselles et de leurs pages, ils se serraient l'un contre l'autre, et pourtant couraient toujours. Ils arrivèrent jusque sur un un monticule, d'où ils découvrirent enfin un spectacle étrange. — Près d'une roche caverneuse étaient des femmes échevelées, les bras et les épaules nus, ayant de
longues tuniques blanches, retenues par une ceinture rouge qui leur ceignait la taille; — de petits nains noirs étaient blottis auprès d'un brasier ardent, tandis que, circonscrites par un cercle d'un feu bleuâtre, les femmes dansaient en rond en faisant des grimaces et des contorsions autour d'une nacelle ou d'une grande corbeille en or, dans laquelle reposait un bel enfant, qui souriait malgré ce bruit infernal.
— Oh ! c'est la corbeille ! c'est la corbeille ! s'écria Blanche émue. Cet enfant... qu'il est beau!
Mais au même instant, des voix d'hommes retentirent dans la forêt, elle parut s'illuminer de la lueur de plusieurs torches ; c'étaient des archers envoyés par le roi à la recherche des fugitives. . . Aussitôt la vision disparut. .,
— Ahï vous voilà donc enfin, nobles damoiselles, béni soit monseigneur saint Hubert qui nous a si bien guidés! Toute la cour est dispersée et en alarmes à votre sujet, s'écrièrent les archers. Voici des chevaux frais, partons, partons vite.
— Hélas! adieu la corbeille, soupira Blanche à l'oreille d'Isoline, il faut partiale roi l'ordonne. — Mais toutefois je veux savoir en quel endroit je suis pour pouvoir y revenir.
— Mes amis, dit-elle en s'adressant aux archers, pourriez-vous me dire où nous nous trouvons maintenant, car vous le voyez bien, nous nous sommes tout à fait égarés en nous éloignant de la chasse.
Après avoir bien regardé tout autour, un des archers répondit :
— Noble dame, nous devons être dans la Gorge-au- Loup.
— La Gorge-au-Loup, répéta Blanche, cela suffît. Les pages aidèrent leurs maîtresses à monter sur les
nouveaux coursiers, des varlets mirent les autres en laisse, et la troupe conduite par les archers, laissa derrière elle la belle, la sauvage et ténébreuse vallée, et se dirigea vers la grande route qui descend de la croix de Saint-Hérem à Fontainebleau. Le voyage fut silencieux. Olivier et René seulement se parlaient bas de temps en temps ; c'était un coup d'œil magique que cette cavalcade chevauchant à la lueur des torches portées par les archers. Les effets tranchés et bigarrés de cette lumière, produisaient sur chaque cavalier des teintes fantastiques et contrastaient admirablement avec ceux de la lune, qui semblait par instants, en se voilant sous un nuage, railler les torches inutiles et présomptueuses.
Ils arrivèrent enfin au château dont la cour d'honneur était illuminée. Le piaffement des chevaux attira des seigneurs et dames sur le grand et royal escalier, et le roi lui-même, le plus galant des chevaliers de sa cour, vint prendre la main de Blanche , tandis que l'amiral de Bonnivet prit celle de la belle Isoline, et tous rentrèrent au château. La fête interrompue fut remise au lendemain.
Un an ne s'était pas encore écoulé depuis que le roi avait recouvré sa liberté, il avait tant souffert en Espagne des rigueurs de Charles-Quint, qu'il était avide de plaisirs. Il avait mis la cour sur un pied de galanterie extrême, les fêtes s'y succédaient avec une variété charmante, et cette cour à laquelle il avait attiré des savants, des poètes, des artistes de tous genres, était à juste titre réputée la plus galante et la plus spirituelle de l'Europe. Parmi les femmes qui y brillaient, aucune ne pouvait lutter d'esprit et d'instruction avec Marguerite, qu'on nommait si bien la Marguerite des Marguerites. La belle Anne de Pisseleu, dont la duchesse d'Angoulême s'était servie
comme d'un instrument pour détacher le roi son fils de ses liens avec madame de Chateaubriand, avait admirablement servi ses projets, et François était soumis aux charmes de cette séduisante sirène.
Donc, c'était fête au château de Fontainebleau, et la salle du bal était pompeusement décorée, les rideaux de drap d'or tombaient avec une royale et éclatante majesté. Les parois et le plafond étaient tendus de soie bleu turquin et semés de fleurs de lys d'or de Chypre d'une richesse extrême. Quel essaim de jeunes et belles femmes délicieusement parées, se détachait dans ce cadre magnifique ! que de seigneurs de haut lignage, gracieux et bien accoutrés, que de gentils pages, tenant les éventails et les escarcelles si souvent dépositaires d'amoureuses correspondances! Comme ces pierreries chatoyaient aux lumières de milliers de lustres... Que de parfums enivrants s'exhalaient des parterres pour monter jusqu'aux croisées \ demi ouvertes, parfums d'amour, de poésie... et la musique aidant, tout était enivrant eh cette belle et brillante soirée. Tandis que le roi devisait avec sa sœur bien-aimée, sa mignonne, comme il l'appelait, chacun ne tarda pas à remarquer que la favorite avait quitté quelques instants la salle du bal sous prétexte de la chaleur, qu'elle errait dans les jardins avec son page et le comte de Bossut-Longuevaî, qui plus tard même l'aida à trahir les intérêts du roi dans le Piémont. M*is lorsqu'un roi est amant et qu'il est aveugle, la cour doit avoir l'air d'ignorer. Anne rentra sans pe le roi 3e fût aperçu de son absence ; il se leva pour aller s'asseoir auprès d'elle.
— Que vous êtes belle ce soir, Anne, ma mie, et quel nouveau coloris vient d'empourprer vos joues délicates! foi de gentilhomme, vous êtes la reine de la fête, comme vous l'êtes au fond de mon cœur !
— Et vous, sire, vous êtes toujours le plus galant. Fasse le ciel pour mon bonheur et repos que vous soyez toujours le plus amoureux! reprit Anne.
— Et vous, notre cher Apollon, dit François à Clément Marot, venez ça et retouchez quelques vers que je faisais ce matin pour la dame de mes pensées.
— Sire, répondit Marot, je serais heureux de les avoir faits, mais permettez- moi de les remettre à leur adresse, et de jouir du bonheur qui va s'épanouir sur le visage de cette noble damoiselle.
Et tandis que le roi quitta cette place comme pour échapper aux éloges du poëte et de sa maîtresse, Clément se rapprocha davantage de mademoiselle Anne et lui lut les vers suivants, que le roi avait faits le matin même, l'apercevant à sa toilette.
Estant seulet auprès d'une fenestre, Pour un matin, comme le jour poignait ; Je regardai Aurore à main senestre, Qui à Phébus le chemin enseignait ; Et d'autre part ma mie qui peignait Son chef doré; et vis ses luisants yeux, Dont un geste, un traict gracieux, Qu'à haute voix je fus contrainct de dire : Dieux immortels rentrez dedans vos cieulx, Car la beauté de ceste vous inspire.
Elle parut en effet fort satisfaite, et lança sur la cour un regard radieux, tandis que Marot poursuivant, lui disait:
Poinct ne scay qui voudrais estre Du roy poëte et amant, Qui faict un couplet charmant Ou d'Anne qui le fit naistre.
— Par ma sainte patronne, s'écria la favorite, quel
assaut de galanterie, messire, je ne sais en vérité plus que répondre.
Pourtant elle ôta de son doigt un brillant précieux, et en fit don à Marot, qui s'en para à Finstant même enivré de cette faveur de la belle Anne. Mais le jour qui naissait et faisait pâlir l'éclat des bougies, mit un terme à cette fête ravissante, et tous se séparèrent, les uns le cœur plein d'ambition et d'espoir, les autres le cœur brisé comme après une rude déception. Ainsi s'en va le monde. Ce qui fait la joie des uns fait le malheur des autres. Pourtant, si on pesait toutes les joies et toutes les douleurs superposées les unes sur les autres dans l'histoire des cours, hélas ! hélas ! la douleur ferait pencher la balance. Ce qu'il y a de plus triste dans cette réflexion, c'est qu'elle a été, qu'elle est, et qu'elle sera toujours vraie. <*
La cour n'avait plus que peu de jours à rester à Fontainebleau, et Blanche se désespérait de ne pouvoir retourner à la Gorge-au-Loup, puisqu'aucune partie de chasse ne s'organisait ; ne pouvant plus résister à la curiosité qui la dominait, elle appela son page.
— Olivier, dit-elle, jure-moi le secret sur ce que je te vais dire, et jure-moi de m'obéir.
— Est-il besoin de serment, ma dame, ne savez-vous pas que tout mon être est à vous, que vous en pouvez disposer pour mon bonheur ou mon malheur, ajouta-t-il d'un ton plus bas.
— Eh oui ! beau page, tu sais bien que je t'aime quand nous sommes seuls, mais ce n'est pas l'heure des doux propos d'amour. Maintenant je veux un habit de page semblable au tien, et ce soir, tous deux, nous allons nous diriger vers l'endroit où nous avons vu la corbeille et les fées.
— Quoi ! vous ne craignez pas la nuit, la forêt, les sorciers, et surtout ce qu'on dirait de votre absence?
— Pauvre enfant ! ne crains rien toi-même; j'ai tout prévu. Je suis malade ; je renvoie mes femmes, je m'habille, je sors parla poterne dérobée dont la belle Anne croit avoir perdu la clé, je traverse le parc et rejoins la grande route où tu m'attends. Je ne veux ni obstacles ni raisonnements; dans une heure, c'est convenu, et d'ici là, porte vite les habits de page.
Olivier déposa un baiser sur la belle main qu'on lui tendait et disparut avec la rapidité de l'éclair. Deux heures après cette conversation, deux malins pages gravissaient la montagne qui conduit à la croix de Saint- Hérem, ayant à sa droite la belle sauvage futaie nommée le Déluge. ^
— Blanche, tu cours trop, criait Olivier.
— Non, pas Blanche, adieu ce nom, pour à présent ; mais Lutin, car je sens bien que si j'étais page, je serais le plus lutin de tous.
Et tout en courant et décrivant des courbes comme le font les enfants et les chiens, Olivier, à la faveur de ce charmant déguisement, disait tu à sa belle maîtresse, et lui dérobait à chaque instant un baiser : c'était plaisir que de les voir vagabonder ainsi.
— Je crois que nous y voici, s'écria Olivier.
— Faisons silence, dit Lutin tout bas, car s'il y a une fête parmi les fées, il ne faut pas les troubler.
Et ils arrivèrent marchant à petits pas, s'arrêtent de temps en temps quand les bruyères sèches et les feuilles mortes avaient trop crié sous leurs pieds légers, sur le même plateau d'où ils avaient découvert cette scène étrange le jour de la chasse royale. Ils s'assirent sur la mousse qui tapissait un rocher, et plongèrent ainsi dans
la vallée éclairée par moments, quand la lune sortait radieuse d'un voile de nuages.
— Je ne vois rien, Olivier.
— Si, j'ai vu une lumière. Voilà le sabbat qui va commencer. — Chut !
Et en une minute, toute la roche fut illuminée comme la dernière fois; seulement, les femmes étaient assises sur des bancs de feuilles sèches ; elles étaient encore en rond autour d'une d'elles qui tenait l'enfant sur ses genoux ; son petit bras potelé était nu, et elle paraissait y graver quelques signes mystérieux en s'exprimant dans un langage inconnu aux deux pages ; puis l'opération finie, elles se mirent à causer avec l'enfant, comme pour l'amuser et lui apprendre à parler.
« — Moi, comme la doyenne, je suis sa marraine, dit celle qui le tenait, je lui donne nom Sér^hito, parce qu'il est beau comme un séraphin; mais pourtant, jusqu'à ce qu'il ait une dent, il se nommera Bébé. — Que chacune de vous lui fasse un don. »
Et toutes, à l'envi, en lui donnant un baiser, semblèrent lui souffler un mot à l'oreille.
« -— Pauvre enfant abandonné, continua toujours la doyenne; sans nous, tu serais mort, et nous qu'on accuse de maléfices ; nous qui t'avons trouvé exposé sur un fleuve dans une corbeille d'osier, nous t'en avons fait une d'or. — Tu es le fils d'une noble damoiselle, ta mère a voulu cacher sa honte par ta mort, et nous, sorcières, nous t'avons pris, adopté et élevé. — Oh ! bel enfant, puisse notre savoir, conjurer les malignes influences qui s'arrêtent parfois au-dessus de ta tête, s
Puis le prenant dans une main et l'élevant en l'air, elle sembla décrire avec lui des cercles étranges, et bien qu'il fut au-dessus de la flamme d'un brasier ardent, ce
bel enfant ne pleurait pas. Remis à terre par la doyenne, il se mit à courir de Tune à l'autre en répétant : Bébé, Bébé. — Elles lui firent boire d'un élixir quiFendormit et le replacèrent dans la corbeille d'or. — La doyenne prenant toujours la parole.
