‹ Le gant de DianeChapitre 18 sur 53 · UNE CHASSE AUX FLAMBEAUX · texte numérisé non relu

UNE CHASSE AUX FLAMBEAUX

Les visites de M. Hardy à la villa des Oliviers continuèrent, mais toujours avec de certaines précautions. Il n'est pays au

monde où on ne puisse rencontrer des médisants. Ces visites avaient lieu dans la journée et de manière à mettre à l'abri la réputation de Charlotte. La bonne supérieure de la communauté ne se rendait à la villa que deux fois par semaine. Ces jours-là M. Hardy évitait de la rencontrer. C'était, une faute, et la dame des Oliviers finit par le comprendre. Cependant elle trouvait assez embarrassant d*avouer à M™^ de Saint-Remy ces relations d'un caractère mystérieux. Elle attendait une bonne occasion pour s'en expliquer avec elle. Mais il fallait entrer dans des détails très-délicats, et qui touchaient de bien près Mi^' de Rosambel. Les incertitudes sont cause des plus grandes maladresses ; elles amènent souvent de vrais malheurs.

Un jour M™e de Saint-Remy arriva chez son amie, qui lui trouva un air inquiet, embarrassé. Elle la pria avec instances de lui parler à cœur ouvert.

— Si vous avez quelque fâcheuse nouvelle à m'annoncer, lui dit-elle, pourquoi ne pas m'épargner les préparations qui sont pires peut-être que la chose même, si cruelle qu'elle soit ?

— Mon enfant, dit la supérieure, vous devinez tout, et pourtant je me croyais bien habile, bien impénétrable.

— Vous, madame ? répondit Charlotte, avec ce visage doux et franc comme l'ont les belles âmes qui sont en rapport direct avec Dieu, vous dissimulée ? Ah I madame, vos vertus parlent par vos regards et par vos sourires.

— Eh bien, ma fille, reprit la supérieure, admettons que je suis une sotte et une indiscrète personne qui ne sait rien garder pour elle. Voici une lettre.

— Encore une lettre? Celle-là a-t-elleété aussi longtemps en route que la précédente ? D'où vient cette hirondelle?

— De Venise, ma chère enfant. Nos amis sont à Venise depuis quelques jours. La lettre est arrivée très-vite.

— Est-elle de Diane? demanda Charlotte en hésitant.

— Non, de son père.

— Ah 1 l'ingrate! l'impitoyable 1 N'ayez pas peur qu'elle m'écrive jamais. Elle a des chagrins et elle m'oublie 1 ou

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plutôt elle se cache de moî^ elle doute de moi*. Madame^ je devrais la haïr; je finirai par devenir son ennemie atchar^ née. Voyons la lettre.

— Je dois vous prévenir, ajouta la supérieure, qu'il y a aanSi cette lettre des choses si surprenantes^ que je commence à douter de la fermeté d'esprit de M. de Tournai. Cet homme, si heureux jusqu'ici, n'aurait-il pu résister au premier chagrin survenu? Sa raison me paraît presque troublée. Mais abrégeons, Charlotte; vous me gronderiez. Voici la lettre. Je passe lesdétails du voyage; nous les lirons après.

M"« de Saint-Remy déplia un papier et lut ce qui suit;

a. J'ai une grave confidence à vous faire, madame et chère supérieure ; mais la loyauté avant tout, et dussé-je vous causer de la peine, il faut que je vous parle d'une chose étrange, inattendue, et à laquelle je ne croirai que lorsqu'elle me sera confirmée par vous. Ne m'interrogez pas sur la source des renseignements qui me sont arrivés à Venise, où j'ai trouvé des lettres de toute sorte qui m'attendaient. Une de ces lettres me donne de vos nouvelles et des notvelles d'une personne qui vous est chère, qui m'est encore chère aussi, à moi, malgré tout. Voici le fait : Votre amie, votre protégée, aurait reçu depuis peu la visite d'un jeune homme dont je ne puis écrire ni prononcer le nom, tant ce nom<là m'irrite. Ce jeune homme est un artiste enthousiaste et, par cela même, dangereux, capable d'inspirer une passion. Une intimité s'est établie entre votre protégée et ce jeune homme. Il s'est épris d'elle follement. Ce n'est pas moi qui m'en plaindrai, puisqu'il renonce ainsi à poursuivre ses ambitions extravagantes, et puisqu'il se rend coupable de trahison envers ma pauvre enfant, qui avait eu la simplicité de croire en lui, hélas ! et de lui vouer un attachement qui l'eût perdue.

