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TROISIÈME LETTRE DE JEAN A MADELEINE

Dimanche, 8 septembre, Minuit.

Enfin je peux vous écrire^ ma chérie. Voilà deux jours que les événements tournent, lugubres, autour de moi. Hier, comme je revenais de Vhùtel de ville, où j'avais été faire les déclarations d'usage, j'ai trouvé ma tante dans le salon. Elle était toute en larmes, seule, vêtue de noir et si laide que sa tristesse en était plus triste. Elle nia dit : « C'est a/freux, mon petit, de rentrer avec la mort dans une maison où l'on a passé son enfance. » Puis elle ni a pris dans ses bras en ajoutant : « Mon pauvre chéri!... Il f aimait beaucoup... » Et comme je lui

demandais si elle aidait déjà vu grand-père, elle m'a répondit que madame Piot avait refusé de la recevoir.

On a sonné à la grille, et mon frère Etienne est arrivé. Il n'aime pas notre tante et il est resté froid devant sa douleur. Fatigué par le voyage, il était nerveux et mordait le bout de sa moustache , qui est noire et forte. Il est dé taille élevée, large des étpaules, toute son apparence est vigoureuse. Il ni a dit, en m' embrassant :

« Toujours malade , toi! »

Puis nous sommes montés vers grand'mère. Nous V avons trouvée prés du ?nort, à genoux, au pied du lit... Un détail horrible m'a frappé : vous vous souvenez que mon grand-pére était très gras, et je vous ai dit que sa maladie l'avait encore fait grossir, et que son ventre soulevait les couvertures... eh bien! aujourd'hui le drap s'est affaissé, et les joues elles aussi sont vides. Toute la graisse est fondue, il est méconnaissable...

Etienne l'a regardé quelque temps ^ puis il a embrassé grand'mère et je Vai entendu qui disait : u Irhic est en bas. Que vas- tu faire? — Ils Vojit tué, les misérables ! » a répondu grand'mère.

Je n'ai pas voulu écouter davantage, je suis parti et j'ai rejoint Irène. Nous sommes restés Vun à coté de l'autre sans nous parler ; Étienîie est venu.

il m'a demandé si j'avais fait toutes les démarches^ et se tournant vers notre tante ^ il lui a annoncé qu'on ne pouvait la loger à la maison^ mais qu'avant de partir elle verrait son père une dernière fois et r embrasserait « si cela lui faisait plaisir... » Irène n'a rien répondu, elle s'est levée, elle a gravi l' escalier^ elle a posé ses lèvres sur le front si jaune de mon grand-pjère, et pmis elle a voulu se jeter dans les bras de madame Piot, mais une servante a ouvert la porte, nous a avertis que le pasteur Maubel était arrivé. Irène est sortie de la chambre^ la tête haute ; je l'ai accompagnée ; nous avons passé devant monsieur Maubel sans le saluer, et j'ai conduit ma tante à l'Hôtel du Lac où mon père l'attendait.

Ce soir, nous avons diné en tête-à-tête, Etienne et moi. Mon frère est un homme admirable. Il a beaucoup de chagrin, mais personne ne pourrait s'en douter à le voir si calme et si maître de lui, discutant avec le premier clerc de l'étude sur les difficultés de la succession. Mon grand-père n'a pas fait de testament ; il parait d'ailleurs, qu'il ne possédait que son étude. On la vendra pour payer des dettes, en particulier une grosse somme qu'il avait emjjruntée jadis à la dot de sa femme afin d'acheter la clientèle de son prédécesseur . Etienne m'a dit que ce serait presque la misère pour nous autres. Lui, grâce à son métier, gagne