« — Voici le jour, mes sœurs ; il est temps de partir ; emportons notre trésor; bientôt, hélas ! il nous faudra le rendre au monde d'où il sort. — Une nouvelle princesse dont je vois l'astre se lever à l'horizon, servira admirablement nos desseins sur cet enfant... dont la mère ! »
Elles vomirent alors d'horribles imprécations. En se livrant à leurs danses sauvages on entendit les rochers crier sous leurs ongles aigus; puis les lumières s'éteignirent, et tout disparut avec l'aube matinale. — Les deux pages étaient restés muets et comme changés en statues.
— Quel mystère cache tout ceci, grand Dieu ? s'écria Lutin; mais je le découvrirai ou j'y mourrai. Il y a làdessous un crime infâme... Comme elle est gangrenée au cœur, cette cour si belle et si brillante de dehors... Il y a donc un monstre parmi ces belles dames? Partons, partons, Olivier, cette scène et tout ce qu'elle m'a révélé, m'a glacé le cœur comme le froid de la nuit a déjà glacé mes membres.
Et ils reprirent tous deux le chemin de Fontainebleau, tristes et silencieux, bien différents de ce qu'ils étaient à la Gorge-au-Loup. — Ils se glissèrent furtivement dans le château, et Blanche avait rejoint son appartement et quitté ses vêtements de page avant qu'on se fût aperçu de son absence.
Plusieurs années s'étaient écoulées, le roi, toujours de plus en plus épris des charmes d'Anne de Pisseleu, Pavait mariée à Jean de Brosse, et lui avait donné le
duché d'Étampes. Donc, la duchesse d'Etampes brillait comme le plus bel astre de la cour, et régnait toujours sur le roi, malgré Fapparition de Diane de Poitiers, qui s'était emparée du cœur du jeune prince Henri dont elle fut et resta toujours la maîtresse adorée. La politique du pape Clément VII l'avait forcé à demander un des fils de France pour sa nièce, Catherine de Médicis, et François Ier demanda la main de cette princesse, pour le prince Henri, son second fils. Le pape, ravi de cette union, se décida à conduire lui-même sa nièce en France, bien qu'il fût âgé et infirme, et ce fut à Marseille, où François Ier s'était rendu, qu'eut lieu le mariage. Ainsi vint en France, comme femme de Henri, cette fameuse Catherine de Médicis, appelée à jouer un si grand rôle plus tard, par ses intrigues, ses artifices et son ambition.
Malgré les plaisirs dont la duchesse d'Étampes savait entourer sans cesse son royal amant, la cour avait bien perdu depuis le départ de la charmante Marguerite pour son royaume de Navarre, dont elle avait fait le refuge de tous les prosélytes de Luther et de Calvin, poursuivis avec acharnement par François Ier. Elle avait publié un livre intitulé : Le miroir de l'âme pécheresse, qui eût fait brûler vif son auteur, si cet auteur n'eût pas été la sœur du roi, du roi qui l'aimait tant qu'il ne pouvait l'accuser ni la croire entachée d'aucune hérésie. Et pourtant, c'est à la reine de Navarre qu'on doit l'entrée de la religion réformée en France. Le palais des Tournelles était toujours le rendez-vous de la fleur de la ttoblessse et le noyau de mille intrigues, si les pierres dont il était construit pouvaient parler, que de choses ignorées elles révéleraient au grand ébahissement des chroniqueurs qui, à force de broder et débroder sur
l'histoire, l'ont tellement arrangée, que personne n'y reconnaît plus rien , ni eux non plus. C'est une tour de Babel où chacun narle un langage différent , et dont chacun emporte un caillou pour former son édifice. Autrefois on construisait, maintenant on démolit, chaque siècle a sa manie; mais il y a plus de grandeur à créer qu'à détruire, et nous, pauvres ouvriers infirmes, nous avons perdu le secret des dentelles de pierre, des tourelles à jour qui servaient de nids aux corbeaux et enfantaient ces merveilleuses légendes qui se perdent chaque jour, comme chaque jour le soleil semble perdre de sa force, à moins que comme nos bons aïeux, nous n'emportions nos pénates avec nous en cherchant un climat plus doux, des hommes plus neufs et des cœurs moins corrompus, nous courons.grand risque d'habiter le royaume de messire Boréas, de regarder en nous-mêmes jusqu'à ce que notre cœur s'y soit glacé aussi, à toutes Iss chaudes et vraies sympathies, puis nous dirons ces fameuses paroles de la tête du moine Bacon: — Il fut un temps y — il est un temps, — et bientôt il ne sera plus temps!
Le fils aîné du roi François étant mort, tous les yeux et les espérances se tournèrent vers le jeune prince Henri, appelé à monter sur le feône, et le personnel de sa maison s'en était accru de beaucoup. Catherine sa femme, toujours délaissée pour Diane, espérait qu'une fois reine de France, elle conquerrait des droits sur le cœur de son époux.
Un soir c'était Noël et les habitants en courant par les rues criaient : Noël ! Noël, voici la venue du Sauveur du monde, venez adorer le doux Jésus dans sa crèche. C'était fête pour le peuple et fête pour la cour, une cérémonie brillante se préparait dans les appartements
royaux du palais des Tournelles, et chaque dame de haut lignage, non contente de briller par elle-même, y voulait briller encore par l'appareil de sa suite. Puis les hauts personnages se mêlaient, se dispersaient, passaient et repassaient en se coudoyant comme la lanterne magique la plus féerique et surtout la plus chatoyante. Tout à coup la duchesse d'Étampes s'arrêta au milieu de sa conversation avec le duc d'Orléans, assis à côté d'elle : le prince Charles, duc d'Angoulême, devenu duc d'Orléans par la mort du dauphin, était engagé avec Anne de Pisseleu dans la plus étroite liaison.
— Messire duc, dit-elle, ne pourriez-vous pas me dire quel est ce beau page qui passe, à la chevelure de Phébus, aux yeux abaissés et au maintien modeste? 11 porte un drageoir et une escarcelle magnifique.
— Non, je ne connais pas ce bel enfant, répondit le duc, d'ailleurs, ici je ne vois que vous, Anne ma mie.
Anne écouta à peine ce compliment, absorbée qu'elle était par la curiosité qu'éveillait en elle l'aspect de ce page. Elle appela un des siens, et le chargea aussitôt d'aller s'enquérir à qui appartenait ce blond jouvencel, et surtout quel était son nom.
— Va vite, enfant, et je te donnerai des dragées au retour.
Et le page s'élança dans la foule. Jusqu'à ce qu'il revînt, Anne, distraite, répondait peu et mal aux galanteries du duc d'Orléans, et ne songeait même pas à l'absence de François Ior, qui, cherchant par les rues de nouvelles et nombreuses aventures, en avait alors entamé, avec la belle Ferronnière, une dont la suite lui devint si funeste ! Enfin le gentil Hugues revint auprès de sa maîtresse, lui rapporter la suivante réponse :
— Noble dame, ce page est attaché à la princesse Catherine de Médicis, il se nomme Séraphito, on dit qu'il
est arrivé depuis peu d'Italie et qu'il ne parle pas bien français encore.
— Voilà un message adorablement rempli, mon mignon, et je vais te bailler force dragées en récompense. Mais tout n'est point encore fini là ; écoute-moi bien, petit, ajouta-t-elle sur un ton de voix plus bas ; il faut que tu fasses connaissance avec ce joli page, et que tu me Tamènes dans mes appartements secrets, sans qu'il sache chez qui on le conduit, et surtout sans qu'il sache que j'ai voulu le voir, ceci est fort important à cause de Catherine, à cause de Diane, qui toutes deux me haïssent et ont les yeux sur moi.
— Je vous obéirai, ma maîtresse, répondit Hugues d'un air discret et malin, et comme habitué à de pareils messages.
La durée de cette fête ne fut plus pour Anne que la prolongation d'un supplice ; elle avait une idée fixe et tout le reste s'évanouissait pour elle; aussi chacun se demandait :
— Qu'a donc madame d'Ëtampes ce soir ? Quel nuage a rembruni son beau front ?
Puis, croyant avoir deviné, ils se disaient :
— C'est l'absence du roi qui commence à lui faire des infidélités. Elle aura son règne comme la belle Chateaubriand, puis son étoile pâlira.
En général à la cour, les astres pâlissent pluspromptemenf qu'ailleurs, les fruits y sont vite piqués au cœur, et les fleurs s'y fanent avec une effrayante rapidité : c'est comme une serre chaude ou le soleil des tropiques.
Vers cette époque, Anne de Pisseleu, avait jeté entièrement le dernier voile de la pudeur, et n'avait pas rougi d'entamer un procès honteusement scandaleux, contre son mari Jean de Brosse, pour l'accuser d'im-
puissance et faire casser son mariage. Et ce procès, ainsi que les épreuves nécessaires pour convaincre le malheureux Jean, condamné d'avance, fut jugé publiquement au mépris des mœurs et convenances ! Cette femme, une fois débarrassée d'un témoin importun, se livra sans retenue à tous les débordements où la pouvait conduire son imagination taillée sur le patron de la reine Cléopâtre. ê
Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis cette fête, et chaque matin elle espérait la visite du beau page, mais les jours s'étaient écoulés sans qu'elle le vît venir* Enfin, on gratta doucement à l'huis, et la portière se souleva pour laisser passer les deux pages; ils arrivèrent auprès d'Anne à demi couchée ; elle frissonna de plaisir en voyant ces deux enfants s'agenouiller devant elle.
— Seyez-vous, mignons, dit-elle, et soyez les bien venus. Vous allez me distraire, je suis d'une mortelle tristesse ce matin, et j'ai grand besoin de vos visages riants et frais pour désassombrir mes pensées.
Au bout de quelques minutes, Hugues disparut. Anne resta seule avec le beau page , qui gardait toujours ses yeux baissés.
— Prends cet oiseau, enfant, et viens t'asseoir à mes pieds, je veux causer avec toi.
L'enfant obéit.
— Bien, maintenant dis-moi, Séraphito, depuis combien de temps es-tu en France ?
— Depuis un mois, dame, répondit le page avec un accent italien tràvmarqué.
— Et te plais-tu déjà beaucoup au service de la belle Catherine de Médicis?
— C'est mon devoir, cela doit me plaire.
— Tu as l'air bien grave ou bien triste, mon bel enfant : lève un peu tes yeux que je les voie De beaux
et doux yeux bleus, ma foi, dit Anne qui parut se troubler sous ce regard céleste.
— Pas si beaux que les vôtres, dame , répondit timidement Séraphito en baissant de nouveau les siens.
— Pas mal, écolier, pas mal, sur mon âme tu débutes bien, ajouta-t-elle en elle-même.
— Dis-moi, blond jouvencel, la trouves-tu bien belle ta maîtresse Catherine ?
— Pas si belle que vous, Anna bella.
Puis, honteux de ce qu'il avait dit, il abaissa ses paupières frangées de velours noir.
— Écoute, Séraphito, je m'intéresse à toi, je veux que chaque matin tu viennes dans mon retrait, et je te veux apprendre à parler français, purement et simplement, dit-elle en dardant sur lui des yeux de flamme.
— Merci, merci, noble dame, mais
— Mais
— Si Catherine
— Tu diras à Catherine que tel est mon bon plaisir...:: A demain, mon bel écolier.
Et frappant dans ses mains, Hugues accourut aussitôt : et elle les congédia tous les deux. Puis restée seule, elle se prit à penser :
— Quoi donc, dit-elle, je ne comprends rien au trouble qui m'agite ! d'où vient que la vue de cet enfant m'a tout d'abord bouleversée ? que depuis il a envahi toute mon âme, tout mon être ? moi, Anne de Pisseleu, duchesse d'Etampes, je vais devenir amoureuse de ce jouvencel? — Un enfant, lorsque tant de grands seigneurs m'entourent? — Oui , mais leur amour est de l'ambition ! C'est bien plus souvent à la favorite que s'adressent leuw
hommages, qu'à la femme ! — Ah ! qu'il serait doux d'être aimée pour soi-même, par un enfant comme Séraphito ! — Comme cet amour innocent et jeune rajeunirait mon âme flétrie! quel souffle pur que celui des lèvres roses de cet enfant ! c'est à moi d'animer ce
marbre La tâche est délicieuse. — Puis un amour
discret, un amour qui ne portera ombrage à qui que ce soit! — Nul ne pourra s'en douter! — Hugues! — Je connais le moyen de retenir sa langue ! — Mais si mon amour allait être funeste à cet enfant? à cet enfant que j'aime déjà follement? moi ! — Oh ! ce serait affreux!.... — disait-elle en se tordant les mains.— Puis comme finissant sa pensée : — A quoi bon me troubler ainsi? cet enfant est à moi, et pour rien au monde je n'y renoncerai. — D'ailleurs je consulterai Poracoscus sur sa destinée. — Oh ! je veux la faire belle et digne d'envie !
