‹ Le gant de DianeChapitre 16 sur 53 · L'ÉTRANGER · texte numérisé non relu

L'ÉTRANGER

Mro« de. Saint-Remy n'avait pas voulu laisser Charlotte seule ce soir-là à la villa des Oliviers. Elle l'avait vue si émue des nouvelles arrivées d'Allemagne, qu'elle s'était presque repentie de les lui avoir communiquées.

Il y avait précisément dans la soirée de ce beau jour de juillet une fête au couvent de la Visitation. Après le salut^ chanté à grand orchestre^ une*collation devait être servie, et^ un peu plus avant dans la soirée, les pensionnaires devaient jouer quelques scènes composées par l'une d'elles à l'occasion de la fête du jour. Beaucoup d'étrangers de distinction se proposaient d'assister à cette représentation^ qui promettait d'être charmante.

La bonne supérieure avait déterminé Charlotte à venir à la féte^ et celle-ci, cédant à ses instances^ rompant avee ses rêveries, avait consenti à la suivre. Charlotte avait le secret de ces toilettes merveilleuses que les femmes distinguées seules peuvent inventer. Jamais elle n'avait paru plus belle, et cependant une simple robe de soie, légère, à grands plis, un châle jeté sur ses épaules et un chapeau de paille à bluets composaient tous ses atours. Pas une dentelle, pas un bijou, pas le moindre colifichet de prix dont les femmes vulgaires raffolent; ainsi parée de sa propre beauté, elle prit place dans la voiture de campagne de M^i** de Saint-Remy, recommanda la maison à ses gens et à Castor, qui promit de bien faire son devoir, et partit pour le couvent de la Visitation vers les cinq heures du soir. La voiture devait la ramener avant minuit; le clair de lune était splendide.

Dans ces lumineux climats du littoral de la Méditerranée, pendant la saison d'été, le jour ne paraît jamais finir. Le soleil se retire derrière l'horizon marin, mais le ciel conserve toutes les radiations de la luuiière.

Vers les sept heures du soir/ le jardinier de la villa des Oliviers vit au large une embarcation qui^ après avoir doublé le cap le plus avancé d*3 la presqu'île^ longeait le rivage de la baie de Saint Jean. L'embarcation avait deux rameurs et un pilote. Au milieu se tenait debout un passager qui paraissait admirer beaucoup les paysages de cette belle région. L'embarcation se rapprocha de la presqu'île et vint tout droit s*amarrer au petit débarcadère situé à l'extrémité du parc. L'étranger mit pied à terre accompagné par le pilote. Ils virent le jardinier et vinrent à lui en droite ligne. Le pilote était de Villefranche^ il connaissait même beaucoup Yincenzo Palmieri, le jardinier. Il se nommait Settimio.

— Yincenzo, dit-il en lui tendant la main, je vous amène un voyageur qui a loué ma barque pour toute la soirée, et qui vient rendre visite à votre maîtresse. Nous arrivons de Villefranche. La mer est bonne, ce soir; votre vin du coteau de la Turbie est excellent aussi, je le sais.

Le jardinier mit le chapeau à la main, salua le voyageur qu'il reconnut pour être Français, et lui apprit que madame était partie depuis deux heures pour le couvent de la Visitation avec la supérieure qui était venue, la chercher.

Le voyageur parut un peu contrarié de l'aventure. 1} était très-lié, disait *il, avec des amis de madame, et il ve nait lui rendre visite, en passant dans le pays pour se rendre à Gênes par le chemin de la Corniche. Comme il avait nommé la famille du comte de Tournai, le jardinier Yincenzo, se rappelant très-bien ^voir entendu prononcer ce nom par sa maîtresse, ne douta point que l'étranger ne fût un homme de considération, et il l'invita à se reposer un peu à la villa, promettant de se charger de ses ordres pour madame.

Le voyageur accepta l'hospitalité qui lui était offerte d'une façon si cordiale. Il suivit le jardinier. Le pilote Settimio, sur l'invitation de Yincenzo, alla chercher ses deux rameurs. Il s'agissait de se rafraîchir.

Arrivé dans le parc dé la villa-^vec son cicérone, l'étran-

ger, plein d'admiration pour l'élégance et le bon goût de cette habitation, portait çà et là de curieux regards. Les chaises du jardin autour du grand caroubier attirèrent son attention.

— Tenez, monsieur, dit le jardinier, il n'y a pas deux heures que madame était assise là en compagnie de la bonne mère supérieure qui lui lisait une lettre venue de bien loin. Madame était toute attendrie. Ah I monsieur, quelle belle âme! une âme plus belle encore que son visage...

-- Oui, dit l'étranger, on dit votre maîtresse très-distinguée.

— Monsieur ne Ta jamais vue? demanda Vincenzo.

— Non. Jamais. Mais on m'en a dit des merveilles.

— Ah 1 monsieur. Une fée pour les talents et une sainte . pour la bonté.

— Voilà un éloge complet, reprit l'étranger. Il serait indiscret peut-être, reprit-il, de demander à visiter le rez-dechaussée de cette jolie maison?

Le jardinier alla chercher la femme de chambre n'osant prendre sur lui d'introduire le nouveau venu chez sa mai- | tresse.

Resté seul dans le parc, l'étranger se trouva tout à coup en face d'un énorme chien au regard clair et ardent et qui semblait lui dire : Que fais-tu ici?

