‹ Le gant de DianeChapitre 13 sur 53 · LES COMPTES DE TUTELLE · texte numérisé non relu

LES COMPTES DE TUTELLE

Dans la soirée du même jour, M. le comte de Tournai avait reçu secrètement la visite d'un homme qu'on avait introduit dans son cabinet par un couloir et par un escalier de service. La porte était restée close pendant l'entretien. Cet homme ne s'était pas nommé aux gens de la maison. En le congédiant^ M. de Tournai le reconduisit lui-même jusqu'à l'escalier dérobé.

Huit heures et demie du soir venaient de sonner. Le salon de l'appartement du comte était éclairé comme si on attendait assez grande compagnie. Un monsieur d'un certain fige^ d'une mise simple et grave^ et suivi d'un jeune homme portant un large portefeuille, se présenta, et fut introduit immédiatement au salon. M. de Tournai arriva presque aussitôt. Il recevait son notaire, qu'il avait vu dans la journée, et à qui il avait donné rendez-vous pour le soir.

Le notaire s'assit devant une belle table d'acajou, placée au milieu du salon. Il mit en ordre sur cette table plusieurs papiers^ et plaçant son clerc en face de lui, il lui dicta le

dispositif d'uD acte que celui-ci écrivit d'une main exercée. Api^s un quart d'heure passé à ce travail^ le notaire^ s'adressant à M. de T^urnai^ le pria d'écouter la lecture de cet acte.

Cette lecture achevée^ le comte parut très satisfait de ce qu'il venait d'entendre^ et il dit au notaire :

— Yoilà qui est libellé en habile jurisconsulte. Il nous re$te maintenant^ mon cher notaire^ à communiquer à Mlle de Rosambel ce que nous avons fait, vous et moi^ dans ses intérêts.

Le comte sortit. Cinq minutes après, il rentrait au salon en donnant le bras à Diane. Elle était d'une beauté touchante; fort pâle, émue^ étonnée, très-sérieuse, jetant çàet là des regards presque effrayés. Le salon était éclairé comme pour une réception, et cependant deux personnages en habit noir, assis devant une table chargée de papiers, se trouvaient seuls dans l'appartement. Le notaire et son clerc saluèrent avec respect la belle jeune fille qui arrivait conduite par son grand-père.

M. de Tournai paraissait impassible. Jamais sa physionomie n'avait eu plus de gravité. Mais elle n'avait rien perdu de sa bonté et de sa sérénité habituelles. - Le comte conduisit Diane à un fauteuil placé près de la diemiaée. Lui seul resta debout. Alors s' adressant à M*i« de Rosambel il lui parla ainsi :

—T Ce qui se passe ici, ma fille, n'a rien qui doive vous surprendre; encore moins, rien qui doive vous alarmer. J'avais formé le projet depuis quelque temps de vous rendre mes comptes de tutelle... des circonstances imprévues m'ont déterminé, à ne pas retarder davantage ce devoir envers vous.

Diane tres:raillit, et se leva par un mouvement nerveux, comme pour quitter le salon.

M. de Tournai la pria de reprendre sa place. Elle obéit, n continua :

— Monsieur est mon notaire. Il s'est rendu à mon invitation. Vous allez me dire, ma chère fille, que vous n'avez pas encore atteint vos vingt et un ans^ votre majorité. Je

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VOUS répondrai que je suis vieux, et qu'à mon âge une bonne santé n'est pas toujours un brevet de longue vie. Je vous prie^ ma fille^ de ne pas trop vous émouvoir de ce que je vous dis là. Il faut commencer à vous habituer au langage des affaires ; c'est un langage un peu rude^ mais franc ; il va droit au but^ sans rien ménager. On peut s'aimer beaucoup et passer réciproquement des actes notariés^ comme si on était étrangers les uns aux autres. Monsieur le notaire vous dira cela.

M. l'officier ministériel qui avait de la gaieté dans l'esprit ajouta :

— Ce matin môme^ une jeune femme du grand monde a envoyé par mes soins un huissier à madame sa mère pour lui signifier une sommation de payement provenant d'un acquêt. Simple formalité ; précaution sage. Notez bien que la mère et la fille s'adorent.

