‹ Le gant de DianeChapitre 11 sur 53 · LA MAISON DU GABDE · texte numérisé non relu

LA MAISON DU GABDE

La maison de Francœur, le garde forestier, nous est trop connue pour que nous cherchions à en faire une description détaillée. Quand M. Hardy et la belle dame, sa compagne, y arrivèrent, le père de M»« Jacqueline était absent; mais l'heure de son retour au logis approchait. Jacqueline fit donc les honneurs de chez elle avec sa grâce et sa bonté ordinaires. Elle offrit une collation, une halte de chasse, qu'on accepta gaiement. Mais cela demandait des apprêts, et y"* de Rosambel offrit les services de Polly, qui, en Angleterre, avait habité une belle ferme, et qui connaissait mieux que personne les soins à donner à un bon repas. Polly fat

ravie de roccasion qui se présentait de se rendre utile. Quand on lui parla d'omelette au jambon et de gâteau au beurre et à la crème à préparer, elle eut un bon mouvement de joie, et la voilà qui se débarrasse de son chapeau et de son mantelet, mettant devant elle un tablier blanc, retroussant ses manches et montrant ses beaux bras ; tout cela avec une bonne grâce incomparable.

— Voyez comme Polly est charmante, disait Diane.

— Me voilà bien réconcilié avec elle, ajouta Robert. Or, pendant que Mn* Jacqueline et la bonne Anglaise

allaient et venaient dans la maison, à la laiterie, au jardin, au cellier, un tête-à-téte avait lieu dans un assez joli salon attenant à la cuisine, entre M. Hardy et Diane. La porte ouverte permettait de voir ce qui se passait dans la maison et sauvait en même temps les convenances. W^^ de Rosambel, assise sur un canapé de paille recouvert d'une perse aux vives couleurs, s'adressait à M. Hardy qui, debout, le dos à la cheminée , écoutait attentivement cette voix douce et sympathique. Diane lui disait :

— Dans la situation où nous sommes, monsieur , les moments sont précieux. Perdre un jour, c'est s'exposer à des chagrins qui peuvent survenir. Je vous ai dit que mon grand-père m'avait fait une scène des plus pénibles. Il est courroucé, il voit l'honneur de sa maison compromis... Calmez-vous, monsieur Hardy; il n'y a rien d'injurieux pour

* vous dans tout cela. C'est moi, moi seule que mon grand-père accuse. Donc, le voilà déterminé à rompre une liaison, une intrigue indigne, comme il le dit, et à prendre tous les moyens possibles de nous séparer. J'ignore ce qu'il fera. Ce que je sais parfaitement, c'est ce que je dois faire. J'ai vingt ans passés; d'ici à quelques mois, j'atteindrai ma majorité. Alors nulle puissance au monde ne pourra disposer de moi. Vous devez me comprendre. Je recevrai des mains de mon tuteur, du meilleur et du plus loyal des tuteurs, la libre disposition de ma fortune; cette fortuije est considérable. Cest un avantage qu'on ne doit pas mépriser à l'époque où nous vivons. Je vois, monsieur, que ce détail paraît vous

blesser; vous vous révoltez» vous êtes tenté de me répondre que l'ombre d'un calcul ne s'est pas présentée à votre esprit, que vous m'aimeriez tout autant si j'étais pauvre... Je sais tout cela» monsieur» et je vous prie de vous épargner des frais d'éloquence à ce sujet. Revenons.

Dans quelques mois» maîtresse de mon sort et de ma fortune» je puis braver toute autorité. D'ici là» je suis soumise à celle d'un tuteur que je vénère et que j'aime tendrement. Mais d'ici là» on peut noua séparer» je vous l'ai dit» et m'emmener où je ne voudrais pas aller. M. de Tournai est homme de résolution. Je ne serais pas étonnée que d'ici à huit jours il me fil partir avec lui pour Saint-Pétersbourg ou telle autre ville de l'Europe. Vous me suivriez... vous me compromettriez... vous donneriez un chagrin mortel à mon excellent grand-père» et nous serions cause de sa mort peut-être. Que Dieu nous préserve de ce malheur affreux I Eh bien» monsieur, il est un moyen de tout concilier; moyen cruel» peut-être, mais nécessaire. On veut nous séparer d'autorité, j'en suis certaine. Prenons l'initiative; séparons -nous d'un commun accord» vous et moi.

Diane s'arrêta un moment après cette parole» prononcée avec une fermeté qui fit pâlir M. Hardy. Il frappa le parquet du talon; il détourna la tête en murmurant quelques mots inintelligibles.

