‹ Le gant de DianeChapitre 17 sur 53 · UN SOUPER · texte numérisé non relu

UN SOUPER

N*aurais-je pas quelques droits, en écrivant ce récit, de m'affranchir un peu des méthodes communes et de me permettre, sans transition, un changement de scène à vue, ainsi qu'on le voit au théâtre.

Ce procédé scénique est parfaitement en analogie avec la vie même de la société. Deux jetions, tendant au même but, ii'ont-elles pas lieu souvent simultanément, à deux ou trois cents lieues de distance Tune de l'autre?

Le lecteur ingénieux comprendra facilement les exigences

de Botre sujet. Ub li^re est ud drame raconté, comme ub drame est ub livre mis eB actioB. Ce système étaBt exposé et aecepté^ Be craignoas plus de franc^hir d'uB seul vol uBe graBde diâtaBce et de bous transporter iBstantanément du château de FinkeBsberg^ près des bords de la Save, à la délicieuse presqu'île de SaiBt-Jean^ eBtre Yillefranche et M o- Baco, où BOUS avoBS laissé Charlotte^ la dame des Oliviers, âoBBafit à souper daBS sa villa à sob ami, M. Robert Hardy.

DaBsla salle à BiaBger doBt les fenêtres s'ouvraient sur «B vaporeux paysage, bos deux convives étaient assis l'un Vis-à-vis de l'autre devaBt une table servie avec une rare étégance et une délicatesse exquise.

Le jardinier VinceBïo et le petit ToBio^ sob ûls, avaieBt apporté le dessert et le tbé; ils s'étaient retirés à loffice. La conversation pouvait donc se donner carrière en toute liberté. M. Hardy perdait graduellement de sa mélancolie m écoutant les récits animés de Charlotte, cette sitène loyale qui savait enehaBter sass péril pour les voyageurs.

— NoB, disait la dame des Oliviers, bob, je bc comprends pas ce découragement coupable qui s'empare souveut des âmes les mieux trempées, des intelligeuces des plus douées. Qu'uBC femme soit faible quand elle est aux prises avec le chagriB, passe encore; c'est une humiliatioB, mais cbûb ime femme est une ludividualité délicate, orgauisée pour «hner, soufSrir et se résigner. Les larmes lui sont familières; souvoBt même ces larmes sont sa puissance. Une femme pleure, elle est toucbante et belle. Mais un homme, UL jeime homme dans toute l'éBergie de ses facultés morales et physiques, un jeune homme doué d'un gr.md cœur et i'uB esprit supérieur, sabaBdoBner à ub découragemeut absolu, reBOBcer à TaveBir, à la vie active, féconde, à la vie que la Providence bc doBBe et Be conserve pas en vain, TOUS coBvieudrez, moBsieur, que c'est uBe désertloB, une lâcheté.

— Tos pa?roles soBt sévères, mademoiselle, reppeaait Robert. Yous me traitez avec rigueur, peut-être parce quevou& me portez ub attacbemeut loyal, c'est possible. Je me

croyais digne de quelque indulgence. Voyez donc ce que j'ai

perdu.

Et en disant cela, M. Hardy désignait de la main le portrait de Diane qu'on apercevait de la salle à manger.

— A Dieu ne plaise, reprit Charlotte, que je veuille désoler votre pauvre cœur malade. Que ne puis-je le guérir! Mais connaissant vos belles qualités, et en souvenir des conseils que vous m'avez donnés dans le temps, je me suis adressée à votre courage, à vos instincts généreux. Tant qu'un jeune homme de cœur et degrand talent peut tenir une plume, un pinceau, une épée même au besoin, doit-il se fermer l'avenir? Vous aspirez à mourir... Eh! saints do ciel l le suicide lent est-il moins une lâcheté que le suicide violent? Et, mourir pour mourir, ne vaut-il pas mieux encore s'enrôler dans quelque expédition périlleuse, où il est beau de finir d'un coup de feu, ou dans une tempête? Mais non, je me trompe. Il vaut mieux vivre et se réfugier dans la région sereine de l'art et de la science, où l'âme se retrempe, où rintelligence reprend toutes ses clartés. Ah ! monsieur Hardy, comment donc aurais-je fini, moi, si j'avais écouté les murmures terribles de la douleur? Je serais morte isolée, avilie, désespérée, et nul n'aurait pris souci de ma tombe et de mon souvenir.

— Vous avez eu la religion, vous, Charlotte, dit Robert.

— Bon, reprit-elle, est-ce qu'elle vous manque à vous?