» Maintenant, si la chose est vraie, comme on promet de m'en donner la preuve, voilà une liaison établie et par conséquent un mariage possible entre cet artiste de grand mérite, je le crois, et Charlotte qui est charmante etdistin-

. Voilà ma chère Diane guérie de sa folie, et moi-môme ivre d*un grand ennui; car, n'en doutons pas, Diane est

p fiëre pour ne pas renoncer à un amour chimérique.

1 Ifadame, un père a tous les droits du monde de prentous les moyens possibles pour préserver sa ûlle. On

t rindélicatessed'abuser démon hospitalité; on eut l'ouiretaidance d'aspirer, à mon insu et malgré moi, à la main de toâ chère enfant; je rends guerre pour guerre, et, comme n a agi dans Tombre, j'agis dans le mystère et j'accepte les pioyens de surveillance et de préservation que le hasard Mureux me fit rencontrer.

» Encore une fois, je suis dans mon droit.

"» Ce qui se passe près de vous, madame et chère supérieure échappe à votre observation, et c'est de Venfse que la mérité vous arrive au sujet d'une liaison qui est née pres(iue »ns vos yeux. Le fait est singulier, mais il porte en luilûême son enseignement; souvent on va chercher bien loin ce qui est bien près. Maintenant ma conscience est %agée, je vousai avertie; c'est à vous de veiller sur votre belle protégée et de mener à bonne fin, par un mariage, tine intimité qui pourrait devenir un scandale... >>

— Ahf c'est assez! s'écria Charlotte en se levant avec indignation. C'en est tropl et quelque respect que m'impose la personne de M. le comte de Tournai, je ne puis supporter ses insultes. Il méconnaît mon caractère, il me calomcie, il m'outrage... Il accepte les délations d'un infâme, et il me tient pour fausse, hypocrite et perverse... Ah! madame, si j'étais un homme et si M. de Tournai avait mon âge, j'aurais raison de ses accusations. Mon Dieu ! ajouta-t-elle avec un accent déchirant, mon Dieu! que je suis mal comprise ! et que je suis à plaindre!...

Des larmes succédèrent à ces vives paroles. Charlotte, brisée de douleur, se jeta dans les bras de sa bonne supérieure, qui pleurait aussi et se trouvait impuissante à la consoler.

— Oui, reprit Charlotte en se ranimant tout à coup et comme frappée d'une idée soudaine, oui... j'y suis; c'est

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bien cela. Je vois d'où part ce coup de stylet dirigé sui moi... Oh! Tinfâmet rinfâmet avec quel acharnement i me poursuit! il ne me pardonnera jamais son crime enven moi. Il me perdit; il veut ma mort; il veut que ^e silence» fasse sur ma tombe et sur sa scélératesse... mais je nu . vengerai^ je protégerai ma vie, mou honneur. J'ai flétri 1( scélérat en le marquant au visage^ je le tuerai Je Técraserai comme un serpent venimeux.

— Juste ciel! s'écria M"»c de Saint-Remy, vous m'épouvantez^ ma fille I

— Laissez-moi, laissez-moi, madame, continua Charlotte folle de douleur. Ne voyez-vous pas que je suis poursuivie par un être vil et des plus dangereux, qui veut mon déshonneur et ma mort?...

