‹ Le gant de DianeChapitre 10 sur 53 · LE LAC A MIDI · texte numérisé non relu

LE LAC A MIDI

A l'heure de midi^ les allées situées dans les environs du lac, au bois de Boulogne, sont à peu près désertes. Les promeneurs du matin ont regagné la ville. Les promeneurs élégants de l'après-midi n'arrivent au bois que vers les trois heures. Midi est l'heure du déjeuner pour la fashion parisienne.

Ce moment-là est donc bien choisi par quiconque tient à avoir un rendez-vous mystérieux près du beau lac azuré, bordé de gazon et de fleurs aquatiques, peuplé de cygnes et de légères embarcations.

Dans une des allées circulaires, un jeune homme en cos^ tume du matin, et qui ne manquait pas de distinction, paraissait attendre quelqu'un avec une certaine anxiété. Nous connaissons ce jeune homme, c'était M. Robert Hairdy.

Il se promenait là, dans cette allée verdoyante de feuillage printanier, deux jours après la scène qui avait eu lieu chez M. le marquis de Givrac.

Robert avait reçu un billet confidentiel arrivé chez lui par la poste, la veille. Le message portait ces mots très-laconiques :

c Tout est découvert. Un moment d'entretien, demain à midi, allée du Rocher, près du lac. >

Cette petite lettre de forme très-aristocratique, mais sans cachet armorié, M. Robert la portait dans sa poche d'où il la tira deux fois en dix minutes pour la relire.

A midi un quart, une voiture de remise s'arrêtait près du lac. Une jeune personne voilée et suivie d'une femme de chambre descendit de voiture et s'avança dans l'allée. Robert alla au-devant d'elle. Il la salua avec respect. Elle releva

sa voilette, que la brise gonfla, sur un élégant chapeau de paille ; elle dit en anglais quatre mots à sa suivante, qui ralentit le pas et se mit à marcher derrière sa maîtresse et M. Robert Hardy. Cette jeune fille, peut-être au grand étonnement de notre lecteur, n'était autre que M"*" Diane de Rosambel.

Par quel concours de circonstances Diane avait-elle été amenée à donner un rendez-vous à M. Hardy ? le voici :

L'artiste enthousiaste avait été reçu au château de la Roche-Cantal, ainsi que nous Tavons dit déjà. H y avait passé trois jours. Cet espace de temps avait été plus que suffisant pour faire naître entre lui et Diane une de ces af«- ^ections exaltées que Ton nomme vulgairement coups de feu, et qui souvent décident de deux destinées d'une manière absolue, irréparable. Les morts vont vite, dit une ballade allemande, mais Tamour va plus vite qu'eux. L'amour, puis qu'il faut l'appeler par son nom, avait donc en trois jours fait la conquête de ces dçux cœurs et de ces poétiques imaginations. Robert était parti de la Roche Cantal pour Paris à peu près fou de son bonheur. M""" de Rosambel, un mois après, était arrivée à Paris en compagnie de son grand-père €t de sa grand'mère, qui venait se faire opérer de la cataracte par un des plus habiles praticiens de la capitale.

Toute la famille de Tournai était donc revenue à Paris, maîtres et gens, moins Charlotte, hélas! hélas!...

Selon sa coutume, M. le comte de Tournai s'était établi ^Tec sa maison, rue de Rivoli, dans un de ces beaux hôtels garnis qui font face au jardin des Tuileries. Il n'est donc pas surprenant que nous ayons rencontré le noble comte trois jours auparavant chez M. de Civrac.

Revenons à notre allée, dont la voûte de feuillage tendre offrait un abri si doux à l'œil contre les rayons du soleil, à midi.

M"'' de Rosambel, sans donner le bras à son cavalier, fnarchait à côté de lai. On allait doucement, au pas de promenade, sur lin sable fin, où les charmantes bottines de Diane laissaient à peine leur empreinte. On ne se regardait

qu'à la d^obée, et les premières paroles échangées ne touchèrent qu'à des sujets insignifiants^ la beauté du temps^ les senteurs des herbes et des fleurs du lac^ et autres banalités servant de prologue à des gens qui ont de sérieuses affaires à discuter.

Remarquez qu'il en est presque toujours ainsi. Plus une passion nous domine, plus, avant d'en venir au vif de la question, on prend des détours, on cherche des méandres, des prétextes quelconques à causerie. Ce $ont des ruses et des tâtonnements sans fin avant l'attaque.