— Parbleu! mon ami, lui répondit l'inconnu, tu as parfaitement le droit de me demander ce que je viens faire j ici, chez toi. Mais puisqu'il faut s' expliquer franchement avec un personnage de ton importance, je te déclare que je n'en sais trop rien. Je voyage avec un terrible chagrin, et comme j'essaye de tout pour m'en guérir, je viens voir, admirer et adorer peut-être ta charmante maîtresse, dont on m'a parlé avec enthousiasme. Sans l'avoir jamais vue, je j crois que je suis déjà un des amis de Charlotte.

Le chien comprit-il? Ce qu'il y a de certain, c'est que le bon Castor battit ses flancs de sa queue en panache, c'est qu'il adoucit beaucoup son regard et qu'il s'approcha amicale-

ment de Tétranger et lui lécha la inain. L'entente cordiale était survenue : le traité de paix était signé.

Restait le femme de chambre à gagner; elle était peutêtre moins accommodante que M. Castor. Cependant elle arriva suivie du jardinier, et Tétranger espéra beaucoup^ car M"c Florence avait une douce physionomie, outre qu'elle était encore jeune, jolie femme et de fort bonne tournure.

— Monsieur connaît les amis de madame, M. le comte de Tournai et sa famille? demanda-t-elle d'un ton poli et bienveillant.

— Oui, mademoiselle, répondit le voyageur.

— Et monsieur apporte des nouvelles à madame ?

— Des nouvelles déjà un peu anciennes, mais enfin...

— Mon Dieu, monsieur, ma maîtresse est absente, comme Vincenzio vous Ta dit. Mais elle me saura gré, je crois, d'avoir offert à monsieur de se reposer.

La chose allait au mieux. Le voyageur suivit la femme de chambre, qui lui ouvrit les portes du rez-de-chaussée de la maison, lui fit traverser une galerie et l'amena dans le salon. En entrant, le voyageur, comme attiré par un aimant irrésistible, ne vit qu'une chose; ce fut un très-beau portrait de femme placé entre les deux fenêtres du salon en face de la porte. Il allait jeter un cri : il se contint, mais s'avançant vers le portrait, il fixa sur lui son regard et dit avec admiration :

— Oh I comme c'est elle ! la belle créature I le ravissant portrait !...

Et il restait immobile devant cette toile.

— Monsieur la reconnaît? dit la femme de chambre.

— Si je la reconnais ! mon Dieu 1 Et c'est votre maîtresse qui peint comme cela ? ajouta-t il.

' — Oui, monsieur, un portrait fait d'après une miniature. Ah dame! quand le cœur guide la main...

— Oui, dit l'étranger, vous avez raison... Et moi aussi je ferais ce portrait... avec moins de talent peut-être.

— Ah I monsieur est peintre ?

— Je rétais, mademoiselle^ répondit le voyageur. Aujourd'hui je ne sais plus ce que je suis.

Il serait inutile d'ajouter que ce voyageur était M. Robert Hardy^ contemplant avec attendrissement et admiration le portrait de Diane.

La femme de chambre invita Robert à se reposer au salon et lui demanda même s'il voulait accepter quelques rafraîchissements, assurant qu'en cela elle suivait les intentions de sa maîtresse, la plus hospitalière de toutes les femmes. M. Hardy voulut refuser. Un instant après on apportait pour lui et on déposait sur la table d'acajou un grand plateau contenant les fruits les plus merveilleux, un flacon de vin et de^ gâteaux de Gênes. Puis la femme de chambre demanda la permission d'aller à ses aiZaires, répétant au voyageur qu'il était libre de rester, mais que madame ne reviendrait que très-tard. Elle lui indiqua une jolie petite table à écrire, dans le cas où il voudrait laisser un mot pour la dame du lieu. ^ *

M. Hardy remercia, se contentant de poser sa carte au pied d'un vase sur la cheminée.

— Votre maîtresse ignore parfaitement qui je suis, ajoutat-il, mais je tiens à lui apprendre le nom d'un de ses admirateurs inconnus.

La femme de chambre quitta le salon dont la porte à deux battants, donnant sur la galerie, resta grande ouverte. Assis sur un canapé, d'où le portrait de Diane se montrait en pleine lumière, Robert se prit à parcourir des yeux tous les objets qui formaient le mobilier de l'élégant salon. Tout y était d'un goût simple et grand, et chaque chose y avait un cachet d originalité. Une influence -en quelque sorte magnétiqifë se communiquait à tous ces objets; il devait certainement y avoir des rapports intimes entre ces petites merveillesartistiques, ces meubles, ces étoffées et la main qui les avait choisis. Les chinoiseries avaient de l'esprit et les meubles semblaient parler avec éloquence.

La nuit était venue; elle étendait sur tout l'horizon un incommensurable manteau de gaze bleue semée de dia-

mants. La mer étincelait du scintillement des étoiles^ et la lune pointait a la barre horizontale son joli croissant. Le vaste paysage maritime s'illumina tout à coup, et toute la rive apparut comme par enchantement. C'était une série indéfinie de collines aux doux contours^ et venant par une pente modérée baigner leurs bases dans les eaux de la Méditerranée. Le temps était si clair qu'on pouvait distinguer sur la côte les dentelures des bois et les clochers des villages. Sur un cap avancé une tourelle du château de Monaco apparaissait toute brillante et se détachait sur le bleu sombre du ciel^ comme un bijou élégant. Quelques voiles semées sur l'immensité des eaux ressemblaient assez bien à des cygnes dormant^ l'aile à moitié ouverte à la brise marine.