— Mais je ne sais ce que vous dites, reprit la bonne sapérieure tout effarée, je ne vois rien, je ne sais rien, sinon que vous m'effrayez, et que vous tombez dans le délire!

Le jardinier Yincenzo survint dans ce moment-là, et ne fut pas peu surpris de la violente émotion où il voyait sa maîtresse. Il hésitait à parler. Charlotte devina qu'il avait à lui confier quelque chose d'étrange.

— Qu'aveZ'Vous à me dire, mon brave Vincenzo ? demanda-t-elle.

— Madame, reprit celui-ci, j'ai à vous prévenir qu'en passant près du mur du parc qui borde le chemin, j'ai reconnu des traces d'escalade sur ce mur ; il est peu élevé, quelqu'un doit certainement s'introduire la nuit dans le parc. Nous veillerons, Tonio et moi, et Castor aussi. Nous saisirons le voleur...

Charlotte se prit à réfléchir un moment, puis elle dit à Vincenzo :

— Non, mon ami, non. Ne faites rien, ne vous mettez pas en embuscade, et même éloignez Castor dans la nuit et retenez-le dans la cour. Laissez au voleur la liberté d'entrer s'il veut revenir.

— Mais, madame^ votre sûreté...

— Je suis prév6nae. Je ne risque plus rien. Seulement^ soyez prêt à venir à mon premier appel.

Vincenzo reçut d'autres instructions qui lui furent données à voix basse et il se retira en promettant d'obéir fidèlement.

M™« de Saint-Remy était très-effrayée. Elle voulait absolument emmener avec elle Charlotte^ qui résistait à ses prières et assurait que rien au monde ne la priverait du bonlieur de punir elle-même Taudacieux coquin qui cbercbait à s'introduire cbez elle. La bonne supérieure^ étonnée au dernier- point de cette animation^ de cette énergie insolite et soudaine^ ne reconnaissait plus sa douce Charlotte, si calme, si résignée jusqu'à ce moment. Elle ignorait quelle passion pouvait s'être emparée d'elle, une passion de vengeance indomptable et bien légitime assurément. Elle parla de faire prévenir l'autorité du pays...

-— Ah I gardez-vous bien de cela, reprit Charlotte. Ce serait un grand mdiheur, car alors le brigand m'échapperait, et, croyez-moi, il vaut mieux, dans mes intérêts et comme châtiment, qu'il tombe entre mes mains qu'au pouvoir de gendarmes à qui peut-être il échapperait. Allez, ma bonne amie, reprit-elle en souriant pour la rassurer, allez retrouver en paix vos chers enfants de la communauté et calmez toutes vos craintes à mon égard. Vous me connaîtriez mal si vous pensiez que j'agis sans être parfaitement sûre de moi et du succès de ce que j'entreprends.

Elle l'embrassa avec tendresse en lui promettant de lui donner de ses nouvelles dès le lendemain de grand matin.

M*"* de Saint-Remy, voyant que rien ne pourrait vaincre cette volonté ferme, résolue, déterminée, et craignant d'ailleurs d'irriter davantage sa chère protégée par des remontrances, se décida à reprendre le chemin de son couvent, mais avec l'intention secrète de faire avertir le commandant militaire de Yillefranche, au sujet du péril qui pouvait menacer la villa des Oliviers.

— Chère et sainte femme! se disait Charlotte quand la supérieure fut partie, elle ignora toujours les orages de la

▼ie et les terribles malheurs qui peuvent tomber sor nous quand des pervers ont un intérêt à nous perdre!

Vers îes quatre heures de Taprès-midi, Tonio, le fils du , jardinier, fut chargé d'une importante mission. Il devait se rendre à Villefranche, et remettre une lettre à M. Robert Hardy, logé à Thôtel de la Marine royale, Tonio avait seize ans, il était leste et nerveux comme un daim : il lui fallait au plus deux heures pour aller et revenir.

