LES PROCÉDÉS DE MONSIEUR LE BARON
Après avoir lu et relu le billet écrit au crayon que Jacqueline lui avait remis, M. Hardy n'eut rien de plus press'S que de se rendre chez lui. Il se sentait pris d'un accès de fièvre. Quand il descendit de>oiture, son concierge (ils ont des yeux d'inquisiteurs), M. Mâtiné, son concierge, ne put se défendre de lui demander s'il était malade.
— Oui, dit Robert. Une atroce migraine. Cependant il pourrait se faire qu'on me demandât. Vous laisseriez monter.
— Alors, monsieur ne ferme sa porte pour personne? ajouta M. Mâtiné.
— Pour personne. J'ai toujours remarqué que nos meilleurs amis viennent se casser le cou à notre porte quand on veut être sorti. Quant aux importuns, c'est différent; ils ont un instinct merveilleux pour deviner que notre porte est close. Ces jours-là ils ne s'aventurent jamais au hasard. Monsieur Mâtiné, j'y suis pour tout le monde.
— C'est entendu, dit le concierge. Voici déjà une carte. Ce monsieur a dit qu'il reviendrait.
iO.
Robert prit la'carte et lut le nom de M. le baron Renard de Banqueville.
— C'est singulier! se dit-il en montant Tescalier^ cet homme-là ne vient jamais chez moi. Pourquoi tient-il à me Toir? Quand je le rencontre, il m'accable de prévenances, et si j'ai bonne mémoire^ il me prédisait les plus grands succès auprès de quelqu'un quand je le vis à Taub^ge à Gannat. Pourquoi un intérêt si vif? Pourquoi?...
Robert rentra dans son appartement sans trop s'expliquer la visite du baron. Comme il se trouvait dans une situation très-critique^ il résolut de ne rien risquer et même il finit par se persuader que peut-être M. de Banqueville pourrait lui être de quelque utilité dans cette circonstance.
— On ne dit pas beaucoup de bien de lui, pensait-il. Moi, je n'ai pas à m'en plaindre. Sa personne n'inspire pas une grande confiance, cela est vrai, mais il est beaucoup de gens qui valent mieux que leur réputation.
M. Hardy était sous le poids d'un accablement qui provenait des émotions violentes éprouvées dans cette matinée. Il se jeta dans un grand fauteuil, et bientôt il céda au sommeil, ce merveilleux réparateur de nos forces^ et qui fait rarement défaut à ceux qui joignent une bonne conscience à une nature énergique. Selon son habitude, M. Hardy avait déposé sur une petite console en bois de rose, ornée de médaillons, son portefeuille, sa montre et sa bourse; et ce joli petit meuble était placé dans le salon précédant la chambre où Robert s'était endormi. Si la porte donnant sur l'escalier était mal fermée, par oubli ou par négligence, le premier venu pouvait voler M. Hardy, très-insouciant au sujet de ces petits dangers éventuels.
Or, pendant qu'il dormait d'un très-bon sommeil, quelqu'un monta avec le concierge, qui avait la clef de l'appartement, et qui dit au visiteur^ en ouvrant la porte avec précaution.
— Vous trouverez monsieur dans sa chambre.
Le concierge se retira. Le visiteur se vit seul dans le sa- ! Ion. Un tapis très-moelleux amortissait le bruit des pas. Il
aperçut les divers objets déposés sur le guéridon^ il s'en approcha. Sa main se posa sur le portefeuille, qui s'ouvrit de lui-même. Soit curiosité, sêit indélicatesse ou habitude du mal, le visiteur toucha un papier plié en quatre; il l'ouvrit, il le lut. Le papier était un billet écrit au crayon très à la hâte et d'une main fiévreuse. Il contenait ces deux lignes
« Ne partez pas pour l'Itaiie avant d'avoir reçu une lettre de moi. Je vous écrirai ce qui se sera passé. Mon grandpère, calme en apparence, est d'une colère furieuse. Du courage! je compte sur vous comme sur moi-même. Pour la vie. D
— Ah I ah I dit le visiteur. Ceci est une bonne pièce.
Il replaça le portefeuille près des autres objets ; mais il glissa le billet au crayoïi dans sa poche. Puis il se dirigea à pas de loup vers la porte d'entrée, l'ouvrit avec précaution et la referma de même quand il se trouva sur le pallier de l'escalier. Alors il prit le cordon de la sonnette et sonna d'une main très-ferme, Irës-loyale,
M. Hardy, réveillé en sursaut, ne savait trop si on avait sonné chez lui. Une seconde fois la sonnette parla. M. Hardy s'empressa d'aller ouvrir.