déjà sa vie ; mais à Paiis^ comment ferons-nous? Je croyais que depuis longtemps Etienne soutenait le ménage de mes parents avec l'argent de son travail. Il m^a expliqué que monsieur Piot lui envoyait chaque mois une somme assez considérable quil devait transmettre à notre phre^ car madame Piot n'aurait jamais permis qu'on donncit cet argent cl son gendre. Elle V ignorait^ et maintenant sans doute ^ elle ne nous aidera pas... Il y aurait bien un moyen de la forcer à nous secourir : Etienne nia affirmé qu'oa obtiendrait wie forte pension alimentaire si l'on s'adressait aux tribunaux^ mais ni mon père ni ma tante ne feront cela., et je les appjrouve : nous ne devons pas vivre aux crochets d'une femme qui nous a fait tant de mal. Etienne m'a reproché de ne pas travailler. J'ai baissé la tête : il a raison; mais les médecins m'ont défendu de réfléchir trop longtemps. Et puis, que faire?... Je n'ai appris aucun métier... Je ne suis ni médecin, ni banquier, ni avocat... cdors?... Je vais être à la charge de mon père. Il m'apprendra à dessiner et à peindre comme lui : c'est ce quil m'a dit, du moins, et de ne pas ni inquiéter... Mais je suis très inquiet... Je voulais vous suivre, ma chérie, et j^ espérais que mon grand-père m'avancerait fiuelque argent potir les premières années jusqu'à ce que je vende nies tableaux. A présent, je

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235! lE CAINIIN TENDRE

la volonté du mort. Une chose m'étonne : fai moins de chagrin aujourd'hui qiihier.

Je vous écris de mon ancienne chambre. Tai devant moi un joinmal que fai fait^ il y a quelques amiées déjà., après ma première amourette : je vous rapporterai et nous le lirons ensemble.

Comme il ferait bon être avec vous ce soir!... Ah! je pense à vos caresses, Madeleine, et pourtant je ne devrais pas y penser, quand le seul ami que j'aie jamais eu est mort depuis deux jours à peine. Je vais me coucher, Etienne veillera cette nuit, et moi, si je peux donnir, je rêverai à vous.

Dieu! comme je vous aime!

Pendant les deux derniers jours qui précédèrent le retour des Lagier à l'hôtel, Madeleine eut avec madame Ghauvelin de fréquentes conversations, et les jeunes femmes devinrent presque des amies, attirées l'une vers l'autre par le charme que la seconde trouvait à instruire, et la première à être instruite.

Madame Ghauvelin révéla les nécessités de l'adultère à Madeleine qui d'abord s'ébahit de ces confidences, puis, curieuse de telles intrigues, souhaita les connaître. Elle se demanda pourquoi Berlier n'était pas jaloux, s'irrita de l'indifférence que cet orientaliste lui témoignait : flirtant avec le comte d'Ourlac, elle n'avait d'autre but que d'éveiller au cœur de son époux cette passion dont maigrissait Ghauvelin. Mais Berlier ne prit pas garde à ces manœuvres ; il n'aimait pas les femmes, et jugeait stupide ces maris qui dérangent la belle ordonnance de leur vie à seule fin d'apprendre les

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trahisons dont ils ne sauraient souffrir s'ils consentaient à les ignorer.

^lonsieurd'Ourlac soigna davantage ses nœuds de cravate, et porta des chaussettes de couleur assortie aux robes de Madeleine : ainsi fit-il preuve de passion... ^lais il se moqua du « petit Lagier », des adolescents et de leurs enfantillages, et, par ce fait, diminua les chances qu'il avait de conquérir ^ladeleine : une femme n'admet point que l'on dauhe son amant, môme quand elle commence à ne plus l'aimer.

Madame Berlier défendit Jean avec éloquence; cette éloquence même fit refleurir un amour que les confessions de madame Ghauvelin avaient diminué, et, bien que la silhouette de Paul Brémond se fût effacée de ses rêves, Madeleine se crut liée pour le reste de sa vie à celui qu'elle avait choisi comme reflet de l'amant-fiancé. Cette croyance était à fleur d'âme ; elle ne devait durer que si les circonstances la soutenaient ; elle naquit le jour où monsieur Piot fut conduit au cimetière.

