‹ Le gant de DianeChapitre 15 sur 53 · AU BOBD DE LA MER · texte numérisé non relu

AU BOBD DE LA MER

En suivant le littoral de Nice à la principauté de Monaco, on rencontre une délicieuse presqu'île qui sépare la baie de Ville-Franche de la baie de Saint- Jean : deux coupes d'eau limpide entourées d'une guirlande d'oliviers, de grands myrtes et de citronniers.

La presqu'île s'allonge au midi sur l'étendue bleue; au nord, elle s'élève par une pente insensible, et vient se rattacher aux collines vertes et rocheuses, qui elles-mêmes sont les premiers degrés des Alpes maritimes. En arrière et à des hauteurs perdues se dressent des sommets de neige, presque toujours roses et irisés d'or au lever et au coucher du soleil.

Vu des collines, le panorama est éblouissant par l'éclat des couleurs ; il est aussi d'une grâce infinie par la douceur des contours, par la limpidité de l'air et de l'eau qui se mirent l'un dans l'autre.

S'il m'était permis de choisir un abri, une vallée de Tempe fraîche et ombreuse pour y couler le reste de mes jours, j'irais bâtir ma petite maison dans cette presqu'île, dont les rivages sont éternellement caressés par les vagues indolentes.

A l'est, du côté de la baie de Saint-Jean, une plantation de magnifiques oliviers à rameaux flottants abrite du soleil et du vent une maison dont la toiture est en briques vernies. La.maison regarde la mer; elle n'en est* séparée que par une petite prairie, à l'extrémité de laquelle des citronniers et des orangers laissent pendre sur leau leurs longues grappes de fruits et de fleurs. Un perron de trois marches

amène à une jolie galerie dont les voûtes sont peintes à fjresque^ et qui sert d'antichambre. Un salon ovale se trouve à Textrémité^ et d'une de ses fenêtres à balcons Ton descend par un escalier de bois dans un petit parc planté de beaux arbres. Go parc a une fontaine dont le jet cristallin sort d'un rocher couvert de mousse et de jasmin sauvage.

De cette retraite délicieuse^ la vue^ à l'est et au sud^ s'étend sur la mer d'un bleu de saphir^ et^ du côté du nord^ on distingue à mi-côte le clocher en minaret et les longues fenêtres d'un couvent. C'est la communauté des dames de la Visitation.

Or^ l'habitation dont nous avons parlé appartenait depuis très-peu de temps à une jeune femme d'une grande beauté, et dont l'existence retirée annonçait un renonceraient complet à toutes relations. Elle était là, dans cette jolie maison, en compagnie d'une femme de chambre^ d'une cuisinière et d'un jardinier ayant sa famille avec lui, et habitant une petite ferme, à l'extrémité du potager. Nous oublions un hôte essentiel, fort important, mais fort aimé, un magnifique chien des Alpes, de la race de ces merveilleux dogues du mont Saint-Bernard. On le nommait Castor avec une intention marquée, puisqu'il avait dans le voisinage un frère jumeau qui s'appelait Pollux.

Castor était de haute taille et d'une force qui n'avait de comparable que son agilité et sa vitesse. Il nageait comme un dauphin; il veillait à lui seul sur l'habitation, et certes il valait à lui^eul une garnison. Du reste, très-doux, bon enfant pour les bons, terrible pour les méchants. Son obéissance pour sa jeune maîtresse était touchante à voir. Quand Û s'approchait d'elle, comme il était très-gros et d'une physionomie rébarbative (il le savait), c'était d'un air respectueux, se couchant et rampant jusqu'à ses pieds, qu'il paraissait adorer. Mais quand sa maîtresse l'appelait par son nom^ quand elle le regardait, quand elle étendait vers lui sa belle main blanche et fine, oh ! alors le chien bondissait et venait baiser avec amour les doigts aux ongles roses qui

ne craignaient pas^ eux^ si délicats^ de toucher son redoutable museau.

Depuis près de trois mois^ retirée dans sa villa commode et élégante^ la jeune femme dont nous parlons n'avait reçu d'autre visite que celle d'une bonne religieuse de la communauté; les dames de cet ordre ne sont pas soumises à une claustration rigoureuse. Cette religieuse^ d'ailleurs^ avait des droits à des privilèges très-exceptionnels; c'était la supérieure du couvent. Il a élé question d'elle au début de ce récit : on la nommait M"*« de Saint-Remy.

