LA LOI DES COÏNCIDENCES
Il ÿ a, sur la terre, des hommes que Dieu mène par ds voies spéciales pour un but spécial ; ot la révélation faite à Louis XIV, et dont il n’a pas voulu tenir compte, prouve que, dans l'ordre de la grâce, les missions importantes ne sont pas toutes confiées à des saints, Je dois d’abord poser co yrincipe avant d'aller plus loin.
Je ferai ensuite observer que les coïncidences singulières, relevées par M. Henri Laserre dans son livre intitule Notre-Dame de Lourdes, peuvent être considérées comme surnaturelles. Elles supposent, en effet, l’action de la Providence et ne sauraient être expliquées que par l'intervention d’un agent mystérieux.
Ainsi, pour n’en citer qu’un exemple, quand le commissaire de police M. Jacomet, sur l’ordre du préfet de Tarbes, se transporta à la grotie des apparitions pour enlever les offrandes des fidèles, il eut toutes les peines du monde à se procurer une voiture. Ayant ensuite voulu briser la balustrade, comme il lui manquait une hache, il l’obtint non sans difficulté d’un ouvrier qui travaillait à l'écart et qui n'osa pas lui résister.
Or, il arriva, le lendemair, que la fille qui, par intérêt, avait loué la voiture, tomba d’un grenier à foin et se cassa une côte. Le même jour, l’homme
qui avait prêté sa hache, cut les pieds écrasés pai: un madricr. Cette double coïncidence, dans les conditions où elle s’est produite, constitue un double miracle. Eh bien, toutes celles que je vais relever sont du même genre.
L'éducation n'est pas ce qu’elle devrait être : car elle ne conduit l'enfant à rien de précis. Aussi devait-il arriver, dans un pays où lo clergé est encore puissant, que des prêtres et des religieux, en voyant le mal qu'elle fait et le bien qu'elle empêche de faire, se:préoccuperaient do la rendre plus chrét'enne et plus raisonnable. En 1868, la question a donc été soulevée ; maïs la lutte étant devenue un peu chaude, l'autorité religieuse im posa silence aux combattants ct, dès lors, aucune modification ne pouvait être apportée à l’ancienne routine. |
‘Or, c'est en 1869, c’est-à-dire à peu près à la même époque que, par la force des circonstances dans lesquelles ma vie s’est développée, et sans me douter en aucune façon que j'avais à remplir une mission providentielle, j’ai été amené à réagir par toute une série de travaux contre les principes faux qui, depuis léngtemps, président à l'éducation des enfants, et à commenter un système d’enseignement qui répond: si bien aux besoins du Canada et des Canadiens, qu'à défaut d'autres preuves, on pourrait déjà dire qu’il a êté fait-pour eux.
£e COINCIDENCE.
Voici maintenant une coïncidence qui est au moins singulière. Et en effet, quand las de lutter contre l’incertain dans un pays où rien n’est stable, Je résolus, en 1873, de quitter la France, mon intention était d'abord d'aller ar Brésil où je connais plusieurs personnes,entr’autres le grand vicaire de Mer de Macedo, évêque de Para; mais, avant de partir, je voulus revoir, une fois encore, Aigucbelle et les trappistes. À mon retour, j: m'arrêtai à Lyon et je descendis à l'hôtel des Courriers, rue St. Dominique (12) où je fis la connaissance de M, Théodore de St.-Picrre.
M. de St-Pierre, dout la noblesse remonte aux croisades, passe l'été en Savoic, aux eaux de Brides et Salins dont il est propriétaire, ct, l'hiver, soit à Paris, soit à Lyon. Or, ce Monsieur, lors de l’exposition universelle de 1857, ivait eu des relations avec l'honorable Jean-Charles Taché, députéministre de l’agriculture ; et il me fit un si charmant tablean du Canada que je modifiai mes plans.
Toutefois, je voulus avoir des indications plus precises sur ce lointain pays que je connaissais à peine de nom; mais c’est Cn vain que je parcourus toutes les lisrairies de Lyon les unes après les autres, Je no pus trouver uni seul livre traitant ce sujet et je dus attendre une lettre de M. Taché avant de prerdre une détermination définitive.
M. de St.-Picrre était peut-être le seul homme à Lyon en mesure de me donner quelques renseignements sur le Cana a. Eh bien, par une bizarre coïncidence, la première personne que je rencontre
en arrivant à Québec, cst M. Georges St.-Pierro chez la mère de qui jai logé pendant 18 mois. Nolite judicare ut non judicemint.