La nuit suivante, le temps changea ; au matin, la Dent-du-Midi parut très blanche, couverte de neige fraîche; dans le parc, les arbres faisaient penser à l'automne, et, comme la température était exquise, les habitants de l'hôtel s'assirent sur les terrasses, après le déjeuner, pour

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prendre leur café et les liqueurs coutumières.

Glaudius et Torientaliste péroraient; le docteur Jansen songeait, en les écoutant, à une existence qui serait silencieuse, paisible, avec beaucoup de lumière, et il philosophait aussi sur la répercussion des joies, qui rend le bonheur plus enviable et explique le besoin d'être uni à un compagnon de route pour traverser la vie. 11 songeait à Madeleine, à Jean, à monsieur Piot : le pauvre homme!... puis il se souvint encore de la danceuse qu'il avait aimée en Egypte.

On vit passer le chef de bureau. Chauvelin portait un châle, une ombrelle, un livre ; derrière lui, marchaient, côte à côte, madame Violés et le jeune homme timide. En affichant une sympathie immodérée pour la dame du hamac, monsieur Chauvelin espérait reconquérir le cœur de Tinconstante Hélène ; mais celle-ci le regarda avec un sourire de pitié, et, se penchant vers Madeleine :

(( Voyez, dit-elle, comme on est galant avec une femme aimée... »

Debout en face de madame Berlier, le comte d'Ourlac travaillait à rajeunir des compliments. Il n'y réussissait pas, et, comme il estimait qu'une femme, pour lui résister un seul jour, devait être dévote, il entretint Madeleine de sa vieille mère.

la comtesse d'Ourlac, dont l'âme était candide, et qui l'avait élevé dans une atmosphère pieuse.

Tout à coup un train siffla. Peu après, l'omnibus de l'hôtel parut. 11 y avait sur l'impériale deux caisses et quelques malles.

« Les Lagier vont arriver, dit le docteur Jansen, sortant de son rêve.

— Ils n'étaient pas dans l'omnibus », remarqua madame Chauvelin.

Et monsieur d'Ourlac répliqua :

(( Ils sont trop avares pour payer le prix des places. »

On ne répondit rien. Il y eut des moues sur les visages : cette famille en deuil gênerait les ébats des couples, et monsieur d'Ourlac s'étonna de ce que l'on revint si vite dans un lieu public après une telle douleur :

(( C'est inconvenant ! » dit-il

Alors Madeleine écarta sa chaise pour protester contre les paroles de son flirt.

« Chut! les voici! » fit madame Chauvelin en montrant le sentier.

Ils formaient un groupe sombre, avec leurs habits de tristesse, sur le feuillage des arbres. Etienne marchait le premier : Madeleine reconnut l'ingénieur à sa haute taille, à sa moustache noire; puis elle vit Jean, et Irène qui boitait, et

monsieur Lagier. On se hâta vers les arrivants avec des compliments de condoléance :

(( Nous avons bien pensé à vous!...

— Pauvre monsieur Piot!...

— Quel excellent homme!

— C'est si douloureux pour ceux qui restent ! ... » Irène se retira chez elle, afin d'échapper à l'affection de madame Chauvelin, Frédéric la suivit pour qu'elle ne restât pas seule, Etienne, pour retenir une chambre.

Madeleine observait la silhouette de l'ingénieur : il lui parut élégant, très différent de Jean, plus viril surtout. Elle n'écoutait pas monsieur d'Ourlac, qui lui faisait confidence de son mépris pour <( ces sortes de gens dont le chagrin s'étale devant la galerie », et môme, obsédée par cette voix chuchotante, elle affirma :

« Je n'aime pas que les indifférents attaquent mes amis!

— Oh î oh ! » fit le comte d'Ourlac.

Et il partit, vexé.

(( Que lui avez-vous fait? » demanda Nunès.