— Vous le voyez, reprit le comte en s'adressant à Diane. Voici doDcce dont il s'agit. Depuis près de dix ans, mafille^ j'ai, en ma qualité de tuteur, l'administration de votre fortune personnelle ; c'est-à-dire de l'héritage que vous a laissé votre père et de la* dot que j'ai faite dans le temps à votre mère. Le tout ensemble s'élevait à la somme d'un million cinq cent mille francs. Cette fortune était grevée de trois cent cinquante mille francs de dettes laissées en souffrance par votre père. Or, pendant ces dix années de gestion, les dettes ont été acquittées entièrement sur vos revenus, et diverses acquisitions d'immeubles ont été faites par moi à votre profit. De telle sorte, ma très-chère Diane, que, d'après l'estimation opérée par notre excellent notaire, le total quitte et net de votre fortune s'élève aujourd'hui à...

— Deux millions cinquante mille francs, ajouta l'officier ministériel avec la précision d'un chiffre.

DiaMe tourna vers son grand-père sesyeuxbleus attendris. Le notaire reprit :

— Les comptes de gérance des biens, meubles et immeubles, sont minutés sur des actes ici présents, dûment enregistrés et homologués par les tribunaux de diverses ju-

ridictions. Si mademoiselle désire en prendre connaissance.

— Moi t s'écria Diane avec un accent d'une expression intraduisible. Ah t monsieur, plutôt mourir que de jeter les yeux là-dessus.

— Ainsi, ma fille, dit le comte de Tournai, vous tenez ces comptes pour vus, parfaitement contrôlés, et vous les approuvez ?

— Mon père, dit Diane, vous me brisez le cœur.

— N'en parlons plus, reprit le comte. Monsieur le notaire^ veuillez produire à mademoiselle les reconnaissances et quittances qu'elle doit signer avant vous et moi.

Celui-ci mit en ordre sur la table des actes préparés d'avance. Il vint ensuite présenter une plume à M"^ de Rosambel avec une galanterie un peu officielle, comme s'il s'agissait de signer un contrat de mariage, hélas! hélas!

Diane se leva ; elle se. soutenait à peine. On l'aida à s'asseoir devant la table, et de sa belle main blanche, toute tremblante, signa lentement tous les papiers qu'on plaça devant elle. Diane avait le regard si troublé, qae M. le notaire fut obligé de diriger pluf^ieurs fois la main de la pauvre enfant. Quand cette terrible formalité eut été remplie, M^ie de Rosambel alla se jeter dans son fauteuil, et portant son mouchoir devant son visage, elle se prit à pleurer en silence.

Le notaire signa à son tour les actes d'une main ferme^ légère, exercée. Il passa la plume au tuteur avec une expression de satisfaction marquée. M. le comte de Tournai donna des signatures sans émotion apparente.

— C'est parfait, dit l'officier ministériel, quand tout fut signé et paraphé. Jamais, depuis que j'ai l'honneur d'exercer le notariat, les choses ne se sont passées d'une manière plus satisfaisante dans une reddition de comptes de tutelle. Ordinairement quelques nuages viennent troubler l'opération. J'ai vu même, dans ces occasions-là, de gros orages survenir et éclater. Mais, bon Dieu! quel charme n'ai-je pas éprouvé ce soir dans l'exercice de mes fonctions vis-àvis de mes nobles clients!

Tout en parlant de la sorte et avec une aménité charmante, M. le notaire passait à son clerc les pièces signées^ et que celui-ci serrait soigneusement dans le portefeuille.

— Demain^ ajouta le plus exact des hommes d'affaires, toutes nos pièces seront enregistrées pour leur donner date certaine.

Alors s'approchant de M^i® de Rosambel pour prendre congé d'elle^ et ne s'apercevant pas même de l'émotion de la belle enfant :

— Mademoiselle, dit-il en s'inclînant, c'est avec une trèsvive reconnaissance que j'ai vu la confiance extrême dont vous m'avez honoré. Je serai toujours et à toute heure à vos ordres, heureux et fier de les recevoir. Veuillez, mademoiselle, agréer mes hommages respectueux et 1 expression d'un dévouement qui n'a d'égal que mon admiration.

Certes, le compliment de sortie était libellé de main de maître, et dans toute autre occasion Diane eût été fièrement sensible à la harangue. Elle n'en entendit pas un mot, per* due qu'elle était dans une émotion indicible. Quant à M. de Tournai, il remercia en termes simples et affeetueuk son bon notaire, et il raccompagna jusqu'à la porte donnant sur le grand escalier.

Quand il revint au salon, M^'"" de Rosambel lui demanda la permission de se retirer chez elle.

