LÀ COMÉDIE
M.Paulde Ci vrac connaissait'mal le comte de Tournai. Il croyait le voir arriver avec des airs hautains, le regard terrible, le visage rouge de colère. M. de Tournai entra au salon
avec le sourire dans les yeux et sur les lèvres. Il était mis avec une recherche de bon goût^ et toutes ses manières annonçaient une parfaite aisance et une certaine gaieté d'esprit.
Le marquis alla au-devant de lui jusqu'à la porte, et il le salua profondément.
— Eh ! mon cher marquis, dit le noble visiteur, on dirait que nous nous voyons pour la première fois... J'étais Tami de votre père et l'admirateur sincère des qualités brillantes et des vertus de votre mère. Comment cela va-t-il, marquis? Vous êtes ici en compagnie, à ce que je vois?
Le comte, en disant ces mots, se retournait vers la salle à manger, qu'il venait de traverser, et où se trouvait encore la jeune Lucie, lançant des boulettes au gros nez de M. Acropoulos.
— Vous voyez, monsieur le comte, reprit Paul un peu décontenancé,... un déjeuner de garçon!
— Oui, dit M. de Tournai en s'asseyant dans un large fauteuil de damas, un déjeuner de garçon avec une jolie femme. C'est bien cela I La jeunesse d'aujourd'hui continue celle d'hier. Seulement, de mon temps, ces déjeuners se donnaient à quelque taverne de haute renommée. Du reste, mon cher marguis, je vois que vous sauvez les convenances devant vos gens, en admettant un tiers respectable. Quelle bonne figure a ce monsieur qui sommeille à table, vis-à-vis d'une cave à liqueurs t
— Ah ! oui, dit Paul, M. Acropoulos, un orientaliste qui m'apprend plusieurs langues. Mon intention est de beaucoup voyager dans le Levant. J'irai même jusqu'à l'extrême Orient.
— Dans l'Inde? en Chine? reprit le comte. Très-bien cela! c'est employer noblement sa fortune. Vous me rapporterez des armes et du thé, n'est-ce pas? Mais, mon cher marquis, reprit M. de Tournai, vous n'étiez pas seul dans ce salon quand je suis entré?
— Non, dit Paul. Un de mes amis est là, à côté, dans la bibliothèque, occupé à mettre en ordre certains comptes. J'ai
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des affaires tellement embrouillées I Ah ! cette vie d'aujourd'hui ruine^ ajouta-t-il avec un soupir simulé.
— Bah t reprit le comte. Vous êtes riche plus encore que TOUS n'êtes extravagant. D'ailleurs, je vois que vous comptez avec vos désordres. Uami qui travaille à débrouiller vos dettes...
^ Il aura fort à faire, ajouta le marquis. On dit que j'ai mangé beaucoup d'argent...
— Pas toujours avec moi ! dit une voix flûtée qui venait de la salle à manger, dont la porte était grande ouverte.
— Comment? dit M. de Tournai; mais voilà un brevet d'économie qu'on vous donne par là-bas I
— Coquine 1 pensait Paul. Au lieu de soutenir que je me ruine!...
— Eh bien! mon cher marquis, reprit M. de Tournai, où en sont nos affaires matrimoniales? Vous savez que le moment approche de prendre une décision. En ma qualité de tuteur, j'attends votre demande en mariage ou votre renoncement en bonne forme.
— Nous avons encore quatre mois devant nous, dit Paul de Givrac.
— Cela est vrai, reprit le comte. D'ici à quatre mois le monde peut finir.
Dans ce moment-là, on entendit un bruit effroyable de porcelaines cassées et des cris perçants venant de la salle à manger. M. Aeropoulos, l'orientaliste, un peu trop vivement piqué au nez, venait tout à coup de bondir en s'éveillant en sursaut. Il avait soulevé la table et renversé les cristaux et la vaisselle. M*^* Lucie, nerveuse comme une pouliche effarée, s* était élancé d'un autre côté, jetant des cris à fendre les oreilles. Elle courait dans tout l'appartement avec une légèreté et une vigueur qui témoignaient en faveur de ses talents chorégraphiques. Moitié riant, moitié effarée, elle vint tout à coup se jeter dans les bras de M. le comte de Tournai, qui s'était avancé vers le milieu du salon. .