Madeleine haussa les épaules, et, désirant être heureuse du retour de son amant, elle l'appela auprès d'elle.

Quand il fut à ses côtés, elle murmura :

« J'ai reçu vos lettres, je vous remercie...

Vous m'aimez beaucoup... moi aussi, je vous aime.

— Chérie ! » répondit Jean.

Il ne trouva pas d'autres paroles.

(( Votre frère est très bien, fit Madeleine. Il me plait. Est-il intelligent?

— Très intell igentî... Il gagne quinze mille francs par an... et sa vie est pleine de dangers et d'aventures. 11 descend au fond des mines pour faire sauter des blocs de rocher; Fan dernier, dans un éboulement, il a failli mourir. Souvent on l'envoie dans des pays étranges pour des inspections, il a traversé deux fois toute la Sibérie... Il vous racontera cela... Il est un peu brusque, un peu rude, mais on ne doit pas y faire attention : il commande à des multitudes d'ouvriers... C'est un homme utile, bien supérieur à moi... Vous verrez, vous verrez, nous serons jaloux de lui!

— Qui ça, nous?

— }^ïais monsieur Brémond et moi... Non, je plaisante... Vous n'êtes pas fâchée?

— Fâchée, pourquoi ! Je n'ai pas entendu ce que vous avez dit...

— Oh ! chérie, ne soyez pas méchante ! Il faut être gentille avec moi... J'ai du chagrin, un gros chagrin... oui, j'ai pleuré toute la nuit, et j'ai besoin que vous me plaigniez...

— Je VOUS plains beaucoup, fit Madeleine. Au revoir...

— Vous rentrez?

— Oui, je rentre... j'ai un peu de migraine.

— A tout à rheure, sur le balcon?

— Xon, à ce soir. Maintenant je vais me reposer... »

Etienne était revenu sur la terrasse. ^Madeleine passa devant lui sans le regarder : l'admiration de Jean pour l'ingénieur l'avait irritée, et surtout la tristesse de son petit amant. Elle se sentait incapable d'être compatissante, et cette sensation l'humiliait; elle avait envie d'être seule, de dormir ou de lire quelque livre facile. Comme elle gravissait les marches qui mènent à la galerie, son corps fut en saillie sur le mur blanc de Thôtel ; alors Etienne, qui la suivait des yeux, demanda à son frère :

« C'est ton amie?

— Oui, répondit Jean.

— C'est ma fille, madame Berlier, tit le docteur Jansen, n'en dites pas de mail

— Bien au contraire, Monsieur ! . . . Madame votre fille est fort belle. »

Et Jean fut joyeux que son frère eût exprimé une admiration si vive.

Cependant François Pierre s'était éloigné avec

madame Chauvelin ; Claiidius et Berlier avaient déjà regagne leurs chambres; et, par discrétion, le docteur Jansen se retira, pensant que les deux jeunes gens avaient besoin de solitude.

Quand il eut disparu, Etienne s'étendit dans un fauteuil, alluma un cigare :

« Dieul que ces gens-là sont agaçants! dit-il. Pourquoi diable sommes-nous revenus ici?

Puis, comme Jean ne répondait pas et regardait ia fenêtre de Madeleine, Etienne continua à parler d'une voix maussade :

« Ah! nom d'un rat! je ne souhaite pas à mon pire ennemi d'avoir des artistes dans sa famille... car enlin notre père s'est conduit comme un enfant!... S'il avait un peu d'autorité sur Irène, il obtiendrait qu'elle aille demeurer chez grand 'mère, et tout s'arrangerait; nous serions à Genève, en ce moment, au lieu d'être ici... C'est vraiment convenable de promener notre deuil dans un hôtel!... Je trouve absurde, d'ailleurs, que tante Irène continue à vivre à Paris après tous les potins que l'on a répandus sur son compte!