Ainsi parlait Anne ; et quand François la vint retrouver après quelques jours d'absence, rêveuse, distraite, elle songeait au page auprès de son amant.
Chaque matin elle attendait avec une impatience fiévreuse la visite de Séraphito*jet chaque soir elle s'étonnait qu'il n'eût point osé davantage. Il était si timide, pensait-elle !
« Oh ! Séraphito, Séraphito, ma perle, mes amours ! je ne puis vivre sans toi, je t'aime comme une insensée, demain... tous les jours tu reviendras... et ma vie se déroulera alors comme tin long enchantement! Oh! je n'avais jamais aimé ainsi!... »
Hugues essaya en vain de distraire sa belle maîtresse, elle ne parlait que de Séraphito. Il se mit à bouder tout aussi inutilement, Anne ne s'en aperçut seulement pas.
Catherine qui, sans qu'il s'en doutât, surveillait les pas
de son jeune page, l'interrogea, à son tour, sur sa pâleur extrême.
— Ce n'est rien, dame, la chaleur qui m'a suffoqué quelques instants.
— Séraphito, tu me trompes... il y a autre chose, je
— Non, dame, je vous jure...
Et sa tête s'inclina tandis qu'il parut s'abîmer dans un monde de pensées délicieuses. Le soir, comme il jouait avec' le petit épagneul de Catherine, et l'embrassait avec frénésie. I
— Est-ce bien à Bellina que tu crois donner ces baisers, enfant?
Séraphito rougit, ne répondit pas, et continua de jouer avec le chien.
— Tu dois être bien savant à parler français maintenant, car avec une pareille maîtresse?...
— Quoi, dame, vous savez!...
— Je sais que la duchesse chaque jour travail à t'instruire... Je gage que tu fais de grands progrès... mais, trop d'étude fatigue et je veux que tu suspendes tes leçons pendant quelques jours, ajouta Catherine en regardant le page avec un inconcevable sourire.
— Oh ! non, je vous en supplie, très-puissante dame, dit l'enfant en se jetant à genoux.
— Pauvre petit, tu ne sais point mentir, et l'air de la cour n'a pas encore pu te corrompre ! Cristal limpide, puisses-tu rester pur au milieu d'une pareille lèpre! J'aurais voulu te garantir des pièges de cette Circé, mais, puisque tu le veux... suis donc ta destinée! ajouta Catherine en se levant..
— Dame, dame, ne soyez pas courroucée contre moi, leprit Séraphito, en baisant la main de la princesse et la
forçant presque à s'asseoir, puis, lui-même s'asseyant à ses pieds, il reprit ainsi :
— Vous m'avez promis de me dire un jour le secret de ma naissance, par pitié, faites que ce jour soit celuici, je souffre tant à m'ignorer moi-même.
— Non, mon fils, non, le moment n'est point encore arrivé, celui qu'ont marqué les destins, pour te doter enfin d'un nom...
— Je mourrai sans embrasser ma mère, reprit l'enfant en pleurant... Eh bien! c'en est fait, j'aime mieux mourir!...
— Mourir, toi, mon Séraphito, dit Catherine attendrie, toi que j'aime comme mon enfant, toi qui m'as été confié par...
— Par qui!..
— Ta le sais, page, comment se passa ton enfaûce au milieu des bois. Une grande dame t'avait donné le jour et voulut te l'ôter... Des druidesses ou fées t'ont sauvé, puis t'ont remis à moi pour qu'un jour tu puisses retrouver ta mère.
— Et cette dame... Ma mère? Où est-elle?
— Et cette dame... habite le palais... et je n'ai pu la découvrir encore!...
— Ma mère !.. ma mère à moi !.. dit Séraphito en joignant ses deux mains blanches et effilées, merci, mon Dieu!.. Faites qu'elle se révèle à mon âme, qui a soif de baisers de mère!..
— Calme-toi, petit, reprit Catherine en le baisant au front, nous la découvrirons. D'ailleurs, je t'adopte, je me fais ta marraine et te veux donner un nom à ce que tous te jalousent... Quand je serai la reine!... Va te reposer, beau filleul, moi je vais au cercle et songer à toi...
Catherine partit, non sans attacher un regard d'amour maternel sur Fenfant.
Il resta seul, courbé sous le poids de tant de sensations diverses, et la nuit s'avançait sans qu'il songeât à se retirer. Catherine, en rentrant, le gronda et le fît emporter et soigner par ses femmes.
— Pauvre roseau,pensait-e!îe, lemoindre vent l'abattra !
Séraphito fut malade pendant plusieurs jours; Anne ne put résister à son inquiétude et envoya son messager, Hugues, prendre des nouvelles du bel enfant et lui remettre un billet. Séraphito tressaillit de joie lorsqu'il tint ce papier qu'il baisa. Puis il le relut mille fois alors qu'il fut seul.
« Ange aux yeux bleus, viens donc par ta présence « me rendre un coin du ciel, car je vis de ta vie,et meurs a depuis que je ne te vois plus.
c< A ce soir, huit heures... Hugues te fera entrer.
ce Je t'attends, mon Séraphito, et t'envoie toute mon a âme jusqu'à ce que tu m'apportes le bonheur.
« Anne. »
— Oh ! s'écria Séraphito, se levant sur son séant. Quelle merveille, je ne suis plus malade.
Et il quitta rapidement sa couche, comme électrisé par le billet qu'il venait de recevoir. Les heures lui semblaient lentes à s'écouler, il croyait que la journée ne finirait jamais. Rien ne le pouvait captiver, son cœur et son esprit étaient ailleurs : lassé de voir toujours le soleil sur l'horizon, il s'endormit. 11 fut réveillé en sursaut par Hugues qui lui frappa sur le bras en lui disant :
— Comment ! tu dors, camarade, et une belle dame t'attend... Oh! s'il pouvait m'échoir tant de bonheur, je ne dormirais pas, moi. Hâtons-nous, partons, huit
heures ont sonné depuis longtemps à la tour Saint- Jacques.
Et il entraîna l'enfant aux blonds cheveux.
Avec quelle folle impatience Anne Fattendait ! Le boudoir où elle le reçut était éclairé par une lumière mystérieuse et voilée, des parfums enivrants s'exhalaient comme des nuages. Séraphito demeura comme muet, trop de séductions l'envahissaient à la fois, il ne pouvait plus respirer ni parler.
— Approche, approche donc, mon gentil page, s'écria Anne.
Elle fut le prendre par la main et le conduisit auprès d'elle.
— Savez-vous, belle des belles, qu'un jour de plus sans vous voir, et je serais mort, dit Séraphito en se jetant aux pieds de la duchesse.
— Vrai, mon ange ! et moi, si tu savais ce que j'ai enduré de ton absence ! Mais nousvoici, là... tous deux... seuls, il est soir, et nul importun ne nous viendra déra!îger... Laisse-moi parfumer ta chevelure; ainsi faisait Héro quand arrivait Léandre, son bien-aimé...
Le jeune homme, encore sous l'influence de la maladie, ne put renoncer à tant d'émotions et s'évanouit.
Anne éperdue, hors d'elle-même, chercha ses flacons, ses essences pour rappeler à la vie le beau page; elle entr'ouvrit sa chemise pour le faire respirer, et son épaule se trouvant découverte, elle aperçut des signes étranges. Comme si elle eût été mordue par un aspic, elle recula, jeta un cri perçant, fut s'asseoir à l'autre coin du boudoir, et resta quelques instants dans une angoisse horrible, où tous les muscles de son visage se contractèrent. Ce n'était plus alors la superbe duchesse.
Elle se releva tout à coup , ayant pris une résolution
terrible et inébranlable, elle fut se regarder au miroir, rajusta sa coiffure, et retournant auprès de Séraphito, toujours évanoui, elle le regarda froide et impassible.
— Si jeune, si beau, dit-elle... Mais, il le faut... Ce serpent ferait de moi une nouvelle Cléopâtre... Non ! Non!
Et appelant Hugues, elle lui dit :
— Enfant... qu'on m'envoie à l'instant même l'admirai, mon page des œuvres de nuit.
— Quoi, Madame ?
— Va ! te dis-je.
Hugues obéit, le cœur oppressé, et bientôt après le batelier entra.
— Emile, lui dit-elle, à tout prix débarrasse-moi de cet enfant, il le faut.
Elle lui jeta une bourse pleine d'or, et le batelier ayant emporté Séraphito sur ses épaules disparut. — Elle sembla respirer plus librement, et ne s'excusa pas même de paraître au cercle de la cour. Elle partit avec sa suite pour Fontainebleau, faisant prévenir la princesse Catherine, qu'elle lui rendrait bientôt son cher Séraphito, devenu l'inséparable compagnon de Hugues, son mignon page.
Le roi, déjà fort malade, y suivit pourtant la belle duchesse, et, pour lui complaire, ordonna les apprêts de chasse au sanglier et au cerf. La chasse était un de ses grands plaisirs. Habile écuyère et gracieuse chasseresse, elle aimait à revêtir ce costume qui lui seyait à ravir. Son beau corps, comprimé dans l'amazone verte, sa belle tête coiffée d'un chapeau mignon, orné de plumes qui voltigeaient capricieuses et coquettes, tenant d'une main les rênes de la haquenée, et de l'autre son faucon penché sur le poing, eile s'élançait ainsi semblable à la
déesse des bois, radieuse comme le soleil illuminant la foret, et toute la cour la suivit. — Ce jour-là la chasse fut heureuse, et François semblait avoir recouvré sa vigueur et sa jeunesse, comme ces lumières qui resplendissent d'un nouvel éclat au moment de s'éteindre pour toujours.
Le hasard, ou plutôt une destinée qui la poussait, entraîna Anne de Pisseleu à la poursuite d'une biche qui lui parut avoir une étoile d'or au front. Ravie de cette merveille, perdant et retrouvant à chaque instant les traces de cette biche, elle s'égara, et fut amenée comme par enchantement juste auprès de la roche où Blanche avait aperçu la corbeille et l'enfant. La biche semblait la défier, se cachant et se montrant tout aussitôt. Elle apparut enfin, sur la crête d'un rocher ayant presque la forme d'un cône, et comme la duchesse levait les yeux, elle fut elle-même fascinée d'une manière horrible par des caractères sanglants qui se dessinèrent à l'instant sur le rocher. N'osant, ne pouvant croire ses yeux... qu'elle ouvrait et refermait avec une contraction effrayante... elle lut ce qui suit :
Cy-gist Bébé Séraphito, fils de très-haute
et très-pdissante dame anne de plsseleu , duchesse
d'étampes, mis deux fois a mort par sa mère !
Ayant passé plusieurs fois la main sur ses yeux, secs jt brûlants dans leur orbite, comme pour chasser une vision, et ne pouvant les détourner de ce fatal rocher, ses membres se raidirent, et elle tomba rudement la tête contre un des angles de cette pierre qui révélait, qui pouvait révéler au monde entier son infamie ! Une large blessure lui fit perdre connaissance, et elle resta longtemps ainsi étendue devant Tépitaphe de son fils.
La nuit était belle et silencieuse dans cette admirable forêt comme le fut celle où Blanche, Isoline et les deux pages s'égarèrent, et la rosée tombait froide et perlée sur le corps de la duchesse ; enfin, le froid lui-même la rappela à la vie, et elle crut être en proie à un horrible cauchemar.
— Non, non, je rêve, dit-elle, c'est impossible... il n'y a pas de puissances occultes... et nul ne sait la naissance ni la mort de cet enfant!
Quand un ricanement affreux siffla à ses oreilles tel qu'une flèche empoisonnée. Elle tressaillit et vit sur le haut de ce rocher une figure hideuse qui semblait ensevelir un cadavre.
