‹ Le gamin tendreChapitre 4 sur 7 · DEUXIÈME LETTRE DE JEAN A MADELEINE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LETTRE DE JEAN A MADELEINE

En hâte, samedi, 2 septembre, neuf heures du matin.

Plairj nez-moi^ chérie.. . Mon grand-père est mort^ ce matin ^ à C[uatre heures.

Cest vers minuit que r agonie a commencé. Il s'est endormi et ne s'est pins réveillé... J'ai passé tonte la nuit au chevet de son lit. avec ma grand' mère et le pasteur MauMel^ et nous avons tout essayé^ mais inutilement. Il jmrait cpie les reins ne fonctionnaient plus et mon grand-père est mort comme s'il avait bu du poison. Le médecin a fait ime injection dans une veine avec de Veau et du sel., et je dois vous avouer^ Madeleine, que cela m'a beaucoup intéressé : oui, j'avais la tête très libre bien que mon cœur fût bri^é de chagrin. L'injection n'a produit aucun effet, et nous sommes restés longtemps silencieux. Ma grcnuVmère pleurait sans faire de bruit ; moi je ne pouvais pas pleurer, il me semblait que j'assistais à u)ie expérience ; j e tenais le bras de mon grand-père et je comptais les pulsation*^ de r artère en penscuit : « Voilà... peu à peu^ le sang va s'arrêter de couler, il se figera dans les veines, et puis ce sera froid... » Et j'avais honte de moi-même.

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Tout à coup il a ouvert les yeux, il m^a regardé fixement en remuant les lèvres^ puis je l'ai entendu soupirer : ((Jean... Jean...-» J'ai dit: (^ Je suis /«, grand-père .. .>^ Il n'a pas compris. Encore deuxfois^ il a pro?ioncé mon nom^celiiide matante et celui de ma mère^ et puis ses 7nains ont tiré les draps et ses yeux sont devenus blancs. J'ai pris ses doigts entre les miens ^ mais il m'a serré si fort que jUii eu peur., pt je me suis rejeté en arrière... Alors il est retombé nir les oreillers., etmoije me suis précipité à son cou; le médecin m'a écarté^ le pasteur Maubel a crié : <( Tenez-vous tranquille^ voyons!.:. » Je n'ai plus bougé, et de nouveaunous sommes restés longtemps sans mot dire... Le médecin bâillait, il avait l'air (le trouver que cela durait trop; ma grand' mère lisait la Bible et ses larmes faisctient des taches sur le papier ; moi, je contemplais mon seul amis, cjui bientôt ne pourrait plus me défendre. . . Et j'ai pensé avons, Madeleine, oh! tendrement.

Mon grand-père a relié pendant une demi-heure ; enfin, il a eu un frisson qui est monté des pieds vers la bouche et un grand soupir dont j'attendais la fin pour savoir si c'était le dernier...

C'était le dernier, hélas!... Oh! comme j'ai pleuré, Madeleine, connue j^ai pleuré... Jl était si bon, si doux, si bienveillant! Il m'a tant aimé, ma chérie, que vous aussi, vous lui devez une larme

de regret; il m'a tant aimé, et maintenant, je n ai plus j)ersonne à qui demander des conseils. Mon père a une dme si différente de la mienne! Je Jiai plus personne à qui me confier et je ne serai plus empêché de faire une mauvaise action par la craint^ de chagriner quelqu'un... Il faut c^ue je sache moimême où est le devoir^ puisque je n' ai plus personne pour me F indiquer... Non, je nai pas le droit de dire cela, vous êtes mon amie^ et vous me donnerez des conseils.

Maijitenant je comprends que votre fidélité à la mémoire de inonsieur Brémond est admirable : vous l'avez empêché de mourir tout à fait; se souvenir de ceux qui ne sont plus, n'est-ce pas les faire vivre encore?... Madeleine, si vous le voulez bien, nous nous souviendrons ensemble de mon pauvre grand-père, car j\ii bien peur que les autres ne V oublient bientôt.

Je dois faire une foule de démarches très compliquées pour r enterrement et le cimetière, cf toutes ces for nudités sont écœurantes...

Une pjensée pour moi, Madeleine, ime pensée pour lui qui m'a beaucoup aimé. Je vous adorp, ma chérie .

LE GAMIN TENDFîE 2:25

Devant un grand feu, Madeleine, avant de se coucher, relut cette lettre.

Monsieur Piot était mort, le pauvre homme!...

Comme il devait avoir froid, ce soir, avec ce vent du nord qui soufflait, rude, sur le lac, et faisait battre à la façade de Thôtel les volets mal fermés!

Les flammes étaient joyeuses dans la cheminée, et Madeleine presque nue chauffait ses petits pieds dont les doigts étaient écartés comme ceux des statues anciennes.

Monsieur Piot était mort.,, et son dernier mouvement avait été un frisson allant des pieds à la bouche... un frisson horrible, certes, et non point semblable à celui de Madeleine quand elle eut peur de mourir, elle aussi, quand elle serra ses bras au long de ses cuisses pour y chercher plus de chaleur... C'est le froid qui tue, le froid dont le vent criait sur les toits l'arrivée prochaine.

Monsieur Piot était mort... le pauvre homme !..

Les flammes furent de charmantes amies. Elles éclatèrent en gerbes chantantes, et le bois suait, soufflait, crachait son humidité printanière, qui, devenue vapeur, se nuançait de bleu et formait un cadre aux étincelles de pourpre et d'or.

Madeleine leur offrit ses mains, son visage qui rougit, sa poitrine et ses épaules, puis elle ht la

toilette de ses ongles avec une pâte rouge, une poudre fine et de gentils instruments d'ivoire. L'instant était propice à la rêverie. Elle rêva.

Monsieur Piot était mort... le pauvre homme!... Est-ce que Jean allait revenir à ThcMel, après Tenterrement?... Les tombes sont tristes... Madeleine désirait qu'on brûlât son corps, elle l'avait souvent dit au docteur Jansen, qui approuvait ce genre délicat de funérailles.. La vie éternelle... Oui, peut-être; et cependant très improblable!... Paul Brémond mourut en Italie, à Ravenne... C'est un lieu convenable pour mourir...

Les ongles brillaient et reflétaient les teintes des flammes.

« Si Jean ne revient pas, que vais-je devenir? » songea Madeleine.

Un instant, elle fut occupée par la chute sur le lapis de la poudre rouge, qu'elle dut ramasser avec une carte do visite... une carte de visite. celle du comte d'Oarlac : un flirt agréable, mais qui demandait trop vite des choses qu'une honnête femme ne saurait si tôt accorder. D'ailleurs. Madeleine aimait Jean, bien qu'elle trouvât ridicule ridée d'associer à Paul Brémond un notaire, monsieur Piot, un homme si gros...

Elle pensa :

« Ah! si j'élais comme Hélène Chauvelin!... •

Puis elle sortit sur le balcon pour y poser les lleurs que monsieur d'Ourlac lui avait envoyées. La pluie tombait en goutte menues. Madeleine rentra, se coucha, se blotit dans les couvert tures, et fut heureuse de trouver un cruchon tiède qu'une servante avait place là, souhaitant plaire et le pourboire prochain.

« Monsieur Piot est mort... le pauvre homme. » Madeleine s'endormit, voluptueusement.

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