Robert était fort décidé à attendre les explications de Diane. Elle le comprit, et brusquant tout à coup la situation :

— Eh bien, monsieur, lui dit-elle, tout est donc découvert! Nous sommes à Paris depuis trois jours. Mon grandpère a déjà vu un billet que je vous ai adressé. Il connaît notre amour; il m'a fait avant-hier soir une scène terrible. Je ne reconnais plus son caractère, lui si bon, si indulgent jusqu'ici.

— Ce que vous dites là est bien sérieux, mademoiselle, répondit Robert au comble de l'étonnement. Comment! M. le comte a vu une lettre de vous adressée à moi !

— Il a vu et lu mon dernier billet, celui que je vous ai écrit en arrivant à Paris.

— Mademoiselle, reprit Robert, toutes les lettres que j'ai eu le bonheur de recevoir de vous (elles sont peu nombreuses) depuis mon départ de la Roche-Cantal, en y comprenant la dernière dont vous parlez, sont enfermées dans une caisse de fer. En voici la clef. Je la porte toujodrs sur moi. Ce matin même, j'ai visité ma cassette, pas une lettre ne manquait. J'ai relu encore celle que M. le comte de Tournai vous a dit avoir entre les mains. Ou vous me croyez un homme d'honneur, mademoiselle, ou bien...

— Vous êtes fou, reprit Diane, fou à enfermer si vous doutez que je ne vous tienne pour le plus galant homme du monde.

Robert respira plus librement.

— Non, reprit-il, cette lettre n'est pas sortie un instant (le ma cassette, et ce que vous me dites tient du prodige.

— Êtes-vous sûr de vos gens? demanda Diane.

— Je suis sûr de mon coffret de fer, que personne au monde ne parviendrait à ouvrir sans ma clef.

— N'importe, dit Diane, il y a une trahison au fond de cela. Mais ce serait perdre du temps que de nous mettre à la recherche du traître.

— Il faut pourtant bien que je le trouve et que je le tue, reprit Robert hors de lui.

— Ne tuons personne, dit Diane en souriant comme les anges, laissons vivre toute créature bonne ou mauvaise, même l'infâme avec son infamie. Dieu fait tôt ou tard bonne justice.

— Ah ! mon adorable Diane, dit Robert en cherchant à lui prendre la main.

Elle s'éloigna un peu et répondit :

— Prenez garde. La femme de chambre anglaise qui nous suit à dix pas ne comprend pas un mot de français, cela est vrai; mais il est un langage mimique qu'elle comprend parfaitement. Et puis, elle est excessivement romanesque ; si elle vous voit me baiser la main, elle dira que vous m'avez embrassé les pieds...

Robert jeta un regard en arrière. Il vit en effet une trèsbelle fille, mise avec goût et simplicité, lisant un livre ou feignant de lire, mais élevant souvent vers la voûte ,des arbres des yeux bleus de ciel très-vifs.

— Êtes-vous sûre d'elle ? demanda-t-il à Diane.

— Non, répondit-elle.

— Comment 1 et vous l'avez amenée à ce rendez-vous?

— Savez-vous pourquoi? Parce que si j'avais pris une autre femme pour m'accompagner, celle-ci m'aurait épiée et même suivie. Ce soir elle aurait tout raconté à mon grand-père.

— Et vous croyez qu'elle se taira?

— J'ai un excellent moyen de la rendre muette. , — Lequel?

— J'ai toujours un cadeau en perspective, posé devant elle...

— Et quand le cadeau est fait?

— On en imagine un autre qu'on accroche au même clou.

— Oh 1 la race servile ! dit Robert. Comment, cette belle créature est avide au point de trahir?...

— Elle est surtout gourmande, dit Diane. Avec des gâteaux je la ferais partir pour la Chine.

— Vous la disiez sentimentale?

— Eh bien, sentimentale, romanesque et gourmande; n'est-elle pas Anglaise?

.— C'est juste, répliqua Robert. J'ai connu une Héléna qui amenait son mari chez le pâtissier de la rue Castiglione, toutes les fois qu'elle avait une scène de jalousie à lui faire. Ces scènes coûtaient, l'une dans l'autre, dix francs de petits fours et de sucreries à l'honorable gentleman.

— Il faut gagner PoUy par des petits fours et des liqueurs, ajouta Diane.