— Par pitié, Seigneur ! s'écria-t-elle, tombant à genoux, arrachez-moi d'ici, ou je meurs; cette vision me fige le sang... cette épitaphe...
Sanglante, elle s'approcha du rocher comme pour se convaincre. Elle essaya, avec ses mains délicates, d'effacer ces lettres infernales; mais elles semblaient, au contraire, prendre plus d'éclat et de pureté. — Elle arracha des plaques de mousse qu'elle déposa sur ce rocher maudit, et s'en éloigna à toutes jambes. La peur la soutenait, ellle oubliait la forêt, la solitude et tous les dangers; une fois sur la route, elle se sentit défaillir au sang qu'elle perdait par cette blessure, et fut obligée de s'asseoir sous un chêne. Les gens à sa recherche ne tardèrent pas à la rencontrer, et les archers se souvinrent que, bien des années auparavant, deux demoiselles et leurs pages s'étaient égarés au même endroit de la forêt, d'où ils conclurent que la vallée dite Gorge-au-Loup était dangereuse, et de longtemps ne l'approchèrent.
Pendant plusieurs jours il ne fut bruit que de l'événement arrivé à la belle duchesse qui, dès le lendemain,
avait quitté Fontainebleau. On ne savait à quoi attribuer ses caprices. Le lendemain aussi deux ouvriers, dit-on, essayaient de fendre ce rocher ; mais tous leurs outils se brisèrent contre la dureté de cette pierre. Pour suivre les ordres qui leur avaient été donnés, ils l'entourèrent de tant de mousse que le grès disparut complètement, et les caractères aussi. Que leur importait ? ils ne savaient pas lire ?
Enfin la mort du roi arriva, et Fastre d'Anne de Pisseleu, duchesse d'Étampes, ne put lutter avec celui de la belle Diane, dont l'amant arrivait au trône ; elle se retira tristement dans ses terres de Normandie, où elle vécut malheureuse. Ce que n'avaient pu lui donner ni sentiments de femme ni sentiments de mère, l'oubli et l'abandon le lui donnèrent, — elle se souvint, — elle pleura, — elle eut des remords, — mais il était trop tard!
La Gorge-au-Loup est restée une des plus belles et plus poétiques vallées de la forêt. Les deux rochers ont conservé leur nom à côté l'un de l'autre : — La roche Bébé, qui se dresse moussue et ombragée par des néfliers, deshoux et des chèvrefeuilles sauvages; — Puisla roche anxi Fées, dont le grès est encore tout stigmatisé par des ongles de sorcières qui ne dansent plus sous le chêne vert; mais la brise qui soupire mollement dans les belles soirées d'automne semble redire les derniers adieux de Séraphito<>
S'il est vrai que les beautés de la nature influent sur les penchants du cœur, s'il est vrai que le soleil ait des reflets pour nos pensées, et le ciel gris pour nos tristesses, s'il est vrai qu'on sait mieux aimer dans la saison des parfums et des fleurs, et que l'âme s'élève mieux vers le Créateur à l'aspect de ces tableaux enchantés qui nous révèlent sa puissance, il est des lieux qu'il faudrait fuir toujours, il en est qu'il ne faudrait jamais quitter.
Dans l'une de nos plus belles provinces de France, je sais un fertile pays où l'on retrouverait des rêves à l'âge où l'on ne rêve plus, et du bonheur au seul aspect de la nature. Les arbres y sont plus beaux et plus verts, les moissons plus riches, les vassaux plus heureux; les oiseaux y chantent mieux et les parfums y sont plus doux. Il semble que Dieu ait béni ce petit coin de la terre où l'on ne s'occupe du monde que pour en excuser les faiblesses et où l'on ne parle du ciel que pour en chercher la route.
Au milieu de ce charmant pays s'élève un château dont les tourelles représentent la féodalité, dont les habitants,
de père en fils, ont longtemps rappelé l'âge d'or, afin que tout fût en harmonie dans ce séjour de paix : la vertu qui rapproche de Dieu, et les splendeurs de la nature qui consolent de l'exil.
Par une belle soirée du mois de juin, au pied d'une des tourelles du château, était un groupe charmant qu'on eût voulu peindre, tant le calme et la sérénité se devinaient dans chaque être qui le composait; c'était une jeune femme dans tout l'éclat de la jeunesse, ayant à ses pieds une petite fille brune comme elle et sur ses genoux une autre plus jeune encore; c'étaient deux jeunes gens parfaitement beaux, appuyés l'un sur l'autre et qui semblaient s'aimer comme des frères ; c'était enfin une gracieuse jeune fille donnant à chacun un sourire en effeuillant des roses, encore dans l'âge heureux où l'on se demande souvent si Ton pourra jamais cesser d'être jeune, et si la mort n'a pas ses jours d'oubli!
La jeune femme était la châtelaine du manoir; elle s'appelait la comtesse de Valbrun; la jeune fille s'appelait Marie; de ce doux nom qui veut dire aimer, de ce nom qui devrait toujours porter bonheur ; quant aux jeunes gens, l'amitié seule les unissait , et cette amitié, quoique vive, était récente. L'un était Jacques de Valbrun, l'autre était le frère de Marie; tous deux, avec la même joie, avec le même orgueil, contemplaient ce tableau charmant de la beauté et de l'innocence.
— Ma chère Marguerite, dit enfin le comte, embrassez vos enfants et envoyez-les coucher ; le sommeil leur vaudra mieux que vos baisers, quoique les baisers d'une mère soient ce que je sache de plus doux.
— Vous parlez comme un homme qui n'a rien à désirer, mon cher, dit à voix basse Edouard de Givry.
— Et vous, comme un homme qui ferait un péché d'envie.
Le jeune homme ne répondit pas; il se mordit les lèvres en manière de repentir et se tournant vers sa sœur, il fit pleuvoir sur sa tête les roses effeuillées, par un mouvement machinal.
Marguerite, après avoir fait passer successivement les deux petites filles dans les bras de leur père, les présenta à Marie, puis à Edouard. Le jeune homme embrassa Tune et repoussa Fautre ; la comtesse seule s'aperçut de cette distinction peu flatteuse pour la petite Berthe qui ressemblait prodigieusement à son père; mais elle n'en laissa rien paraître et regarda ses enfants s'éloigner avec leur bonne en leur envoyant un dernier baiser.
— Savez-vous, Marie, que vous êtes jolie comme un cœur, avec toutes ces roses, dit la comtesse à la jeune fille, pour rompre le s:lence qui avait suivi le départ des deux enfants. Savez-vous que votre frère s'entend merveilleusement à vous embellir, et que vos cheveux noirs s'encadrent si bien sous ces fleurs, que je m'amuserai demain à faire votre portrait, de souvenir. Je suis sûre que M. Edouard voudra l'essayer aussi.
— Mon Dieu ! Madame, vous me feriez rougir, si je ne pensais que vous voulez vous moquer de moi ; mais je sais bien le moyen de me venger.
Et se penchant à l'oreille de la jeune femme, Marie dit tout bas, d'un air triomphant :
— Ce n'est pas mon portrait qu'il fait, de souvenir, Madame, c'est le vôtre, je l'ai vu !
— Je n'en crois rien, dit Marguerite, en rougissan; vous êtes une indiscrète et méritez que je vous gronde. Si vous ne vous êtes pas trompée, ce portrait est sans
doute une surprise que votre frère ménage à mon mari; vous ne deviez pas le trahir.
— Je ne trahis pas les secrets qu'on me confie, Madame; mais je trahirai toujours les secrets qu'on voudra me cacher; d'ailleurs ce portrait me porte malheur; il me fait gronder par tout le monde ; mon frère m'a appelée curieuse, comme vous m'appelez indiscrète ; il m'a fait jurer de n'en pas parler devant M. de Valbrun; il avait oublié de me défendre de vous le dire.
— Eh bien! moi, je vous défends d'être une seconde fois indiscrète ; vous feriez de la peine à votre frère et je vous en saurais mauvais gré : gardons ce petit secret à nous deux; le promettez-vous, Marie?
— Je vous le promets, Madame.
Tandis que la comtesse et la jeune fille échangeaient ces paroles, l'une avec malice, l'autre avec contrainte, M. de Valbrun parlait de ses chevaux et de sa meute, à son compagnon, qui l'écoutait sans l'interrompre, ou plutôt qui l'écoutait sans l'entendre.
On se sépara bientôt; une réserve momentanée se glisse dans la conversation un instant si animée. Il semblait que chacun eût le même besoin de solitude et de repos.
Tandis que les lumières disparaissaient peu à peu, à chaque fenêtre du château, M. de Givry pensait à Marguerite, Marguerite en pensant à lui, croyait ne penser qu'à Marie, et Marie s'endormait sans penser.
M. de Givry aimait Marguerite de toute la puissance de Son âme; c'était une de ces natures passionnées et chevaleresques, comme il n'en existe guère plus de nos jours, comme il s'en vit tant au moyen âge ; il admirait toutes les femmes et n'en aimait qu'une seule, et s'il prodiguait les tendres regards, il savait garder ses soupirs. La beauté
pouvait le séduire, la vertu devait seule l'attacher; il avait les illusions et la courtoisie d'un autre âge. Ce qu'il aimait en Marguerite, c'était plutôt son cœur que sa beauté ; ce n'étaient pas ses magnifiques cheveux noirs retombant en boucles sur une peau éblouissante de blancheur, c'était la brillante imagination qui lui inspirait les vers les plus touchants et les pensées les plus élevées, c'était moins sa taille imposante que son esprit cultivé; enfin, ses attraits le captivaient moins que ses talents
Jamais Edouard n'avait parlé d'amour à Marguerite; mais quelle femme, même la plus modeste, ne soupçonne pas l'amour qu'elle inspire; mais quelle femme, même la plus pure, n'éprouve pas un instant de bonheur en se sentant aimée ainsi? M. de Givry méprisait trop les coquettes pour avoir pu se laisser prendre aux séductions perfides et aux regards trompeurs; la comtesse, sous ce rapport, ne ressemblait en rien aux autres. Jamais la pensée d'un triomphe n'avait fait briller ses yeux, jamais le désir d'une conquête n'avait occupé son esprit, jamais, enfin, la coquetterie, ce défaut dominant de son sexe, ne s'était révélée en elle. Elle avait plu sans vouloir plaire, n'était-ce pas triompher deux fois! Marguerite, en devinant la passion d'Edouard, éprouva un moment cruel d'irrésolution. Son devoir était-il de fuir le danger ou de le combattre, en opposant la réserve et la prudence à ces hommages silencieux plus séduisants que les folles déclarations, et plus doux que les douces paroles? La comtesse aimait son mari comme elle en était aimée, et une seule tache ternissait le noble caractère du comte, M. de Valbrun était jaloux.
Ayant trop d'esprit pour ne pas comprendre qu'il s'exposait au ridicule, M. de Valbrun mettait tout son art
à cacher ce triste égarement de son cœur. Il croyait à la vertu de sa femme, et sans la soupçonner, il la surveillait toujours : la jalousie était chez lui un invincible penchant, plutôt qu'une crainte raisonnée ; c'était le côté faible de son organisation, et non le résultat d'une expérience funeste. Mais, la jalousie qui s'exhale est moins dangereuse que la jalousie concentrée; l'une ressemble à la colère dont on sait toute la force; l'autre, à la perfidie qui se cache comme le serpent sous les fleurs, et dont on ne connaît pas le venin. Marguerite, avertie par l'instinct de son cœur , ménageait cette faiblesse, dont elle avait déjà souffert, et ne s'en était point offensée ; on pardonne toujours ce sentiment, il ne blesse que lorsqu'il paraît fondé. Fuir Edouard, n'était-ce pas instruire le comte, qui, semblable à tous ceux qui veulent éloigner les soupçons, affectent les défauts les plus opposés à celui qu'ils ont intérêt à cacher, parlent sans cesse de leur confiance, et se moquent de la jalousie.
Marguerite résolut donc de soutenir bravement l'épreuve. Aimable et gracieuse pour M. de Givry, lorsque son mari était présent, elle savait éloigner lorsqu'ils se retrouvaient seuls toute conversation qui pût amener un élan de la part du jeune homme, et tout sujet qui ressemblât à une allusion , se laisser deviner eût été une faute irréparable; elle savait, sans l'affliger, refouler la passion d'Edouard jusqu'au fond de son cœur, comme la digue arrête le flot, comme la mère arrête d'un regard l'enfant qui la menace de sa colère impuissante, comme l'Arabe arrête la fougue de son cheval avec une parole, avec une caresse.
