PREMIÈRE LEÇON
SOUVENIR d'aUVERS
Maintenant, lecteur, que vous êtes bien au courant de tous les accessoires que vous avez à employer, nous allons faire notre possible pour vous en indiquer l'usage, en pratiquant ensemble si vous le voulez bien.
Le premier dessin que nous vous soumettons, Souvenir dAuvers1^ est simple d'exécution; aussi F avons-nous choisi comme première leçon.
D'abord, il vous faut prendre les mesures extérieures de votre dessin, à l'aide de quatre lignes extrêmement légères, car elles ne doivent pas subsister; puis, lorsque vous avez ainsi la grandeur, passez à l'aide du fusain taillé
1. Extrait du cours élémentaire de Paysage au fusain, par Karl Robert, pour servir d'introduction et d'études préparatoires au Cours de Paysage, par Allongé.
Karl Robert. — Le Fusain sans maître. 4
ou usé à plat et un peu large un ton général de gauche à droite, en commençant par en haut et cela de la façon la plus régulière possible, comme ton de fusain, et de manière qu'il ne reste pas d'espaces blancs entre vos touches, dans quelque sens que ce soit.
Le papier, une fois couvert, à l'aide des quatre doigts réunis, ou mieux ici (parce que ce ton de ciel est très clair) à l'aide du chiffon, écrasez votre fusain, en tournant de droite à gauche et en commençant par en bas, pour que le chiffon, enlevant plus de fusain en bas, vous laisse en haut un ton plus vigoureux, ce qui fera fuir votre ciel et lui donnera la perspective voulue. La seconde méthode, aujourd'hui la plus répandue, pour obtenir le ton de fond et le ciel, consiste à se servir de la sauce de fusain. Pour cela, on répand de la Sauce de fusain sur une feuille de papier, journal ou autre, puis à l'aide d'un chiffon de vieille toile ou mieux de vieux calicot dans lequel on a placé un morceau d'ouate pour former tampon, on tamponne la sauce pour en bien imprégner le tampon, puis on reporte cette sauce sur le papier tendu et l'on frappe à petits coups sur la feuille en commençant par la gauche pour aller vers la droite, et ainsi de suite jusqu'au milieu de son papier, puis on recommence l'opération en sens inverse en retournant le châssis. Cela fait, on tamponne légèrement en tournant de gauche à droite pour égaliser le ton et le rendre bien uni; de cette façon, le haut et le bas seront plus vigoureux que le centre, c'est ce qu'il faut pour que le ciel fuie bien. Enfin, avec la paume de la main, on égalise la teinte. On aura soin pendant l'opération de souffler légèrement, afin que l'excédent de sauce
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ne fasse ni tache, ni raie. Mais, me dira-t-on, pourquoi y a-t-il un excédent puisqu'on pourrait obtenir une poudre impalpable. C'est justement ce dont il faut bien se garder. Une poudre complètement impalpable boucherait le ton et retirerait toute transparence au ciel. Vous avez ainsi votre ton de fond, ciel et eaux. Avec la mie de pain vous effacez tout ce qui dépasse les limites de votre dessin, limites qui déjà ont dû disparaître sous le travail du chiffon, et vous refaites ainsi les mesures de votre dessin, cette fois sans tracé, car la nature n'a point de traits ni de contours, et le fusain ne permet pas de procéder pour rendre la forme autrement que par masses, ombre et lumière. Sur le ton de fond que vous avez, vous faites votre esquisse, c'est-à-dire que vous marquez vos masses légèrement pour obtenir une mise en place que vous rectifierez jusqu'à ce qu'elle soit bien exacte. Pour vos premiers essais, prenez même des mesures si cela est nécessaire, mais, quand vous serez un peu plus exercé, votre œil devra vous guider, et pour obtenir la mise en place, vous procéderez par la grandeur des comparaisons entre elles. Ainsi, pour le dessin qui nous occupe, vous voyez que le terrain de gauche à droite est à un tiers environ de la hauteur totale à partir du bas du dessin et qu'il se rapproche insensiblement vers la gauche; vous l'indiquez en le massant avec un ton plat et vigoureux. Vous massez ensuite votre ton de fond beaucoup plus clair et l'écrasez à l'estompe. Le premier plan est un terrain qui se trouve environ au milieu du ton de fond et de la limite du dessin ; vous le massez de la même manière que le terrain du second plan, mais moins vigoureux à la partie supé-
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rieure et en promenant légèrement votre fusain, de manière à obtenir ce grain particulier que vous observez clans le modèle. Puis, vous voyez que le milieu de votre dessin est occupé par la masse des peupliers qui se trouve dans l'ombre et la plus vigoureuse; vous indiquez cette masse dont vous avez un point, en remarquant que la largeur est environ un tiers de la hauteur, et vous placez le petit peuplier de gauche à la distance voulue.