D'origine noble et jouissant d'une fortune personnelle assez considérable^ M^^^ de Saint-Remy avait été mise à la tête de la communauté de la Visitation par monseigneur l'évoque du diocèse, avec l'approbation du roi de Sardaigne. Elle avait doté le couvent d'une partie de sa fortune et elle avait acquis par compensation raffection la plus dévouée de ses bonnes sœurs. Jamais physionomie plus distinguée ne s'était révélée sous l'étamine et la cornette; jamais autorité plus douce n'avait régné sur le couvent des dames Visitandines. M"^® de Saint-Remy avait quarante ans à peine, elle était devenue veuve à vingt-quatre ans, et, comme elle n'avait que des parents éloignés, el]^ avait partagé son bien en deux parts : l'une pour sa famille, l'autre pour sa chère communauté.

M"a« la supérieure, pour ses visites à la belle solitaire de la presqu'île, faisait le trajet dans une de ces voitures du pays tentée d'un coutil écru et tramée par une mule dont le harnais était orné de houppes rouges et de grelots. Son conducteur était le jardinier du couvent.

Elle connaissait depuis quatre ans la jeune femme de la villa isolée; elle l'avait reçue avec une bonté touchante un jour où celle-ci vint de France, par une inspiration pieuse, se jeter aux pieds de la religieuse supérieure et lui raconter ses malheurs et ses fautes. M"^e de Saint-Remy fut trèsattendrie à ce récit, à ce repentir, à celte désolation; elle parla du ciel et elle fut comprise. Mais, en apprenant di-* verses circonstances de la vie de l'étrangère, elle lui avait

conseillé de ne pas entrer en religion d'une manière absolue, lui offrant delà recevoir en qualité de dame pensionnaire. C'est ce qui avait eu lieu. ,

Deux aBs s'écoulèrent dans la paix^ dans les douces occupations. La belle pensionnaire avait captivé toutes les affections de la communauté. Une noble famille de la connaissance de la supérieure passa dans le pays. Elle vit la charmante recluse; elle Tadmira et Taima spontanément; et, comme une jeune fille de cette famille s'était attachée à la dame pensionnaire avec exaltation, la supérieure fut suppliée de déterminer celle-ci à suivre la famille française qui la demandait pour compagne, promettant de la traiter comme une parente chérie.

On sait le reste. On a deviné le nom de la jeune femme en question; la belle solitaire de Thabitation des Oliviers tétait Charlotte, Tamie de Diane de Rosambel.

A son retour dans ce pays qui porte encore le nom de comté de Nice, Charlotte, suivant les conseils de sa chère supérieure, avait acheté de ses deniers — Charlotte possédait une certaine fortune — Thabitation dont nous avons parlé. M™e de Saint-Remy avait jugé qu'en quittant le château de la Roche-CantaJ et l'existence charmante qu'elle y avait eue, Charlotte, par prudence, ferait bien d'avoir une maison à elle.

Un jour du mois de juillet, par une après-midi assez chaude, on vint annoncer à la maîtresse de l'habitation des Oliviers que M"»® la supérieure venait d'arriver.

Charlotte ne s'attendait pas à cette visite ce jour-là, se proposant elle-même d'aller au couvent dans la soirée. M™e de Saint-Remy avait certaines nouvelles à lui communiquer.

Elles se rendirent ensemble sous les beaux ombrages du parc, au pied d'un caroubier entouré d'un banc rustique. Là, Mme de Saint-Remy, dont la physionomie paraissait plu» sérieuse qu'à l'ordinaire, parla ainsi à sa protégée:

— J'ai eu des nouvelles, ma chère enfant, de nos amis de la Roche-Cantal. Vous savez qu'ils étaient à Paris depuis

quelques jours. L'excellente comtesse de Tournai devait subir l'opération delà cataracte, et, grâce à Dieu, cette opération a été faite dans les meilleures conditions. Avec des ménagements, la comtesse est presque assurée de recouvrer la vue sinon entièrement du moins à un certain degré. Elle y verra peu, mais elle ne sera jamais aveugle. C'est ime bénédiction de Dieu; je l'en ai remercié du fond de Tâme. Charlotte, assise sur une chaise de jardin, en face de sa bonne supérieure, gardait le silence, baissait les yeux et pressentait d'auires confidences derrière ces nouvelles.

— Ma chère fille, reprit la religieuse, cette famille de Tournai vous est excessivement attachée, croyez-le bien. Vous Tavez quittée un peu brusquement et vous m'avez dit pourquoi. J'ai compris ce départ précipité; le comte en connaît aussi la cause en partie, mais Diane et sa grand'mère, qui ignorent tout, avaient bien quelque droit de vous accuser d'un peu d'ingratitude.

— Madame, reprit Charlotte, dites-moi tout de suite que Diane vous a écrit des duretés sur mon compte : qu'elle me hait, maintenant. Oh! comme elle passerait bien vite du ressentiment au dédain si elle connaissait ma vie passée^ ma déplorable vie ! mais, madame, là s'arrêterait ma résignation, ajouta-t-elte en relevant la tête avec fierté, je me révolterais et je ne supporterais pas...