— Ma fille, lui dit-il, j'avais quelques explications à vous donner sur ce qui vient d'avoir lieu, mais si vous êtes sooffirante..,

Diane reprit son fauteuil, le comte parla ainsi :

— Nous voilà sans témoins, je m'expliquerai avec vous à cœur ouvert. Diane, vous m'avez trompé !... Tout ce qui s'est passé depuis la visite d'un étranger à la Roche-Cantal jusqu'à ce jour^ je l'ai su. Je crois ne pas avoir manqué envers vous de tendresse; je ne vous adresserai aucun reproche; seulement j'ai veillé sur vous c6mme mon devoir et mon cœur m'en faisaient une loi. Vous avez changé les conditions de votre existence, mademoiselle. Votre honneur

est intact^ j'en suis certain^ mais votre réputation est compromise et la dignité de ma maison est attaquée. Cette situation n'est pas tolérable^ on ne doit pas la prolonger. Vous vous perdriez^ et une tache serait faite à mon nom. Voici, mademoiselle, quelles sont mes résolutions; je propose deux partis à prendre. Vous choisirez.

Ou vous partirez avec moi pour l'étranger, pour un pays éloigné, dès demain; ou vous serez mise immédiatement en pleine possession de votre liberté par une émancipation selon les formes voulues par les lois, qui permettent d'avancer le moment de votre majorité, avec le consentement de votre tuteur assisté d'un conseil de famille.

Si vous me suivez à l'étranger, nous voyagerons pendant six ou huit mois. Vous perdrez de vue entièrement la France, vous vous séparerez d'une manière absolue d'une relation... coupable. L'époque de votre majorité arrivera; vous serez libre de vos actions. Vous rentrerez en France si vous le voulez. Alors, de deux choses l'une : vous aurez renoncé à une folie, ou vous vous y jetterez complètement. Il est inutile de vous dire que jamais, pour ce qui me regarde, je ne donnerai à un mariage extravagant mon consentement, dont vous pourrez, du reste, vous passer.

Si vous ne voulez pas me suivre en pays étranger, la question devient bien simple. Un jugement provoqué par le conseil de famille vous déclare majeure. Vous restez ici maîtresse de vous-même. Mais soit que vous légitimiez par un mariage une liaison coupable, soit que vous restiez dans une position fausse et pleine de dangers, nous nous séparons absolument, mademoiselle, tout est brisé entre nous, vous n'avez plus de famille. Ce qui vous restera, c'est une passion insensée et une très belle fortune. Je sais qu'avec deux millions, c'est-à-dire cent mille livras de rente, on trouve beaucoup d'amis et qu'on peut se créer un cercle de relations fort large. N'importe t ceci ne me regarde pas.

Ainsi, mademoiselle, tout est bien net, bien posé, bien expliqué. Je vous montre deux chemins; vous prendrez l'un ou l'autre à votre choix, et comme dans les situations

critiques il faut sb décider promptement, je vous donne jusqu'à demain soir pour prendre une résolution.

M. de Tournai s'était exprimé avec une fermeté et un calme qui prouvaient que son parti était pris irrévocablement. Diane Tavait écouté attentivement et dans un état d'immobilité complète. Son regard était fixe; son attitude raide ; son visage pâle. Elle ressemblait à un beau marbre. Sa respiration même paraissait s'être arrêtée. Le comte, qui l'observait d'un regard oblique, fut presque effrayé de cette émotion concentrée, muette, et qui ressemblait à la cessation de la vie. Il eût préféré cent fois une explosion de larmes et même une révolte.

— Diane, reprit-il, en vous parlant de la sorte, sachez bien que je vous regarde comme une nature supérieure. A une personne vulgaire, à un esprit borné, à une âme grossière, j'aurais intimé mes ordres; j'aurais fait de l'autorité et on se serait soumis. Diane, je vous ai crue assez grande pour vous laisser toute votre liberté; en cela je pense n'avoir pas manqué de cœur envers vous.

Mlle de Rosambel fit un mouvement comme si elle s'éveillait en sursaut. Elle porta la main à son front, regarda autour d'elle et se prit à dire :

— Je viens de faire un rêve bien affreux!

■— Un rêve? reprit le comte. Non, Diane. Nous sommes dans la réalité.

— A mon tour, non, vous dis-je, nous n'y sommes pas, dans la réalité, reprit elle. J'ai rêvé; laissez-moi dans cette conviction, car si ce que je viens de voir et d'entendre n'était pas un rêve...

Elle s'arrêta, puis jetant tout à coup un cri déchirant :

— Ah ! mon père I dit-elle, vous voulez donc me chasser?

— Moi! s'écria le comte en la recevant dans ses bras, belle, échevelée, inondée de larmes, et murmurant des paroles coupées par des sanglots; moi te chasser, ma fille bien-aimée !

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