— Soyez tranquille, reprit Robert en souriant, si celle-là manque de friandises, bien d'autres s'en passeront.

L'amour triste n'est pas toujours sérieux et durable; Tamour gai, presque toujours et surtout à notre époque, est durable et sérieux.

Si c'est un paradoxe, assez de gens s'empresseront de le constater et d'en montrer l'absurdité. Quoi qu'il en soit, Robert et Diane s'aimaient follement^ mais avec une dignité et une réserve de part et d'autre, qui donnaient la meil leure opinion de la durée de cet attachement profond, exalté.

Tout en causant ainsi sur des sujets étrangers, en appa rence, à la question du moment, comme on dit dans le jargon politique, M"« Diane avait un projet très-grave à communiquer à M.Hardy. Elle y pensait beaucoup et cherchait, à part elle, le moyen le plus sûr d'arriver à ses fins. C'était un caractère très-fier, très-résolu, que celui de M"® de Rosambel.

Elle avait la tête ardente, cela est vrai, mais une prudence qui tenait presque du calcul. Entraînée d'une manière ab-

soine vers M. Hardy^ elle ne se dissimulait pas les immenses difficultés qui allaient s'opposer à son mariage avec lui; elle les voyait en face, elle les discutait avec elle-même, ttj en général habile, elle se traçait un bon plan de campagne. Tout cela n'excluait ni la poésie de la passion, ni les tendresses secrètement écloses et contenues dans cette âme charmante. Quant à Robert, il était tout simplement dans le lyrisme d'un amour survenu avec violence, et qui le dominait avant tout et par-dessus tout. Robert était ivre de son bonheur inouï, inespéré. Il se serait fait tuer dix fois avant de renoncer au moindre espoir dans l'avenir. Il n'avait ni plan, ni but, ni prévision aucune. Il aimait avec emportement, se souciant fort peu des obstacles et de l'abîme peut-être au bout du chemin. Toutefois, comprenant à merveille l'élévation de celle qu'il aimait, il tenait à se montrer digne d'elle par un respect inviolable, par une adoration dont rien ne devait altérer la pureté.

Tout cela, chez ces deux jeunes gens, n'excluait ni la liberté d'esprit, ni la simplicité du langage, ni la bonhomie des sentiments exprimés, ni même une gaieté, ou plutôt, une sérénité digne d'admiration. Ils avaient adopté, sans se l'avouer réciproquement, l'amour qui fait vivre; dédaignant, à leur insu, l'amour qui fait mourir, comme trèscommun et tombé en discrédit chez les natures intelligentes et élevées. Bien des gens diront qu'ils ne s'aimaient pas sérieusement. Encore une fois, ces gens là auront tort. Et pourtant nous ne chercherons pas à discuter avec eux, par une antipathie très-prononcée que nous avons pour toute discussion. La paix ! la paix t que chacun garde sa foi et ses opinions. Quand elles sont loyales et de nature à ne troubler ni le juste, ni l'honnête, peuvent-elles être un obstacle à ce que l'on se tende la main?

M. Hardy et Mi»« Diane, tout en causant très-agréablement sans doute, avaient pris, sans s'en apercevoir, une contre-allée qui les éloignait un peu du lac. L'allée était fraîche, les violettes d'alentour répandaient des senteurs délicieuses; on marcha à l'aventure en causant tou-

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jours. Mais arriTée à un carrefour Diane s'arrêta pour reconnaître le paysage.

— Monsieur^ dit-elle, je me retrouve ici en pays de connaissance. Cette belle allée en face de nous^ un peu à droite, me rappelle un souvenir ravissant. Savez-vous, monsieur, où nous sommes en ce moment?

Robert regarda autour de lui avec curiosité, il ne se souvenait de rien, le malheureux !

— Ohl quel impardonnable oubli I dit Diane. Venez, monsieur.

Ils traversèrent le carrefour et ils arrivèrent à 1-entrée d'une avenue ayant .un poteau sur lequel on lisait : Allée de Longchamps.

— Ah ! s'écria Robert en portant la main à son front I

— N'est-ce pas, dit Diane, vous vous reconnaissez ici? C'est fort heureux! Suivons l'allée.