Charlotte avait repris son calme ordinaire et ses occupations favorites. Elle donna des ordres pour le souper, auquel M. Hardy avait été invité, et pour gue ses hommes d'éçinpage fussent très-bien traités chez le jardinier. Vincenzo ne s'éloigna pas un moment de la villa ce soir-là. Il avait ses instructions, et on pouvait pressentir, à son air discret, à ses réponses brèves, qu'il se passait quelque chose d'assez extraordinaire.

Mil» Florence, la femme de chambre, avait une curiosité fort éveillé. Elle était même un peu piquée ce jour-là de la discrétion qu'on gardait vis-à-vis d'elle.

— Pourquoi ce message si pressé porté par Tonio? Ponrquoi des recommandations faites avec mystère au jardinier? Pourquoi madame n'a-t-elle pas suivi sa bonne mère la supérieure, qui Tinvitait d'une manière si pressante à aller passer la journée et même plusieurs jours à la communauté? Pourquoi enfin madame avait-elle le regard si animé et cherchait-elle à donner le change sur son agitation par des occupations paisibles qu'elle interrompait à tous moments? Madame avait voulu peindre, et, dix minutes après, elle avait quitté son atelier; madame avait voulu se livrer à la lecture, et elle avait ouvert quatre ou cinq livres sans e» lire aucun; enfin, madame 'avait examiné très-attentivement dans le parc tous les sentiers qui conduisaient du mvr d'enceinie aux plates-bandes situées sous les fenêtres delà maison; pourquoi?

Tout cela, M"e Florence se le demandait à elle-mên» avec u©e extrême curiosité, et tout cela n'obtenait auean éclaîrcisaement satisfaisant.

Vers les sept heures du soir, par un coucher de soleil, pourpre et or, le jardinier vint prévenir madame qu'une (^tite embarcation à voilé se dirig^eait tout droit sur le débarcadère de la villa. Il croyait reconnaître la frégate du pilote Settimio. £n effet , dix minutes après, Tembarcation touchait à la rive et M. Robert Hardy prenait le chemin de la maison de Charlotte.

Robert paraissait préoccupé. L'invitation qu'on lui avait adressée si inopinément parTonio l'avait surpris. Il voyait dans ce billet quelque chose de sérieux sous une forme légère et d'une gaieté un peu forcée. Le billet disait :

< Mon souper vous attend ce soir. Je vous invite à une chasse nocturne dans le parc, sans cor ni meule, mais avec un bon fusil bronzé. Venez et soyez fort gai. »

M. Hardy venait, et il était assez triste. On ne commande pas' la gaieté comme on ordonne une fête. La gaieté est de toutes les dispositions de l'esprit la plus fantasque. Les provocations les plus aimables l'effarouchent. Il n'y a guère que l'imprévu qui l'attire.

Hais M. Hardy fut reçu avec tant de cordialité et de si belle grâce que ses tristesses s'envolèrent bien vite une à une comme de vilains oiseaux de nuit.

— Nous soupons à neuf heures, dit Charlotte, nuit close et fenêtres ouvertes sur le parc. Le temps est magnifique eerame toujours J'ai fait des frais énormes pour vous don^ner un souper fin; je veux que vous deveniez gourmet. La paasion de la table vous gagnera et dominera toutes les autres. I

M. Hardy se prit à sourire et jeta un coup d'œil sur le portrait de Diane.

— Quelle habitude incorrigible! reprit Charlotte. Je parie que vous venez ici beaucoup plus pour ce portrait que pour moi.

— Pour vous, admirable Charlotte, dit Robert, et un peu pour lui.

— Ëh bien ! tant mieux, reprit la plus aimable des femmes et la plus vaillante assurément, tant mieux. Nous partage-

rons votre affection^ cette toile et moi. Seulement je resterai du côté de Tamitié^ je vous en préviens. J'aurai le meilleu'.* lot, Tamitié ne passe jamais.