Entre ces deux écueils, Marguerite restait heureuse et calme, ne heurtant pas plus la jalousie du comte qu'elle n'encourageait l'amour d'Edouard, se félicitant de n'avoir
pas brisé, par d'imprudentes paroles, l'amitié qui unissait Jacques et M. de Givry, et se répétant cependant que quelles que soient ses intentions, quelle que soit sa pureté, une femme doit toujours veiller sur son propre cœur, et craindre un moment de faiblesse, lorsqu'elle a inspiré une passion sérieuse.
Peu éloigné du château de Valbrun, le château de Valcourt, qui appartenait à M. de Givry, était souvent le lieu de rendez-vous de tous les chasseurs du pays. M. de Givry avait accepté avec reconnaissance l'offre de la comtesse, qui lui avait proposé de garder Marie avec elle une partie de l'année, afin de surveiller l'institutrice qu'on avait choisie pour elle, et de rendre à la jeune fille, par sa tendresse de sœur, ces doux épanchements et ces tendres conseils dont elle devait être privée, puisqu'elle avait perdu ses parents et que son frère était l'unique appui de sa vie.
M. de Givry s'abandonnait sans remords à la passion qui remplissait son cœur; jamais il ne s'était dit que l'honneur et l'amitié lui prescrivaient un douloureux sacrifice. Lorsqu'il se rendait à Valbrun, il ne se demandait pas s'il y allait pour accomplir un devoir fraternel, ou pour obéir à un penchant irrésistible ; mais il y allait, comme on va toujours, quand la passion entraîne; comme on court vers l'abîme, quand l'abîme est couvert de fleurs, comme on s'endort sous cet arbre du désert dont l'ombrage est séduisant et dont la senteur est mortelle.
Deux jours s'étaient passés depuis que Marie avait trahi le secret de son frère. La rougeur de Marguerite, le sourire malicieux de la jeune fille, rien n'avait échappé au comte : échappe-t-on aux regards d'un jaloux? Ses pensées se reportaient sur cette scène muette, et malgré le
combat de sa raison contre sa dangereuse folie, il résolut de pénétrer un mystère qui lui inspirait de va; tes soupçons.
La jalousie est comme la fièvre ; elle cause cl" bord une agitation qui n'est pas sans charmes, puis vient la douleur, puis vient le délire ; mais le délire de la fièvre est moins dangereux que l'égarement de la jalousie. Dans la maladie la folie ne vous inspire que des paroles insensées, dans la passion ce sont parfois des actions cruelles.
M. de Valbrun n'avait pas encore le délire, l'agitation qu'il éprouvait ressemblait à la douleur.
— Mon cher ami, dit-il à M. de Givry, un soir qu'il était seul avec lui et Marguerite, il m'est venu une heureuse inspiration et c'est vous-même qui me l'avez envoyée. Vous connaissez ma cousine, mademoiselle de Gourgy. Elle est belle et riche : eh bien ! j'ai mis dans ma tête de vous la faire épouser; j'ai une grande influence sur ma tante, ma tante gouverne mon oncle ; vous voyez qu'il y a bien des chances pour que ma cousine devienne votre femme, si vous le voulez.
Le premier mouvement d'Edouard fut de regarder Marguerite qui pressentit ce mouvement et baissa les yeux.
— Mademoiselle de Gourgy est fort belle, en effet, reprit-il après un instant de silence, avant mon consentement il faudrait encore le sien et je doute que vous l'ayez, mon cher comte, je n'ai jamais été présomptueux.
— Entre nous soit dit, j'aime mieux la présomption •que la fausse modestie. Vos craintes ne sont pas fondées, elles ne peuvent être sérieuses : n'en avez-vous pas aimé de plus belles !
•— Aimé soit ; ce n'est pas ce qu'il y a de plus doux,
mais c'est ce qu'il y a de plus facile ; n'aime-t-on pas involontairement ?
— La première fois toujours, la seconde fois jamais.
— Vous êtes bien désenchanté, mon ami, dit la comtesse qui devinait un orage sous ce calme affecté, et qui ne savait comment venir au secours d'Edouard.
— Je n'ai jamais compris qu'on pût aimer les illusions ; toute illusion n'est-elle pas un mensonge ?
— . Ce sont des mensonges si doux, qu'on ne songe pas à s'en défendre, que Dieu ne songera pas à les punir. Ils ne font de mal à personne et je crois qu'ils aident à vivre.
— Voilà bien les femmes ! Les apparences leur suffisent, elles n'approfondissent rien ; la vérité leur fait peur ; je crois, ma parole, que la plus heureuse est la mieux trompée.
— Mon bon Jacques, dit Marguerite d'une voix si douce qu'elle fit tressaillir Edouard et arracha un sourire au comte, prenez garde de vous trahir ; vous savez bien que je ne me suis jamais plainte de mon sort. Ma sécurité serait-elle donc aussi une illusion !...
— Mais il me semble que nous voilà loin du sujet que nous traitions tout à l'heure, et je voudrais y revenir, reprit le comte. M. de Givry ne me paraît pas disposé à parler mariage ce soir, et ses amis doivent s'en occuper pour lui. Ma chère Marguerite, comme je compte plus sur votre éloquence que sur la mienne pour le persuader, je vous laisse tous deux et je vous charge du soin de le préparer à me faire une réponse favorable, car je suis si sincèrement attaché à mademoiselle de Gourgy qu'un refus m'affligerait.
Et M. de Valbrun sortit du salon en fredonnant un air
de chasse. Après avoir traversé les deux pièces qui suivaient celle dans laquelle il avait laissé Marguerite et Edouard, il s'arrêta subitement, porta la main à son front comme frappé d'une idée lumineuse, puis sembla hésiter ; mais l'hésitation ne fut pas longue, et, revenant sur ses pas, il entra doucement dans une petite pièce qui communiquait avec le salon et de laquelle il pouvait entendre la conversation de Marguerite sans risquer d'être surpris, puisque cette pièce était indépendante de tout passage et qu'on n'y entrait que rarement. M. de Valbrun n'avait-il pas un commencement de délire ? En cédant si facilement à une faiblesse coupable, et oubliant les nobles sentiments de sa nature, il se conduisait comme un homme qu'animent les sentiments les plus vulgaires et les plus vils.
— Il me semble aussi que mademoiselle de Gourgy serait une charmante sœur pour Marie, dit la comtesse, quand M. de Valbrun eut quitté le salon; elle réunit les dons de l'esprit aux charmes de la figure. Ne la trouvez- ▼ous pas bien belle ?
— C'est une beauté accomplie.
— Votre éloge ne laisse rien à désirer et me donne bon espoir pour les projets de Jacques. Une femme si belle ne peut manquer d'être aimée.
— On n'aime pas une femme parce qu'elle est belle; mais elle est belle parce qu'on l'aime, Madame !
— Voici une pensée consolante pour toutes les femmes qui ont plus de cœur que de beauté, dit Marguerite en souriant; j'ai vu peu d'hommes parler comme vous, monsieur de Givry. J'ai vu peu de femmes ne pas envier ce que vous semblez croire inutile ; mais si ce n'est pas sa beauté, serait-ce son esprit ou ses talents qui vous séduiraient le plus dans ma cousine ?
MAUGUERITE. 157
— Rien ne me séduit en elle, Madame, pas plus son esprit que ses talents.
— Vous êtes difficile, ou plutôt vous êtes dissimulé.
— Madame, permettez-moi de vous demander quel est le parfum que vous préférez?
— Quoique je ne puisse deviner le rapport qui existe entre mademoiselle de Gourgy et un parfum, je veux bien vous dire que j'ai un goût prononcé pour la violette.
— Permettez-moi de vous demander encore si vous ne croyez pas qu'il est des parfums qu'on puisse trouver plus doux que celui que vous aimez?
— Mon Dieu, c'est très-permis, et je ne songe même pas à le trouver mauvais.
— Eh bien ! Madame, tandis que vous dédaignez toutes les fleurs de votre serre pour une simple violette, veuillez ne pas vous étonner que la pensée qui m'est chère me fasse oublier toute autre pensée, même celle qui se rapporte à mademoiselle de Gourgy et à sa beauté : veuillez prier Jacques de ne plus me parler d'elle; de ne plus me parler d'aucune autre. Je ne veux pas me marier, Madame, je ne me marierai jamais.
— Laissez-moi espérer que cet arrêt n'est pas irrévocable, monsieur de Givry, ma tendresse pour Marie, mon amitié pour vous me font souhaiter le contraire ; aussi je n'accepte point cette parole comme un serment.
— C'est un. serment, Madame.
— Que ï.ous oublierons tous les deux ; il en est de certains serments comme de toutes les illusions, le temps les détruit toujours. Je ne puis m'empêcher de regretter mademoiselle de Gourgy pour Marie si vous ne me permettez pas de la regretter pour vous.
— Ma sœur est heureuse, Madame, d'avoir su vous inspirer une affection si vive ; vous l'aimez jusqu'à désirer que je me sacrifie pour elle.
— Ah ! je ne vous croyais pas si ingrat je ne vous
croyais pas injuste, ajouta Marguerite, comme si cette seconde épithète lui eût semhlé plus convenable que la première.
— Ingrat! je voudrais pouvoir l'être, Madame, vous apprendriez vite que je ne le suis pas.
— Je l'espère, car les ingrats me font pitié.
— Il serait plus charitable encore d'avoir pitié de ceux qui aiment que de ceux qui ne veulent pas aimer ; d'avoir pitié de ceux qui souffrent que de ceux qui font souffrir.
— Eh bien ! je ne suis pas de votre avis, je plains les méchants plus que les victimes.
La conversation fut interrompue par Marie, qui s'écria étourdiment en voyant l'air ému de son frère :
— Mon cher Edouard, est-ce que vous auriez eu, comme moi, le malheur de déplaire à madame Marguerite. Vous avez l'air si malheureux qu'on jugerait qu'elle vous a grondé aussi. Je n'en serais pas fâché. Voyons, de quoi s'agit-il? Est-ce de la lettre? est-ce du portrait? je n'ai pourtant pas parlé de la lettre.
— La lettre, le portrait; je ne sais ce que vous voulez dire, reprit la comtesse d'une voix sévère qui imposa à la jeune fille. Je ne me permettrai jamais de gronder votre frère, je n'ai aucun droit sur lui, mais si j'en avais sur vous, Marie, je vous dirais que si la vivacité est parfois une grâce, elle est souvent une faute, et que les plus aimables qualités peuvent se changer en défauts. C'est ainsi que la franchise peut devenir de l'indiscrétion, ne l'oubliez pas, mon enfant
BI. de Valbrun entra; à son tour il paraissait agité et parla brusquement à la comtesse. Quand on est mécontent de soi, ne devient-on pas facilement mécontent des autres ?
Quelques semaines après Pépreuve inutile du comte, Marguerite et M. de Givry, tous deux à cheval, se dirigeaient dans une direction opposée à celle du château de Valbrun. Ils se rendaient chez une vieille tante de la comtesse, qu'elle avait l'habitude d'aller voir une fois par mois avec son mari. M. de Valbrun, au lieu de l'accompagner comme à l'ordinaire, proposa à M. de Givry d'être le chevalier de sa femme. Edouard accepta avec empressement : Marguerite ne put s'opposer au désir de son mari, qu'elle ne s'expliquait que trop bien. Nos défauts ne sont-ils pas nos tyrans? Ne nous créonsnous pas volontairement des chaînes plus lourdes que toutes celles que nous redoutons; et tandis qu'on prend tant de peines pour arriver aux grandeurs, à la fortune, au repos, n'aurait-on pas trouvé la route la plus sûre pour arriver au bonheur, si on voulait seulement essayer de se corriger de certains défauts qui gâtent la vie. — Enfin, puisqu'il entre dans les décrets éternels de nous imposer tant de souffrances, l'homme ne devrait-il pas employer cette volonté, que Dieu lui accorde, à éviter d'autres souffrances plus difficiles à supporter, parce qu'on est deux fois malheureux, quand on est malheureux par sa faute?
M. de Valbrun ne songeait même pas à lutter, ne s'aveuglant pas sur la force de son funeste penchant.
Il ne cherchait qu'à tromper les autres sur cette faiblesse indigne de lui, et tour à tour incapable de résister à sa jalousie, et honteux d'avoir été jaloux, il souffrait de la moindre épreuve, et pour mieux cacher ses soupçons, affectait une confiance bien éloignée de son esprit. Enfin, il craignait presque autant de se trahir que d'être trompé : voilà pourquoi, espérant prouver la sincérité de son cœur, par cet acte de confiance inattendue, le comte avait prétexté une indisposition pour engager Marguerite à aller seule chez sa tante avec M. de Givry.