— kh Imiûaçher oncle, s'écria-t-^lle, sauvez-moi ! Je suis
perdue si cet affreux Acropoulos me court après. On dit que les éléphants dont on s'est moqué deviennent très-méchants. M. de Tournai ne put se défendre de rire de cette espièglerie; il prit la jeune fille par le coude et il la fît asseoir sur un canapé ; puis^ se tenant debout devant elle^ il lui dit avec beaucoup de grâce :
— Je suis là, mademoiselle, pour vous protéger contre réléphant en colère ; mais il aurait un bien mauvais caractère de se fâcher contre une adorable petite biche comme vous I
— Merci! dit Lucie charmée. Dieu 1 qu'il est galant^ mon oncle, et qu'il a bonne façon !
— Je suis désolé des impertinences de cette folle ! dit Paul à M. de Tournai.
Mademoiselle, reprit-il, je vous défends d'être familière de la sorte avec M. le comte, que vous devez respecter...
^ Tiens ! tiens ! tiens t reprit Lucie, comme si je l'insultais en l'appelant mon oncle ! Hier, à l'Opéra, il y avait un ambassadeur de je ne sais quel pays de l'autre monde, qui voulait me persuader que j'étais sa nièce. D'ailleurs, monsieur Paul, vous êtes probablement le neveu de M. le comte, et comme vous devez m'épouser...
— Je n'ai pas l'honneur d'être le parent de M. le comte, dit Paul, et quant à vous épouser, ma chère...
— Oh! faites donc le fier, reprit Lucie avec une insolence provoquante, vous ne vivez qu'avec des femmes entretenues, mon cher. Je les vaux bien, j'espère, moi qui ai un état!
— Parfaitement! pensait Paul de Givrac. Cette fois -ci elle entre dans son rôle, et elle va me perdre de réputation dans l'esprit de M. de Tournai, qui rompra le mariage avec sa pupille.
— Mademoiselle, dit le comte, quand on est une charmante personne comme vous, belle et pleine de talents, il faut un peu ménager ses amis. Vous maltraitez un peu M. le marquis de Givrac. Il est fait pour vivre dans un autre monde que celui dont vous parlez.
— Encore une fois, merci, monsieur, reprit Lucie, pour
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]es choses délicieuses que vous me dites; j*y suis sensible. Mais quant à mon ami Paul^ ne vous y trompez pas^ il ne vaut pas grand'chose^ et s'il est marquis par sa naissance^ il s'est furieusement frotté avec le demi et le quart de monde, allez. Monsieur ne fréquente, excepté moi, que des femmes à peu près perdues.
— Ob 1 brava, Lucie! pensaitle marquis. Elle va me rendre impossible pour la cousine Diane.
M. de Tournai parut un moment attristé. Il gardait le silence, enfoncé dans un fauteuil et tapant sa botte du bout de sa petite canne.
Le marquis faisait des signes à Lucie pour l'engager à continuer. La jeune fille, sachant bien le but qu'on voulait atteindre, restait dans son rôle, cherchant à inventer quelque chose de plus compromettant encore pour la réputation de Paul. Elle tardait un peu à reprendre ses accusations, M. de Civrac l'aida :
— Je conviens, dit-il, mademoiselle, que j'ai trop cédé à des entraînements coupables. Mais enfin, c'est fait, et il ne faut pas trop m'accabler. J'ai renoncé à la bonne compagnie, je ne puis même plus m'y plaire, ma vie n'est certes pas déshonorée, mais elle est faussée. Quant à ma fortune, elle est, hélas! aussi compromise que ma manière de vivre... dans tous les cas, si je fais des folies, ce n'est pas vous qui devriez vous en plaindre- Lucie, qui adorait l'argent, trouva une belle occasion de
tancer le marquis, dont elle accusait la parcimonie à son égard.
— Ah! oui, reprit-elle, parlons-en des folies que v ou faites pour moi! elles sont jolies! C'est d'autant plus mal à vous, mon cher, de compter avec moi, que vous donnez des poignées de billets de banque à des créatures dont je ne voudrais seulement «pas pour mes servantes.
— Oh! Lucie, dit le marquis, au fond très- satisfait, ménagez un peu mon amour-propre.