Le visiteur était M. le baron Renard de Banqueville.
— Monsieur, dit Robert, soyez le bienvenu. J'étais prévenu de votre visite par votre carte. Permettez-moi de vous recevoir dans ma chambre... Je suis fati^fué à un point extrême.
On passa dans l'élégante chambre à coucher dont la fenêtre donnait sur la terrasse qui dominait le boulevard.
—Quel ravissant appartement! dit le baron... Mais vous êtes ici, monsieur, dans un petit paradis...
— Eh t oui, ajouta Robert, avec l'enfer sous les pieds.
— Ah bah l reprit M. de Banqueville, Paris n'est l'enfer que des sots, et je suis certain qu'il n'a que des agréments pour M. Hardy.
Robert se défiait un peu de cette entrée, qui n^indiquait rien au sujet du but de la visite. Il voulut sonder le terrain.
— Je suis très^heureux de votre visite^ dit-il au baron^ parce qu'elle me prouve que votre sympathie pour moi est restée la même. A Gannat^ où nous nous sommes rencontrés par hasard, vous m'avez prédit de bien belles choses^ monsieur!
— Eh bien, reprit le baron^ où en sont nos affaires? Vous n'ignorez pas que les habitants du Château de la Roche- Cantal sont à Paris depuis quelques jours?
— On m'a dit cela^ réponoit Robert. Quant à mon rêve^ je commence à croire qu'il s'évaporera en fumée.
— Quoi ! dit Banqueville avec un feint étonnement^ vous renonceriez...
— A la poésie^ non. A la réalisation d'uiie chimère^ oui.
— Vous auriez tort. Un homme de votre mérite peut arriver à tout. D'ailleurs, j'ai su indirectement qu'on vous avait reçu à la Roche-Cantal avec une distinction, une cordialité... Ma foi^ pour ce qui me regarde, je n'en puis dire autant, ajouta le baron. Je suis au plus mal avec cette famille, et j'en suis désolé. Pour avoir voulu servir un ami, M. de Civrac,je me suis exposé à des désagréments fort pénibles. M. le comte de Tournai méjuge mal et mademoiselle sa fille me déteste probablement. C'est une ingrate; j'ai fait de mon mieux pour rompre un mariage dont elle ne veut pas. Mais, monsieur Hardy, allez donc voir vos amis ; ils logent rue de Rivoli.
— Non, dit Robert, j'ai renoncé à tout. D'ailleurs, j'ai le projet de voyager.
— Ah 1 ah t... N'est-ce pas en Espagne que vous voulez aller ? Il me semble que vous m'aviez parlé de ce projet-là.
— Oui, l'Espagne est un pays qui m'intéresse excessivement.
— Fort bien. Je comprends cela. Ce serait la saison pour y aller, dit Banqueville, avant les grandes chaleurs.
— Aussi ai- je le projet de partir ces jours-ci, répondit Robert, qui voulait ruser avec son visiteur.
— Allons, bon voyage, monsieur Hardy, ajouta le baron, et surtout rapportez-nous un riche carton de touriste.
LE GANT DE DIANE il!
Robert avait remarqué avec quelque surprise les deux lignes courbes qui sillonnaient le visage du baron. Celui-ci s'aperçut de la préoccupation de M. Hardy^ et il tint à lui donner Texplication adoptée au sujet de ce malencontreux tatouage.
— Vous me voyez blessé au visage, reprit-il, d'une manière assez désagréable.
Et il lui raconta sa prétendue querelle avec des charretiers en Bourbonnais, au moment de repartir pour Paris.
— Cet accident m' arrivait précisément au moment où vous receviez à la Roche-Cantal une si gracieuse hospitalité. Mais laissons cela, ajouta-t-il; mon chirurgien m'assure que d'ici à^deux mois il n'y paraîtra plus.
M. Hardy paraissait éprouver un certain malaise qu'il attribuait à une grande lassitude. Le baron, qui d'ailleurs n'était pas fâché d'abréger sa visite,, lui conseilla de prendre du repos et se leva pour se retirer. Robert ne chercha pas à le retenir et l'accompagna jusqu'à l'escalier, en le priant d'accepter ses excuses et ses remercîments. Ils se séparèrent assez bons amis. M. Hardy alla reprendre son fauteuil, dont il avait grand besoin, et le baron, plus heureux qu'il n'avait osé l'espérer dans ses investigations, se hâta de s'éloigner d'une maison où il venait de se pourvoir d'une pièce intéressante, d'un bon petit billet qui pouvait lui rapporter gros. M. le baron était, comme nous l'avons \u déjà, un de ces spéculateurs très-habiles, et d'autant plus habiles qu'ils ont à leur service une foule de petits procédés ingénieux. Servir dans deux camps était un de ces charmants procédés. Recevoir une riche prime de M. de Civrac, pour avoir contribué à amener à un renoncement le tuteur de Mu« de Rosambel, et recevoir d'un autre côté un cadeau splendide de M. de Tournai, à titre de rémunération pour les soins qu'il mettait à découvrir les dangers auxquels s'exposait M^*" Diane, était un calcul à partie double que tout le monde n'aurait pas inventé et qui eût répugné à bien des esprits faibles. Mais M. de Banqueville, en spéculation, était un esprit fort. Dame I il n'avait ni domaines^ ni rentes, ni place,
et il dépeûstit cinquante ou soixante mille francs par an. Il fallait donc bien les trouver quelque part, sous peine d'être obligé de les voler ou de battre de la fausse monnaie... ce dont M. le baron était incapable !
