ÉPILOGUE
Le lendemain de ce jour, vers les trois heures de Taprèsmidi, M. Robert Hardy^ qui^ depuis la veille^ n'avait pas bougé de chez lui^ attendait encore avec une extrême anxiété une lettre qui devait décider de son départ de Paris. Il se trouvait aux prises avec de terribles incertitudes. La fièvre ne l'avait pas quitté^ car en examinant ses papiers il avait fait une affreuse découverte. Dans son coffret de fer et à secret, toutes les lettres reçues du château de la Roche- Cantal se trouvaient au complet ; mais la lettre que lui avait écrite Diane à son arrivée à Paris^ la lettre fatale lue par M. de Tournai manquait à la collection... Bien plus^ en visitant son portefeuille il n'avait plus retrouvé le billet écrit au crayon que lui avait laissé sa bien-aimée Diane en quittant la maison du garde^ M. Francœur. Cetaif à en devenir fou d'étonnement^ de désespoir. M. Hardy se cassait la tête à chercher le mot de ce mystère diabolique. Il voyait trouble là-dedans; il ne pouvait rien expliguer. La seule visite qu'il eût reçue la veille était celle de Banqueville. 11 avait été lui ouvrir la porte lui-même; le baron n'était pas resté un seul instant seul dans l'appartement ; Robert ne l'avait pas perdu de vue une minute.
Au milieu de ces terribles perplexités^ Robert risquait la folie. Il sentait ses idées s'égarer comme une volée d'oiseaux surpris et fuyant de tous côtés à tire d'ailes.
Tout à coup on soigna à la porte de son antichambre. Il courut et il ouvrit.
Un commissionnaire à médaille se présenta à lui. Robert lui dit d'entrer bien vite, referma la porte, et s'adressant vivement à cet homme :
— Vous avez une lettre à me remettre? dit-il.
— La voici.
Il reçut la lettre^ donna un large pourboire et congédia le commissionnaire^ qui disparut aussitôt.
Enfermé dans sa chambre^ la fenêtre dot la terrasse grande ouverte et les rayons du soleil souriant dans les branches des arbustes en fleur, par un temps gai et splendide^ M. Hardy^ assis dans un fauteuil^ rompit le cachet d'une lettre élégante^ et lut ce qui suit :
€ Ne partez pas^ restez à Paris^ la seule ville possible
> pour les âmes brisées de douleur. Jl faut renoncer à tout, » il le faut. Je vous demande^ les mains jointes, de vivre » loin de moi^ de ne plus chercher à me revoir et de m'ou-
> bller. »
La lettre ne contenait que ces mots. Elle était sans signature.
M. Hardy se renversa dans son fauteuil ; il perdit connaissance et il ignora toujours lui-même combien de temps il était resté dans cet évanouissement de toutes ses facultés.
Cependant, dans la soirée, un homme arrivait discrètement à Ihôtel oîi habitait M. de Tournai. Il fut introduit dans le cabinet du comte par Fescalier dérobé qu'on lui avait déjà indiqué Tavapt-veille. Quand il se trouva seul avec le comte, il l'informa qu'un commissionnaire avait porté dans la journée une lettre chez Robert.
— Oui, dit M. de Tournai, je prévoyais cela. Mais je suis sans inquiétude, cette lettre est une rupture.
— Je n'en sais rien, mais je le saurai, dit l'inconnu.
— Le billet au crayon, reprit le comte, m'a étéutile. Il a prouvé à ma fille que rien ne pouvait m'être caché. Mais, monsieur, vous me devez encore la lettre que vous m'avez montrée chez M. de Ci vrac, vous savez ? Il a été convenu à notre dernière entrevue ici, que vous me remettriez cette lettre comme vous m'avez remis le billet au crayon. Je crois avoir acheté un bon prix ce billet...
— La lettre est plus chère, monsieur le comte, reprit l'inconnu. Elle était presque impossible à avoir. Je l'ai eue, en courant un grand danger. On m'aurait tué sur place si on
m'avait surpris; d'ailleurs^ cette lettre est précieuse pour un père^ un tuteur; elle est pleine d'expressions passionnées^ écrites par une fille en délire...
—Paix, monsieur 1 dit le comte. Faites votre métier^ puisque ce métier, dont vous m'avez fait confidence, vous enrichit, et ne vous livrez pas à des appréciations inconvenantes. Oti est cette lettre?
— Là, dans ma poche, dit le quidam.
— Combien en voulez-vous? Voyons, quel est votre prix, afin que je la retire de vos mains?
— Mon prix? dit l'inconnu. Dame! cette lettre pourrait perdre de réputation la jeune personne qui eut le malheur de l'écrire; pour un père et un tuteur, elle vaut cher...
— Votre prix, monsieur? reprit le comte en se redressant fièrement.
— Je devrais ne la céder que contre vin gt-cinq mille francs, dit le coquin fieffé. Mais, haht je comprends la position d'un père alarmé et je n'en veux pas abuser. Dix mille francs, et vous retirerez cette lettre de la circulation où elle peut tomber... Vous ne m'avez payé le billet au crayon que mille écus.
M. de Tournai se dirigea vers un grand secrétaire trèsmassif. Il fouilla dans un portefeuille et revint se placer en face du quidam en lui présentant des billets de banque.
— Cette lettre I dit-il sévèrement.
— La voilà, ajouta le drôle en la lui montrant.
M. de Tournai reçut la lettre d'une main, en livrant de l'autre dit billets de banque à l'honnôte spéculateur en chantage qui les glissa aussitôt dans sa poche.
— Comptez, monsieur, dit le vieux gentilhomme.
— Ohl reprit l'autre, je ne ferai pas cette injure à mon sieur le comte.
— Eh bien ! ajouta M. de Tournai, nos relations finirontelles là?
— Si mes services peuvent encore vous être agréables...
— Je puis encore avoir besoin de vous, reprit le comte, je veux veiller, tout savoir, parer à tout. Il est permis à un
père de prendre tous les moyens pour sauver sa fille et rhonneur de son nom. J'ai votre adresse; je vous tiendrai au courant de mon itinéraire; vouç m'adresserez des renseignements sur cette malheureuse intrigue^ si celte intrigue continuait. Je paye bien. C'est tout^ monsieur. Je suis obligé de vous congédier. Ma foi, si le métier que vous faites est périlleux, il est lucratif^et vous finirez par devenir millionnaire.
— Avec une belle réputation d'honnête homme, ajouta le drôle en souriant et regagnant la porte qui donnait sur l'escalier dérobé.
Quand il eut disparu, M. de Tournai enferma précieusement la lettre rachetée, se disant à part lui :
— Je la sauverai, ma chère Diane! Quant à ce coquin qui sort d'ici, il est fort habile, mais il pourrait bien un jour se faire casser les reins ou être pendu quelque part.
Dans ce moment-là, une voix harmonieuse se fit entendre dans le salon voisin :
— Mon grand-père, dit cette voix, pour quelle heure avez- \'Ous demandé des chevaux de poste ?
— Pour minuit, ma chère Diane, répondit M. de Tournai; il fait un temps magnifique.