— L'amour non plus dans certaines conditions^ ajouta Robert en soupirant beaucoup. Mais^ madame^ reprit-il^ après vous avoir priée d'agréer mes remercîments pour votre invitation^ me direz-vous pourquoi vous nà'avez invité d'une façon si brusque?

— Pourquoi? Voyez, l'ingrat! dit Charlotte. Je vous ai invité brusquement à souper pour avoir le plaisir brusque de vous brusquer un peu. Là, étes-vous content ?

— Parfaitement) Et cette chasse dans la nuit...

— Il s'agit de prendre un oiseau magnifique qui vient dans mon parc, la nuit.

^^ Est-ce une plaisanterie, Charlotte?

— Non. Vous verrez. Je suis presque certaine qu'il viendra ce soir. Vous saurez que mes pressentiments ne me trompent jamais. Il viendra.

—• Et si nous ne pouvons le prendre?

— Nous l'abattrons d'un coup de feu. Vous savez que je tire assez bien le pistolet ou la carabine.

— Ohl oh! dit M. Hardy en relevant la tête, voilà des armes peu en usage à la chasse aux oiseaux.

— A moins que nous ne prenions le bâton, ajouta Charlotte dont le regard s'enflammait; en vérité, j'ai grande envie de prendre le bâton.

M. Hardy devina qu'il s'agissait de quelque chose de trèsséyieux à l'expression de la voix et du geste de la dame des Oliviers. Il attendait des explications.

— Mon cher hôte, reprit bientôt Charlotte d'un ton amical et plus naturel, par conséquent, vous m'avez conté des choses assez extraordinaires au sujet de la disparition de lettres enfermées dans un coffret de fer dont vous seul aviez la clef, et au sujet d'autres papiers disparus aussi.

— Oui, dit Robert. C'est resté pour moi à l'état de mystère. Ces papiers envolés, comme par enchantement, allaient

précisément tomber entre les mains du grand-père de Diane. De là est venu mon malheur.

— Bon! reprit Charlotte, Toiseau bleu pourra bien nous lonner cette nuii Texplication de ce secret diabolique. Il est très-initié à la magie, cet oiseau bleu. .

— Oui-dai reprit M. Hardy. Je voudrais terriblement le Faire chanter.

— Voilà précisément ce qu'il ne fait pas, dit Charlotte. Hais il fait chanter bien des gens à son profit.

— Mais c'est une bôto dangereuse!

— Très-dangereuse 1 II faudra nous en débarrasser. Cette conversation avait lieu sur le perron vis-à-vis du

parc, d'où Ton découvrait un immense horizon. La nuit était venue. L'appartement du rez-de-chaussée fut éclairé comme si on attendait assez nombreuse compagnie. Ces vives clartés rendaient par contraste les alentours de la maison très-obscurs, de sorte que c'était un moyen de rassurer celui qui se serait introduit dans la propriété avec de mauvaises intentions. C'était précisément ce qu'avait pensé Charlotte.

Le souper fut servi dans la jolie salle à manger, dont les deux fenêtres restèrent grandes ouvertes. La température était d'une douceur infinie.

M. Hardy, d'abord assez préoccupé, se décida à manger et à boire assez franchement. Le calme et la liberté d'esprit de la dame du lieu le rassuraient sur les dangers qu'elle pouvait courir. Il était impossible que Charlotte, pensait-il, voulût s'exposer de gaieté de cœur à un péril dont elle n'aurait pas été sûre d'avance de triompher.

Robert remarqua, en outre, que deux fusils de chasse et une carabine avaient été placés dans un coin de la salle à manger.

— Ahl ah! dit-il, je vois que vous avez pensé à tout, vaillante Charlotte. Quel arsenal !

— Sans compter, reprit-elle, les deux petits amis que j'ai ûans l'une et l'autre de mes poches. Mais parlons bas de ces choses-là, ajouta-t-elle.

— Des pistolets I peste! A qui en voulez-vous? dit H. Hardy sur le même ton.