— Oh ! Etienne... »

Jean avait posé la main sur le bras de son frère, et celui-ci regretta ses paroles. Etienne n'était pas un méchant homme, mais le sang de madame Piot et des syndics genevois coulait dans

ses veines. Il professait volontiers que les malades et les faibles doivent céder la place aux êtres bien portants et robustes, et jugeait sévèrement la conduite de son père. 11 dit qu'on devait craindre la pitié : sentiment nuisible, dangereux... II s'écria :

« Moi, je suis un lutteur, j'ai dirigé ma vie vers un but qui plaisait à ma nature, et, cette direction une fois choisie, je ne l'ai plus abandonnée parce qu'elle seule peut ra'assurer l'indépendance. »

Il mit ses pieds sur le dossier dune chaise pour affirmer son indépendance, puis il continua :

« Quand on veut être libre, il faut être prêt pour la bataille, quand on veut braver l'opinion, il faut pouvoir se passer d'elle... C'est à quoi notre père n'a pas réfléchi, et c'est pour cela qu'il est coupable. Peintre sans fortune et sans réputation, il épouse maman ; elle devient folle ; il la guérit par ma naissance, que suit une rechute; par la tienne, qui est suivie d'une nouvelle crise; les médecins déclarent alors le cas incurable, le monde s'indigne des amours de cet homme sain et de cette femme malade : que fait notre père!...

— Tu n'aurais pas voulu qu'il fit enfermer maman?

— Mais si!... Cela aurait mieux valu pour elle

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et pour nous que de se brouiller avec des parents riches.

— Etienne! tu ne penses pas à ce que tu dis... enfermer maman, c'était terrible! »

Et Jean devint très pâle : les fous heurtent leur tête contre les murs des cabanons. Mais Etienne, se carrant dans son fauteuil, reprit avec mansuétude :

(( Je te fais du chagrin, mon petit, et je t'en demande pardon. Parbleu! tu es un sentimental, toi! comme Irène, comme ce pauvre grand-père, et, vois-tu, mon vieux Jean, il n'y a rien de pire que la sentimentalité... Je prétends que notre père n'avait pas le droit d'agir comme il Ta fait, et les résultats le prouvent : notre mère aurait été plus heureuse dans une maison de santé, mieux soignée en tous cas... La vie d'Irène a été gâchée pour une utopie; nous avons deux sœurs idiotes, un frère difforme, et, quant à toi, tu n'es guère solide... Hein?... Ai-je raison?...

— Tu as peut-être raison, fit Jean, mais je t'assure que j'admire papa... Il a sacrifié son bonheur au soulagement de la misère d'autrui ; moi, je trouve cela très beau, et surtout parce que je me sens incapable d'en faire autant... Et puis... je n'aime pas juger les actes de papa : c'est notre père...

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— Mais, petit imbécile! si notre père était un voleur, nous ne pourrions pas faire qu'il soit un honnête homme !

— Je tâcherais de le croire...

— Tu tacherais de le croire I... Eh bien, moi, mon cher, j'ai fait des mathématiques pendant cinq ans : tu m'accorderas que je dois savoir raisonner... et je connais la vie mieux que toi... Avec tes idées, on marche à la défaite, mon ami. Je prétends qu'il faut se garder de la compassion : elle n'est trop souvent qu'une lâcheté, oui, une lâcheté envers soi-même. Nous avons des devoirs envers nous-mêuies, des devoirs aussi sacrés que ceux de la pitié, et ces devoirs nous ordonnent de choisir un but et de l'atteindre ! Or nous ne pouvons atteindre ce but que s'il est unique et toujours présent à notre pensée; en outre, il faut que ce but ne soit pas une utopie, sans quoi on ne l'atteindrait jamais. Notre père a eu plusieurs buts : faire le bonheur de sa femme, celui d'Irène, être un artiste, se poser en victime, quoi encore?... Moi, j'ai un seul but : mon bonheur à moi! et je l'atteindrai...

— Ah! » fit Jean.