— Vous? s'écria la demoiselle, vous 1 Tenez, vous ne méritez aucun ménagement de ma part. Vous vous ruinerez
pour des drôlesses et ce sera bien fait. AJion cher^ écoutez un peu les conseils de M. le comte^ croyez-moi. Yoilà un homme comme il faut 1
Un regard enchanteur fut détaché en même temps vers M. de Tournai qui y répondit poliment, en s'inclinant un
peu.
— Lucie^ dit M. de Givracje devrais me fâcher. Je ne le ferai pas. J'ai en effet bien des choses graves à me reprocher. Mais assez sur cela. Il est inutile de dévoiler devant monsieur le comte qui m'honore de sa visite^ des erreurs irréparables. Assez, Lucie.
Cet ordre était au contraire une provocation à continuer. Lucie qui était fine comprit très-bien le mot de la comédie. Elle jreprit :
— Sans compter, monsieur Paul, qu'un homme comme vous, ayant encore de quoi vivre honorablement, se livre au jeu avec des filous qui vous plument comme...
— Comme quoi, mademoiselle?
— Eh parbleu ! comme un oison, reprit-elle brusquement. M. de Tournai, silencieux dans son fauteuil, suivait cette
scène de l'œil et de l'oreille. Il avait eu un moment de cha- . grin très-réel en voyant à quelle dégradation était descendu le marquis, l'héritier d'une famille qu'il avait aimée^ dont la mémoire était restée si pure, si honorée. Mais, nous l'avons dit, M. de Tournai avait une finesse de tact, une habitude du monde si exercée, que ces qualités-là équivalaient à un grand esprit. Il surprit probablement un signe d'intelligence entre Paul et Lucie; peut-être aussi compritil par instinct qu'on jouait, à cause de lui, une comédie; qu'on lui tendait un piège; qu'on voulait l'amener à repousser absolument l'alliance du cousin. Quoi qu'il en soit, M. de Tournai, secouant tout à coup les pensées ^rieuses qui paraissaient l'obséder, se prit à dire gaiement :
— Ma foi, la scène est jolie ! et cela vou^ apprendra, mon cher marquis, à vous prendre de bec avec ce bel oiseau bleu que voici, et qui est aussi spirituel que brillant. On vous dit votre fait, et c'est justice. Vous avez de grands
torts à vous reprocher^ mais avec un Mentor comme mademoiselle vous pouvez vous corriger, arriver même à la perfection. Allons, allons, je suis heureux do vous voir en si bonnes mains^ et vous finirez par devenir un hbmme rangé, digne d'un mariage superbe. J'avais peur, je Tavoue, en venant ici, de trouver un bomme perdu : je trouve un converti; ceux-là font les bons maris. Monsieur le marquis de CivraCy vous épouserez ma petite-fille... ou il vous en coûtera cinq cent mille francs.
M. de Tournai prononça ces dernières paroles avec une fermeté et une hauteur de ton qui firent trembler M. Paul et qui écrasèrent de surprise la pauvre Lucie. Elle croyait cependant avoir très-supérieurement joué son rôle.
— Tout est perdu ; la ruse est éventée, se disait-elle.
M. de Civrac, au désespoir, ne savait plus qù donner de la tête, lorsqu'uiie voix se fit entendre de la bibliothèque voi^ne^ appelant le marquis.
— Ah 1 se dit-il, j'oubliais Banqueville ; lui seul peut remonter nos affaires.
— Quelqu'un vous appelle, mon cher Paul, dit M. de Tournai ; allez, je vous prie, n« vous gênez pas.
Paul quitta le salon et passa dans la bibliothèque. Il y trouva le baron de Banqueville, fort ému, fort mécontent.
— C'était bien joué t oui, je l'avoue, dit le baron ; mais le vieux reître a flairé le piège. Il faut que vous 9yez commis quelque maladresse, vous ou Lucie. Le roué vieillard a surpris vos regards, vos gestes ; il a deviné le mot de la pièce, de la charade en action montée contre lui. Il nous tient. Gomment faire ?
— Si c'est vous qui me demandez comment nous pouvons nous en tirer, répondit Paul, nous voilà à peu près échec et mât, je pers un demi-million et vous cinquante mille francs de prime, que je vous ai promis si vous faites manquer mon mariage avec Diane de Rosambel, sans qu'il m'en coûte un dédit.