— A personne. Mangez, buvez, et parlez-moi de votre enthousiasme, de votre admiration, de votre tendresse; mai£ à voix claire, par exemple, et de manière qu'on puisse chercher à tout entendre du parc, à quelques pas de la maison. Quant à nous voir, on le peut parfaitement. Nos lumières attirent...

M. Hardy avait compris ce dont il s'agissait. Il se versait rasade et buvait gaiement pour s'éclaircir la vue, comme disent les chasseurs, espérant bien avoir des coups de feu à lâcher sur du gibier de potence.

Vers dix heures, nos convives étant encore à table, et M. Hardy parlant assez haut et avec assez d'entrain, Charlotte fît un signe de la main et indiqua la fenêtre. Robert, sans cesser de parler, prêta l'oreille et entendit distinctement un frôlement de feuilles dans le fourré voisin de la maison, comme le bruit d'un homme qui s'avancerait avec précaution à travers les taillis. Bientôt quelques pas firent craquer le sable légèrement. Il était évident qae quelqu'un s'était blotti sous la fenêtre ouverte du rez-de-chaussée, écoutant la conversation dans la salle à manger.

M. Hardy allait se lever. Charlotte lui fit signe de ne pas bouger encore et lui dit à voix couverte de continuer à parler haut, comme si elle était là, à table. Charlotte fut obéie. Alors elle alla d'un pas léger jusqu'à la fenêtre et lâcha un coup do pistolet en l'air ne voulant tuer personne. Soudain, deux grosses lanternes. d'un éclat éblouissant éclairërent tout le devant de la maison et ces lanternes étaient portées par Vincenzio et Tonio, accompagnés du pilote Settimioet de ses camarades. Ces î)raves gens étaient armés; ils formaient le demi-cercle en s'avançant vers les fenêtres de la salle à manger, de manière à couper la retraite à un homme blotti contre le mur.

Cet homme était armé de deux pistolets; il allait faire feu, mais il vit des fusils braqu»^s sur lui et il abaissa ses armes. M. Hardy, au signal donné par Charlotte, avait

sauté dans le parc pour se joindre a^ux braves défenseurs de la maison.

— Bah ! dit Tonio en riant, il n'y a qu'un voleur... Je me âargerai bien de lui tout seul.

— Qui, il n'y en a qu'un seul , répéta Charlotte, placée à h fenêtre. Mes amis , désarmez cet homme, ne lui faites tacnn mal et amenez-le dans la maison.

Cet ordre fut exécuté. On trouva sur le voleur un long couteau poignard et deux pistolets. • On l'amena à la dame les Oliviers, qui attendait son monde dans le salon»

M. Hardy avait précédé la troupe, et, courant comme un fdu, pâle, l'air égaré, il était venu dire à Charlotte :

^— Savez-vous qui est cel homme?... C'est BanquevHle 1 kmis^able!

— Gomment? répondit en souriant la dame du logis, vous ne TOUS en doutiez pas ?

— Il venait vous voler? vous assassiner?

— Non pas avec des armes, reprit Charlotte. Ses armes étaient pour sa sûreté. Mais il venait nous écouter, nous^ espionna, et demain il eût adressé à qui de droit une relation calomnieuse sur notre souper intime fait à ma villa. D'ici à quelques jours il aurait établi dans tout le pays que j'étais une femme galante, recevant l'argent du premier Tenu. Du même coup il vous perdait vous , monsieur, dans l'esprit du grand-père de Diane, et moi dans l'opinion publique. Il me hait à mort... levons conterai cela.