Au bout d'une centaine de pas W^ de Rosambel s'arrêta, et indiquant de la main un petit rocher sur la lisière du bois :

— Ici, reprit-elle, mon domestique François ramassa uq carnet fort élégant que je lui montrd de la main à cette place, et il me le donna. Un poète avait perdu son portefeuille qui contenait des vers que je vous ai montrés à la Roche-Cantal. Ouvrez de grands yeux et récriez-vous.

Robert était extravagant de joie.

— Poursuivons, poursuivons, reprit-il.

On marcha encore pendant huit ou dix minutes. A son tour, Robert s'arrêta, et indiquant de la main un arbre qui touchait au sable de l'allée :

— Là, là, dit-il avec animation, au pied de ce frêne béni du ciel, je vis tout à coup, avec une inexprimable admira-

. tion, un gant de femme, le gant d'une main divine. Vous savez le reste, mademoiselle. Ce gant, vous savez où il est enfermé : je le porte toujours sur mon cœur.

— Oui, vous avez la mémoire bonne, monsieur, reprit Diane avec ce sourire qui enivrait. £h bien, ajouta-t-elle, le lieu est prédestiné, le moment solennel... Jurons ici...

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— Oui, dit Robert en lui prenant la main^ oui...

— De nous aimer? demanda Diane.

— Je le jure pour la vie, jusqu'à mon dernier soupir et au delà, s'écria Robert en s'inclinant sur la main adorée qu'il baisait avec autant de passion que de respect.

— Moi, dit Diane, je fais écho à ce serment, au pied de ce bel arbre dont le feuillage frémit à la brise, et qui peutêtre nous comprend.

— Ah ! Diane, reprit Robert, vous êtes bien l'ange poétique que j'ai rêvé !

— Un ange? dit-elle. Oh 1 non pas. On a abusé des anges. J'aime mieux être une femme vivant de votre existence.

Ainsi passaient les minutes les plus fortunées certainement. Rapides instants qui à eux seuls valaient toute la vie du plus glorieux monarque du monde.

Tout à coup Diane entendit derrière elle prononcer son nom. Elle vit Polly qui la suivait un peu effarée.

— Elle nous avait perdus, dit-elle ; la pauvre fille a dû avoir un moment de désespoir. Polly, reprit-elle, rassurezvous, nous ne voulons pas vous perdre dans le bois. Ma chère Polly, traversez le carrefour et prenez l'allée en face, elle vous mènera droit à la voiture, près du lac. Montez en voiture, et venez nous rejoindre ici; nous reprendrons notre promenade de ce côté.

Polly obéit avec docilité et promptitude. Elle rejoignit la voiture et elle revint avec elle.

-- C'est une bonne fille, dit Diane.

— Je l'accablerai de douceurs et de friandises, ajouta Robert.

La voiture arrivait, et déjà on donnait l'ordre au cocher de suivre à distance et au pas, lorsque Robert crut reconnaître une jeune fille qui traversait l'allée, d'un pas léger et d'une allure décidée. La jeune fille était fort jolie et mise avec une simplicité élégante. Robert jeta un cri de surprise et de joie. La jeune fille s'arrêta, regarda Robert et sa compagne, et joignant les mains, levant au ciel ses beaux yeux :

— Est-ce Dieu possible! s'écria-t-elle. C'est vous, monsieur Hardy ? c'est votre dame^ bonté divine ?

Robert prit la jolie inconnue par la main et il la présenta à Diane en lui expliquant en deux mots qui était M"^ Jacqueline Francœur, la fille du garde-forestier de la porte de Longchamps, et comment il avait le bonheur de la connaître, elle et monsieur son père.

— Oh î que c'est bien de ne nous avoir pas oubliés, monsieur Hardy 1 reprit Jacqueline avec une vive expression de plaisir. Ah çà, ajouta-t-elle, puisque vous voilà à dix minutes de la maison, vous allez bien, avec madame, nous faire l'honneur de vous reposer un moment chez nous ?

— J'accepte, dit Diane fort heureuse de l'aventure.

— Et moi donc! ajouta Robert.

La caravane venait de se recruter de M"* Jacqaeline, c'est-à-dire d'une charmante personne de plus. On marchait gaiement et de front. La voiture suivait portant miss Polly, qui, ne comprenant plus rien à tout ce qui se passait, avait pris* le parti de croquer des macarons dont elle avait eu la précaution de pourvoir la poche de la voiture avant de partir de Paris: \xn en-cas. Sait-on ce qui peut arriver?

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