M. Hardy ne se lassait pas d'adm rer ce voluptueux paysage^ et il comprenait comment une âme poétique pouvait oublier le reste du monde dans cette solitude enchantée.

— Ah ! disait-il, est-ce un rêve nou\'eau que je fais? Si Charlotte pouvait devenir une amie pour moi... s'il m'était permis d'espérer d'elle quelque sympathie... avec le peu de fortune qui me reste, j'achèterais quelques arpents de terrain dans cette presqu'île, je bâtirais une petite maison, et je vivrais ici dans le voisinage charmant de l'amie de Biane.

Après quelques instants de réflexion, il se mit à examiner des livres et des albums déposés sur la table, cherchant à deviner les aptitudes, les goûts et les idées de la maîtresse du logis par ses lectures et par le choix de certaines œuvres d'art.

— Elle est sérieuse cette femme, se dit-il, ce doit être une nature d'élite, enthousiaste et voilée; d'une grande énergie dans l'occasion, avec un fonds de mélancolie. Elle a eu de grands chagrins, c'est évident. Si jeun'', si belle, diton, et s'exilant volontairement déjà ! Qui est-elle? N'est-elle pas venue ici abriter, sous un voile, sa vie et son nom véritable. Charlotte ! la dame des Oliviers ! Mais c'est un déguisement. N'aurais-je pas rencontré quelque part, dans le

monde^ à Paris ou ailleurs^ cette femme^ dont la bizarrerie de caractère n'est peut-être qu'uiv. moyen d'échapper aux exigences de la société ; un moyen de tout brusquer pour conquérir une indépendance complète. Il me semble que je dois avoir connu cette singulière femme.

M. Hardy repassait dans sa mémoire les divers incidents dont sa vie avait été remplie, quelques années auparavant. Ses souvenirs lui faisaient défaut. Depuis sa cruelle séparation avec Diane, Robert était sous le poids d'une accablante préoccupation. Tout s'effaçait devant lui, comme ces peintures murales livrées aux injures du temps, dont les lignes, les contours et les couleurs se brouillent et pâlissent.

La femme de chambre. M"*' Florence, survint dans ce moment-là; il était neuf heures du soir. Elle avait fait apporter au salon une grosse lampe dont la radieuse clarté rendit très-sombre le paysage des golfes et des rivages. M"* Florence comptait probablement avertir ainsi le voyageur que l'heure était un peu avancée et qu'il était temps d'abréger sa visite. Elle paraissait avoir un peu d'inquiétude. En effet, un des enfants du jardinier, Tonio, était revenu de la fête donnée au couvent, et il avait annoncé à M"*" Florence que madame reviendrait beaucoup plus tôt qu'à l'ordinaire. Il affirmait même qu'au moment de son départ, il avait vu le jardinier de la supérieure qui attelait la voiture pour ramener madame à la villa des Oliviers. La femme de chambre commençait donc à se repentir un. peu d'avoir ouvert à ce M. Hardy, dont elle avait vu la carte sur la cheminée, une hospitalité si facile, si complète, et qui pouvait gêner beaucoup sa maîtresse à elle, revenant très-fatiguée probablement, comme cela lui arrivait quelquefois.

Renvoyer le visiteur n'était pas chose facile sans manquer aux égards, à la politesse.

L'autoriser à rester encore à cette heure avancée du soir était imprudent.

M"® Florence risqua donc un moyen qui lui parut assez habile et dont elle espérait un bon résultat.

— Monsieur, dit-elle au visiteur très-absorbé dans sa rê-

verie, monsieur, j'ai une grâce à vous demander. Vous avez votre montre; veuillez me donner l'heure précise, nos pendules vont comme des folles. L'horloger vient les régler très-rarement.

— Mademoiselle, dit tranquillement Robert en tirant sa montre, il est neuf heures et cinq minutes.

— Miséricorde 1 s'écria Florence, comme une rusée qu'elle était. Si tard que cela !... Mais, à cette heure ci, ordinairement, tout le monde est retiré dans notre canton. Tout le monde dort. Castor excepté.

— Votre maîtresse reviendra bien tard ? demanda M. Hardy.

— Si toutefois elle revient aujourd'hui, reprit M"®. Florence. Il lui arrive quelquefois de passer la nuit au couvent de la Visitation, où elle a une chambrette à elle. La fête des pensionnaires finira tard... Allons, je crois être sûre que madame ne reviendra que demain dans la journée, et je vais donner des ordres...

M. Hardy s'était levé, se préparant à prendre congé de M"« Florence, et à aller rejoindre son pilote qui soupait chez le jardinier. La femme de chambre admirait l'habileté de son expédient à elle, et le merveilleux effet qu'il avait produit, lorsque tout à coup on entendit les aboiements de Castor.

— Qu'est-ce que cela? demanda le visiteur.

— Oh! ce sera quelqu'un qui aura passé près de la grille, répondit assez vivement M"^ Florence, émue et presque impatientée.

Le chien aboya de nouveau et d!une manière si accentuée^ que le jardinier sortit de chez lui et vint dans la cour pour savoir ce qui se passait. Mais les aboiements de Castor prirent un caractère plus amical; il fêtait une voiture qui arrivait au trot d'une mule que Castor reconnaissait trèsbien. Puis Tonio, le petit jardinier, accourut à la maison et se hâta 'd'annoncer avec joie à M"« Florence que madame arrrivait.