— Làl là! dit en souriant la bonne supérieure. Voilà notre orgueil qui se cabre. Charlotte, vous m'avez promis la patience, la douceur... Hélas! j'espérais aussi l'humilité. Ah! c'eût été trop beau!

— Madame, dit Charlotte, auriez-vous la bonté de continuer à me donner des nouvelles de nos amis?

• — Certainement, dit la supérieure en tirant une lettre de sa poche.

— Cette lettre est-elle de Diane? demanda Charlotte avec vivacité.

— Non, de son grand-père. Elle est datée de Baden-Baden.

— C'est étrange, reprit Charlotte. Pourquoi ce voyage?

— En voici la cause, ma chère enfant, ajouta la mère su-

périeure. Je passe ce qui concerne M"^^ de Tournai^ qae le comte et Diane ont laissée à Paris dans Tétat le plus sa* tisfaisant. J'arrive à Baden avec nos voyageurs. Mais une chose m'afQige : cette lettre est déjà ancienne^ elle a trois semaines de date, et jHgnore pourquoi elle m'est parvenue si tard. Nos amis^ depuis lors^ ont dû faire bien du chemin. Alors elle déplia une grande lettre au cachet arndorié^ et elle lut ce qui suit :

<c Maintenant, madame^ vous me demanderez pourquoi ce départ précipité et ce long voyage imprévu?

> La cause en est toute naturelle. Un grand chagrin survenu tout à coup à ma très-chère iiib nous a déterminés^ elle et moi, à voyager^ comme moyen de distraction. J'ai proposé une tournée en Europe. Diane a accepté avec empressement. Ce chagrin survenu est de tetle nature que j'éprouve de l'embarras à vous l'expliquer, même à vous, la bonté, l'indulgence et la tendre miséricorde en personne. Devinez, si vous pouvez. Oui, vous devinerez avec l'intelligence du cœur. Ma pauvre Diane, sans s'en douter et avec toute l'innocence de sa belle âme, s'est trouvée exposée à un grand danger. Entraînée dans un attachement exalté^ elle n'a pris conseil que de son cœur et de son imagination, et, un beau jour, elle s*est trouvée engagée dans une intrigue d'amour d'autant plus dangereuse qu'un mariage était impossible pour légitimer cette belle passion. Heureusement, pous avons affaire à un fou et non à un méchant homme, un roué, un pervers. Le jeune extravagant qui avait rêvé une union avec M"« de Rosambel est un de ces artistes de grand mérite par le talent et les qualités morales, mais qui ignorant le monde et ses lois rigoureuses se croient autorisés à aspirer à tout. Si je n'avais veillé sur ma chère enfant, mon trésor, le seul bien qui me reste en ce monde, car vous savez si je méprise les autres biens, si je n'avais veillé sur ma charmante fille, elle se fût compromise et perdue. Elle devenait sans doute la femme d'un honnête homme, mais à quel prix? La société^ celle que nous appe-

Ions, noas^ à bon droite la société^ lui eût été fermée. L'époux humilié eût peut être et malgré lui vengé son amour-propre blessé par des duretés envers sa no6/e femme, et Diane eût été jetée dans le malheur pour le reste de sa vie. Moi et U^^ de Tournai serions morts de chagrin... La belle fin^ n'est-ce pas, madame et très-chère amie?

> Dieu a veillé sur nous. Je suis sûr aussi que vos prières "nous ont porté bonheur. Ma fille a vu l'abîme où elle courait sans s'en douter. Elle a été héroïque de courage et de tendresse. Elle a rompu avec celui qu'elle ne peut oublier si vite certainement, mais qu'elle est bien déterminée à ne plus revoir.

> J'ai proposé un long, pénible peut-être, et en même temps intéressant voyage. On a accepté avec enthousiasme. Partir et courir le monde est un des grands remèdes contre le délire du cœur; c'est un grand bonheur aussi de la fortune. Aujourd'hui je bénis Dieu d'être riche, puisque ma richesse sauve ma fille bien-aimée. Fallût-il donner pour cela mon dernier champ, mon dernier écu, je les donnerais.

1^ Mais, madame, quelle longue lettre! et comment vous demander pardon pour troubler ainsi votre sainte solitude par le récit de ces pauvres malheurs du monde auxquels vous êtes étrangère, vous qui vivez déià avec le ciel?