Tandis que Marguerite, s'abandonnant au galop de son cheval, réfléchissait à sa position délicate, à ces deux passions qu'il fallait conduire et qu'un seul mot pouvait soulever, Edouard jouissait de son bonheur, oubliant les regrets de la veille et les regrets du lendemain, il se disait que l'heure qui s'écoulait serait une des plus heureuses de sa vie. On se contente de si peu, quand on aime ! il regardait le ciel pur, il regardait Marguerite, se demandant si cette femme ne lui avait pas déjà fait entrevoir le bonheur des anges.
Marguerite, après avoir échangé quelques paroles insignifiantes avec M. de Givry, arriva chez sa tante, et ne lui fit qu'une courte visite. Une agitation qu'elle ne pouvait maîtriser cette fois, se révélait dans ses paroles; elle se sentait plus humiliée que jamais par la jalousie de son mari, au moment où il semblait l'avoir réprimée; c'est que la démarche qu'il avait exigée d'elle pouvait être taxée d'inconvenance, et qu'une femme délicate préférera toujours sacrifier ses plaisirs et ses goûts à ses devoirs; comment ne serait-elle pas froissée lorsque l'affectation remplacera la confiance ? N'aime-t-on pas mieux supporter une dure privation qu'un léger reproj
che ? la délicatesse d'une femme ne doit-elle pas être respectée, comme sa faiblesse, et toute faute qui l'effleure n'est-elle pas irréparable, toute blessure qui l'atteint n'est-elle pas mortelle ?
Plus la comtesse éprouvait d'embarras, moins elle voulait le laisser paraître ; elle mit donc son cheval au pas.
— Ne trouvez-vous pas, dit-elle à M. de Givry, que ma tante, malgré ses rides et ses cheveux blancs, est le type de la grande dame ? Lorsqu'elle a cessé de parler, on devinerait l'esprit à son regard, et la bonté à son sourire. — Elle a fait bien des malheureux dans sa jeunesse.
-i- Moins que sa fille, assurément, la belle madame de Lancy.
Marguerite rougit, et Edouard s'en aperçut. Il se souvint qu'on lui avait fait dans le monde la réputation d'avoir été le chevalier déclaré de madame de Lancy, et supposa en voyant la rougeur de la comtesse que ce bruit était parvenu jusqu'à elle.
— Ne trouvez-vous pas, Madame, lui dit-il, que le caractère de madame de Lancy est très-facile à connaître; je ne sais si nous la jugeons de même; mais l'exaltation de cette femme me semble presque effrayante. C'est un eœur désenchanté qui n'a jamais connu le bonheur, et qui s'accroche à toutes les branches pour retrouver une illusion, même au prix de la raison ; une femme trop coquette pour sentir profondément, qui a besoin de briller comme une autre aurait besoin d'aimer, et qui choisit ses conquêtes comme on choisirait des fleurs; prodiguant à chacun, selon ses mérites, les gracieux sourires et les regards enchantés ; incapable de garder pour un seul ce que le ciel lui a donné d'attraits et de séduction.
Ce portrait parfaitement juste, prouvait à Marguerite, mieux que toute autre parole, que jamais M. de Givry n'avait été attaché à madame de Lancy; elle le connaissait trop pour ne pas être sûre qu'il eût également ménagé la femme qu'il aurait pu aimer et la femme qui aurait repoussé ses hommages. M. de Givry connaissait trop la pénétration de Marguerite pour ne pas être, à son tour, assuré qu'il avait d'un mot dissipé ses soupçons. €'est ainsi que, malgré tout, ils s'entendaient si bien, que Marguerite livrée à M. de Givry, redoutait moins que jamais un aveu, et qu'Edouard, pour la remercier de sa confiance, l'entourait plus encore de ses respects.
Ils venaient de reprendre le galop, allure favorite de la comtesse, lorsque tout à coup le cheval qu'elle montait, effrayé par une énorme pierre, se cabra, fit un bond énorme, et l'emporta avec une rapidité effrayante. Dans le premier moment, Edouard ne chercha pas à l'atteindre, se souvenant que lorsqu'un cheval s'emporte, le bruit des chevaux qui le poursuivent redouble son ardeur; mais quand il vit Marguerite abandonner les rênes et passer ses bras autour du cou de Tristan, désespérant de l'arrêter et ne pouvant plus supporter ses mouvements impétueux ni l'air trop vif qui Tétouffait, M. de Givry s'élança sur les traces de la comtesse. Il n'était plus qu'à quelques pas d'elle, lorsqu'il poussa un cri déchirant qui retentit dans le cœur de Marguerite ; il venait d'apercevoir un précipice vers lequel s'élançait Tristan, et qui menaçait la comtesse d'une mort certaine. Faisant un effort désespéré, il enfonça ses éperons dans les flancs de son cheval; le noble animal, comme s'il eût deviné le danger et compris le désespoir de son maître, fit, comme avait fait Tristan, trois bonds qui l'en rapprochèrent. Alors, par un mou-
vement plus rapide que la pensée, Edouard, d'un seul bras, entoura la taille de Marguerite, et, avec une force que la terreur avait doublée, il l'attira à lui. La jeune femme resta un instant suspendue, n'ayant pu dégager son pied de l'étrier, mais Tristan vint à son secours en lui donnant une secousse si forte que rétrier resta au pied de Marguerite, et que, libre enfin de toute entrave, il put recommencer sa course vagabonde.
La douleur que lui causa ce dernier accident, bien plus encore que l'effroi avait glacé les sens de Marguerite; elle perdit un instant connaissance. Edouard, dont les traits étaient couverts d'une extrême pâleur, la descendit de son cheval et l'étendit sur la terre. Cédant aux mouvements de son cœur, depuis si longtemps comprimés, cédant à son émotion, il l'appela d'une voix que la douleur rendait plus tendre.
— Marguerite ! Marguerite ! répondez-moi, lui disaitil, comme la mère eût dit à son enfant ; et Marguerite, revenant à elle et entendant cette voix brisée, n'osait ouvrir les yeux. Dans cette léthargie qui suit l'évanouissement, elle se demandait si le danger auquel elle venait d'échapper n'était pas moins grand que le danger qui la menaçait encore, celui de prendre en pitié une douleur si profonde et un amour si pur.
Au bout de quelques instants, Marguerite put se lever. S'appuyant sur le bras d'Edouard, elle vit que son )ied n'était pas foulé ;elle éprouvait cependant une doueur sourde qui gênait ses mouvements, mais qui ne /empêchait pas de marcher. La pensée de raconter au comte son danger et son salut inespéré la fit tressaillir ; elle savait bien que ce serait exciter sa colère plus encore que sa tendresse, et son courage l'abandonna. — Je vous en prie, dit-elle à M. de Givry, cachons à
Jacques un accident qui sans vous eût été mortel ; car il aurait le droit de me reprocher mon imprudence. Je lui avais promis de ne jamais monter Tristan, que la peur rend trop dangereux pour une femme, et je crois qu'il ne me pardonnerait pas d'avoir oublié ma promesse. Vous me sauverez ainsi des reproches mérités, et nous lui éviterons une douleur.
Edouard, trop heureux qu'on lui permît d'être discret, promit de garder le secret sur cette aventure; la pensée d'un pareil secret avec Marguerite lui semblait déjà un bonheur capable de faire oublier tout ce qu'il venait de souffrir.
Lorsqu'en revenant à Valbrun, Marguerite serra ses enfants dans ses bras, ses yeux mouillés de larmes se tournèrent vers M. de Givry. Ce regard fut son seul remerciaient.
Je ne sais rien de plus joli qu'un bal. Quoi de plus charmant que ces fraîches toilettes, que cette valse enivrante, quoi de plus doux que ces parfums qu'on y respire? Le bal, c'est un mot qui fait sourire une jeune fille, qui fait rêver la jeune femme, qui fait espérer le jeune homme. La mère aussi a bien sa part de joie : elle veut pour sa fille les triomphes qu'elle ne désire plus pour elle. Elle se souvient, et elle espère : le souvenir n'est-il pas souvent la moitié de l'espérance?
Le grand salon du château de Valbrun avait été transformé en salle de bal. Des guirlandes de fleurs cachaient les vieilles tapisseries et étaient suspendues aux lustres, s'entrelaçant avec les bougies odorantes; de gracieuses
jeunes filles, parmi lesquelles on remarquait surtout mademoiselle de Gourgy, formaient les quadrilles. Madame de Lancy semblait la reine du bal. Les jeunes gens l'entouraient, et son îegard distrait, au lieu de répondre à leurs regards, cherchait celui qui la négligeait, comme pour venger de son indifférence les adorateurs qu'elle trouvait importuns ce soir-là, par miracle.
C'était la coutume du châtelain de Valbrun de donner une fête, chaque année, à la Saint-Jean, et jamais fête n'avait paru plus animée et plus joyeuse. Marguerite, vêtue d'une robe blanche, n'avait jamais paru plus belle ; la simplicité n'est pas la moins puissante des coquetteries.
M. de Valbrun et M. de Givry suivaient ses mouvements, l'un avec orgueil, l'autre avec douleur. Le comte semblait avoir oublié sa jalousie, il était fier des succès de Marguerite. L'amour-propre satisfait dispose à l'indulgence, et fait oublier bien des craintes. M. de Givry, au contraire, éprouvait un vague sentiment de tristesse ; il se sentait seul au milieu de ces indifférents, et pour admirer la comtesse, il n'avait pas besoin du suffrage de la foule, son cœur lui suffisait.
Depuis le jour où il avait sauvé la vie de Marguerite, sa passion s'était encore accrue. N'aimons-nous pas les êtres à qui nous sommes utiles avant d'aimer ceux qui nous ont fait du bien, et l'homme ne passe-t-il pas la moitié de sa vie à être ingrat, et l'autre moitié à subir à son tour la douleur qu'il a infligée ? Quant à Marie, elle était folle de joie. Les plus belles roses du parc ornaient sa tête et sa robe, et elle n'avait pu s'empêcher de se faire une révérence devant sa glace, en imitant la comtesse, pour savoir si la grâce rêveuse de madame Marguerite pouvait charmer plus que sa folle gaieté.
166 fjî FRUIT DÉFENDU.
— Vous vous amusez donc bien au bal ? lui dit le comte en dansant avec elle.
— Si je m'amuse ? voici une singulière question, Monsieur; quand j'aurai des enfants, quand je serai vieille comme madame Marguerite, je pourrai peut-être faire comme elle et m'ennuyer ; mais à présent le bal est tout ce que j'aime.
— Et qui vous a dit que madame de Valbrun s'ennuyait au bal ?
— Elle disait hier, pendant que vous n'étiez pas là, qu'elle aimait mieux une causerie avec ses amis, une promenade dans les bois, que la plus belle fête du monde; mon frère a été de son avis ; mais cela ne m'a pas convaincue, parce qu'il lui donne toujours raison avant qu'elle ait parlé.
— Avez-vous remarqué cela ? dit le comte en devenant plus attentif.
— Et ne l'avez-vous pas remarqué vous, Monsieur ?
— Je sais que votre frère est galant.
— Eh bien! ajouta étourdiment Marie, il y a une chose que j'aimerais autant que le bal, mais que je n'aimerais jamais mieux, ce serait d'avoir auprès de moi un ami qui trouverait bien tout ce que je ferais, qui ne serait occupé que de moi, qui ferait toutes mes volontés, qui regarderait mon portrait quand je serais absente, qui m'écrirait lorsque nous serions encore sous le même toit, qui rêverait de moi la nuit et le jour, un ami qui m'aimerait enfin comme mon frère aime madame de Valbrun.
— Comment 1 est-ce que votre frère regarde toujours le portrait de Marguerite ? est-ce qu'il lui écrit ?
Ces deux questions, adressées un peu vivement à la jeune fille, lui firent comprendre instinctivement qu'elle
avait fait une faute ; elle se souvint que parler du portrait, c'était manquer à sa promesse, et elle répondit avec un léger embarras :
— Mon Dieu ! je ne sais pas s'il regarde toujours son portrait, mais il lui écrit quelquefois pour s'amuser.
— Et comment savez-vous cela ?
— Parce que j'ai lu l'autre jour une lettre qui était tombée de la poche de mon frère et qui était adressée à madame Marguerite. Mais ce qui m'a paru le plus singulier, c'est qu'il lui avait écrit et qu'il ne comptait pas lui remettre la lettre. Je n'ai pu m'empêcher de me moquer de mon pauvre frère, car je ne me donnerais certes pas la peine d'écrire pour moi toute seule: c'est trop ennuyeux,
— Et cette lettre vous a donc paru bien jolie, puisque vous voudriez qu'on vous en adressât de pareilles?