On nous dira que M. Renard de Banqueville était un coquin fieffé. Nous nous garderons bien de combattre une opinion si nettement formulée et si juste. Nous ajouterons seulement^ en faisant nos réserves en faveur d'un grand nombre d'honnêtes gens, que dans cette agréable ville de Paris, à notre époque, M. le baron n'est certainement pas le seul de son espèce. Mais on aurait tort de penser que de nos jours les coquins, plus ou moins fieffés, sont en majorité. Non, ce serait calomnier notre temps. Grâce à Dieu, rhonnéteté en France aura toujours ses droits de cité.
Où allait M. de Banqueville en sortant de la maison de M. Hardy? £h I parbleu t il allait à ses affaires. Son temps était sa fortune ; il l'employait assez bien, comme on le voit.
Ce fut en cheminant sur le boulevard qu'il se trouva face à face avec M. Saint-Germain, qu'il n*avait pas revu depuis leur séparation en Bourbonnais.
Nous connaissons M. Saint- Germain. Celui-là avait un cabinet d'affaires, et s'il gagnait de bons revenus, au moins se donnait-il la peine de travailler. Personne même n'était plus occupé. Le matin trouvait M. Saint-Germain à l'étude; l'après-midi était réservée aux courses ; le soir n'était même pas toujours le moment du repos, encore moins des plaisirs, pour cet infatigable travailleur. M. Saint-Germain menait de front bien souvent huit ou dix grosses affaires, sans compter le courant. Aussi avait-il beaucoup de peine à se faire à l'idée que bien des gens, parfaitement libres de leur temps et vivait même dans une oisiveté apparente, pouvaient réaliser d'aussi gros bénéfices que lès siens. Par exemple, il ne rencontrait jama^ le baron sans éprouver certains mouvements d'impatience.
— De quoi, diantre, peut vivre cet animal-là ? se disaitil en l'abordant. 11 n'a chez lui que des plumes neuves et du papier rose, et il vit comme un prince. On ne lui con-
naît pas Vombre de fortnne immobilière ou mobilière^ et il mène un train de millionnaire ! Il faut qu'il ail trouTé quelque part de la corde de pendu; un bout de oorde qui lai était destiné...
— Eh 1 ce cher ami ! lui dit le baron en lui prenant le bras. Je parie que vous pensiez à moi.
—Précisément^ répondit Thomme affairé Je pensais à tous.
— Et vous vous disiez î
— Que vous êtes un de ces types rares^ prenant la vie du bon côté; agréable à tout le monde^ en commençant par vous-même.
— Oui^ cher ami, dit le baron. Je tâche de me rendre utile sans nuire à mes plaisirs. Utile dulcù Tenez^ dans ee moment-ci^ je m'amuse à gagner de l'argent.
— Vous vous amusez à gagner de l'argent? reprit l'homme d'affaires. Mais au nom du diable^ donnez-moi votre secret. Moi^ je me crève de travail pour être trèjs-souvent mal payé.
— Parbleu t dit le baron^ je le crois bien, cela même me paraît logique. •
— Que je me crève pour être mal rémunéré?
— Oui, cher ami.
— Par exemple t Et Ift raison de cette anomalie?
— C'est que vous vous tuez de travail, et que la Fortune, qui est une femme, légère, coquette, élégante, distinguée^ n'aime pas les gens qui se crèvent, selon votre expression pittoresque.
— Cependant, monsieur, le travail...
— Mène quelquefois à la fortune; mais vous vous faites du travail une peine, c'est enrayer votre voiture. Si vous vous faisiez un plaisir du travail, vous iriez beaucoup plus vite et plus sûrement.
— Je ne comprends pas, dit M. Saint>Germain.
— Que portez-vous sous le bras, cher ami?
— Un dossier, un chien de procès qui me donne un mal !. . .