3° COINCILENCE.
Le Canada cst un pays très-pauvro où les religieux eux-mêmes ont peine à vivre: il n’y a guères que les trappistes ct les capucins qui puissent s'y développer à l'aise. D'ailleurs, en dehors de lPagriculture, que malheureusement on tend à négliger, toutes les autres positions sont encombrées ct ne présentent aucun avantage sérieux.
En voulant copier les institutions de la Franco et, en particulier, son système d’enseignement, on lance le Canada dans une voie fatale et on lui prépare, pour l'avenir, plus d’une révolution. Par conséquent, la réforme que je propose cest une nécessité pour ce pays. Voilà pourquoi j'ai été acclamé d’abord ; mais à la chute du ministère Ouimet, j'ai vu que, malgré de brillants succès, je ne serais pas soutenu longtemps, (car j'avais de puissants adversaires), et qu’il fallait transporter la question sur le terrain religieux ou cesser la lutte.
Je revins donc on France pour réaliser ma fortune et je fis part de mes intentions au Rév. Père Abbé d’Aigucbelle qui m'approuva d’abord, cet qui, ensuite, par un de ses religieux, me fit dire qu’il ne croyait pas la choso possible. Je répondis à ce religieux la lettre qui suit:
« Paris, le 28 décembre 1875.
» Comme vous le dites fort bien, tout l’intérêt
de votre lettre est pour moi dans le post-scriptum.
RAT ne ls Tite Étoun és sn
ss 2 ed don à be 4
us oise
ER FUET
Il me surprend, je l'avoue, ct je ne sais plus à qui entendre. Il eût mieux valu condamner immédiatement mes projets que de venir ensuite me contredire quand ils sont déjà en cours d’execution.
» Je croyais de bonne foi que mon révérend père n'était pas contraire à mes idées, et la preuve, c'est qu'il me disait: pour faire cotte œuvre, il faudrait que vous fussiez ou prêtre ou religieux. Ça viendra peut-être, ajoutait-il. —Sur mon observation qu’un laic ne compromettait personne, il reconnaissait ensuite que je pouvais bien avoir raison.—Quand je lui disais que je ne voulais, autant que possible,
n'acccpter, pour m'aider, que mes élèves, il m’a } cite l'exemple d’un collége qui, paraît-il, existe en
Suisse ct qui réussit très-bien. [1 m'a laissé emporter la règle de saint Benoît, les us, la charte de
} charité; il a levé, pour moi, l'interdiction de parler | aux religieux, et cela pendant hu't jours, comment
voulait-il done que je ne le crusee pas favorable à mes idées ? Et puis, quand je lui faisais observer
que le trappiste, seul de tous les hommes que
J'avais antéricurement connus, était réellement heureux, pour confirmer la chose, je devais le
| croire, voici ce qu'il me disait: J’ai vu à Rome des cardinaux, des évêques, des prêtres ct des reli- . gieux de tous les ordres ; j'ai vu des princes, des : ambassadeurs, des riches et des savants ; et bien, | rien n’est comparable à la paix dont jouissent les : habitants du cloître : on y revient toujours avec
à 7 SL 2.
bonheur. Est-il, je le demande, approbation plus entière, encouragement plus direct donné à un homme qui n'a aimé qu'Aiguebelle, qui, pendant huit ans, l’a pleurée, et qui, après des expériences. nombreuses, éclairé sur la vie et sur les. hommes,
veut essayer, autant qu’il est possible, d'appliquer cette même règle à léducation des enfants, en l’adoucissant et en la moditiant comme il convient de le faire.
» La règle de saint Benoit a servi à bien des usages depuis qu'elle est faite, et Ie révérend père me faisait encore observer que la constitution si remarquable de l'Angleterre en est tirée presque toute entière. Pourquoi donc ne me serait-elle pas utile À moi-même? Pourquoi ne me fournirait-clle pas une constitution que je puisse appliquer à l'éducation ? C'est l’œuvre d’un saint; mais on peut aussi, avec autant de raison, Ha considérer comme l’œuvre d’un grand philosophe qui, ayant étudié les hommes, et sachant ce dont ils ont besoin et ce dont ils souffrent habituellement, sachant que, parmi eux, il en est peu qui soient capables de réfléchir et de raisonner, a voulu leur donner des lois conformes à la naturo et dont l'observation les rendit heureux, comme il arrive pour vous. Nulle part, il n’y a un groupe d'hommes plus unis et plus heureux, dans leur ensemble, que dans un monastèrc de trappistes.