Ces mots parurent rendre à M. de Banqueville toute son énergie. Les cinquante mille francs de prime étincelèrent ,
tout à coup à ses yeux comme un coup de soleil à travers la nue.
— Attendez ! dit-il tout à coup en se frappant le front, j'y suis. Aux grands mots les remèdes héroïques. Brisons toutt
— C'est dangereux, dit le marquis.
— Bah t répliqua l'effronté baron. On se sauve quelquefois en brûlant la maison. Une dernière fois, voulez-vous, oui ou non, de votre cousine pour femme ?
— Non, je n'en veux pas! répliqua M. Paul de Civrac, avec énergie.
— C'est dit. Rentrez au salon. Je vous suivrai de près et vogue la galère !
Le marquis revint au salon, où il trouva M"e Lucie en train de jouer une partie d'échecs avec M. le comte de Tournai, comme deux bons amis.
— Diable ! dit le marquis, voilà une grand» complaisance de la part de M. le comte.
— Mais, pas du tout, reprit celui-ci, c'est moi qui ai demandé cette faveur à mademoiselle qui m'a dit aimer beaucoup le jeu d'échecs.
—C'est bien de l'honneur que vous lui faites, ajouta Paul.
— Ah çà, dites donc, mon cher, reprit la jeune Lucie, savez-vous que vous n'êtes pas poli du tout? Échec à la dame, monsieur le comte, ajouta-t-elle en soulevant un cavalier de ses doigts délicats et blancs.
— Un coup très-hardi 1 dit le comte. Mademoiselle me battrait certainement si je ne prenais garde à moi.
— Il n'y a pas de danger, dit Lucie. Vous êtes très-fin, monsieur le comte ! Oh ! ces grands seigneurs de l'ancien régime, c'est stylé! Mais c'est galant, c'est bon genre! ajouta-t-elle,
— Je crois. Dieu me pardonne, se disait Paul de Civrac, que ôette petite madrée veut ensorceler M. de Tournai.
Un nouveau personnage entrait dans le salon, venant de la salle à manger. C'était M. Acropoulos.
— Ah ! mon Dieu ! dit Lucie. Voici l'éléphant.
Le comte la rassura en lui faisant remarquer Fair placide du gros savant. Paul voulut présenter son professeur de langues orientales à M. de Tournai. Il le fit avec convenance et tout à fait à l'avantage de M. Acropoulos^ qui salua sans dire un mot^ fort oppressé qu'il était par son copieux déjeuner. L'orientaliste se dirigea vers un canapé très-large, très-moelleux, et il s'assit carrément.
— Bon^ dit Lucie, il ne tardera pas à se rendormir. Dites donc, monsieur Paul, ajouta-t-elle, savez-vous que la conversation de votre vaste professeur est très-spiriluelle ?
— Il est pourtant bourré de science, reprit M. de Civrac.
— Et d'autres choses, marquis, répliqua Lucie.
Dan» ce moment-là, un laquais vint annoncer l'arrivée de M. le baron de Banqueville.
Le baron était sorti par la porte du. jardin et il rentrait par la porte de l'hôtel, la grande porte.
Ce nom là sonna assez mal aux oreilles de M. de Tournai. Il Ot un pçtit mouvement de surprise ou d'impatience, mais sans détourner la tête, et il continua son jeu.
— Soyez le bienvenu, baron, dit M. de Civrac en lui tendant la main. Et d'où venez-vous ?
— De la promenade, dit celui-ci. Il y a un monde fou au bois de Boulogne. Mais n'est-ce pas monsieur le comte de Tournai que je vois chez vous, marquis ? ajouta-t-il. Je serais charmé d'avoir l'honneur...
Et s'approchant de la table aux échecs, il salua le comte qui lui rendit sa politesse en s'inclinant un peu, mais sans le regarder.
— Est-ce qu'il ne me reconnaît pas ? demanda Banqueville à M. de Civrac.
— Parfaitement, dit M. de Tournai en continuant à toucher ses pièces sur l'échiquier.
— J'aurais été désolé que monsieur le comte eût oublié que j'ai reçu de lui, à la Roche-Cantal, la plus honorable hospitalité, ajouta le baron.