— Vous voyez bien. '
— Je ne vois rien du tout, reprit'M. Saint-Germain.
— Un procès que vous cherchez à mener à bonne fin pour un de vos clients?
— Oui.
— Un procès qui vous demande vingt courses et beaucoup de tracas?
— Oui.
— Eh bien, reprit le baron, savez- vous .ce qu'il faut faire de votre procès?
— Non.
— Un vaudeville.
— Vous êtes fou, monsieur.
— Un vaudeville amusant et même spirituel, ce qui est rare. Vous n'éludiez plus l'affaire, vous cessez le grimoire, vous ne plaidez plus. Vous prenez seulement une idée nette du sujet du litige; vous vous identifiez avec les parties adverses; vous vivez avec les personnages de l'un et de l'autre camp et un beau jour quand vous avez bien étudié leur caractère, leurs qualités, leurs passions, leurs défauts, vous leur donnez à chacun un rôle, vous les assemblez, vous les mettez en scène, vous les faites manœuvrer vers un but connu devons seul, et vous, amenez un dénoûment. Il n'y a plus de procès; ily a un vaudeville sans couplet, qui finit soit par un mariage, soit par un arrangement quelconque. Vous êtes un homme de bien en même temps qu'un homme habile et vous touchez une prime sur le succès de la pièce. Voilà.
M. Saint-Germain regarda alternativement son dossier et M. le baron de Banqueville. Il était au comble de la surprise.
— De manière, reprit-il en ouvrant de grands yeux, de manière que le dossier que voici pourrait tout aussi bien être présenté au théâtre qu'au palais.
— Que contient votre dossier? demanda Banqueville.
— Une affaire importante. Promesse de mariage; non exécution de promesse; poursuites...
— Vous voyez bien, dit le baron. Qui est-ce qui poursuit mariage?
— Une vieille marquise, répondit Saint-Germain.
— Contre qui poursuite?
— Contre un jeune homme de mauvaise foi.
— Argent avancé? billets souscrits?
-Oui.
Sommation de convoler ou de payer les effets échus?
— Précisément.
— A défaut de Tun ou de l'autre, jugement à obtenir pour coffrer monsieur à la requête de madame la marquise?
— Vous l'avez dit.
— Et vous allez plaider cela, monsieur Saint- Germain?
— Sans doute, je suis l'homme d'affaires de la marquise. Je ferai plaider cela.
— Je vous trouve bon, par exemple 1 A votre place, je transformerais mon dossier en vaudeville, vous dis-je. Cette marquise est folle. Boni ce jeune homme est perdu de dettes. Très-bien t II doit y avoir aussi là-dedans quelque jolie nièce de la vieille marquise?
— Oui, une nièce, une orpheline qui lui doit tout.
— Excellent! dit Banqueville. Tout y est. Eh bien! mon cher monsieur Saint-Germain, remportez ce dossier chez vous. Faites-en une comédie, un vaudeville, tout ce que vous voudrez, mais non pas une affaire de procédure. Étudiez vos scènes, vos personnages; amenez des incidents, des effets, des surprises; nouez l'action, puis tout à coup arrivez à un dénoûment. Vous mariez le jeune homme avec la nièce, et la marquise, attendrie, éperdue, reconnaissant sa folie, dote et bénit ce charmant ménage. Et vous, cher ami, vous allez au repas de noces, après avoir touché une prime de vingt ou trente mille francs.
Croyez-vous qu'un procès, c'est à-dire des ennuis, des fatigues, des travaux, des avoués, des huissiers, des avocats, des greffiers et je ne sais qui, et je ne sais quoi encore, vous rapporteront la moitié de cette somme? non. Et qui plus est, vous la gagnez agréablement en jouant la comédie, la véritable comédie de société. Croyez-moi, emportez chez vous ce dossier. C'est un vaudeville. Adieu,
monsieur Saint-Germain. Retenez bien ma leçon de philosophie. Traitez gaiement les affaires sérieuses; vous y gagnerez le double. '
Il s'éloigna^ laissant M. Saint-Germain sur le boulevard^ son dossier sous le bras^ le nez en Tair^ le regard étonné et l'esprit perdu dans la région nébuleuse des incertitudes.
— Les procédés de ce coquin là, se dit-il enfin ^ sont certainement très-ingénieux t jouer la comédie toujours à son propre bénéfice est un système qui peut amener les plus heureux résultats! oui, mais de la comédie au drame il n'y a qu'un pas^ témoin les deux superbes coups de cravache en croix dont le visage de M. le baron est décoré.
Après cette judicieuse réflexion, M. Saint-Germain porta son dossier chez son avoué.