Et il se demanda si son frère ne disait pas des sottises.

Pourtant il le considérait comme un être su-

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périeur, « qui gagnait de l'argent », et il tint compte de ses paroles. Elles lui apprirent encore une fois qu'il n'existe personne de respectable par définition; elles lui apprirent aussi qu'il faut avoir un but, et il dut constater que, lui, il avait pour seul but d'être aimé par ceux qui l'entouraient.

Etienne conclut brusquement :

(( La résultante de tout ce qui précède, c'est qu'il faut travailler. Et voilà où je voulais en venir : que vas- tu faire ?

— Moi?

— Oui, toi.

— Mais... je ne sais pas... Père va me donner des leçons.

— La peinture... C'est gaiî... Mon pauvre enfant, combien crois-tu qu'il faut de temps pour arriver à vivre en faisant des tableaux?...

— Si on a du talent...

— Même si on a du talent, mon petit, il faut dix ans avant de vendre quoi que ce soit. Ah ! vous allez avoir une jolie existence, à Paris ! . . Grand'mère ne vous donnera pas un sou tant qu'Irène restera avec notre père, et celui-ci refuse de demander une pension aux tribunaux.

— Je l'espère bien !

— Tu l'espères bien ?... Pourquoi cela?... Je ne pense pas que l'on commette un crime en utilisant

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la loi, puisque, au contraire, un crime se (iéfinit : une violation de la loi... Oui, oui, c'est de la fierté ! Tu me permettras de te dire qu'elle est mal placée... Avec quoi vivrez-vous? Je me le demande!... Eh bien, où A^as-tu?

— Je suis malade, répondit Jean qui s'éloignait, tête basse.

— Pauvre vieux! fit Etienne, et il ajouta : Surtout ne t'inquiète pas... cela s'arrangera! Je suis là, moi, heureusement! »

Puis il murmura entre ses dents :

« Quelle femmelette! »

Et, parmi des chiffres qu'il médita pour organiser sa vie et savoir quels subsides il pourrait donner à son père, Etienne pensa à cette dame Berlier qui était bien faite et qu'il ne lui serait pas désagréable d'avoir comme maîtresse, pendant quelques mois ou quelques jours.

Devant la fenêtre ouverte sur le balcon, Jean réfléchissait aux discours nouveaux qu'il venait d' écouter. Ils s'étaient terminés par des mots précis qui, mieux que toutes les théories, avaient troublé son cœur : Jean ne voulait pas être une cause de tristesse pour sa famille. U vénérait son père, il aimait Madeleine : envers l'un et l'autre, il voulait faire son devoir, mais oii était le devoir?...

Et il s'aperçut que, depuis trois semaines, il n'avait pas réellement tâché à résoudre cette question que déjà il s'était posée durant sa première nuit d'amour. Il s'était laissé entraîner par les événements, les couvrant de voiles au lieu de les regarder face à face, les subissant au lieu de les dominer.

Il tenta de le faire à cette heure, où la brutalité d'Etienne avait déblayé la voie. Il se demanda s'il devait quitter Madeleine afm de s'occuper uniquement à préparer sa carrière, et quels étaient les liens qui l'attachaient à son amie, et quels étaient ceux qui l'attachaient à son père. Les liens passionnels lui parurent plus importants parce qu'il les avait tressés lui-même ; les liens familiaux lui semblèrent sacrés eux aussi, car toujours il les avait considérés comme tels : il s'avoua incapable de choisir. Cet aveu lui parut un signe de déchéance.

Il admira davantage le caractère d'Etienne : son frère suivait une philosophie ; cette philosophie, Jean ne l'approuvait pas et ne pouvait l'approuver, parce qu'elle heurtait ses instincts qui le poussaient à aimer tous les hommes, mais il décida d'en chercher une autre, et d'y conformer sa vie.