— Nous séparer» reprit Diane» n'est pas renoncer à une réunion dans un temps donné. Dans six mois, j'aurai atteint ma majorité.

— Six moisi dit Robert. Et où m'exilez-vous» pendant six mois» mademoiselle ?

— A Rome» monsieur, répondit-elle avec une fierté calme, dans le pays des rois détrônés.

— Il faut que 'je parte pour ftome? et quand?

— Demain.

— Ah! vous êtes cruelle! et d'ici à mon retour en France, pas une lettre de vous, je parie?...

— J'aurai de vos nouvelles et vous aurez des miennes par \ine personne dont l'affection ne me fera jamais défaut, bien

que j*aie à me plaindre d'elle dans ce moment-ci ; mais je la connais, elle m'aime toujours.

— M"« Charlotte? dit Robert; elle est au couvent.

— Elle s*est retirée au couvent de la Visitation, près de Nice, cela est vrai, reprit Diane; mais elle y est en qualité de dame pensionnaire, jouissant d'une entière liberté. Elle s'est éloignée de moi brusquement, par une cause encore inexplicable à mes yeux, cela est vrai; mais pourrais-je douter de son cœur? jamais. Vous irez en Italie, en passant par Nice; vous verrez Charlotte, vous lui remettrez une lettre demoi, et si Ips enchantements de son voisinage ne vous retiennent pas, ce qui ne m'est pas prouvé, vous poursuivrez votre chemin et vous irez habiter Rome jusqu'au jour...

— Où vous me rappellerez, mademoiselle?

— Où j'irai moi-même dans la ville éternelle, monsieur.

— Vous parlez en souveraine, ajouta Robert, et vous connaissez parfaitement ma profonde obéissance. Ah ! mademoiselle, qui, excepté vous au monde, aurait pu me dominer à ce point -là? Je ne me reconnais plus; je mets maintenant de l'orgueil à me soumettre. Mais convenez cependant que c'est affreux de se voir exilé.

— C'est le seul moyen d'arriver à la paix. Votre départ apaisera mon grand-père. Moins irrité, il m'écoutera, il me comprendra; Je regagnerai sa tendresse; il cédera, peut-être.

— Je ne le crois pas, dit Robert. Dans tous les cas, qu'il ne cherche pas à m'humilier. C'est le seul point sur lequel je ne fléchirai pas.

— Eh! qui pense à vous humilier, monsieur? reprit Diane. M. de Tournai n'a pas des vanités de parvenu; il ne recherche pas le plaisir mesquin de se grandir aux dépens d'autrui. Il vous estime beaucoup. Il vous est très-opposé aujourd'hui; il vous tendra la main un jour.

— Ainsi, mademoiselle, il faut me séparer de vous I dit Robert avec une expression douloureuse. Pourquoi demain? Pourquoi pas dans huit jours ?

— Parce que d'ici à huit jours on me séparerait de vous peut-être pour bien longtemps. Je connais mon grand-*

père; personne n'est plus prompt et plus énergique que lui dans certaines occasions.

— Je partirai demain, mademoiselle.

— Vous passerez par le Piémont, vous verrez Charlotte. ~ Je verrai cette merveille, mademoiselle.

— Vous lui reprocherez ses duretés pour moi?

— Absolument comme je vous reproche les vôtres à mon égard.

— Vous lui direz que je ne l'aime plus.

— Je ferai ce mensonge.

— Mais quand j'y pense, reprit Diane, si vous alliez vous éprendre d'elle?

— Tiens I c'est une idée, dit M. Hardy.

— Le cœur de. l'homme est enclin à tant de hizarreries! dit Diane en souriant.

— Et le cœur de la femme en est si parfaitement à l'abri, ajouta Robert.

— Monsieur, cessons de railler sur ce sujet. Notre attachement est sérieux, et nos promesses sont irrévocables. Séparons-nous avec courage, poumons réunir un jour avec bonheur.

— Cela sera ainsi, ajouta Robert. Vous serez obéie, mademoiselle.

Il lui tendit la main, et M^^^ de Rosambel n'hésita pas à lui donner la sienne. Ce fut dans ce moment que Jacqueline vint annoncer que le déjeuner était servi.