1 Je m'arrête donc, et vous demande vos prières pour me prouver que vous êtes la miséricorde et la grâce même.

» Nous partons demain de Baden;nous visiterons les bords du Rhin, rive droite, le merveilleux pays des légendes et des vieilles traditions; nous traverserons les petits États allemands, illustrés par trois ou quatre grands génies poétiques autant que par leurs gloires chevaleresques. Nous nous arrêterons à Berlin pendant cinq jours. J'ai, chez le roi de Prusse, quelques amis à voir. De Berlin, nous prendrons la route de la Livonie, nous traverserons les steppes et les forêts de sapins de la petite Russie, et nous nous rendrons tout droit à Saint-Pétersbourg. Là, madame, j'ai plusieurs nobles familles dont je me regarde comme l'allié, le parent, tant elles ont eu de bontés pour moi à

répoque où je suivais les princes à l'étranger. De Saint-Pétersbourg, nous allons à Moscou, cette ville orientale malgré la neige, et que ma chère Diane appelle la Czarine. De Moscou, nous prenons notre course vers le sud-ouest, et nous arrivons, par je ne sais quelles régions de la vieille Russie, sur les rives du Dnieper à Kiew, la cité sainte. Traversant ensuite le nord de la Polodie, nous passons la frontière et nous voilà en Galicie, au pied des monts Karpartbes, c'est-à-dire en pleine Autriche où vous savez que j'ai de vieilles amitiés.

» A Vienne nous ferons une halte; mais nous tâcherons de ne pas nous oublier trop longtemps dans cette bonne ville des Hapsbourg. Traversant le Danube nous reprendrons notre course pour gagner la Styrie et le Tyrol, dont les sites pittoresques nous enchantent déjà. Vous devinez où nous allons, n'est-ce pas? Oui, c'est à Venise! Diane n'a jamais vu Venise et ce fut toujours sa folie en perspective. A Venise, je ne réponds plus de rien. Nous y passerons bien trois semaines. Maintenant, où irons-nous en partant de cette Venise, notre idéal? Je l'ignore.

» Dans tous les cas, madame, c'est par le Piémont que nous rentrerons en France, et c'est vous dire que nous irons remercier Dieu dans la chapelle de votre saint empire, et vous demander la faveur grande de vous baiser la main.

> Voilà, madame et très-chère supérieure, l'itinéraire ^e notre voyage d'agrément et de santé. Qu'en résultera-t-il? Un grand bien-être moral et physique? Oui, je l'espère, car Dieu exaucera vos prières et les miennes.

ï II me reste à vous parler d'une affection que nous retrouverons, sans doute, à notre passage dans le comté de Nice. Pourquoi ne pas nommer cette personne si chère à Diane et à nous tous ? Peut-être qu'au moment où vous lisez ma lettre, elle est là auprès de vous, cette ravissante et terrible Charlotte. Ah! madame, quelles pages de sa vie elle m'a confiées I quelle existence tourmentée, quelles erreurs, mais aussi quel courage et quel noble repentir ! Diane ignorera

toujours le passé de celle qui fut sa compagne pendant deux ans, et cela à notre prière, madame, car ce fut bien nous qui vous demandâmes de nous la confier; mais moi, qui connais maintenant ce passé déplorable, tout en aimant et respectant cette chère personne, dois-je me plaindre de sa détermination à se séparer de nous ? Elle s'est exilée de la Roche-Cantal volontairement et à mon insu même... Devaisje chercher à la ramener? Ne devais-je pas, au contraire, lui savoir un gré infini de cette délicatesse si rare, qui lui fit quitter une habitation où quelqu'un de nous était dans le secret de son passé ? Elle eût été contrainte et gênée près de moi; elle m'eût peut-être fait trembler pour ma fille, à cause de cette intimité qui jusque-là avait été si rassurante. Elle a tout compris, tout prévu, tout deviné; elle s'est retirée d'elle-même et s'est enfuie vers vous et vers Dieu. Pouvait-elle agir plus noblement ? pouvait-elle mieux faire? Aussi, madame, conservant avec tendresse son précieux souvenir, assurez-la de ma vive reconnaissance, de mon admiration et de mon cœur. Je baise ses mains et les vôtres, madame et bien chère supérieure. ï>

Mi»« de Saint-Remy arrêta'là sa lecture en ajoutant :

— Je vous le répète, cette lettre est déjà ancienne ; j'en attends une autre ces jours-ci; elle nous donnera des détails sur ce long voyage.

Mme de Saint-Remy jeta les yeux sur Charlotte; elle la vit silencieuse et immobile, laissant couler des larmes sur ses joues comme des perles égrenées.

— Ah I mon enfant, s'écria la bonne mère supérieure, je suis presque fâchée de vous avoir lu cette lettre; elle vous a toute renversée 1

— Elle m'a fait le plus grand bien, dit Charlotte. Oh ! ma pauvre Diane ! ajouta-t-elle. Et je n'étais pas là pour te soutenir, t'éclairer, te sauver... ou pour souffrir avec toi?

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