On amena l'homme surpris en flagrant délit de tentative de vol à main armée, comme le pensaient Vincenzio et ses amis. Quand il parut dans le salon, très-éclairé, on reconnut avec surprise que ce voleur était un monsieur très-bien mis. Sa pâleur était effrayante. Tonio lui avait déjà lié les mains... Le coupable était convaincu qu'on allait le fusiller. Charlotte ordonna bien vite qu'on lui déliât les mains, puis se tenant debout en face de lui, elle dit devant tous ceux qui étaient au salon :

— Je vous ai donné l'ordre de ne faire aucun mal à m&nsieur; je vous prie de vous conformer à cet ordi?e;

monsieur est un misérable^ mais ce n'est pas une raison pour rinjurier et lui faire ^u mal. Il appartient dès ce moment à la gendarmerie qui l'emmènera en France pour le laisser à qui de droit. Si monsieur venait ici pour voler on pour assassiner, ceci ne regarde que la justice. Maintenant îl ne me reste plus qu'à dire un mot à monsieur, Vincenzio restera ici seul auprès de moi avec M. Hardy^ s'il le vent bien.

Tout le monde se retira , excepté Robert et le jardinier qui surveillaient le prisonnier. Charlotte s'était assise, et s'adressant à Ibomme qu'on lui avait amené elle lui dit :

— J'avais le droit de vous tuer comme un brigand s'introdmsant la nuit et armé dans une habitation. Je ne l'ai pas voulu. Vous me faites pitié maintenant. Cependant comme vous êtes un homme très-dangereux et un coquin infâme^ je dois vous livrer à la justice qui fera de vous ce qu'elle doit en faire. Je n'ai plus qu'un mot à ajouter. Écoutez-moi très-attentivement : je vous préviens que si jamais par vous ou par votre instigation il m'arrive le moindre mal à moi, à M. Hardy ou à n'importe qui de ma connaissance, je dépose contre vous une plainte en escroquerie au moyen de signatures fausses. J'ai en mon pouvoir certaines pièces prouvant que vous êtes un faussaire impuni. Rappelez- vous que vous avez volé le duc Sigismond à Paris. Maintenant allez et souvenez-vous bien qu'après avoir subi la détention à laquelle vous serez condamné pour Taffaire de cette nuit, je puis, moi, vous faire envoyer au bagne pour vingt ans. Cela dépendra de votre conduite dans l'avenir. Allez, maintenant. On va vous emmener à Yillefranche avec tous les égards dus à votre rang et à votre position.

Cela dit, Vincenzio rappela ses compagnons, et l'homme pris en flagrant délit fut embarqué, sous bonne escorte, sur un bateau que Vincenzio avait loué d'avance, d'après les ordres de madame. Arrivé au port de Villefranche on devait le remettre aux mains de la gendarmerie.

M. Hardy, comme Charlotte, avait été saisi d'un sentiment

de pitié profonde^ succédant à la colère, à Tindignation, dès que le misérable eut été pris et qu'il parut en pleine lumière, dans un état affreux d'humiliation et de terreur.

Cependant il demanda à sa vaillante hôtesse, comme il rappelait, de lui donner tous les détails qui pouvaient l'éclairer sur la vie coupable de ce malheureux, qui, jusque-là, avait mené une existence brillante aux dépens de tant de dupes.

— Oui, dit Charlotte, vous saure? tout; et en particulier vous saurez le mal qu'il m'a fait dans le temps, le malheur dont il fut la cause perverse ; vous saurez aussi tout le mal qu'il vous a fait par ses délations a M. de Tournai. Et vous voyez, ajouta-t-elle, qu'il suivait avec énergie son plan de campagne contre nous. Ëh bien I voilà un homrve qui s'était fait une industrie très-productive; il vivait de son infamie sur le pied de quarante à cinquante mille livres de rente. Cette industrie avait deux rouages puissants : la délation et le chantage. Mais nous reprendrons cette conversation. Je vous conterai tout cela dans un jour plus calme. Les émotions de celte soirée veulent que vous et moi nous cherchions du repos. Adieu, mon brave convive.

Robert accepta son congé sans se plaindre. Il alla retrouver ses hommes d'équipage, et comme la nuit était d'une sérénité admirable, il voulut se promener en mer jusqu'au matin; heureux d'aspirer les brises fraîches et de se reposer en voguant sur les belles eaux de la Méditerranée.

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