On passa dans la cuisine, qui était en même temps la salle à manger. Une table était mise avec un luxe un peu rustique, qui charmait les yeux. Diane prit place en face de M. Hardy, et tous deux furent servis certainement par les deux servantes les plus élégantes de France. C'était charmant; et du meilleur goût. M^i© Francœur faisait les honneurs de chez elle en grande dame et avec une cordialité, une gaieté d'un charme inexprimable. Quel tableau ravissant! cette jeunesse, cette réunion imprévue, cette insouciance du danger, cette aventure romanesque, cette jolie maison du garde égayée et embellie par la présence des hôtes de

IPie Jacqueline et par elle-même si heureuse et si gracieuse; tout cela était prestigieux^ en dehors des habitudes et du train ordinaire de la vie; tout cela rappelait le souper d'Horace chez Phyllis : Ridet argento domus.

Un convive manquait. C'était le maître de la maison^ le garde forestier Francœur ; un père faible et tendre avec des airs de rudesse et de sévérité. Robert exprimait de grands regrets de ne pas le voir ce jour-là, lorsque tout à coup Jacqueline entendit quelqu'un qui l'appelait du dehors.

— C'est le père Francœur qui revient de sa tournée, ditelle. En voilà une surprise que je lui ménage !

Elle courut à lui dans la cour, et lui tenant la main, elle l'amena, bon gré mal gré, au milieu de la cuisine.

— Là! dit elle. Expliquez-vous maintenant avec M. Hardy, qui vous racontera tout ce qui est arrivé, et qui vous présentera à madame. Oh t il n'est pas nécessaire d'ouvrir de si grands yeux, papa Francœur I Je retourne à mon ouvrage.

Robert s'était levé et il serrait avec une vivacité cordiale les mains du garde. Il le présenta à Diane comme un de ses meilleurs amis, et Diane insista pour qu'on mît un couvert à côté d'elle pour M. Francœur.

— Nous vous invitons à déjeuner chez vous, dit-elle. C'est M"« Jacqueline qui a fait tout cela. Pourquoi avez-vous une

fille si charmante?

— Hélas ! madame, pour mon tourment, reprit Francœur en se mettant à table. Mais puisque vous êtes contente de la réception qu'elle vous faite, je lui pardonne ses défauts.

M. Francœur était bon convive ; il mit sa gaieté au diapason de ses hôtes, et le déjeuner continua dans les conditions de la plus franche cordialité. L'air de la campagne avait excité l'appétit; on mangeait avec un entrain tout à fait réiottissant. Jamais Diane n*avait fait un repas meilleur ni plus agréable. Elle le déclarait avec franchise.

Les heures légères passaient en souriant, laissant tomber des fleurs probablement sur cette jolie maison du garde, au bois de Boulogne.

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Polly et Jacqueline servirent le café^ et il leur fat ordonné de prendre place à leur tour au bout de la table, et de déjeuner tout à leur aise. Miss Polly, qui avait si bien mérité de sa maîtresse par ses soins et l'habileté avec lesquels elle avait préparé le repas champêtre, miss Polly se mit à déjeuner du plus franc appétit^ disant en anglais à H"® Diane que jamais elle ne s'était tant amusée ; qu'il faudrait revenir quelquefois à cette jolie ferme, et y amener monsieur le comte.

— C'est bon, Polly f c'est bon, répondait Diane^ On a fait des choses plus impossibles. Aujourd'hui, prenons notre bonheur comme il nous vient; oublions demain.

Les deux chiens de chasse se mirent à aboyer dans ce moment-là. Le gardi se leva pour rappeler ses chiens, qui de la cour voulaient.s'élancer contre des chevaux arrivant de la porte. M. Francœur sortit et se dirigea vers l'entrée de la maison donnant dans la grande allée. Une inquiétude vague gagna les convives, ils échangèrent entre eux quelques regards, et personne ne dit mot.

Un instant après, le garde forestier revenait précédant un homme âgé, de la plus noble tournure, grand et .parfaite ment mis, botté, éperonné, la cravache à la main et le chapeau un peu sur l'oreille. C'était M. le comte de Tournai, arrivant de Paris à cheval.

Quand le comte parut sur le seuil de la porte de la cuisine, Polly jeta un cri et se retira dans le fond de l'appartement. M. Hardy, au contraire, se leva pour aller au-devant du nouveau venu et pour le saluer. Diane, immobile et calme à sa place, attendit tout événement.

Le comte de Tournai mit le chapeau à la main, salua M. Hardy et alla droit à W^^ de Rosambel.

— Mademoiselle, lui dit-il, j'ai eu quelque peine à vous trouver. Je vous croyais à la promenade, autour du lac; vous avez eu faim, sans doute, et vous vous êtes réfugiée ici...

— Non, dit Diane après un moment d'extrême surprise, c'est M"e Francœur que voici qui a bien voulu m'inviter à

venir manger des œufs frais chez elle. J'ai cédé à tant de' bonne grâce et d'amabilité.

