PREMIERE LETTRE DE JEAN A MADELEINE
Vendredi i" septembre, quatre heures de l'après-midi.
Ma chérie,
Vous avez su sans doute par ma tante ou par mon pere^ auquel j'ai envoyé une dépêche, que mon grand-père est bien malade et que je dois rester auprès de lui. ,Ven suis tout triste : d'abord., parce que j'ai envie de vous voir, et aussi parce que le pauvre homme souffre beaucoup. Les médecins sont inquiets. Il a des rhumatismes, une maladie des reins, le dicdjète... Hier, il m'a dit :
(( Vois-tu, mon petit, quand on se moquait de mon ventre, autrefois, je n'avais pas envie de rire : je savais bien qu'il me jouerait un mauvais tour! »
Et, disant cela, il était lamentable dans son lit: les couvertures lui font mcd, sa peau est devenue très sensible. Son viscuje est enflé, ses joues tombent et l'on voit de grosses veines bleiies qui Imitent sur son cou. Il parait que c'est très grave, quand les veines battent comme des artères... Jusqu'à présent, je ne savais pas, je ne comprenais pjas
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qite tout le monde doit ^noitrir... Hélas! mairitenant^ je le comprends trop, et c'est horrible, ma chérie...
Ma grand' mère est désespérée ; elle m'a fait écrire à mon frère Etienne afin qiCilse hâte de venir, mais il ne pourra arriver qve dans deux jours : il est à Mulhouse et doit demander un congé. J'ai écrit aussi à ma tante jjour l'avertir, mais en cachette, parce que ma grand'mére ne veut pas la voir. Des querelles de famille... je vous en ai parlé...
En relisant le début de cette lettre, je m'aperçois qu'il est lugubre et sans intérêt pour vous. Voici pourtant une anecdote qui vous amusera. Dans le train, j'étais très triste naturellement, et, pour me consoler, j'avais tiré de ma poche la photographie que vous m'avez donnée. Afin de la cacher aux indiscrets, je l'avais posée entre les feuilles d' tin journal illustré ou il y avait des femmes nues, et^ tout à coup, im monsieur long , maigre et qui portait des lunettes, s'approcha de moi et me demanda^ poliment d'ailleurs, de rentrer mon journal : « Ces gravures sont obscènes^ me dit-il, et peuvent troubler l'imagination de mes enfants que voilà... » // me montrait quatre jeunes filles aux paupières pudiquement closes. Juste à ce moment, arrivait le contrôleur qui poinçonne les billets. Alors je perdis la tête, je froissai le journal, votre photographie tomba
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sur le plancher : ait Ion r fie moi, on riait; j'étais très roaf/e et j'avais encie de battre quelqu'un.
Avez'vous re?narqiié que je deriens très agressif? Chauvelin s'en est aperçu, rautre jour... Est-ce que monsieur Brèmond était ainsi? Vous savez que je ceux lui ressembler... je pense beaucoup à lui : il devait être charmant., et je suis certain que, lui et moi, nous serions inséparcddes s^il vivait encore... Le j)auvre l mourir en plein bonheur... C'est toujours triste de mourir. On dit souvent :<< Oh! il est mort à tentps^ il avait bien l'âge. » On a tort de dire cela : nous mourons toujours ti^op tôt. Mais mourir enfin, à trente-trois ans... Il avait trentetrois ans, n'est-ce pas, monsieur Hrémond? ...
Je V071S adore, ma chérie!
Hier, j'ai revu tous les endroits que j'aimais autrefois ; le lac, les champs, l'étang, l'écurie et le petit âne, 1rs arbres aussi où j'avais inventé de préparer mon bacccdauréat... Cette promenade n'a jms été gaie : à chaque place je me rappelais mon grand père, et cependant, Madeleine, je voudrais vivre ici avec vous, rien que nous deux, et 710US passerions nos jours à regarder les Alpes et ce vieux Mont Blcmc, si désagréable à cause du profd de l'Empereur. C'est grotesque, une montagne qui fait de la caricature.