La femme de chambre, dans une préoccupation fébrile.

ne put se défendre de dire au visiteur qu'elle avait été très* imprudente et qu'elle serait certainement réprimandée par madame.

Et, sans donner le temps à M. Hardy de lui répondre^ sans plus s'occuper de lui, elle courut à la grille, devant kiquelle la voiture s'arrêtait déjà.

— Très-bien I se dit M. Hardy, la voilà qui, pour débuter, va me faire passer, aux yeux de sa maîtresse, pour le fâcheux le plus insupportable. Elle a peut-être raison... Je n'aurais pas dû m'oublier ici. Mais on dit Charlotte si admirablement bonne... Et puis, ce portrait! ce divin portrait, qui m'a retenu par une attraction invincible!...

Une voix d'un timbre clair et doux se fit entendre dans la galerie.

— Invitez ce monsieur à m'attendre un moment, dit la voix.

— Quel accent 1 se dit à lui-même Robert. Mais rien n'annonce de la contrariété, de Timpatience. La femme de chambre n'aura pas réussi à me nuire. Quant à ce son de voix, oh ! je l'ai déjà entendu quelque part, loin d'ici, il y a déjà longtemps.

M. Hardy, fort agité sans trop savoir pourquoi, se mit à se promener tantôt dans le salon, tantôt dans la galerie dont on avait allumé la grande lanterne de cristal pour le retour de madame. Celle-ci était montée au premier étage. Elle allait descendre. Cinq minutes passèrent ainsi; l'émotion de Robert augmentait, et la cause lui était inconnue. Il fallait que cette Charlotte fût un être extraordinaire; Robert commençait à avoir peur d'elle. Enfin des pas légers qui se firent entendre dans la galerie et le frôlement d'ime robe annoncèrent la dame du lieu.

M. Hardy vit entrer dans le salon une femme svelte et grande, tenant à la main une carte que Florence lui avait remise. M. Hardy s'inclina sans oser regarder le ravissant visage dont il redoutait presque la beauté, la séduction.

Charlotte s'était arrêtée près de la porte, et de là immobile, portant la tête haute et fière, elle regardait avec asstb-

ranfie son étrange visiteur. Comme la lumière de la lampe sur la eheminée était un peu cachée du côté de Charlotte parnn faisceau de glayeulsqui sortait en gerhed'un grand vase^ Robert en levant les yeux ne put reconnaître encore la dame du lieu. Il lui offrit ses excuses en très- bons termes pour être resté si tard chez elle^ ne la trouvant pas^ mais tenant beaucoup trop peut-être à la rencontrer. Il se recommanda assez timidement du souvenir de la famille de Tournai.

— Monsieur^ dit Charlotte^ j'assistais à une fête de famille au couvent de la Visitation^ près d ici. Pendant le salut, et après avoir prié Dieu avec instance pour mes amis et pour moi-même^ une inquiétude vague m'est survenue. G^était une révélation. Tout me disait que quelqu'un m'attendait à la villa. J'ai cédé à ce pressentiment; je suis revenue plus tôt qu'à l'ordinaire : je crois que j'ai bien fait.

Mais M. Hardy avait reconnu cette voix d'un accent suave etpéuétrant; il avait regardé et reconnu cette ligure, dontlestraits d'une beauté antique n'avaient de comparable que l'expression qui les animait; il s'était incliné comme ébloui par le fluide électrique, et il s'écria tout à coût:

— Charlotte I Charlotte 1 est-ce là votre nom ? est-ce vous?... prenez pitié de moi, maintenant, si jamais je fus digne de votre amitié par ma loyauté , par mon dévouement. . .

— Monsieur Hardy, reprit Charlotte, c'est Dieu qui vous amène. Nous devions nous retrouver un jour, vous le savez. Il y a quatre ans, lorsque, dans un monde coupable où je me trouvais, je me déterminai, grâce à vos conseils, très-sévêres certainement, mais irès-nobles, à changer d'existence et à fuir, vous me dites en mettant votre main dans la mienne : « Adieu, Argine. Vous renaîtrez à une vie nouvelle par Texpiation, par le repentir. Ayez confiance en Dieu. Nous nous retrouverons, je ne sais où, je ne sais quand, mais nous nous reverrons. »

Je partis. Je vins dans ce pays. La Providence me guida vers ce couvent que vous voyez d'ici. Je fis pénitence. Je

redevins une autre femme. Des étrangers passèrent e^ m'emmenèrent avec eux. Je vécus de leur existence et je m'attachai à eux du fond de l'âme. Mais un jour apprenant que Tamie de mon cœur ne pourrait plus m'estimer peutêtre^ car un infâme avait cherché à me perdre par des révélations; ce jour-là, dis-je, j*abandonnai cette chère famille et je me réfugiai ici pour toujours.

Vous, monsieur Hardy, vous avez aimé Diane; elle s'est compromise en vous aimant aussi. On vous a séparés; vous cherchez la solitude; vous avez peut-être pensé à venir trouver Charlotte, la meilleure amie de votre chère idole. C'est bien ! les chagrins n'ont manqué ni à l'un ni à Tautre de nous deux; nous avons souffert... et Dieu a voulu que nous nous revissions encore. C'est une grande consolation. Remercions Dieu du fond du cœur, monsieur Hardy.