— Ah ! oui, Monsieur, elle était bien jolie ! Mais, regardez, n'avais-je pas raison ? Voyez si madame de Valbrun y a pas l'air de s'amuser plus en ce moment que toutes les dames qui dansent?
Le comte était redevenu sombre ; il regarda Marguerite qui causait dans un coin du salon avec un de ses cousins, venu tout exprès de Paris pour la solennité de la Saint- Jean. Leur conversation paraissait très-animée, et lorsque M. de Valbrun, après la contredanse, eut reconduit Marie, il ordonna à l'orchestre de jouer une valse. Madame de Valbrun, toujours au bras de son cousin, vint prendre sa place parmi les valseurs. M. de Valbrun chercha des yeux M. de Givry; il ne put s'empêcher de tressaillir en le voyant absorbé dans une muette contemplation; assis sur une banquette, et isolé des autres jeunes gens, il regardait la comtesse et paraissait souffrir.' Ni les grâces coquettes de madame de Lancy, qui se pliait avec souplesse sur le bras de son valseur, ni la tenue
modeste de mademoiselle de Gourgy, qui valsait en baissant les yeux comme une pudique Allemande, rien ne pouvait le distraire de sa rêverie. Lorsque le dernier coup d'archet se fit entendre, la sérénité revint sur son front un instant obscurci, et il se dirigea vers la comtesse. M. de Valbrun, qui n'avait perdu aucun de ses mouvements et qui avait deviné sa pensée, arriva avant lui auprès de Marguerite, et lui dit d'un ton sec :
— Ma chère amie, vous oubliez qu'une maîtresse de maison se doit tout entière aux gens qu'elle reçoit; je vous en prie, sacrifiez la valse pour ce soir, je vous en saurai gré.
Puis ils'éioignaet alla inviter mademoiselle de Gourgy.
— Madame, dit alors M. de Givry, qui s'était approché, je vous prie de m'accorder la prochaine valse, j'espèr» que M. de Rieussac ne sera pas le seul heureux, et que les vieux amis auront leur part de faveur comme les nouveaux venus.
— Si le droit d'ancienneté était le premier de tous, répondit Marguerite en souriant, mon cousin, que je regarde comme un frère, aurait droit à un privilège, avouez-le.
— Voici un mot qu'on ne connaît plus de nos jours, Madame, de grâce ne le faites pas revivre au bal ; là, comme ailleurs, il entraînerait des abus.
— Les grands mots de despotisme me donnent l'envie d'ériger ma salle de bal en royaume, et comme naturellement j'en suis la souveraine, j'aurai le droit d'abuser de mon pouvoir sans donnera personne celui de se plaindre. Je valserai donc avec mon cousin et je ne valserai pas avec d'autres.
- J'aime mieux vous croire un peu coquette pour ce soir, que de penser que vous voulez être despote ; vous
auriez là une maladie incurable. Mais,, Madame, ni votre royauté, ni vos beaux yeux ne m'empêcheraient de me plaindre. Parlons sérieusement ; est-ce pour la prochaine valse?
— C'est très-sérieusement que je la refuse, répondit Blarguerite, pour qui la prière de son mari était un ordre.
— Vous me refusez?
— Hé ! mon Dieu oui.
— Mais comme vous n'êtes pas encore un tyran, vous me direz bien pourquoi ?
— Parce que je ne veux pas.
— Ce n'est pas une raison.
— C'est bien la meilleure.
— Je ne vous reconnais pas ce soir, Madame, car si je parlais à une autre femme je la trouverais bien capricieuse ou bien coquette.
— Voilà deux charmants défauts. Lequel me dcnnezvous, Monsieur ?
— Vous ne voudriez pas m'affliger, reprit Edouard, et je vous demande en grâce de valser une fois avec moi.
— Oh! vous êtes incapable de vous affliger pour si peu, et je ne compte plus valser de la soirée; ainsi, n'en parlons plus, je vous en prie.
Edouard s'inclina sans répondre; mais une expression indéfinissable se peignit sur ses traits. Marguerite sentit battre son cœur en voyant une larme rouler dans les yeux de celui qui avait acquis des droits sacrés à sa reconnaissance en lui sauvant la vie, et à son amitié en lui épargnant une révélation qui ne pouvait lui apporter que des regrets amers; involontairement, elle lui tendit la main, oubliant la foule qui l'entourait, les regards jaloux de son mari, et le sentiment étrange qu'elle pouvait ex-
citer dans l'esprit d'Edouard; mais sa main retomba sans avoir été pressée. M. de Givry gardait le silence et souffrait d'une douleur inconnue. Jacques, qui les surveillait tous les deux et qui avait deviné le refus de Marguerite et sa réparation, ressentit plus fortement que jamais cette agitation cruelle qui s'était un instant évanouie et que le moindre incident ne devait que trop tôt exciter.
Il en est des souffrances de l'âme comme des souffrances du corps. Tandis que certains malades, par une étrange fatalité, prennent à plaisir le poison qui doit les tuer au lieu du remède qui pourrait les guérir; certains autres malades aussi, éprouvent le désir insensé de s'enivrer de ce poison moral, plus lent mais aussi sûr que l'autre; et îl y a une fascination dans la douleur comme il y en a dans le regard de ces reptiles venimeux qui attirent à eux leurs victimes pour mieux se repaître de leur propre férocité avant de l'assouvir. Ce fut un sentiment de cette nature qui poussa M. de Valbrun à profiter de l'inconséquence de Marie et à l'interroger encore. Tout disparaissait à ses yeux, devant cet enfant qui avait le pouvoir de le faire souffrir, et le mot qui devait déchirer son cœur était attendu avec une impatience fiévreuse telle qu'il n'en avait jamais ressenti, en aspirant aux mots qui consolent et qui font vivre.
Marie accepta en souriant la seconde invitation du comte pour une contredanse ; elle ne remarqua point l'altération de sa voix. Les parfums, la musique, la danse et ses succès lui avaient tourné la tête; à cet âge, le plaisir fait oublier les larmes, le plaisir ferait méconnaître le bonheur.
— Combien avez- vous manqué de contredanses? dit le comte à la jeune fille.
— Mais j'ai toujours dansé, dit-elle d'un petit air piqué, n'y avez-vous pas fait attention ?
— On ne peut pas tout voir, et quoique vous soyez charmante, j'ai été obligé de m'occuper aussi de tout ce monde, de mes amis... de votre frère.
— Ah ! ne me parlez pas de mon frère, je le boude; il m'a refusé de danser avec moi, mais je n'ai pas besoin de lui.
— J'en suis persuadé ; pourquoi vous a-t-il refusé ?
— Connaissez-vous le jeu des ricochets?
— Je les connaissais avant que vous ne fussiez née.
— Eh bien ! madame, Marguerite n'a pas voulu valser avec mon frère, et mon frère n'a pas voulu danser avec moi. Est-ce juste ?
— Et c'est la raison qu'il vous a donnée ?
— Oh! mon Dieu non, mais je l'ai devinée.
— Vous êtes plus fine que je ne croyais.
— C'est-à-dire que vous me supposiez fort sotte.
— Assurément vous ne me laisseriez pas longtemps dans l'erreur; mais je n'ai jamais eu celle-là; je crois, au contraire, que rien ne vous échappe.
11 fallut danser; c'était le tour de Marie, un malin sourire entr'ouvrait ses lèvres pendant qu'elle figurait, un souvenir parut traverser son esprit, c'était ce que le comte espérait. Lorsqu'elle revint à sa place, elle lui dit d'un air mystérieux :
— Savez-vous pourquoi Lara, ce beau cheval que j'aimais tant, est retourné à Valcourt ?
— Mon Dieu non.
— Moi, je le sais. Savez-vous pourquoi mon frère veut à toute force que vous lui cédies Tristan?
— Pas davantage.
— Moi, je ie sais. Comment! vous ne savez rien de tout cela ? oh ! je vous aurais cru plus fin.
— Eh bien, rendez-moi aussi savant que vous, et je vous pardonnerai d'être plus habile que moi.
— Oh! Monsieur, je ne puis pas vous dire cela, ce sont des secrets.
— Mais il est très- permis d'avoir un secret à deux.
— A deux, oui, mais pas à trois, et vous me trahiriez, j'en suis sûre.
— Oh ! vous ne me connaissez pas.
— Non ! non, je ne vous dirai rien, décidément.
— Eh bien ! tenez, quoique vous ne me trouviez pas très-fin, je devine que vous ne savez rien du tout.
Ce moyen si vulgaire produisit son effet accoutumé ; l'expérience est un bien que l'on n'acquiert qu'au prix de légères épreuves ou de leçons souvent bien dures. Marie, entraînée par son amour-propre et n'éprouvant aucune défiance, dit au comte, d'un air triomphant :
— Ah ! vous croyez que je ne sais rien, Monsieur, vous allez voir. Mais il faut que vous me juriez de ne dire à personne, et surtout à madame Marguerite, que je vous ai fait une confidence.
— Je vous le promets.
— Oh! ce n'est pas assez, je veux un serment.
— Eh bien ! je vous le jure.
— Eh bien ! monsieur, Lara est retourné à Valcourt parce que ce pauvre animal est malade, et que mon frère ne veut pas qu'on le sache. Il l'a ensanglanté avec ses éperons le jour où il a conduit madame de Yalbrun chez sa tante ; et Lara est allé se faire guérir chez lui. Mais ce n'est pas tout.
— Continuez.
— Ah ! c'est que l'autre secret est un secret bien plus grand... il vous intéresse... Il m'a fait pleurer !
— Voyons ! voyons !
— Cette fois il s'agit de Tristan. Figurez-vous que Tristan a emporté madame Marguerite, qui a perdu son étrier et qui aurait été tuée, Monsieur, si mon frère ne lui avait pas sauvé la vie ; ils ne vous ont rien dit de toute cette aventure de peur de vous faire de la peine ; mais comme les chevaux sont revenus tout en désordre, mon frère a donné de l'argent au cocher pour se taire. Le palefrenier ne l'a dit à personne qu'à la femme de chambre, parce qu'il doit l'épouser; la femme de chambre ne l'a dit qu'à ma nourrice ; puis ma nourrice me dit tout, c'est bien naturel. Vous voyez bien, Monsieur, que je sais pourquoi Lara est retourné à Valcourt, et pourquoi mon frère veut acheter Tristan.
— Vous êtes un vrai lutin, dit le comte en se mordant les lèvres jusqu'au sang, pour cacher son émotion.
— Et vous, Monsieur-? soyez discret, ou je ne vous aimerai plus du tout.
— Votre dernière menace m'effraie plus que la première; mais soyez tranquille et recevez mes remercîments pour votre confiance, je la mérite tout entière.
M. de Valbrun ne voulait plus interroger. Que lui restait-il à apprendre? Après lui avoir caché le danger qu'elle avait couru et la reconnaissance qu'elle devait avoir pour son sauveur, quel secret Marguerite pouvaitelle cacher encore, si ce n'était celui de son amour, d'un amour coupable auquel elle s'abandonnait lâchement, auquel elle céderait tôt ou tard ? Ce moyen n'était- 'A pas la preuve d'une trahison? Cet ami sur lequel il comptait, cette femme qu'il adorait ne s'entendraient-ils pas pour vouer sa vie au désespoir et à la honte? Vainement le
Ï74 LE FRUIT DËFEKDU.
noble caractère de Marguerite, les sentiments d'honneur d'Edouard, venaient combattre dans la pensée du comte ses soupçons et ses terreurs; la pureté de Marguerite, îes principes d'Edouard, tout cédait à l'amour, la sécurité ne pouvait plus être qu'une illusion, le doute qu'un égarement. Et tandis que le comte éprouvait toutes les tortures delà jalousie; tandis que son âme était livrée à la colère et à la douleur, il lui fallait étouffer ses angoisses et îes cacher sous un sourire; le bruit de la musique lui donnait le vertige ; ces gens qui dansaient lui paraissaient insensés, et Fair de candeur de Marguerite lui semblait une profanation de la vertu.