On m'appelle... A tout à P heure !
Cinq heures de Vapres-midi.
Grand-p('re vient (ravoir une sijncope : le médecin dit que r agonie va commencer ; cest terrible L.. Et moi qui plaisantais !... Je pleure en vous écrivant, ma chérie : je Vaimais tellement, il était si bon! Et/ai des remords : je ne lui ai pas assez prouvé mon affection ; trop souvent j\n été méchant avec lui...
Ah! pourquoi faut-il que fofi meure?...
Il répète mon nom avec une voix lamentable ! il délire, et je ne peux rien faire pour le soulager : dès que je ni approche il me chasse, il ne reconnaît plus personne... Oh! comme j'aimerais ni endormir .sur votre épaule, ce soir, Madeleine!... T ai peur de la mort ; cest stupide, mais j'en ai peur comme on a le vertige devant un précipice où fon sait que quelqu'un est tombé. Je ne puis plus écrire... A demain, ma bien-aimée, et Dieu fasse que grand-père vive encore quand vous recevrez cette lettre!... Je vous adore, Madeleine...
Lorsqu'elle eut achevé sa lecture, Madeleine s'occupa du brouillard : il formait une muraille; elle s'affaissa. Ge fut, sous le soleil brusquement ap-
paru, commeuiie houle lente, silencieuse et grise. Une voiture passa sur la route : Irène et Frédéric partaient pour Genève.
« Toute cette famille Lagier est vraiment tragique ! » songea Madeleine.
Elle plaignit Jean, se plaignit elle-même; sa pitié lui rappela les rêves qu'elle avait ébauchés devant les brumes de Norvège. Alors elle avait conçu la vie comme une suite de merveilles infiniment changeantes : les heures, toujours joyeuses, ne devaient jamais se ressembler... Puis, quand Madeleine serait morte, ce devait être une ascension vers des astres, dans une nuit d'hiver. Madame Berlier possédait vraiment une intelligence très médiocre, un égoïsme considérable et une curiosité quelque peu perverse. C'était par la grâce du mystère que Paul Brémond avait laissé une empreinte dans cotte petite âme : la tombe avait idéalisé un amour qui n'aurait peut-être pas vécu sans le nimbe qu'elle procure aux plus ordinaires passions.
Après avoir parcouru en souvenir les étapes de son passé, Madeleine, comme elle n'avait rien à faire pour occuper cette longue journée, décid a de scruter sa conscience afin de savoir si des remords l'habitaient.
Elle eut quelque peine à se reconnaître dans
son cœur; elle le visitait rarement; elle y trouva en effet des remords, mais discrets et légers, un grand désir d'aventures romanesques, un peu d'envie à Tégard de madame Ghauvelin, qui traitait les amants avec tant de désinvolture! ... Ah ! cellelà ne s'embarrassait point d'idylles posthumes ! Elle aimait vite, et, toujours amoureuse, ne regrettait jamais le précédent amour. Après avoir admiré cette souplesse, Madeleine conclut qu'elle-même s'était donnée pour le seul plaisir d'avoir un amant.
Oh! ce ne fut pas une pensée définitive... Bien vite, Madeleine se drapa d'orgueil, et désira pleurer devant la médaille ancienne que Brémond lui avait donnée.
Les larmes se refusèrent à poindre : Madeleine était fatiguée de ce roman au cimetière ; elle murmura des phrases paternelles, oii les robustes caresses étaient vantées. Peu s'en fallut qu'elle ne jetât la médaille. Elle ne le fit point par crainte du sacrilège ; mais elle descendit dans le vestibule de l'hôtel, et, toute l'après-midi, flirta avec le comte d'Ourlac.
Monsieur Jansen n'en fut pas scandalisé, il jugeait sa fille incapable d'amours prolongées; ce qui ne l'empêchait pas de la trouver vertueuse puisqu'elle était belle.
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