. Maintenant, sachez bien que j'ai repris mon nom véritable, mon nom honorable; je le repris dès le moment où je quittai Paris et ce monde où tout est faux, depuis le plaisir jusqu'à la douleur. Mais pour vous, pour mes amis de cœur comme pour la légalité en toutes choses de la vie, je suis Charlotte Daunoy, fille d'un brave officier mort sans fortune, et ne me laissant d'autre protection que l'honneur de sa vie.

Ainsi, monsieur Hardy, selon vos prévisions tout a été changé en ce qui me touche; cette existence de luxe et de désordre, de faux triomphe, de joies sinistres; ce nom d'Argine, emprunté à je ne sais quelle légende ; tout cela je l'ai jeté loin de moi comme un travestissement. J'ai repris mon vrai nom, et, par le repentir, j'ai repris, je l'espère, mes droits à l'estime des honnêtes gens et à la miséricorde de Dieu.

Robert se jeta sur les mains de Charlotte; il les embrassa avec une tendresse et un enthousiasme qui surprirent étrangement M^^^ Florence, arrivant dans le salon à ce moment là. La femme de chambre se rassura décidément, et fut convaincue qu'elle p'avait pas eu tout à fait tort d'of«

LE GANT DE DIANE 2i3

frir une hospitalité si cordiale à un voyageur que sa maitresse ne paraissait pas détester beaucoup.

— Florence, lui dit Charlotte, vous direz qu'on me servs à souper. On metïra deux couverts.

Mlle Florence, qui avait de Fimagination, ne douta plus que M. Hardy ne fût un prétendu arrivé de France avec le projet formel d'épouser madame, dont le veuvage s'était accrédité dans le pays. Elle se hâta d'aller prévenir la cuisinière de préparer ses fourneaux et le jardinier Yicenzo de revêtir sa livrée et de venir servir à table. Tonio luimême fut mis en réquisition. Quant au pilote de M. Hardy et aux deux rameurs, on leur servit à la ferme un repas de marins débarqués après un long voyage, de manière à leur faire prendre patience jusqu'à une heure du matin. La mer était douce comme une fiancée, et la brise nord-est, la meilleure brise pour retourner à Villefranche, promettait de tenir toute la nuit.

LE CHàTEAD DE FINKENSBER

Avant de traverser la chaîne de montagnes qui sépare la Carinthie et la Carniole de la Lombardie vénitienne, le voyageur rencontre de larges vallées divisées entre elles par des collines couvertes de bois et de vignobles. Quelques vieux châteaux dominent çà et là; les uns sont bâtis sur des rochers à pic, d'autres posés sur les versants des montagnes. La Save prend son cours dans ces vallées; elle les féconde de ses eaux, et reçoit de nombreux affluents avant d'aller se perdre dans le grand Danube, à Belgrade.

Situé à mi-côte d'une montagne boisée d'un parc de haute futaie, le château de Fiukensberg est un des manoirs les plus remarquables de la contrée. Son architecture, d'un caractère composite, tient à la fois de. la sévérité du type teutonique et de la grâce lombardo- vénitienne par son or- .Dementation. '

Le château est fort isolée n'ayant autour de lui que quelques fermes lui appartenant, et des forôts à perte de vue. On y arrive par de grandes allées taillées en plein bois et par des ponts de bateaux plats jetés sur des cours d'eau qui, en hi ver,|roulent beaucoup de glaçons et vont se perdre dans la Save. Mais, dans la saison d'été, ces cours d'eau sont d'une limpidité ravissante, et leurs rives sont couverte de beaux pâturages où les bergers de Styrie et de Camiole amènent leurs bestiaux à longues cornes et parquent en plein air.

Depuis quelques jours, le château de Finkensberg avait perdu de son calme ordinaire. Des voyageurs arrivant de Russie, par Vienne et Gratz, s'étaient arrêtés au vieux manoir pour y rendre visite au duc Sigismond de Windisch- Mark, qui, après avoir longtemps séjourné dans les diverses capitales de l'Europe, et surtout à Paris, s'était retiré dans ses terres depuis deux ans, fatigué du monde et atteint d'un commencement de paralysie. Le duc Sigismond pouvait avoir de soixante- douze à soixante-quatorze ans. Il avait beaucoup vécu, seloD l'expression adoptée, et par conséquent il avait mangé une assez bonne partie de sa fortune. Mais cette fortune avait été immense, heureust^ment pour le duc, qui jusque-là ne s'était jamais douté qu'un jour il devait vieillir. C'est en général le défaut des opulents de ne jamais penser, dans la jeunesse et dans l'âge mûr, qu'il arrive un moment extrême où l'argent est deux fois nécessaire, puisqu'il sert à réparer le passé et à garantir l'avenir.

Le duc Sigismond était de race très-illustre, et, pour nous borner à deux siècles, nous dirons seulement qu'il avait eu pour aïeux de grands seigneurs de son nom et du nom glorieux de Lamberg, qui avaient été créés comtes de l'Empire en 16U, à la conclusion du traité de paix d'Osnabruck. L'un d'eux fut élevé à la dignité de grand veneur d'Autriche, et un autre, en 1707, à celle de prince du Saint -Empire, siégeant à la séance de la Diète avec la couronne ducale. Mais bornons là nos documents héraldiques au sujet du vieux gentilhomme, habitant son château de Finkensberg à l'époque dont il est ici question.