— Mais je n'ai pas votre âme tendre et ardente, je n'ai pas vos élans vers la foi.

— Vous avez le Christ comme moi, et je ne sache pas qu'il vous ait repoussé.

— Charlotte, vous me grondez!... Si vous saviez ce que j'ai souffert, si vous pouviez me donner un peu d'espoir?

— Oui, et vous tromper beaucoup, n'est-ce pas? repritelle en souriant. Ahl malades obstinés, vous aimez tous le mal qui vous tue et nul de vous ne voudrait guérir.

— Pour guérir, il faudrait oublier, dit Robert. Encore une fois, regardez d'ici ce portrait peint par vous-mêin«> cruelle et charmante que vous êtes.

— Allons, reprit Charlotte, ajournons notre guérison; vivons de nos amerlumes; mettons nos délices et notre vanité à nous plaindre.

— Mais, Charlotte...

— Non, vous dis-je, monsieur Hardy, c'est indigne de vous. Eh ! tenez, j'aimerais encore mieux vous voir tomber dans quelques extravagances. Que ne vous mettez-vous à la suite de la berline de voyage de la dame de vos pensées ? Si le donquichotisme a ses folies comiques, il a aussi ses grandeurs. Un fou d'amour n'est pas si méprisable ; il se grise de sa poésie. Ce n'est pas si à dédaigner.

— Mademoiselle, reprit Robert, je partirai demain pour me mettre à la recherche, en Europe, de la voiture de voyage de ma belle Diane.

— Vous ferez bien.

— Je la suivrai. Je tourmenterai le vietiX'<jéronte impitoyable.

— Ce sera juste et divertissant.

— Je reverrai Diane et lui jetterai des fleurs à tous les relais.

— Ce sera joli et du dernier galant.

— Vous me raillez sans pitié, Charlotte!

— Non pas. Je fais écho à vos chevaleresques refrains.

— Oh ! parlons sérieusement, s'écria M. Hardy, et, pour Dieu ! laissez-moi compter sur votre amitié. Je n'ai plus qu'elle au monde. C'est encore beaucoup, n'est-ce pas?

— Peut-être, dit Charlotte avec une dignité et une tendresse incomparables.

-^ Alors je m'établirai ici, dans cette presqu'île ; j'y bâtirai ma niaison, mon ermitage, non loin du vôtre.

— Oui, pour qu'on dise que je vous ai attiré.

— Je vous verrai tous les jours.

— Oui, pour qu'on ne doute plus que 'vous êtes épris de moi.

— Quel mal y aurait-il, mademoiselle ?

— Aucun mal sérieux pour vous; mais pour moi, la perte de ma réputation.

— Est-ce qu'on a proscrit ramitié loyale de cette île?

— - On n'a rien proscrit; seulement, ici comme ailleurs^ on ne croit pas longtemps à l'intimité pure qui peut s'établir entre un jeune homme et une jeune femme.

— Il est vrai que vous êtes si belle, si séduisante, qu'on peut aisément s'imaginer que nul ne vous résiste. Je sois donc bien malheureux, puisqu'il ne m'est pas possible de vivre dans le seul voisinage qui me réconcilierait avec la \ie?

— Monsieur Hardy, dit Charlotte avec une émotion contenue, suivez mon conseil; ne vous abandonnez pas, ici ni ailleurs, à une existence contemplative, inoccupée. Courez plutôt l£ monde, dussiez- vous porter le chagrin en croupe; puis, à votre retour, reprenez à Paris votre vie ordinaire et son train, vos travaux, vos ambitions, vos plaisirs même. Pour un jeune homme comme vous, artiste et enthousiaste, Paris est le seul pays possible. Quant à moi, c'est difiterent J'ai besoin de m'abriter dans la solitude, et j'ai assez de force et de résignation pour résister aux rêves qui pourraient venir m'y assaillir.

Charlotte prononça ces dernières paroles avec un accent étrange, mais dont M. Robert ne devina pas la cause. Et comment l'aurait-il devinée? Cette âme supérieure avait tant de puissance sur elle-même, que le sacrifice lui était devenu en quelque sorte naturel, et qu'au besoin elle savait se voiler de mystère sans que le regard le plus scrutateur pût la pénétrer. C'était une destinée fatale que celle de cette pauvre et charmante femme; elle se heurtait toujours contre les impossibilités. Du jour oii elle avait vu M. Hardy, dans'le monde excentrique où elle vivait à Paris, elle s'était sentie entraînée vers lui : elle avait reconnu avec terreur qu'elle pourrait l'aimer, et avec terreur aussi elle avait reconnu que lui ne pourrait ni l'aimer, ni peut-être l'estimer. Aussi, cédant avec empressement aux conseils que Rober4 lui donnait de fuir une position indigne d'elle, cette noble femme avait-elle bien vite rompu sa chaîne d'or et de fleurs, et avait-elle furtivement échappé au pouvoir de ce grand sei-