De cette masse à l'extrémité droite du dessin, vous prenez encore le milieu, où vous placez le groupe des petits peupliers du fond, et ainsi de suite pour tous les autres détails qui se trouvent à droite et à gauche de la masse du milieu. Enfin vous indiquez les réflexions dans l'eau, et ici nous vous ferons remarquer que le ton général est, ainsi que cela se présente dans la nature, un peu plus vigoureux que le ton du ciel : pour l'obtenir, passez au fusain un ton léger que vous étendez avec le doigt. Les réflexions devront être esquissées bien perpendiculaires et d'un ton général vigoureux.
Voilà l'esquisse et la mise en place de votre dessin ; surtout les premières fois, cherchez à être exact, autrement vous en arriverez à vous contenter d'à peu près, ce qui est une pente fatale. Il est bon, néanmoins, lorsque l'on commence, de masser un peu en dessous du modèle, c'est-à-dire un peu plus petit, mais cela très modérément et à quelques millièmes près, pour qu'ensuite on se retrouve, en exécutant le détail, dans les mesures exactes du modèle; autrement, si l'on ne réussit pas du premier coup, on gagne malgré soi et l'on est porté à faire plus fort que le modèle. Le dessin manque alors d'élégance.
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Pour le détail de l'exécution, nous procéderons dans le même ordre que pour l'esquisse. Le ciel est si simple que nous n'insisterons pas : il suffit de détacher les blancs formant nuages à la mie de pain. Une touche légère à l'estompe indiquera le petit nuage qui se trouve au sommet à droite. Attaquons de suite le terrain en second plan, qui supporte le principal motif du dessin, et pour cela commençons par faire la ligne de démarcation entre le terrain et l'eau, c'est-à-dire à établir les vigueurs qui arrêtent le terrain au bord de l'eau. Puis, si le ton général est juste, nous indiquerons au fusain chaque détail vigoureux aussi exactement que possible, et, à l'aide de la mie de pain un peu salie déjà, un éclairera les parties lumineuses de la demie-teinte. Remarquez que nous disons que la mie de pain doit être un peu salie : cela est impotant, autrement on aurait la même lumière que dans le ciel ou les brillants de l'eau. Le terrain ainsi fait, vous procédez pour chaque détail qu'il supporte, en dessinant avec le fusain taillé et en éclairant au tortillon ou à l'estompe, en ayant soin, d'une part, que les détails vigoureux soient bien nettement et franchement posés, et le fond plus clair que les parties éclairées du second plan. Pour la masse de peupliers qui se trouve au milieu, la facture en est simple. Elle est faite de deux tons vigoureux éclairés au tortillon de chaque côté : au milieu, vous détachez quelques détails du feuillé avec le grattoir.
Ici, nous ferons remarquer que, pour l'emploi du grattoir, il est commode de le tenir d'une façon particulière. Il faut pour cela qu'il soit sous la main, c'est-à-dire le manche du grattoir sous la main de telle sorte qu'on
n'aperçoive que la lame et la patte qui termine le manche. Du reste, c'est en le tenant de cette façon qu'on s'en sert dans les bureaux pour effacer une tache un peu large.
Enfin, pour en revenir à notre dessin, on obtiendra, en les enlevant à la mie de pain, les lumières franches qui séparent les branches d'arbre de la masse droite.
Cela fait, on dessinera la masse du milieu bien d'aplomb, en écrasant le fusain avec un tortillon fin et serré. Les peupliers de fond à droite doivent être modelés à l'estompe ; ou bien encore on peut en indiquer la masse générale bien écrasée, et en découper la forme ou silhouette à la mie de pain.
Enfin, on exécutera le terrain du premier plan de la même manière que celui de gauche, en ayant soin qu'il se détache bien des eaux qu'il divise, et cela surtout sans trait, mais seulement par les oppositions de clair et de vigueur.
Le dessin se terminera par l'exécution des eaux. Permettez-moi, lecteur, de vous répéter ici ce que j'ai dit plus haut : soignez bien les eaux, c'est presque toujours ce qui fait le charme du fusain. Un fusain sans eau est comme « un livre sans préface ou un homme qui serait sorti sans chapeau »; consultez cent amateurs, quatrevingt-dix-neuf vous diront qu'il y manque quelque chose. Aussi ne saurait-on trop s'appliquer à traiter cet élément de succès avec le plus grand soin. Bien des moyens sont employés pour rendre la transparence et la réflexion de l'eau : l'estompe de papier, l'estompe de peau, le bouchon de liège, l'ouate, etc., etc. Rien, à notre avis, ne vaut la moelle de sureau taillée à plat. Dans notre dessin, on
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écrasera le fusain à la moelle de sureau régulièrement, en ayant soin que les touches se fondent comme si elles étaient toutes posées d'un seul coup. Vous donnez ensuite les vigueurs qui reflètent les masses qui se trouvent dans l'ombre, et, en caressant le fusain avec le tranchant du grattoir, vous avez les demi-teintes. Enfin vous aurez les touches brillantes du soleil qui vient frapper la surface de l'eau avec le tranchant d'une boulette de mie de pain soigneusement aplatie. Le dessin terminé, fixez-le comme nous l'avons indiqué plus haut.