» En somme, avant la renaissance, quand Part p‘ien ne dominait pas encore l’art chrétien, au moyen-âge enfin, quels étaient les instituteurs de la jeunesse sinon Îles moines? où étaient élevés les enfants sinon dans les monastères ? Louis-le-Gros n'a-t-il pas êté élevé à Saint-Denis ? n'est-ce pas à qu'il a fait la connaissance de Suger, ce célèbre ministre d'un de nos rois ? A cette époque, on donnait aux enfants une éducation vraiment virile; on ne cultivait pas que leur intelligence. tant surmenée aujourd’hui, À cette époque, les professeurs
étaient des saints et non pas seulement des savants: ils avaient la véritable science, la science du cœur humain, et c'est une science qui n'est pas dans les livres. Ils apprenuieht tout d’abord aux enfants à vivre heureux.
» Je n’accepterai jamais que la foi puisse être en contradiction avec la raison, les vérites de l’ordre philosophique avec Îles vérités de l’ordre théologique. C’est pourquoi je persiste à croire que mes idéex sont justes cet réalisables, et qu’une fois realisées, elles rendront de grands services à la religion et AUX pays qui voudront ne pas les rejeter sans examen; et de même que, dans les questions pédagogiques, tout le monde a commencé par me contredire, qu'ensuite des hommes remarquables, on France et au Canada, ct entr'autres mon keév. Père lui-même, ont fini par m'approuver plus ou moins complètement ; de même je crois, qu'en prenant les vérités de la foi et les dogmes promulgués comme bases, on peut arriver, par Ja raison, à établir un genre de vie analogue à votre genr de vie et qui satisfasse à tous les besoins généreux de l’homme ct le rende heureux.
» En vérité, j'ignore sur quels principes s'appuie la dircetion des âmes ; mais enfin, à comme partout, il doit y avoir des principes, et mon Kév. Père me disait encore à cet égard que, pour diriger un homme, il fant tenir compte de ses goûts. Or, jusqu’à présent, on a procédé avec moi par contradiction ; et les prétres eux-mêmes, en qui javais alors toute confiance, et qui se sont mêleés de mo diriger, m'ont paru ne j as savoir ce que c’est que Ja direction et l'influence funeste qu’elle peut avoir sur la vie d’un homme quand elle est fausse, Ils
se sont tous inspirés de leurs idées personrelies plutôt que de ma nature et des conditions assez peu ordinaires dans lesquelles j'étais placé. Les uns ont cherché leur intérêt ; 1 s autres, sans me donner de solutions, m'ont opposé des fins de non recevoir.
» Aujourd’hui, je ne peux ni ne voux reculer : ou bien j'essuierai la chose où bien j'abandonno l’enseignement ct je reste en France à attendre es événements ; mais si on ne me dit pas: ne faites pas cela, je marcherai de l'avant, La chose, ditesvous, ne parait pas possible, ch bien vous saurez qu’elle est po“sible quand elle sera faite: Dicu est puissant et je ne vois pas pourquoi je n'aurais pas confiance en lui tout comme un autre. En un mot, ma décision est prise : où cela ou rien. Le sort en est jete ! Alea jacta est.»
Je ne prévoyais pas alors les.obstacles que je rencontrerauis sur ma route; et comme je me plaçais sur le terrain religieix, je ne pouvais croire que mes adversaires seraient. des prêtres et qu'ils se serviraient do leur influence pour:me faire échouer ; mais quad jai vu cs qu'il en était; quand jai su que les Jésuites, qui ont fait le Canada ce qu'il est aujourd'hui, que les Jésuites eux-mêmes n'ont pu obtenir de fonder un colléwe dans Québec, je me suis demandé: mais qu'est-ce done que la religion catholique tu Canada, si les religieux ne peuvent s’y développer à l'aise ? et je me suis décidé à dire tout haut ce que je voulais faire, afin qu’on ne pût pas me combattre au. nom. de. la foi, Il y a des
cas où il faut agir ainsi. Voici donc l’article que je crus devoir publier, pensant, dans ma naïveté, que tout le monde alluit se rendre à l'évidence :