Les hôtes reçus depuis quelques jours par le noble duc n'étaient autres que M. le comte de Tournai et sa petitefille, M"** de Rosambel, qui^ depuis six semaines^ avaient parcouru l'Allemagne et une partie de la Russie^ se rendant àVenise, comme dernière étape, avant de rentrer en France.

Le comte de Tournai avait beaucoup connu dans sa jeunesse, à Vienne et dans diverses capitales, le duc Sigismond. Ils avaient été même fort liés. Ils s'étaient perdus de vue à l'époque de la Restauration ; mais un commerce de lettres d'amitié s'était continué entre eux assez longtemps encore. II était tout simple que, dans sa tournée en Europe, le grand-père de Diane eût tenu à visiter, en passant en Autriche, son vieil ami.

Le duc Sigismond l'avait reçu avec une joie toute cordiale, et son admiration pour Diane était des mieux senties. M. de Tournai et lui s'étaient raconté mutuellement une assez longue série d'événements de leur vie depuis leur séparation.

Cependant les hôtes de Finkensberg se préparaient à reprendre leur voyage. Ils devaient partir le lendemain pour la Lombardie-Vénitienne.

On était dans les premiers jours de jitillet. Vers les trois heures de l'après-midi, tandis que M"« de Rosambel, accompagnée d'une femme de chambre à elle et d'une dame allemande attachée à la maison du duc, était allée faire ses adieux aux belles pièces d'eau du parc, M. de Tournai et le duc Sigismond causaient en téteà-tôte dans un salon du rez-de-chaussée du château. Le duc se plaignait beaucoup de sa santé, de jour en jour plus mauvaise; il appréhendait une norfvelle attaque de paralysie qui peut-être l'emporterait dans l'autre monde, ou le clouerait dans son lit pour le reste de ses jours. Perspective assez triste, surtout quand (m est un grand seigneur, qu'on aime la vie et ses délices et qu'on possède encore de magnifiques revenus.

— Vous êtes généreux, mon cher comte , disait le duc. Vous m'épargnez des reproches sur ma vie passée, sur mes désordres. Vous cherchez à adoucir pour moi l'avenir, et

VOUS voulez même me persuader qu'une fin chrétienne est le plus grand bonheur du monde. Je vous crois, mon cher ami, et je vous remercie du fond du cœur. Vous avez toujours été un sage, vous; comparée a la mienne, votre vie est celle d'un saint... Ah I que vous êtes heureux ! si vous saviez comme j'ai des tourments, sans compter mes infernales infirmités...

— Mon ami, reprenait M. de Tournai, il n'est dans ce monde aucun bonheur parfait; consolez-vous. Moi^qui vous parle, j'ai aussi un tourment intérieur...

— Vous! dit le vieux duc. Allons donc? Contez-moi cela.

— Non, répondit le grand-père de Diane, ce n'est pas mon secret à moi tout seul. Du reste, à votre premier voyage en

, France, car vous y retournerez, il est probable que mes inquiétudes se seront envolées; alors je vous les conterai.

— A mon premier voyage en France? répéta le duc Sigismond en se redressant un peu sur son fauteuil. Comme vous dites cela, mon cher ami I Et les douleurs rhumatismales? et les douleurs d'entrailles? et les prédispositions à Thydropisie? et les menaces de paralysie? et toutes cesjolies conséquences d'une existence folle qui s'est donné carrière pendant trop longtemps? Ah ! vous me parlez de ParisI Je ne l'ai que trop aimé, mon Dieu! ce charmant pays! et la preuve, tenez, la voilà : c'est que je suis très-souffrant aujourd'hui, dans ma retraite à Finkensberg.

— Cher ami, dit M. de Tournai, je reviens encore à mon système. Commencez par calmer le moral. Il est des devoirs à remplir.

— Ehl croyez-vous, reprit le vieux duc, qu'une sciatiqne tourmentait un peu dans ce moment-là, croyez vous que je n'y songe pas à ces devoirs?... Dans tous les cas, mon chapelain y pense assez pour moi. Il ne me laisse pas jeûner de sermons, de prières et de confessions, soyez tranquille. Il m'ouvre tantôt le purgatoire, tantôt l'enfer, quelquefois le paradis. Mais le brave homme ne peut comprendre qu'on aime encore à vivre, malgré tout. Et puis il ne lui est guère

possible^ à lui, d'arranger certaines affaires dont j'ai quelque peu à rougir...

M. le comte de Tournai voyait avec joie qu'il avait amené enfin le duc Sigisinond sur un terrain où il cherchait i le conduire depuis deux jours. Le duc avait à expier par une grande réparation un crime qui^ aux yeux du monde, n'est souvent qu'une faute^ une erreur^ mais qui^ aux yeux de la morale^ est sans excuse si elle n'est réparée complètement^ ou du moins dans les limites du possible. M. de Tournai reprit donc :

— Vous avez raison, mon cher duc^ il est des choses dont un chapelain ne doit et ne peut se mêler.

— C'est ce que je dis tous les jours à Tabbé, ajouta vivement le duc^ mais il est entêté comme...

— C'est bien, dit M. de Tournai, je tiens la comparaison pour très-juste. Voyons maintenant. Ce que ce brave abbé ne peut et ne doit pas faire, un autre le pourrait. Pourquoi ne me choisiriez vous pas, moi, comme procureur fondé, pour arranger cette affaire qui vous tourmente si fort ?