— Je me rappelle très-bien votre visite, monsieur^ dit le
comte, tout en continuant sa partie. Échec à mon tour à la dame^ mademoiselle, reprit-il.
— Je crois que je vais claquer^ ajouta Lucie dans son idiome pittoresque.
— L'expression n'est pas française, dit une voix rogoe venant du canapé.
— Tiens t répliqua Fespîègle en s'adressant au marquis, il parle, votre homme ?
La partie touchait à son denoûment. M. de Tournai tenait à être battu, il fit une faute volontaire, mais avec adresse. Tout à coup la jeune fille s'écria toute joyeuse :
— Échec au roi 1
Et un moment après :
— Échec et mat, monsieur le comte t
— Mademoiselle, dit celui-ci en la saluant, vous avez un jeu très-brillant I
Et il se leva, cherchant sa canne et son chapeau en se préparant à quitter la compagnie. Pendant qu'il mettait ses gants, M. de Banqueville, qui avait son plan, s'approcha de lui et s'informa de ses nouvelles.
— Je me porte à merveille, dit le comte assez froidement.
— Oserai-je demander à M. le comte la permission de me présenter chez lui ? reprit M. de Banqueville.
— Quelles communications avez-vous à me faire, monsieur ? demanda M. de Tournai en prenant un assez grand air.
— Je ne pourrai les faire connaître ici, répliqua le baron.
— Pourquoi ?
— Parce qu'elles touchent à des intérêts de famille.
— Comment! reprit le comte avec un peu de dédain^ ma famillp a des* intérêts communs avec vous, monsieur? Vous devons-nous quelque chose ?
— Peut-être, dit Banqueville que la celère gagnait ; peutêtre me devrez-vous un peu de gratitude, monsieur le comte.
— Oh t oh I dit M. de Tournai en se redressant, seriezvous mon bienfaiteur, monsieur le baron Renard de Banqueville ?
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Et il appuya sur ces derniers mots avec une intention très-marquée. Banqueville avait tiré de sa poche un fort beau portefeuille, et il y cherchait certains papiers. M"« Lucie, voyant qu'il s'agissait d'affaires, s'était retirée dans le fond du salon, et ouvrant un piano elle promenait ses jolies mains sur le clavier, mais avec discrétion, de manière à ne pas ttop couvrir la voix de ceux qui causaient. Le marquis de Givrac ne comprenait rien au nouvel incident survenu entre le comte et Banqueville. Il soupçonnait un stratagème diabolique; il ne voulait pas s'engager dans cet inconnu qui l'effrayait un peu, et il prit le parti d'aller attendre le résultat de la querelle dans le cabinet voisin, prêt à survenir au premier appel. Quant à M. Acropoulos, il s'était profondément endormi sur le canapé.
Le baron choisit une petite lettre très-parfuiaée au milieu de ses papiers, et la tenant du bout des doigts, il s'approcha de H. de Tournai avec une certaine intrépidité.
— Monsieur le comte, dit-il, vous êtes certainement un très-bon gentilhomme, mais je ne suis pas fait, je vous prie de. le croire, pour supporter des hauteurs. Je viens à vous avec des intentions loyales et tout à fait pour vous rendre service en môme temps que pour être utile à mon honorable ami, M. de Givrac. Je tiens à la main une preuve irrécusable de l'injustice de la réclamation des cinq cent mille francs de dédit, et une preuve du refus formel de M"® de Rosambel. Elle renonce libronent à se marier avec mon ami, puisque...
Le comte de Tournai retrouvant la vigueur d'un jeune bomme, s'avança sur Banqueville comme pour le châtier.
— Holà ! dit celui-ci, la tête haute et se campant sur la hanche. Est-ce qu'il s'agit de se défendre d'une voie de fait, ici î
— Ce papier ! ce papier à l'instant, monsieur 1 répliqua le comte.
— Le voici, monsieur.
Et Banqueville remit au comte la lettre qu'il tenait à la main. M. de Tournai lui tourna le dos et s'approcha d'une
fenêtre ; il déplia le papier dont il examina attentivement le cachet armorié et l'adresse. Puis, reprenant son calme ordinaire, en apparence du moins, il lut et relut une seconde fois cette lettre mystérieuse.