LE GANT DE BiANi& SM

gBenr^ de ce vieillard amoureux^ qui ki comblait de riehesses, aprè$ ravoir enlevée à sa modeste coaditiop. Mai», nue pensée chère lui était restée au food da cœar^ et^ aprè» quatre années^ cette pensée, endormie par le temps, s'était réveillée. Aussi avec quelle poignante surprise, CbarlottOj» en retrouvant M. Hardy^ n*avait-elle pa« reconnu en lui eelui dont sa meilleure amie^ la fille de ses bienfaiteurs» s'était éprise follement? Avec quel brisement de cœur avait- •dle appris/ de la bouche même de Robert^ qu'il aimait Diane jusqu'au délire?

Il est de grandes natures qui sont faites pour lutter contre de grandes infortunes^ et devenir la leçon vivante et su«blime donnée par la Providence aux êtres vulgaires qui se plaignent de vulgaires chagrins.

Charlotte Daunoy avait vu d'un coup d'oeil tout ce qu'elle aurait à souffrir ; mais , résolue au sacrifice ftbsolu , elle s'était promis à elle-même, elle avait promis à Dieu de faire le bonheur de deux êtres dignes de ce bonheur suprême.

Pour cela, il fallait se briser le cœur à soi-même et bien cacher cette mystérieuse souffrance. Chaarlotte poussait la bravoure jusque-là.

La nuit avançait. Onze heures avaient sonné dans le lointaia aux horloges des villages sur la côte. Nos deux convives , graves et doux , ne pouvaient cependant prolonger plus avant leur tête-à-tête san^ se compromettre un peu aux yeux de la domesticité qui voit presque toujours la surface des choses sans chercher à pénétrer la vérité. Les gens attachés au service de la maison de la Dame des Oliviers étaient certainement doués de très-bons sentiments, mais ils n'étaient pas initiés au secret de la situation des deux beaux coa- ^es. Et puis, dj^ns le voisinage, quelque esprit malin pouvait se rencontrer qui s'égayerait peut-être aux dépens de la charmante recluse.

Charlotte comprenait cela parfaitement. Elle avait un faible, une tendresse exagérée pour sa réputation. Que vou lee-vous? On peut placer plus mal sa sollicitude;

Elle dit donc à Robert, avec une sorte de gaielé :^

' — 11 n'est pas de bonne partie qui ne finisse et qui ne fi* nîsse trop tôt. Nous avons soupe comme si nous sortions du bal de l'Opéra^ n'est-ce pas? Mais tâchons de ne pas gâter notre bonne fortune, qui est dans des conditions si loyales. Vous me comprenez, monsieur Hardy ?

— Ciel ! si je vous comprends, adorable que vous êtes l je cède^ je me retire, dit-il gaiement aussi, je reprends mon navire, et au besoin je me jette au sein des flots. Mentor sera content. Mais , je vous préviens que je ne fuis que pour revenir... au grand jour.

— D'accord, reprit Charlotte. Touchez-moi la main. Adieu mon ami. Remettez à la voile pour Yillefranche.

— Adieu, belle et dangereuse , répondit M. Hardy. Je vous le dis en face du portrait de Diane; dangereuse, si ie cœur n'était déjà pris.

Et il lui baisa la main avec tendresse. ,

Ce fut dans ce moment-là qu'un bruit, un frôlement de feuillage, se fit entendre sous la fenêtre grande ouverte gui donnait sur le parc. Robert courut à la fenêtre. La nuit était claire ; ipais rien ne se montra.

— Êtes-vous en sûreté ici, Charlotte? demanda-t-il. Quelqu'un n'était-il pas là à nous écouter, à nous observer?

— Non, dit Charlotte, c'est impossible. Et la grille du parc? et Castor?

— Il est certain, dit Robert, que M. Castor ne ferait qu'une bouchée du voleur ou du galant qui en voudrait à votre charmante personne. Adieu donc, ma chère Charlotte I permettez-moi de vous appeler ainsi.

Dix minutes après, M. Hardy avait repris son embarcation dont on avait déployé la voile et qui filait sur les eaux claires du golfe, l'aile gonflée par une jolie brise nord-est.

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