— Et vous avez bien fait, Diane^ reprit le comte. Puis se tournant vers Jacqueline :

— Mademoiselle, lui dit-il, je ne saurais trop vous remercier de votre exlréme obligeance pour ma petite-fille. On ne saurait être plus gracieuse que vous Têtes; et puis votre maison est ravissante. Votre père doit être bien fier de vous^ mademoiselle?

Jacqueline^ un peu déconcertée devant un si grand air et de si belles manières^ rougissait et s'inclinait pour toute réponse.

Cette entrée n'avait rien que de très-naturel. Les apparences et les convenances étaient sauvées; c'était précisément ce que le comte de Tournai avait voulu. Quant à M. Hardy, il n'était pas plus question de lui que s'il n'existait pas. M. de Tournai ne venait là que pour sa petite-fille^ qui^ à la promenade^ en compagnie d'une femme de chambre , était entrée dans une ferme pour y faire un léger repas. Lui-même, se promenant au bois^ avait été averti par hasard de l'aventure^ et il venait chez le garde tout bonnement parce que Diane y était.

M. Hardy comprit le sens que le comte voulait donner à cette affaire si elle venait à s'ébruiter. Ce qu'il comprenais moins^ c'était le hasard qui avait averti le comte de l'heure etdu rendez-vous donné secrètement. Mais ce qu'il comprenait trop bien et ce qui lui faisait bondir le cœur^ c'était la politesse froide du comte à son égard^ son indifférence^ presque son dédain. M. Hardy avait cru à une scène violente; au lieu d'un éclat de colère, il recevait un coup d'oeil de pitié ou plutôt un coup de chapeau banal, comme un individu sans importance peut en recevoir. M. Hardy trouvait que le comte se vengeait déjà de lui avec un raffinement de cruauté. Il résolut d'éviter tout éclat et de prouver par son courage de martyr, à Diane, à quel point il l'aimait. l\ se retira donc

un peu à l'écart, près d'une fenêtre, et comme le garde

il)

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rentrait, il se mit à causer avec lui sur des sujets trèsétrangers à la situation présente,

M. de Tournai prit une cbaise au coin de la table devant laquelle sa petite-filie était restée assise, peut-être dans rirapossibilité de se lever, tellement elle avait été émue par cette subite et terrible apparition. Le comte remarqua la pâleur de sa fille, il ne voulait pas qu'il lui arrivât le moindre mal, aussi joua-t-il son rôle en habile comédien.

— Eh ! ma chère Diane, lui dit-il, c'est un peu votre faute. Vous partez pour une longue promenade sans déjeuner solidement. Je sais bien que PoUy a toujours avec elle quelques gâteaux à votre service... mais cela n'est pas un repas. Où donc est Polly? reprit-il. Je crois. Dieu me pardonne, qu'elle a eu peur de me voir arriver ici à Timproviste, et qu'elle se cache.

— Polly, dit Diane ravie de la diversion, venez donc ici. Pourquoi vous cacher? est-ce que ce n'est pas une bonne action que d'avoir aidé Mii« Jacqueline à préparer un déjeuner f

Miss Polly revint très-confuse, le teint rougissant et balbutiant en anglais qu'elle avait suivi les ordres de sa maîtresse.

— Ehl qui donc vous adresse des reproches? reprit le comte avec un très-bon accent britannique. Je savais parfaitement que ma fille venait au lac; seulement je n'avais pas prévu qu'elle y serait invitée à déjeuner.. Il paraît, Polly, que vous vous êtes surpassée.

— Mon père, demanda timidement Diane, vous saviez que je devais me rendre au bord du lac ce matin?

— Oui, ma fille. Est-ce que je dois ignorer ce que vous faites? Vous connaissez mal mon cœur.

Il prononçait ces derniers mots avec une gaieté affectée. Diane se perdait en conjectures. Robert, toujours à l'écart près de la fenêtre, se creusait l'esprit pour chercher à découvrir par quel espionnage il était si étrangement trahi.

Mlle de Rosambel vit qu'il serait imprudent de demander des explications à son grand-père, qui du reste les lui au-

LE GANT DE DIANE iU

fait refusées. Elle se contenta de lui dire avec un regard attendri :

— Votre cœur! oh l non, mon père^ je n'en doutai jamais.

— Et vous avez raison, ajouta assez sérieusement M. de Tournai. Or çà, reprit-il^ comptez-vous faire un long séjour ici? Il est près de trois heures; si nous retournions à Paris ? Votre grand'mère est impatiente de vous voir, Diane.