Un silence solennel régnait dans le salon. M'i« Lucie, un peu effrayée, avait cessé de toucher du piano ; elle feuilletait de la musique par manière de contenance, regardant de côté ce qui allait se passer. M. de Banqueville, debout au milieu du salon, attendait les bras croisés qu'on vînt à lui.
Trois minutes se passèrent ainsi. Enfin on vit M. de Tournai replier lentement la lettre qu'il venait de lire si attentivement, et se disposer à la mettre dans sa poche.
M. de Banqueville fit alors trois pas en avant et dit avec fermeté :
— Monsieur le comte, cette lettre n'appartient ni à vous ni à moi. C'est un dépôt sacré qu'on a confié à mon honneur; je vous l'ai communiquée loyalement, veuillez me la rendre avec la même loyauté.
Le comte réfléchit un moment, pui^ tendant la lettre à Banqueville, il ne lui dit que ces paroles :
— Oui, monsieur, je suis votre obligé. Mais cette affaire ne regarde que moi et la personne à qui cette lettre a été adressée. Malheur à vous si j'apprends de votre part .la moindre indiscrétion.
Le marquis de Civrac, qui avait tout vu et tout entendu du cabinet voisin, rentra dans le salon. Il s'abstint de demander des explications. Il remarqua avec une surprise extrême la pâleur de M. de Tournai, qui, cependant, droit et ferme toujours, prit congé de lui en très-bons termes. Le comte s'achemina vers la salle à manger et salua de la main M"' Lucie, qui lui fit une belle révérence. Arrivé au perron de l'hôtel, M. de Tournai, avant de monter en voi* ture, se retourna vers Paul de Civrac qui l'avait accompagné, et lui dit en lui tendant la main :
— Il est probable, mon cher marquis, que nous vous ferons cadeau d'un demi-million pour vos menus plaisirs. Adieu.
Il monta lestement en voiture^ donna une adresse à son laquais et ordonna qu'on le menât bon train.
La voiture partit au trot.
Quand Paul revint au salon, il n'y trouva que Lucie, très-étonnée de la scène, et M. Acropoulos fort endormi.
— Eh bien, dit' le marquis, et Banqueville?
— Parti, répondit Lucie. Il est sorti par la porte du jardin en toute hâte; mais il m'a chargée de ce petit mot au crayon et qu'il a écrit en une seconde avant de partir.
Le billet contenait ces mots : < A dater d'aujourd'hui, vous me devez cinquantd mille francs. »
— Oui, dit Lucie, vous les lui devez, à ce qu'il paraît. J'ai lu le billet; il n'était pas cacheté. Cinquante mille francs gagnés en dix minutes pour avoir montré une jolie petite lettre à quelqu'un, une lettre de femme, j'en suis sûre... Ah! pour ce prix-là, je me chargerais bien d'en écrire quatre tous les matins, et je me moquerais pas mal qu'on les montrât, par exemple.
Le marquis, aidé par le caquet de Lucie, crut entrevoir la vérité, le procédé énergique et cruel dont Banqueville s'était servi pour arracher un renoncement au tuteur de Diane. La lettre en question devait être unT>illet très-compromettant, écrit par la belle pupille de M. de Tournai à quelqu'un qu'elle aimait en secret.
— Lucie, dit tout à coup M. de Civrac, en la regardant sévèrement, je vous défends, entendez-vous bien, de dire jamais un mot à qui que ce soit de ce qui vient de se passer ici, ce matin. Je vous défends également, mademoiselle, à dater de ce moment ci, de continuer à dire sur mon compte des choses compromettantes pour ma réputation et ma fortune. Nous jouions la comédie.
— Oui, à votre bénéfice, monsieur, reprit Lucie piquée au vif, et vous m'avez donné un rôle malgré moi, vous m'avez fait poser... Apprenez, mon cher, que je ne suis pas une poupée, et qu'il me faudra de bien riches indemnités pour que je ne me venge pas de vous. Adieu, marquis. Réveillez Acropoulos et prenez votre leçon de chinois.
Elle mit son cbapeau et .sa mante avec une vivacité qui tenait de la colère^ et elle sortit du salon en ordonnant qu'on fît avancer sa voiture, un remise tout neuf qu'elle louait les jours de gala.