—Pourquoi? dit le duc. Ah! j'aime cela, par exemple ! Et vous voulez, mon noble ami, qu'à votre âge et avec votre caractère, votre haute position dans le monde, je vous prie de vous mettre à la recherche de...

— De qui ? demanda M. de Tournai avec émotion.

— Eh! parbleu! d'une des plus charmantes filles du monde, envers qui j'ai de furieux torts, mon cher comte.

— Il est certain, dit M. de Tournai en souriant, que ma mission de Mercure pourrait prêter à rire, vue d'un certain côté. Mais vous savez, cher ami, que l'amitié rend ingénieux comme son petit frère l'amour.

— Oui, son gredin de petit frère ! ajouta le duc en serrant les dents.

— Revenons. Cette jeune- fille dont vous me parlez est Française ?

— Eh I pardieu, répondit le duc Sigismond. Puisque je vous dis que c'est une perfection de grâce, de beauté, de... séductions...

— Très-bien, je comprends, dit M. de-Tonniai. On doit môme ne chercher à la retrouver qu'à I*aris...

— Depuis quatre ans, Dieu sait ce qu'elle est devenue. Je Favais établie magnifiquement dans un petit hôtel à elie toute seule, un bijou d'hôtel entre cour et jardin ; je me ruinais pour lui plaire, et je dois dire ici que jamais 4e la vie je n'ai rencontré de plus grands et de plus nobles sentiments... Mais un jour, après deux ans de soumission et de fidélité in\ iolables, un jour, j'arrive chez elte. Portes ouvertes, maison désertée, le bel oiseau s'était envolé ! pas un mot n'était déposé à mon adresse. J'interrogeai les gens, je gorgeai d'or le portier pour le foire parler; rien. Pas un renseignement. Je pris le parti de faire rosser M. le concierge, il ne parla pas davantage. Du reste, toutes les petites richesses de l'hôtel étaient restées intactes. La fugitive n'avait emporté que ce qui lui appartenait personnellement. Mon cher ami, cela m'est arrivé il y a quatre ans. Depuis lors, je n'ai pu découvrir la moindre trace de cette ravissante jeune personne. Il est vrai qu'au bout de six semaines je cessai mes recherches. Que diable ! je ne pouvais pas passer le reste de ma vie à courir après ce beau papillon.

— Sans doute, sans doute, ajouta M. de Tournai. Il n'y avait que M. le Bailli de Ferrèle au monde, sous la Restauration, qui fût capable de se faire attachier des ailes de zéphir pour danser chez lui avec les sylphides de l'Opéra. Il avait soixante et quinze printemps. Mais passons. Vous ne saver plus ce qu'est devenue la jeune personne envers laquelle vous avez de très-grands torts à réparer. Et si vous la retrouviez, mon cher duc î

Un moment de silence succéda à cette question.

— Je lui assurerais une exilstence honorable, reprit le vieux duc.

— Bon, et comment? dit M. de Tournai.

— En lui donnant une dot considérable.

— C'est quelque chose, reprit le grand-père de Diane, et puis?

— Mais, reprit le duc, n'est-ce point assez?

— Assez pour abriter la vie, sans doole^ dit M. de Tournai ; pas assez pour satisfaire à rhonneur, à la jasiice, à la morale.

— Mon excellent ami^ ajouta le due Sigi«nond, je n'ai jamais voulu me marier. A l'âge où je suis croyez- vous que je ne commettrais pas une faute énorme ? £t puis, Thonneuir de mon nom, les traditions de ma râce^ Téclat de ma maison, tout cela ne se trouverait-il pas terni, compromis, oiUragé p:<r le choix que je ferais d'une ft-mme n'ayant, d'ailleurs, ni nom, ni famille?... Que diraient le monde eC l'opinion publique? Que diraient mes pairs? que dirait l'empereur d'Autriche, mon souverain?

M. de Tournai parut réfléchir un moment, et répondit ensaite avec beaucoup de dignité :

— Vous oubliez quelqu'un, duc. Et Dieu, que di^ai^il? Le vieux duc Sigismond se renversa dans son fauteuil en

se voilant le visage de ses deux mains. Immobile et silencieux, il écouta son ami, dont le langage était sî^vère, mais dont la voix calo\e et douce tempérait la rigueur du langage.

— Il est certaines occasions dans la vie, reprit le comte, où la raison humaine hésite et se trouble singulièrement. Moi, qui vous parle, je l'ai éprouvé quelquefois. On dirait que la raison humaine, dans plusieurs circonstances, fatiguée, en quelque sorte, de sa propre dignité, abdique un moment, laisse toute liberté à la folie et se laisse insulter et bafouer par elle à plaisir. Alors on commet les plus grandes sottises du monde; alors on est dans le faux, et on court le danger de tomber à tout jamais dans l'absurde et la dégradation morale. Heureusement que ces accidents sont rares chez des hommes d'un-e certaine valeur. La raison reprend le dessus, et la folie honteuse va chercher des dupes ailleurs.

— Où voulez-vous en venii;, mon cher ami? dit le duc Sigismond.

— Eh I tout bonnement à prouver, mon cher duc, que nous sommes fous l'un et l'autre, si, à notre âge, à la veille

peut être de quitter la vie, nous nous préoccupons plus de Fopinion de l'univers entier que de celle de Dieu.