Enfin le bal cessa. M. de Yalbrun sut se contenir et se promit d'attendre encore avant de faire un éclat, avant de rompre une amitié que chacun connaissait, avant de se venger de la femme qui portait son nom. Il put sans se trahir tendre la main à M. de Givry et baiser le front de Marguerite; mais lorsqu'il se retrouva seul, des larmes •de rage s'échappèrent de ses yeux ; la nature reprenait ses droits. C'est ainsi que l'homme, quand il ne brise pas ses passions, est brisé par elles ; c'est ainsi que le vaisseau, longtemps tourmenté par la tempête, finit toujours par s'engloutir, parce qu'il a perdu peu à peu ses mâts et ses voiles ; c'est ainsi que la douleur qui s'exhale est moins dangereuse que l'emportement, et moins à craindre que l'hypocrisie.
le lendemain du bal était encore un jour de fête, pourtant les hôtes du château de Yalbrun s'en allaient successivement. C'était un spectacle charmant que ces
calèches découvertes remplies de femmes charmantes et escortées par des écuyers qui rivalisaient d'adresse et de grâce. DansFavenue du parc, on voyait l'élégant phaéton dépasser la lourde berline, un cheval fringant entraîner un léger tilbury, des jeunes filles intrépides lancer leurs chevaux au galop, des mères inquiètes envoyer à leurs enfants un reproche avec un baiser ! Une tente avait été dressée sur Tune des pelouses du parc, et le bal champêtre des villageois de Valbrun avait succédé au bal des châtelaines; des batelets couverts de fleurs se trouvaient sur un petit étang qu'on appelait pompeusement le lac, et qui bordait les murs du parc. On avait construit un jeu do bague et un tir, enfin, rien ne manquait à la fête. La comtesse avait retenu quelques femmes, le comte quelques amis, et aucun des convives ne pouvait deviner ce que le sourire du comte cachait de colère, ce que les douces paroles de Marguerite cachaient d'inquiétudes, ce que les bruits de la fête cachaient de douleurs.
Marguerite se promenait dans le parc avec ses amis et avec ses enfants ; elle regardait depuis quelque temps la danse naïve des villageois, lorsqu'elle s'aperçut tout à coup que l'aînée de ses filles avait disparu; sans leur faire part de son inquiétude, elle quitta madame de Lancy et les autres femmes qui l'entouraient, et, leur laissant la petite Berthe, elle courut d'abord vers le petit étang, où on l'assura qu'on n'avait pas vu sa fille; elle prit une autre allée qui conduisait au tir auprès duquel étaient réunis M. de Valbrun et les autres jeunes gens. Cette fois, son pressentiment ne la trompa pas. Devant 3lle, et presqu'au bout de l'allée, était la petite fille, qui, ayant reconnu la voix de son père, s'élançaît de son côté. Marguerite, en entendant partir un coup de pistolet et voyant son enfant, cachée par des arbres, près d'attein-
dre l'endroit vers lequel on dirigeait les balles, jeta un cri étouffé ; avec une terreur invincible, elle se mit à courir aussi vite que le lui permettait son émotion. L'enfant venait de dépasser le but que sa mère la poursuivait encore; soudain un cri déchirant, se mêlant à \<> détonation d'un pistolet, vint glacer tous les cœurs. Marguerite, atteinte par une balle qu'avait lancée M. de Valbrun luimême, tomba baignée dans son sang. A cette vue, le comte, glacé d'épouvante, laissa tomber son arme sans avoir la force de faire un seul pas. M. de Givry se précipita vers Marguerite, Fenleva dans ses bras, et, mortellement atteint comme elle, se dirigea vers le château. Le comte, seulement alors, sembla rappelé à lui-même; l'idée d'un danger imminent n'arriva pas jusqu'à lui, tandis qu'elle déchirait le cœur d'Edouard.
Rendez-la-moi, s'écria-t-il en essayant de l'arracher des bras du jeune homme, rendez-la-moi !...
Sans s'inquiéter de ce ton impérieux et de cette violence, Edouard serra Marguerite plus fortement contre lui, et tandis que les jeunes gens, se dispersant dans le parc, envoyaient chercher le médecin et donnaient l'alarme aux gens de la comtesse, Edouard, suivi du comte, arriva jusqu'à la chambre de Marguerite et la déposa sur son lit. Le sang sortait avec violence de sa blessure. M. de Valbrun se livrait au désespoir; M. de Givry, calme et morne, était d'une pâleur effrayante; on eet dit que la vie allait l'abandonner. Marguerite, qui n'avait pas perdu connaissance, étendit la main vers la fenêtre. Le comte s'élança pour la fermer, car les sons de l'orchestre arrivaient jusqu'à la comtesse, et Edouard seul n'entendait pas cette musique qui faisait un déchirant contraste avec cette scène de douleur.
Le médecin arriva. Après une longue et cruelle opé-
ration, il parvint à extraire la balle, qui avait pénétré dans le côté droit ; mais il déclara qu'on devait craindre une congestion au cœur, et que ce cas était mortel. Marguerite voulut connaître la vérité ; lorsqu'elle sut que sa vie était en danger, elle fit supplier toutes les personnes qui étaient à Valbrun de vouloir oien quitter le château ; puis elle demanda les secours de la religion.
Pendant que la comtesse, enfermée avec le curé de Valbrun, se préparait à mourir, Jacques et Edouard étaient restés seuls. Des larmes qu'il ne sentait pas coulaient sur la figure de M. de Givry. Ce spectacle rappela la colère dans l'âme de M. de Valbrun. Le récit de Marie, les injurieux soupçons qu'il avait fait naître, la pensée de l'affront qu'on lui réservait, vinrent comme un cauchemar traverser l'esprit du comte.
— Votre douleur m'offense, dit-il d'un ton hautain à M. de Givry. Respectez les derniers moments de celle à laquelle vous avez déjà fait tant de mal ; ne me forcez pas à vous rappeler qu'elle porte mon nom.
— Que voulez-vous dire ? Du mal !... moi, je lui -ai fait du mal ! Ah ! ne donnerais-je pas ma vie pour lui éviter une souffrance ?
— C'est à moi que vous osez tenir un pareil langage et dans un pareil moment...
— Mon ami, calmez-vous ; la douleur vous égare.
— Je ne suis pas votre ami. Et que vous importe ma douleur, Monsieur ?
— Grand Dieu ! que signifie cet emportement ? murmura M. de Givry stupéfait.
— Osez-vous bien le demander? Ce que vous m'avei fait ? — Mais l'outrage qu'un homme de cœur ne pardonne jamais, mais un affront qui ne se lave que dans le sang. Si vous ne m'avez rien fait, jurez donc que vous
n'aimez pas madame de Valbrun. Mais jurez donc, Monsieur.
— Eh bien, oui, je l'aime !
— Et vous croyez que je ne me vengerai pas de l'homme qui fut un traître, et de la femme qui fut parjure, s'écria M. de Yalbrun emporté par la colère, par cette dangereuse colère qui fait tout oublier, le devoir et la nature.
Quant à M. de Givry, il n'oubliait pas. Il voyait Marguerite ensanglantée, Marguerite mourante, et, transporté d'indignation, il s'écria :
— Ah ! je ne vous connaissais pas, je ne vous croyais pas un lâche.
Hélas ! ce motqu'on ne prononce jamais impunément, fut suivi de la vengeance accoutumée. M. de Yalbrun bondit comme un tigre, et M. de Givry reçut un soufflet de la main de celui qu'il avait appelé son frère. La porte s'ouvrit au même instant, et Marie jeta un cri perçant en voyant son frère chanceler. Mais M. de Givry s'élança hors du salon en s'écriant :
— A demain, Monsieur, et puissiez-vous prendre ma vie !
Marguerite fit appeler ses enfants, et lorsqu'elle les serra dans ses bras, elle ne put s'empêcher de demander à Dieu pourquoi, si jeune, il la condamnait à mourir.
Elle envoya chercher Marie ; la jeune fille entra bouleversée, les vêtements en désordre.
— Ma chère enfant, lui -dit la comtesse avec calme, vous venez de pleurer sur moi, donnez-moi vos prières plutôt que vos larmes.
— Madame, s'écria Marie, vous ne savez pas pourquoi je pleure... M. de Yalbrun !... mon frère ! Ah! cest horrible.
— Mon Dieu! qu'ya-t-il?
— Je ne sais si je dois le dire; cependant, il n'y a que vous qui puissiez sauver mon frère !
— Vous me faites mourir, parlez.
— Madame, M. de Valbrunveut tuer mon frère. Il lui \ donné un soufflet, ils se battront demain.
Et la jeune fille se mit à sangloter.
La comtesse jeta un cri d'épouvante.
— Marie, s'écria-t-elle, allez trouver M. de Valbrun et M. de Givry, dites-leur qu'ils viennent et que je me meurs.
Marie sortit plus rapide que l'éclair, elle rencontra Edouard le premier et, le prenant par la main, elle le força à la suivre jusque dans le salon où était encore M. de Valbrun.
Là, elle s'écria d'une voix déchirante :
— Madame Marguerite vous demande tous les deux, elle va mourir !
Deux cris répondirent à ces* mots terribles, chacun s'élança, et la porte de Marguerite s'ouvrit pour laisser passer la jeune fille et ceux qu'elle conduisait.
— Marie, emmenez mes enfants, vous reviendrez avec eux, si Dieu me laisse le temps de les embrasser encore, dit la comtesse d'une voix altérée.
Maintenant, Jacques, monsieur de Givry, si les paroles d'une mourante furent jamais sacrées, écoutezmoi :
Je sais tout. Je sais que vous voulez vous battre. Mon Dieu ! la désunion sera-t-elle donc éternelle sur la terre? et tandis que les hommes ont voulu se tuer tant de fois parce qu'ils ne s'entendaient pas, voulez-vous vous tuer aujourd'hui parce que vous ne vous entendez que trop ? Jacques, parce qu'il s'est rencontré un homme qui a
pensé comme vous, qui a aimé ce que vous aimiez, qui a laissé régner sur son cœur la femme qui portait votre nom, qui l'a parée de tous les charmes et de toutes les vertus, vous voulez l'en punir?...
Monsieur de Givry, parce que vous m'avez aimée et parce que j'appartiens à Jacques, voudriez-vous le détester, voudriez-vous priver mes enfants de leur père, à Fheure où leur mère va mourir ! . .. Voudriez-vous, l'un et l'autre, faire couler le sang qui retombera sur ma tête, et voulez-vous d'une vengeance que Dieu punit avec Féternité?
Que mon langage ne vous surprenne pas ; je puis parler ainsi à l'heure où tout orgueil est insensé, et où je me trouve si petite sous le regard de Dieu; mais si grande auprès des faiblesses humaines!
Jacques, je vous le jure devant Dieu, jamais monsieur de Givry ne m'a avoué son amour. Il vient d'apprendre seulement que je l'avais deviné. Pour l'amour de Dieu et de votre salut, tendez-lui la main et reconnaissez votre injustice.
Edouard, ajouta-t-elle d'une voix plus faible, ne me refusez pas ma dernière prière; promettez que vous renoncez à toute vengeance; promettez que ses jours seront épargnés ?
— Ses jours, Madame, mais non les miens !
— Ah! je vous comprends, s'écria Marguerite, vous êtes cruel. Oui, je vous demande un sacrifice plus grand que celui qu'on exigea jamais d'aucun homme. Je vais mourir, Edouard, et je vous le demande à genoux ! Vous lûtes cruellement offensé. Dieu vous tiendra compte de l'oubli et je vous devrai mon dernier bonheur... Donnez- Hioi votre main.
Elle lui tendit la main, Edouard & prit avec désespoi*.
Vaincu par la douleur de Marguerite, il s'écria, en se jetant dans les bras de Valbrun :
— Pardonnez-moi, comme je vous pardonne !
— Mon Dieu ! je vous remercie, s'écria Marguerite. Je puis mourir, et je vous bénis !
Alors, Jacques et Edouard, tous deux à genoux, inclinèrent leurs têtes sur ce lit de douleur, en s'écriant :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! conservez-nous-la !
Mais cette prière ne devait pas être exaucée. Et cet ange, qui dit-on nous garde sur la terre , Fange de Marguerite était remonté vers les cieux, emportant une âme Céleste qu'ils murmuraient encore tous deux :
— Elle ne peut mourir, c'est impossible !...
— Quatre ans après ce cruel événement, on célébrait, dans une église de Paris, un double mariage. La belle mademoiselle de Gourgy épousait M. de Valbrun ! Marie de Givry épousait son frère, le marquis de Gourgy... Quant à Edouard, il devait garder le serment qu'il avait fait à Marguerite, et jusqu'au dernier soupir son cœur devait battre pour elle; il devait être fidèle dans la mort comme il l'eût été dans la vie î