— Mais je suis à vos ordres, répondit-elle, en jetant un regard furtif du côté de Robert.

Elle se leva, ses genoux tremblèrent. Elle feignit d'avoir à dire quelque chose en particulier à M^^o Francœur, et elle passa avec elle dans le petit salon voisin. Là, elle lui dit à voix basse :

— Je vous supplie, mademoiselle, de me donner bien vite on crayon et un peu de papier.

Précisément il y en avait dans le tiroir d'une petite table.

Diane, d'une main fiévreuse, traça trois lignes, et remettant le papier plié en deux à Jacqueline, elle ajouta :

*- Mademoiselle, rendez-moi le plus grand service du monde. Quand je serai partie, remettez secrètement ce billet à M. Hardv.

Jacqueline prit le papier plié et elle le plaça dans son eorsage. Elle dit en souriant et les larmes aux yeux :

— Oui, ce sera fait.

Diane revint dans la grande cuisine. Elle était plus calme; on voyait qu'elle avait repris un peu de sa fermeté habituelle.

— Eh bien ! mon père, dit-elle, partons, et adressons nos remercîments à mademoiselle et à M. Francœur.

— Certainement, reprit le comte en se levant à son tour. Il s'approcha de Jacqueline et il lui demanda la main. Jacqueline reçut avec une pression cordiale deux beaux

louis d'or.

— Oh ! non, dit-elle, non, monsieur le comte.

— Gomment, reprit celui ci en se retournant vers le garde, vous me refuseriez le plaisir de vous remercier et de payer la carte du déjeuner de ma fille? Mais, monsieur Francœur,

VOUS m'obligeriez alors à envoyer à M^^* Jacqueline un cadeau ruineux.

Le garde comprit qu'il fallait accepter sous peine de fâcher beaucoup monsieur le comte. Il regarda sérieusement Jacqueline et lui dit d'un ton d'autorité :

— Acceptez 9 mademoiselle^ et remerciez monsieur de sa bonté.

Jacqueline glissa les deux louis dans la poche de son tablier. Puis elle accompagna W^ de Rosambel jusqu'à sa voiture^ devant la porte de la maison. Là Diane voulut l'embrasser et lui dit un adieu bien attendri^ suivi d'un gros soupir. Miss Polly prit place à côté de sa maîtresse. Le comte monta à cheval et dit au cocher :

— A l'hôtel, rue de Rivoli.

La voiture^ partit au grand trot, escortée à la portière par le vieux gentilhomme, qui avait l'air de ramener une fugitive. Le domestique à cheval suivit à distance.

M. Robert Hardy avait été parfaitement oublié, méconnu, dédaigné. Il avait la rage dans le cœur, et s'il n'avait reçu, au dernier moment, un regard d'adieu de sa bien-aimée Diane, on ne sait trop à quelles extrémités il se serait porté.

En rentrant à la maison, Jacqueline, vive comme un oiseau, s'approcha de Robert et lui glissa un papier dans la main. Le père Francœur ne s'aperçut de rien.

Mais quelle ne fut pas la surprise de M. Hardy, et quelle rude atteinte reçut son amour-propre lorsqu'il vit le garde s'approcher de lui, et lorsqu'il entendit ces paroles dites sur un ton passablement ironique :

— Dites donc, monsieur, si vous l'avez épousée, c'est trèsbien; dans tous les cas, le beau-père ou le grand-père n'a pas l'air de trop vous chérir, heinl

Robert ne répondit au garde que par un coup d'œil sévère. Il s'adressa à Jacqueline, et lui dit en lui serrant la main :

— Adieu, ma chère demoiselle. Nous sommes deux bons amis depuis longtemps, n'est-ce pas? Gardez-moi un souvenir; moi, je ne vous oublierai jamais, et pour vous le

prouver^ je m'engage à vous envoyer dès demain le piano que vous désirez tant et que je vous ai promis dans le temps, vous savez? Ce sera mon cadeau aussi à moi^ en reconnaissance du bon déjeuner que j'ai fait ici. De l'argent offert à mie charmante personne comme vous, c'est grossier... Mon piano sera mieux reçu, n'est-ce pas? Je ne suis pas un grand seigneur, Jacqueline, mais je me vante d'avoir plus de cœur que tous ces hommes titrés et vaniteux jusqu'à la folie... Adieu.

Il partit à pas précipités et prît une allée écartée, trèsimpatient de lire le billet qu'on lui avait glissé dans la main.

Le lendemain , dans l'après-midi , une voiture de factage apportait à la maison du garde un fort joli piano destiné à M»' Jacqueline Francœur.

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