— Vous avez raison, reprit le duc avec un grand soupir, je puis mourir bientôt... Mon chapelain me fait des peurs horribles. Il veut que je répare tous les désordres de ma vie. Voyez comme cela est possible dans le bel état où me voilà maintenant. Il me faudrait cinquante ans d'existence et une santé de fer... Tous les désordres de ma vie ! Eh ! comment en savoir le nombre ? Mon chapelain est d'une exigence terrible... il veut des pénitences impossibles... Je puis à peine me soutenir sur mes jambes.

— Probablement, il vous croit endurci dans vos vieilles erreurs et décidé à mourir sans remords.

' -7^ Il me traite comme si j'étais Voltaire ou le plus grand coquin de la chrétienté.

— Il vous désespère... Il a tort ! s'écria M. de Tournai; c'est une échappée sur le ciel qu'il faut ouvrir devant vous.

— Oui, dit le duc, quelquefois il m'ouvre un jour de ce côté-là, mais c'est pour me tourmenter mieux, en me montrant ce que je perdrai...

— Décidément, ce chapelain a tort, ajouta le comte. A votre place, mon cher duc, j'appellerais près de moi un bon curé de village. Savez-vous ce que vous dirait cet apôtre des campagnes? Que vous pouvez tout racheter par un repentir sincère parti du fond du cœur, par des bonnes œuvres répandues et par la réparation qui est en votre pouvoir.

— Mais allez donner des ordres, mon cher comte, pour qu'on me trouve cet apôtre et qu'on me l'amène, dit le duc

* en étendant ses bras tremblants.

— Là 1 la I calmons'^-nous, reprit M. de Tournai. Ce que le curé vous dira, moi je puis bien vous le dire par avance. Voyons, revenons à nos moutons. Il s'agit d'une réparation qui portera le calme dans votre âme. Ce calme obtenu, votre état souffrant s'améliorera.

— Juste ciell dit le vieux duc, si je pouvais guérir 1 Cette réparation dont vous me parlez, mon cher comte, c'est un

mariage^ n'est-ce pas? avec la pauvre et charmante femme...

— Qu'il sera possible de retrouver, mon ami, dit le comte, et qui, j'en suis certain, après avoir été séduite et trompée, après avoir été jetée malgré elle dans un monde vicieux, n'eut cependant jamais à se reprocher la moindre faute, et resta fidèle au grand seigneur devenu son amant et son

"•maître, comme s'il l'avait épousée, comme s'il l'avait rendue responsable de l'honneur de son nom.

Après avoir entendu ces paroles prononcées avec un accent de conviction profonde, le vieux duc Sigismond tressaillit, et, s'appuyant fortement sur les deux bras de son fauteuil, il essaya de se lever. Mais, trop faille et retombant sur son siège, il tendit la main à son noble ami et lui dit :

— Ah! comte de Tournai, je vous remercie d'être venu me voir dans ma retraite; vous me faites beaucoup de bien. Continuez, mon ami; mais, de grâce, ne soyez pas dupe vous-même de vos illusions; vous vous trompez peut-être sur cette pauvre femme... Est-ce que vous la connaîtriez, par hasard, mon cher comte? Oii î'avez-vous rencontrée? dans quel pays? dans quel monde? car son monde à elle n'est pas le vôtre... Ah ! mon ami, répondez-moi, dans quel monde étrange I'avez-vous rencontrée?... Monsieur le comte, reprit le vieux duc avec une impatience hautaine, vous ne répondez pas? Vous ne pouvez justifier ce que vous m'avez fait espérer ? Ah ! monsieur le comte, c'est mal, celât

— En effet^ reprit avec un calme affecté M. de Tournai, ce serait fort mal à moi, fort cruel même d'avoir voulu vous faire du bien en vous trompant un peu; mais comme je n'ai jamais menti de ma vie, je vous affirme encore que la personne dont il s'agit ici est digne de vous, monsieur le duc.

— Mais encore une fois, impitoyable comte, où diable I'avez-vous rencontrée ? s'écria le vieillard en colère cette fois.

— Où?. répondit M. de Tournai. Dans un asile saint... au couvent, M. le duc... Repentie, expiant les fautes... d'un autre.

— Ail ! je fais un misérable^ sféeria Sigisraond en se Yoitout te Tisagie.

Des tannes coahient sur tes joues amaigrît ^ vieillard; ]] joignit les mains et porta ses regards sur nn grand tableau posé en face de lui et représentant la scène évangélique du discours sur la montagne. M. de Tournai, fort attendri^ mais fort content à part lui du résultat de sa conversation^ contemplait son vieil ami^ et se réjouissait d'avance à l'idée de le voir un jour plus heureux, moins souffrant^ et habitant un plus doux climat^ près de la France. Dans ce moment-là on entendit la voix de W^ de Resambel^ qui revenait du parc^ en compagnie de la dame alle- , mande fort respectable^ attachée à la maison du noble due.

— Voici Diane, dit Bf. de Tournai à son ami. Il est bien entendu qu'elle doit ignorer la conversation que nous venons d'avoir, mon cher duc. Maïs un jour aussi elle aura à vous faire des confidences qui vous intéresseront au sujet d'une amie à elle C'est bon^ ne parlons plus de cela. En attendant, préparez-vous à venir nous rejoindre à Venise dans quinze jours, ajouta le comte. Diane compte sur vous, je vous en préviens ; elle tient à avoir pour cavalier le duc Sigismond de Windiseh Mark dans ses promenades au Rialto et sur la mer Adriatique.

Page 1