Tout de suite, il se mit en quête d'une loi morale ; la migraine posa des petites mains dou-

loureuses sur son front; il lutta, fut vaincu : pour se reposer, il voulut lire le journal qu'il avait écrit, jadis, quand la fillette brune n'était plus revenue sur le chemin qui bordait la maison de madame Piot, et cette lecture le fit pleurer (il y trouva des allusions à son grand-père), et l'étonna aussi, car, en dépit de cinq années vécues, pour Madeleine, pour une dame brune, il ressentait aujourd'hui le même amour, et il l'aurait exprimé dans les mômes termes s'il avait essayé de le définir.

Ce jour-là, à la table d'hôte, Alex Claudius annonça qu'il avait reçu une lettre d'Allemagne et qu'il partirait dans huit jours; monsieur Berlier en parut ému.

Après le dîner, comme il faisait trop froid pour se promener sur les terrasses, on resta dans la galerie vitrée. Le docteur Jansen se mêla aux jeux des petites Anglaises, il les caressa de ses mains trop longues, et sa belle barbe grise frôla leurs cheveux blonds, tandis que madame Ghauvelin interrogeait l'ingénieur sur les aventures de ses voyages. Sans se faire prier, Etienne raconta sa vie. Autour de lui, on s'assit en cercle, et bientôt tous furent silencieux, attentifs à ses paroles.

Dans un langage sobre et sans image, Etienne décrivait une galerie de mine : l'an dernier , pour

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expérimenicr un appareil nouveau, il était resté seul, à cent cinquante mètres sous terre, en face de la manette qu'il suffisait de déplacer pour produire une explosion dont pouvait résulter pour lui soit |i la mort, soit une augmentation de traitement, et, pour les mineurs, moins de risques dans le travail. Son visage était calme, immobile : plus tragique par cela même, le récit troubla les femmes. Quand il dit : « Je me suis baissé brusquement, et j'ai poussé d'un seul coup le commutateur! » madame Ghauvelin cria d'effroi, et Madeleine eut un frisson dans le dos. Jean murmura :

« Vous voyez, comme il est intéressant! »

Madeleine ne répondit pas, et changea de place, prétextant qu'il y avait un vent coulis.

François Pierre, que le succès d'Etienne avait irrité, parla d'un enfant qu'il avait sauvé de la noyade aux bains d'Ostende; Nunès affirma qu'aux Indes, il avait chassé le tigre, et le crocodile en Egypte, et le comte d'Ourlac se targua d'avoir servi quinze sangliers dans ses chasses de Lorraine. Les quatre hommes firent assaut de fanfaronnades ; quand l'un se vantait, les trois autres avaient des sourires.

Ils épuisèrent leurs provisions d'anecdotes; madame Ghauvelin les conduisit au billard, où ils trouvèrent Claudius et l'orientaliste; Madeleine ne

les suivit pas, mais, fatiguée, elle se retira chez elle et, n'osant l'accompagner, Jean resta auprès de son père.

« Quand est-ce que tu commenceras à me donner des leçons, papa? demanda-t-il.

— Des leçons?... A Paris... Ici, je me repose... Sais-tu tenir un crayon?...

— Oui... J'ai un album... Veux-tu le voir?...

— Pas aujourd'hui, nous avons bien le temps...

— Comme il te plaira, mais j'aimerais travailler tout de suite...

— Diable! quelle ardeur! Qu'est-ce que tu as!... hein?... des chagrins d'amour?

— Mais non, papa!... seulement, je désire gagner ma vie... Etienne ma dit...

— Etienne se mêle de ce qui ne le regarde pas!... Quant à gagner ta vie, mon chéri, il

audra attendre quelques années : dans notre art, on doit avoir de la patience!... »

Jean fut flatté par ce « notre », que son père employait pour la première fois.

Monsieur Lagier ajouta :

« Tu es bien certain que tu aimes la peinture?

— Oh! oui... surtout la tienne.

— Ah bah!... Vous entendez, Irène?... le petit m'admire.

— 11 a raison.

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